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Publié en 1995

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Ce n’est probablement pas sans raison que dans les époques dont l’esprit ressemble à un champ de foire, le rôle d’antithèse soit dévolu à des poètes qui n’ont rien à voir avec leur époque. Ils ne se salissent pas avec les pensées de leur temps, produisent une sorte de poésie pure et parlent à leurs fidèles dans le dialecte mort de la grandeur, comme s’ils n’avaient quitté l’éternité que pour un bref séjour sur terre, ainsi qu’on voit un homme, parti trois ans auparavant pour l’Amérique, écorcher déjà sa langue maternelle lorsqu’il revient faire un séjour au pays.

Es ist wahrscheinlich eine gut begründete Erscheinung, daß in Zeiten, deren Geist einem Warenmarkt gleicht, für den richtigen Gegensatz dazu Dichter gelten, die gar nichts mit ihrer Zeit zu tun haben. Sie beschmutzen sich nicht mit zeitgenössischen Gedanken, liefern sozusagen reine Dichtung und sprechen in ausgestorbenen Mundarten der Größe zu ihren Gläubigen, als wären sie soeben bloß zu vorübergehendem Erdaufenthalt aus der Ewigkeit zurückgekommen, genau so wie ein Mann, der vor drei Jahren nach Amerika ging und bei seinem Besuch in der Heimat schon gebrochen deutsch spricht.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 90 : L’idéocratie détrônéetrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 511
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Il y a déjà longtemps que nous aurions dû faire mention d’une circonstance effleurée par nous en plus d’une occasion, et qui pourrait se traduire par cette formule  : il n’est rien de plus dangereux pour l’esprit que son association avec les Grandes Choses.

Un homme se promène dans une forêt, gravit une montagne et voit le monde étendu à ses pieds  ; ou il considère son enfant qu’on lui a donné à tenir pour la première fois, ou encore il savoure le bonheur d’obtenir une situation enviée. Nous demandons ce qui se passe en lui. Sans aucun doute, lui semble-t-il, beaucoup de choses, profondes et graves  ; le malheur est qu’il n’a pas la présence d’esprit de les prendre pour ainsi dire au mot. Tout ce qu’il y a d’admirable devant lui, hors de lui, et qui l’enferme comme l’habitacle d’une boussole, tire ses pensées hors de lui. Ses regards s’attachent à mille détails, mais il a le sentiment secret d’avoir épuisé ses munitions. Dehors, la grande heure, l’heure profonde, imprégnée d’âme, imprégnée de soleil, recouvre le monde entier, jusqu’en ses moindres feuilles et veinules, d’une couche d’argent galvanique  ; mais à l’autre extrémité, à l’extrémité personnelle du monde se fait bientôt sentir un certain manque intime de substance, on dirait qu’il s’y forme un immense O rond et vide. Ce phénomène est le symptôme classique du contact avec les Grandes Choses Éternelles et du séjour dans les hauts lieux de la Nature et de l’Humanité. Chez les personnes qui recherchent la société des Grandes Choses (au nombre desquelles il faut évidemment compter aussi les grandes âmes, pour qui nulle chose ne peut être petite), l’intériorité se voit involontairement déployée en une vaste superficialité.

C’est pourquoi l’on pourra définir le danger de l’association avec les Grandes Choses comme l’une des lois de la conservation de la matière intellectuelle, loi qui semble avoir une valeur assez générale. Les propos des personnalités haut placées et de grande influence sont ordinairement plus creux que les nôtres. Les pensées qui sont en relation particulièrement étroite avec des sujets particulièrement respectables sont telles ordinairement que, sans ce privilège, elles passeraient pour tout à fait arriérées. Nos devoirs les plus précieux, la patrie, la paix, l’humanité, la vertu, et d’autres également précieux, portent sur leur dos la plus médiocre flore intellectuelle. Voilà donc le monde renversé  ! Mais si l’on admet que le traitement d’un thème peut être d’autant plus insignifiant que le thème lui-même est plus chargé de sens, l’ordre n’est-il pas rétabli  ?

Il se trouve seulement que cette loi, qui aide tant à l’intelligence de la vie intellectuelle européenne, n’est pas toujours également visible. Dans les périodes de transition d’un groupe de Grandes Choses à un autre, l’esprit qui cherche à se mettre à leur service peut même passer pour révolutionnaire alors qu’il ne fait que changer d’uniforme. On pouvait déjà constater une transition de ce genre à l’époque où les personnages dont il est ici question vivaient leurs soucis et leurs triomphes. Ainsi, par exemple, il y avait des livres (pour commencer par un sujet qui importait fort à Arnheim) qui, pour être tirés à de très nombreux exemplaires, n’en étaient pas moins encore loin d’être suffisamment respectés, bien que les temps eussent déjà commencé où l’on ne respectait plus les livres qu’à partir d’un certain tirage. On connaissait déjà ces industries influentes que sont le football et le tennis, mais on hésitait encore à leur créer des chaires dans les Écoles polytechniques. En fin de compte, que les pommes de terre aient été importées d’Amérique, supprimant ainsi les famines périodiques de l’Europe, par le regretté ferrailleur et amiral sir Francis Drake ou par le non moins regretté, fort cultivé et non moins batailleur amiral Raleigh, que ç’ait été le fait d’anonymes soldats espagnols ou même du brave filou et marchand d’esclaves Hawkins… pendant longtemps, personne n’aurait eu l’idée d’accorder à ces hommes, à cause des pommes de terre, plus d’importance que, mettons, au physicien Al Schîrasî dont on disait seulement qu’il a donné de l’arc-en-ciel une explication exacte. Avec la période bourgeoise, des modifications apparurent dans l’évaluation de ces mérites. Au temps d’Arnheim, cette évolution était déjà très avancée, et seuls de vieux préjugés l’entravaient encore. La quantité de l’effet, et l’effet de la quantité, objet nouveau et frappant du respect universel, devait encore lutter avec un respect aristocratique, démodé et d’ailleurs décroissant, de la grande qualité. Mais, dans le monde des notions, on avait déjà pu voir en découler les compromis les plus insensés  : en particulier, la notion de grand esprit qui, telle que nous l’avons connue dans la dernière génération, devait être une synthèse de l’importance personnelle et de l’importance pommes-de-terre  : on attendait un homme qui connût la solitude du génie et n’en fût pas moins compréhensible à tous comme le rossignol.

Il était difficile de prédire ce qu’il en adviendrait, parce qu’on ne reconnaît ordinairement le danger de l’association avec les Grandes Choses que lorsque la Grandeur de ces Choses est déjà à demi détrônée. Rien n’est plus aisé que de sourire de l’huissier qui, au nom de Sa Majesté, a traité avec condescendance les parties comparues  ; mais si l’homme qui, au nom du Lendemain, traite avec respect l’Aujourd’hui, est un huissier ou non, on ne le sait d’ordinaire que le surlendemain. Le danger de l’association avec les Grandes Choses présente cette particularité désagréable que si les choses changent, le danger, lui, demeure le même.

Es wäre schon längst eines Umstands zu erwähnen gewesen, der in verschiedenen Verbindungen gestreift worden ist  ; die Formel für ihn mag etwa lauten  : Es gibt nichts, was dem Geist so gefährlich wäre wie seine Verbindung mit großen Dingen.

Ein Mensch wandert durch einen Wald, besteigt einen Berg und sieht die Welt unter sich ausgebreitet, betrachtet sein Kind, das man ihm zum erstenmal in die Arme legt, oder genießt das Glück, irgendeine Lage einzunehmen, die allgemein beneidet wird  ; wir fragen  : was mag dabei in ihm vorgehen  ? Sicher ist es, so kommt es ihm vor, sehr Vieles, Tiefes und Wichtiges  ; nur hat er nicht die Geistesgegenwart, es sozusagen beim Wort zu nehmen. Das Bewundernswerte vor und außer ihm, das ihn wie ein magnetisches Gehäuse einschließt, zieht seine Gedanken aus ihm heraus. Da stecken seine Blicke in tausend Einzelheiten, aber ihm ist heimlich zumute, als hätte er all seine Munition verschossen. Draußen überzieht die durchseelte, durchsonnte, vertiefte oder große Stunde die Welt mit einem galvanischen Silber bis in alle Blättchen und Äderchen  ; an ihrem anderen, persönlichen Ende aber macht sich bald ein gewisser, innerer Stoffmangel merklich, es entsteht dort sozusagen ein großes, leeres, rundes »O« . Dieser Zustand ist das klassische Symptom der Berührung mit allem Ewigen und Großen wie des Verweilens auf den Höhepunkten der Menschheit und Natur. Personen, welche die Gesellschaft großer Dinge bevorzugen – und dazu gehören vornehmlich auch die großen Seelen, für die es überhaupt keine kleinen Dinge gibt, – wird unwillkürlich das Innere zu einer ausgedehnten Oberflächlichkeit herausgezogen.

Man könnte die Gefahr der Verbindung mit großen Dingen darum auch als ein Gesetz von der Erhaltung der geistigen Materie bezeichnen, und es scheint ziemlich allgemein zu gelten. Die Reden hochgestellter, im Großen wirkender Personen sind gewöhnlich inhaltsloser als unsere eigenen. Gedanken, die in einer besonders nahen Beziehung zu besonders würdigen Gegenständen stehen, sehen gewöhnlich so aus, daß sie ohne diese Begünstigung für sehr zurückgeblieben gehalten würden. Die uns teuersten Aufgaben, die der Nation, des Friedens, der Menschheit, der Tugend und ähnlich teuere tragen auf ihrem Rücken die billigste Geistesflora. Das wäre eine sehr verkehrte Welt  ; aber wenn man annimmt, daß die Behandlung eines Themas desto unbedeutender sein darf, je bedeutender dieses Thema selbst ist, dann ist es eine Welt der Ordnung.

Allein, dieses Gesetz, das so viel zum Verständnis des europäischen Geisteslebens beizutragen vermag, liegt nicht immer gleich klar zu Tage, und in Zeiten des Übergangs von einer Gruppe großer Gegenstände zu einer neuen kann der den Dienst der großen Gegenstände suchende Geist sogar umstürzlerisch aussehen, obgleich er nur die Livree wechselt. Ein solcher Übergang war schon damals zu bemerken, als die Menschen, von denen hier berichtet wird, ihre Sorgen und Triumphe hatten. So gab es zum Beispiel schon Bücher, um mit einem Gegenstand zu beginnen, an dem Arnheim besonders viel gelegen war, die in sehr großen Auflagen verkauft wurden, aber man erwies ihnen noch nicht den größten Respekt, obgleich bereits großer Respekt nur Büchern von einer gewissen Auflagenhöhe aufwärts erwiesen wurde. Es gab einflußreiche Industrien, wie die des Fußballspiels oder des Tennis, aber man zögerte noch, ihnen an den technischen Hochschulen Lehrstühle aufzustellen. Alles in allem  : ob nun der selige Raufbold und Admiral Drake seinerzeit die Kartoffel aus Amerika eingeführt hat, womit das Ende der regelmäßigen Hungersnöte in Europa begann, oder ob das der weniger selige, sehr gebildete und ebenso rauflustige Admiral Raleigh getan hat oder ob es namenlose spanische Soldaten gewesen sind oder gar der brave Gauner und Sklavenhändler Hawkins – lange Zeit ist es niemand eingefallen, wegen der Kartoffeln diese Männer für bedeutender zu halten als etwa den Physiker Al Schîrasî, von dem man nur weiß, daß er den Regenbogen richtig erklärt hat  ; aber mit dem bürgerlichen Zeitalter hatte eine Umwertung im Range solcher Leistungen begonnen, und zur Zeit Arnheims war sie schon weit gediehen und wurde nur noch durch ältere Vorurteile gehemmt. Die Quantität der Wirkung und Wirkung der Quantität, als neuer, sonnenklarer Gegenstand der Verehrung, kämpfte noch mit einer veraltenden und erblindeten adeligen Verehrung der großen Qualität, aber in der Vorstellungswelt waren schon die tollsten Kompromisse daraus entstanden, wie gleich die Vorstellung des großen Geistes selbst, die so, wie wir sie im letzten Menschenalter kennen gelernt haben, eine Synthese von eigener und Kartoffelbedeutung sein mußte, denn man wartete auf einen Mann, der die Einsamkeit des Genies haben sollte, aber dabei doch die Gemeinverständlichkeit einer Nachtigall.

Es war schwer, vorher zu sagen, was auf diese Weise herauskommen werde, da man die Gefahr der Verbindung mit großen Dingen gewöhnlich erst durchschaut, wenn die Größe dieser Dinge schon halb vorbei ist. Nichts ist einfacher, als über den Amtsdiener zu lächeln, der im Namen Sr. Majestät die erschienenen Parteien herablassend behandelt hat, aber ob der Mann, der im Namen des Morgen das Heute emporführend behandelt, ein Amtsdiener ist oder nicht, das weiß man gewöhnlich nicht, ehe übermorgen ist. Die Gefahr der Verbindung mit großen Dingen hat die sehr unangenehme Eigenschaft, daß die Dinge wechseln, aber die Gefahr immer gleich bleibt.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 88 : De l’association avec les Grandes Chosestrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 501-503
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Derrière chaque chose et chaque créature, quand elles voudraient se rapprocher vraiment d’une autre, il y a un élastique qui se tend. Sinon, les choses pourraient bien finir par s’embrouiller un peu trop. Et il y a dans chaque geste un élastique qui vous empêche de faire pleinement ce qu’on voudrait. Maintenant, tout à coup, il n’y avait plus d’élastique.

Hinter jedem Ding oder Geschöpf, wenn es einem anderen ganz nah kommen möchte, ist ein Gummiband, das sich spannt. Sonst könnten ja auch am Ende die Dinge durcheinander hindurchgehen. Und in jeder Bewegung ist ein Gummiband, das einen nie ganz das tun läßt, was man möchte. Diese Gummibänder waren nun mit einemmal fort.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 87 : Moosbrugger dansetrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 496
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On tire les événements à soi et en même temps on les développe, on se veut soi-même, mais on ne veut pas être l’épicier de soi-même  !

Man zieht die Erlebnisse an sich und breitet sie im gleichen Zug wieder aus, man will sich, aber man will sich doch nicht als Krämer seiner selbst  !

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 84 : Où l’on prétend que la vie ordinaire elle-même est d’ordre utopiquetrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 460
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Quelle drôle d’histoire que l’Histoire ! On pouvait affirmer avec certitude de tel ou tel événement qu’il avait trouvé, ou trouverait certainement sa place en elle ; mais que cet événement eût véritablement eu lieu, cela n’était pas sûr. Car, pour qu’un événement ait lieu, il faut bien aussi qu’il ait lieu dans une année précise et non pas dans une autre ou pas du tout ; et il faut encore que ce soit bien lui qui ait lieu, et non pas un événement analogue ou tout à fait identique.

Welche sonderbare Angelegenheit ist doch Geschichte ! Es ließ sich mit Sicherheit von dem und jenem Geschehnis behaupten, daß es seinen Platz in ihr inzwischen schon gefunden hatte oder bestimmt noch finden werde ; aber ob dieses Geschehnis überhaupt stattgefunden hatte, das war nicht sicher. Denn zum Stattfinden gehört doch auch, daß etwas in einem bestimmten Jahr und nicht in einem anderen oder gar nicht stattfindet ; und es gehört dazu, daß es selbst stattfindet und nicht am Ende bloß etwas Ähnliches oder seinesgleichen.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 83 : Toujours la même histoire, ou : Pourquoi n’invente-t-on pas l’Histoire ?trad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 452
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«  Tu voudrais vivre conformément à ton idée, commença-t-il, et tu voudrais savoir comment cela serait possible. Mais une idée est ce qu’il y a de plus paradoxal au monde. La chair s’unit aux idées tel un fétiche. Qu’une idée s’attache à la chair, tout devient magie. Une simple gifle, par l’intermédiaire de l’idée d’honneur, de châtiment ou de toute autre idée analogue, peut devenir mortelle. Pourtant, les idées ne peuvent jamais se maintenir dans l’état où elles ont le plus de force  ; elles ressemblent à ces substances qui, dès qu’elles entrent en contact avec l’air, se transforment en une autre substance, durable certes, mais corrompue. Tu en as souvent fait l’expérience. Car tu deviens toi-même idée, dans certains cas particuliers. Quelque chose, on ne sait quoi, te souffle contre  ; comme quand la vibration de la corde produit soudain une note  ; il y a devant toi comme un mirage  ; la confusion de ton âme s’est faite interminable caravane, et toutes les beautés du monde paraissent défiler au bord de ta route. Tel est souvent l’effet d’une simple idée. Quelque temps après, cette idée commence à ressembler à toutes les autres idées que tu as déjà eues, elle se subordonne à elles, devient un élément de tes conceptions et de ton caractère, de tes principes ou de tes humeurs, elle a perdu ses ailes et gagné une mystérieuse solidité. »

 »Du möchtest nach deiner Idee leben« hatte er begonnen »und möchtest wissen, wie man das kann. Aber eine Idee, das ist das Paradoxeste von der Welt. Das Fleisch verbindet sich mit Ideen wie ein Fetisch. Es wird zauberhaft, wenn eine Idee dabei ist. Eine gemeine Ohrfeige kann durch die Idee von Ehre, Strafe und dergleichen tödlich werden. Und doch können sich Ideen niemals in dem Zustand, wo sie am stärksten sind, erhalten  ; sie gleichen jenen Stoffen, die sich sofort an der Luft in eine dauerhaftere andere, aber verdorbene Form umsetzen. Das hast du oft mitgemacht. Denn eine Idee  : das bist du  ; in einem bestimmten Zustand. Irgendetwas haucht dich an  ; wie wenn in das Rauschen von Saiten plötzlich ein Ton kommt  ; es steht etwas vor dir wie eine Luftspiegelung  ; aus dem Gewirr deiner Seele hat sich ein unendlicher Zug geformt, und alle Schönheiten der Welt scheinen an seinem Wege zu stehn. Das bewirkt oft eine einzige Idee. Aber nach einer Weile wird sie allen anderen Ideen, die du schon gehabt hast, ähnlich, sie ordnet sich ihnen unter, sie wird ein Teil deiner Anschauungen und deines Charakters, deiner Grundsätze oder deiner Stimmungen, sie hat die Flügel verloren und eine geheimnislose Festigkeit angenommen.« 

 

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 82 : Clarisse réclame une « Année Ulrich »trad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 445
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Cet idéalisme n’avait rien de concret, parce que l’idée de concret est liée à celle de métier, et que les métiers sont toujours malpropres  ; il évoquait plutôt la peinture de fleurs que pratiquaient les archiduchesses parce que tout autre sujet eût été inconvenant. Ce qui le caractérisait le mieux était l’idée de culture  : il se jugeait profondément cultivé. On pouvait encore le qualifier d’harmonieux, parce qu’il avait toute dissonance en horreur et donnait pour tâche à l’éducation d’harmoniser les grossières contradictions qui règnent, malheureusement, dans le monde. En un mot, peut-être n’était-il pas si différent de ce que l’on entend aujourd’hui encore (mais seulement, il est vrai, là où l’on reste attaché à la grande tradition bourgeoise) sous le nom d’idéalisme  : sentiment bien propre et bien honnête, qui fait une distinction très nette entre ce qui est digne et ce qui n’est pas digne de lui, et se refuse, pour des raisons d’humanité supérieure, à croire avec les saints (et les médecins et ingénieurs aussi bien), qu’il y ait jusque dans les déchets moraux de célestes calories inexploitées.

Er war nicht sachlich, dieser Idealismus, weil Sachlichkeit handwerksmäßig und Handwerk immer unsauber ist  ; er hatte vielmehr etwas von der Blumenmalerei von Erzherzoginnen, denen andere Modelle als Blumen unangemessen waren, und ganz bezeichnend für diesen Idealismus war der Begriff Kultur, er fühlte sich kulturvoll. Man konnte ihn aber auch harmonisch nennen, weil er alle Unausgeglichenheit verabscheute und die Aufgabe der Bildung darin sah, die leider in der Welt vorhandenen rohen Gegensätze in Harmonie miteinander zu bringen  ; mit einem Wort, er war vielleicht gar nicht so sehr verschieden von dem, was man noch heute – allerdings nur dort, wo man an der großen bürgerlichen Überlieferung festhält, – unter einem gediegenen und sauberen Idealismus versteht, der ja sehr zwischen Gegenständen unterscheidet, die seiner würdig, und solchen, die es nicht sind, und aus Gründen der höheren Humanität keineswegs an die Überzeugung der Heiligen (und der Ärzte und Ingenieure) glaubt, daß auch in den moralischen Abfällen unausgenützte himmlische Heizkraft stecke.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 78 : Métamorphose de Diotimetrad. Philippe JaccottetLe1995p. 416
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Hors les nés-coiffés et les éternels malchanceux, les hommes vivent tous également mal, mais à des étages différents. Pour l’homme d’aujourd’hui, qui n’a généralement que peu d’échappées sur le sens de sa vie, ce sentiment de l’étage est une consolation extrêmement appréciable. Dans certains cas grandioses, il peut devenir une véritable ivresse d’altitude et de puissance, de même qu’il y a des gens qui attrapent le vertige au dernier étage d’une maison, bien qu’ils se sachent au milieu de la pièce et toutes fenêtres fermées. Quand Diotime songeait qu’un des hommes les plus influents d’Europe travaillait avec elle à porter l’Esprit dans les sphères du Pouvoir, quand elle considérait comment ils avaient été réunis par une véritable intervention du destin, enfin tout ce qui se passait, même si au dernier étage de la grande entreprise humanitaire austro-mondiale, rien de particulier ne s’était produit ce jour-là  : quand elle songeait ainsi, ses associations d’idées semblaient des nœuds devenus nœuds coulants, sa vitesse de réflexion augmentait, le cours en était facilité, un étrange sentiment de réussite et de bonheur accompagnait ses inspirations, un afflux général de pensées lui valait des lumières qui l’étonnaient elle-même.

Von den Unglücksvögeln und Glückspilzen abgesehen, leben alle Menschen gleich schlecht, aber sie leben es in verschiedenen Etagen. Diese Selbstgefühlslage der Etage ist für den Menschen heute, der ja im allgemeinen wenig Ausblick auf den Sinn seines Lebens hat, ein überaus anstrebenswerter Ersatz. In großen Fällen kann sie sich zu einem Höhen- und Machtrausch steigern, so wie es Leute gibt, die in einem hohen Stockwerk schwindlig werden, auch wenn sie sich bei geschlossenen Fenstern in der Zimmermitte stehen wissen. Wenn Diotima bedachte, daß einer der einflußreichsten Männer Europas gemeinsam mit ihr daran arbeite, Geist in Machtsphären zu tragen, und wie sie beide geradezu durch Fügung des Schicksals zusammengeführt worden seien und was vor sich ging, auch wenn in dem hohen Stockwerk eines weltösterreichischen Menschheitswerks an diesem Tag gerade nichts Besonderes vorging  : wenn sie das bedachte, so glichen die Verknüpfungen ihrer Gedanken alsbald Knoten, die sich zu Schlingen aufgelöst haben, die Denkgeschwindigkeit nahm zu, der Ablauf war erleichtert, ein eigentümliches Gefühl des Glücks und Gelingens begleitete ihre Einfälle, und ein Zustand des Zuströmens brachte ihr Einsichten, die sie selbst überraschten.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 78 : Métamorphose de Diotimetrad. Philippe JaccottetLe1995p. 414-415
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Le monde de ceux qui écrivent et doivent écrire est plein de grands mots et de grandes notions qui ont perdu leur contenu. Les attributs des grands hommes et des grands enthousiasmes survivent à leurs prétextes, c’est pourquoi il y a toujours une quantité d’attributs de reste. Ils ont été créés un beau jour par un grand homme pour un autre grand homme, mais ces hommes sont morts depuis longtemps, et il faut utiliser ces notions survivantes. C’est pourquoi l’on passe son temps à chercher des hommes pour les épithètes. La « puissante plénitude » de Shakespeare, l’« universalité » de Goethe, la « profondeur psychologique » de Dostoïevski et toutes les autres images qu’une longue évolution littéraire nous a léguées flottent par centaines dans la tête de ceux qui écrivent, et s’ils écrivent aujourd’hui d’un stratège du tennis qu’il est « insondable », ou d’un poète à la mode qu’il est « grand », c’est simplement pour écouler ces stocks. On comprend donc qu’ils soient reconnaissants lorsqu’ils peuvent placer sans perte chez quelqu’un les mots de leur assortiment. Mais ce doit être un homme dont l’importance est déjà un fait établi, afin que l’on puisse comprendre que ces mots trouvent sur lui leur place, même s’il n’importe nullement de savoir où. Arnheim était un de ces hommes  : car Arnheim était Arnheim, et sur Arnheim c’était encore Arnheim qu’on voyait  ; étant l’héritier de son père, il était né événement, et il n’était pas question de mettre en doute l’actualité de ses propos. Il lui suffisait de faire le petit effort de dire n’importe quoi que l’on pût, avec un peu de bonne volonté, juger important. Et c’est encore Arnheim lui-même qui traduisit cela en un juste principe  : « Savoir se faire comprendre de ses contemporains, de là dépend pour une grande part l’importance réelle d’un homme », aimait-il à dire.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 77 : Arnheim en ami des journalistestrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 410
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« Tant de gens ignorent encore à quel point l’esprit manque d’ordre ! ajouta-t-il en guise de développement. Je suis même persuadé, avec la permission de Votre Excellence, que la plupart des gens s’imaginent vivre chaque jour un nouveau progrès de l’ordre universel. Ils voient l’ordre partout : dans les usines, les indicateurs de chemins de fer, les institutions scolaires (et je me permettrai de citer également, non sans fierté, nos casernes qui, malgré des moyens modestes, évoquent la discipline d’un excellent orchestre). De quelque côté que le regard se tourne, ce n’est qu’ordre, ordonnance, règle et règlement : règlements de transport, règlements de police, règlements des débits de boisson, etc. Aussi suis-je persuadé que tout le monde ou presque, de nos jours, considère notre époque comme la plus ordonnée qui fût jamais. Votre Excellence, tout au fond d’elle-même, n’en a-t-elle pas aussi le sentiment ? Moi du moins, je l’éprouve. Oui, pour peu que mon attention se relâche un instant, je crois trouver l’esprit même des temps modernes dans cet accroissement d’ordre, et que les empires de Ninive et de Rome ont dû leur chute à quelque gâchis. C’est là, je crois, le sentiment commun : chacun présume, tacitement, que si le passé est passé, c’est en punition de quelque manquement à l’ordre. Et pourtant, cette idée n’est sans doute qu’un leurre auquel des hommes cultivés ne devraient pas se laisser prendre ! D’où, hélas ! la nécessité de la force, et des vocations militaires ! »

 »Es gibt ja viele Menschen, die gar nicht wissen, wie wenig Ordnung der Geist hat !« führte er aus. »Ich bin sogar, wenn Exzellenz gestatten, überzeugt, daß die meisten Menschen glauben, täglich einen Fortschritt der allgemeinen Ordnung zu erleben. Sie sehen alles voll von Ordnung ; die Fabriken, die Büros, die Eisenbahnfahrpläne und Unterrichtsanstalten, – ich darf da wohl auch mit Stolz unsere Kasernen erwähnen, die mit bescheidenen Mitteln geradezu an die Disziplin eines guten Musikorchesters erinnern –, und man kann hinschaun, wo man will, so sieht man eine Ordnung, eine Geh-, Fahr-, Steuer-, Kirchen-, Geschäfts-, Rang-, Ball-, Sittenordnung und so weiter. Also ich bin überzeugt, daß fast jeder Mensch heute unser Zeitalter für das geordnetste hält, was es je gegeben hat. Haben Exzellenz nicht auch, so im Innersten, dieses Gefühl ? Ich wenigstens hab’ es. Also ich, wenn ich nicht sehr aufpasse, habe ich sofort das Gefühl, daß der Geist der Neuzeit eben in dieser größeren Ordnung liegt und daß die Reiche von Ninive und Rom an irgendeiner Schlamperei zugrunde gegangen sein müssen. Ich glaube, die meisten Menschen empfinden so und setzen stillschweigend voraus, daß die Vergangenheit zur Strafe vergangen ist, für irgendetwas, das nicht in Ordnung war. Aber diese Vorstellung ist ja freilich eine Täuschung, der sich gebildete Menschen nicht hingeben sollten. Und darin liegt leider die Notwendigkeit der Macht und des Soldatenberufs !« 

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 75 : Le général Stumm von Bordwehr considère qu’une visite à Diotime fait une fameuse diversion aux obligations du servicetrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 403-404