Il nous est tous un jour arrivé de recevoir un petit tas de reproches et de n’en accepter qu’un seul, même pas le plus terrible, surtout pas le plus aiguisé, pour pouvoir lui apporter une franche et subtile objection et, finalement, ne pas retenir la moindre leçon de ces griefs.
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Publié en 2025
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Vous pouvez, bien sûr, éclaircir vos mobiles. Vous pouvez même vous montrer capable de formuler vos rêves les plus secrets. Vous pouvez repérer, une à une, les raisons qui vous font agir, celles qui vous retiennent d’en faire plus, tirer les conséquences de vos urgences et de vos empêchements. Vous pouvez aussi vous entraîner à voir en vous comme à travers une eau claire et calme. Mais tous ces efforts de transparence ne vous éviteront pas de rencontrer des gens qui auront à cœur de vous empêcher de les réaliser et qui remueront constamment la surface de vous-mêmes pour créer un peu de trouble dans lequel ils chercheront peut-être à se reconnaître. En vous privant de bien des nuances, l’anticipation de leurs nuisances vous apportera finalement surtout de fausses préventions.
Que celles et ceux d’entre vous qui font de la bicyclette se rappellent leurs débuts. Vous êtes sur la route. Vous vous cramponnez à votre guidon dans la crainte de tomber. Avec l’enthousiasme des commencements, vous oscillez entre le trop plein d’élan et l’appréhension des changements d’allures qui presque toujours vous déséquilibrent. Alors que le vélo va déjà trop vite, vous avez le sentiment diffus qu’en arrêtant de pédaler ou en freinant, vous risqueriez de perdre le peu d’équilibre que vous donne la vitesse acquise. Et tout à coup, vous apercevez un simple petit caillou, en plein milieu du chemin mais suffisamment loin pour que vous puissiez vous demander comment le contourner, un de ces cailloux presque invisibles au milieu du gravier, à la fois trop petit pour constituer une véritable bosse à gravir mais déjà trop gros et anguleux pour pouvoir être ignoré. À peine avez-vous établi ce diagnostic que le caillou est là, devant vous. Vous cherchez à l’éviter, mais plus vous cherchez à l’éviter, plus droit vous avez l’impression de vous diriger sur lui. Intérieurement, vous vous dites « peut-être, je n’aurais pas dû… » et, pendant que vous passez par-dessus le guidon, vous prenez le temps de réfléchir à la situation.
À force de multiplier les tons, les intonations, les rythmes, les silences, les accentuations, les timbres, les modulations et les régimes de conviction, en accélérant le rythme jusqu’à au moins quinze ou seize répétitions simultanées, vous-même ne sera plus qu’une sorte de fantoche de vous-même facile à répéter.
Mais que vous viviez toute la course sur le registre du traquenard ou sur celui de la bonne leçon, vous êtes, de toute manière, en train de la conclure violemment.
Remarquez plutôt comme ces lacets, ces circonvolutions vous permettent de respirer le monde dans toute sa gamme d’aléas superfétatoires, légers, sympathiques et polluants. Sans doute aurez-vous quelquefois le sentiment de ne pas mériter tout ceci : ce n’est que le début.
Par « définition qualitatives », je désigne cet ensemble de théories qui caractérisent la poésie comme expression possédant a priori un certain nombre de traits particuliers essentiels, formels ou sémantiques, parfois pragmatiques, grâce auquel il serait possible de l’identifier : « pensée par images », « hésitation prolongée entre le son et le sens », « primauté de la vision », « accent mis sur la substance du message », « langage qui dit ce qu’il dit en le disant », etc. Leur multiplication est considérée comme le signe même de la modernité poétique : l’éclatement d’une poésie qui s’affirme comme recherche incessante de ce qu’elle peut-être. […] Mais il suffit d’assister, par exemple, à une compétition de bodybuilding pour observer que, somme toute, les façons d’attirer l’attention sur ses propres qualités substantielles sont à la fois largement contextuelles, conventionnelles (donc non essentielles) et d’une variété assez limitée.
Les conceptions de la littérature qui prévalent, non seulement celles enseignées, mais aussi celles incrustées dans nos réflexes mentaux, définissent les objets poétiques comme des objets verbaux a priori porteurs de qualités distinctives et appréciables d’abord pour cette raison. Le texte poétique, donc, avant même qu’on ait statué sur la fonction, est attendu comme un complexe de qualités particulières qui le distinguent des usages communs, sans autre valeur que celle de dire ce qu’ils ont à dire. De Boileau à Roubaud (en passant par Hugo, Ponge ou Barthes), se perçoit, malgré l’intense diversité des reconceptions, une même logique de définition, un même présupposé : la poésie opère une transformation qualitative sur la langue, elle se donne concrètement comme une intensification de qualités ou de propriétés linguistiques dont la perception s’imposerait d’elle-même, voire s’opposerait au flux verbal commun des langages de la communication. Une même métaphore sert alors de sous-bassement définitionnel, celle du modelage d’un matériau brut donné ou d’une « nature » première que l’artisanat des lettres transforme en objet de culture.
Les textos que l’auteur [Manuel Joseph] échange au cours d’épisodes de sa vie sentimentale, les mails qu’il rédige avec ses collaborateurs pour finaliser ses interventions, jusqu’à ce texte « Synaptic chick », au départ présenté pour être publié dans un catalogue d’exposition et finalement écarté, tout cela constitue le matériau dans lequel l’écriture des Baisestioles effectue comme un carottage médiologique, perçant la matière communicationnelle, des couches les plus privées aux plus publiques. La médiasphère n’est plus conçue comme un espace polarisé d’émetteurs-récepteurs, les uns pouvant tromper, influencer les autres, largement réduits à un rôle de consommation passive. Elle est saisie comme une nappe collaborative où chaque sujet est un acteur pluriel capable non seulement de jouer le rôle d’envoûté et de propagateur de formules envoûtantes, mais aussi de contribuer, par ses paroles même les plus personnelles, à construire les conditions de possibilité d’envoûtement et à en favoriser certaines conséquences idéologiques et sociales.
On peut encore souligner à quel point une telle vision de l’art et de la littérature nous aveugle sur l’ordinaire de leur fonctionnement, en attirant toute notre attention sur des événements exceptionnels qu’elle survalorise. La plupart des amateurs d’art, des lecteurs, des critiques disent sans ambages que la grande majorité des œuvres qu’ils observent, qu’ils lisent ne parvient guère à déclencher chez eux la moindre expérience esthétique digne de ce nom.