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Publié en 2011

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Mode : Lu

 Tenir pour vrai, dans le sophisme, c’est s’engager à tenir. De là le fait important que le sophisme emporte avec lui une ontologie bizarre, partielle limitative, discontinue et boiteuse.

En effet, la seule chose que manipule le Sophiste, le seul être auquel il s’adresse, c’est celui de la chose dite ; c’est celui de l’énoncé dans sa réalité matérielle. Matérialité paradoxale puisqu’elle implique soit les sons, soit les lettres, et, partant, une rareté comme celle des choses ; son déroulement linéaire et sériel et [néanmoins] son maintien.

Or, si les mots ont leur réalité matérielle spécifique, au milieu de toutes les autres choses, il est clair qu’ils ne peuvent pas communiquer avec ces choses : il ne peuvent pas les signifier, ou les refléter ou les exprimer, il n’y a pas de ressemblance entre les mots et les choses dont ils sont censés parler. Tout au plus peuvent-il être poussés, provoqués par ces choses.

Mais puisqu’ils ne signifient pas les choses, on ne peut donc pas avoir accès aux choses à partir du discours. Le discours est séparé de ce dont il parle par le seul fait qu’il est lui-même une chose, comme ce dont il parle. L’identité du statut de chose implique la rupture du rapport signifiant.

Mode : Lu

Le sophisme, lui, prend appui non pas sur la structure élémentaire de la proposition mais sur l’existence d’un énoncé ; sur le fait que des mots ont été prononcés et qu’ils demeurent là, au centre de la discussion, comme ayant été produits et pouvant être répétés, recombinés au gré des partenaires ; c’est dit, c’est dit : non point comme une forme idéale, régulière et qui peut recevoir certains types de contenu mais un peu comme ces trophées que les guerriers après la bataille mettent au milieu d’eux et qu’ils vont s’attribuer, non sans dispute et contestation eis meson [« au milieu »].

Mode : Lu

La différence, par laquelle s’élimine la réalité matérielle du discours, est la condition de l’apophantique comme champ de la vérité ou de l’erreur des propositions.

[…]

Le sophisme n’est jamais réellement déclaratif. Il ne peut y avoir apophantique qu’à la condition que soit d’abord neutralisée la matérialité du discours et qu’ensuite ce discours soit traité selon l’axe de la référence à ce dont il parle.

[…]

La Sophistique, elle, se maintient toujours au niveau d’une certaine « hylétique » du discours […] et ce à quoi elle aboutit […] c’est au silence d’un des deux partenaires.

[…]

L’apophantique se définit par la continuité du rapport à l’objet ; la sophistique, par l’exclusion du sujet.

Mode : Lu

[L’effet sophistique] est rendu possible par le fait que, dans la pratique du discours, ce qui est manipulé, ce sont non pas les choses elles-mêmes, mais leurs symboles verbaux. Très exactement leur nom. […]

Il se produit dans une certaine différence entre les noms et les choses, entre les éléments symboliques et les éléments symbolisés. En quoi consiste cette différence ?

Ce n’est point celle par laquelle les mots produisent un effet de sens, alors que les choses ne le produisent pas. Ce n’est pas non plus la différence entre physis et nomos, entre le caractère naturel des choses et le caractère conventionnel des mots.

Elle est dans le fait que les noms sont en nombre fini et les choses sont en nombre infini, qu’il y a rareté relative des mots ; qu’on ne peut pas établir une relation bi-univoque entre mots et choses. Bref, que la relation entre les mots et ce qu’ils désignent n’est pas isomorphe à la relation qui permet de dénombrer.

En d’autres termes, c’est un caractère propre à la matérialité des mots – leur rareté – qui donne lieu au sophisme. Le Sophiste c’est celui qui se sert du même mot, du même nom, de la même expression pour dire deux choses différentes, de sorte qu’il dit deux choses dans l’identité même de la chose dite.

Mode : Lu

J’étais parti de deux modèles d’analyse. Dans l’un (qui me semble caractériser la tradition philosophique), la volonté de savoir est prise à l’intérieur d’une connaissance préalable dont elle constitue le déroulement, comme le décalage et le délai intérieur.

Dans l’autre modèle, le connaître doit être analysé comme pur événement à la surface de processus qui ne sont pas en eux-mêmes de l’ordre de la connaissance ; appelons savoir l’ensemble de ces événements. Quant à la connaissance (c’est-à-dire au rapport sujet-objet), elle serait un effet intérieur au connaître. Effet qui n’a pas pu être évité mais qui n’est peut-être pas nécessaire. Enfin, la vérité n’est pas ce qui est lié de plein droit à la connaissance, mais elles sont l’une par rapport à l’autre dans un rapport à la fois d’appui et d’exclusion.

Mode : Lu

Il existe depuis des siècles un thème dont la banalité porte jusqu’au dégoût, c’est le thème que tout le monde finalement est un peu philosophe.

Thème que le discours philosophique écarte aussitôt pour faire apparaître celui-ci, à savoir que la philosophie est une tâche spécifique, en retrait et à distance de toutes les autres et qui ne peut se réduire à aucune autre. Mais thème que le discours philosophique reprend non moins régulièrement pour affirmer que la philosophie n’est rien d’autre que le mouvement de la vérité elle-même, qu’elle est la conscience prenant conscience de soi – ou qu’il est déjà philosophe celui qui s’éveille au monde. […]

Le vieux thème millénaire du « tout le monde est plus ou moins philosophe » a une fonction précise et assignable dans l’histoire occidentale : il ne s’agit ni plus ni moins que du bouclage du désir de connaître dans la connaissance elle-même.

[Ce que Foucault reformule au début du cours suivant :] De sorte que la connaissance était préalable à ce désir qui la concernait ; et que ce désir lui-même n’était rien d’autre qu’une sorte de retard de la connaissance par rapport à soi, désir corrélatif au délai qui la retardait pour atteindre d’un coup sa vraie nature, à savoir la contemplation.

Mode : Lu

ÉPILOGUE : LA QUESTION DE LA CÉLÉBRITÉ

Voici clôturées ces quelques recherches artistiques et philosophiques menées autour du concept du « tout public ». Le lecteur attentif aura sans aucun doute pu déceler sous l’apparente frivolité de ces textes la gravité des questions qui les animent. Ces questions s’agencent, bien sûr, toutes autour du concept-clé de ce livre : le « tout public ». Cette exigence-limite, cet impossible, cet impératif posé qui est de s’adresser à toutes les sortes de public, à tout genre de public, amène à mon avis inévitablement à s’interroger sur un concept qui lui est corrélatif, ou qui en tout cas en constitue le verso : le concept de « célébrité ».

La question du jour, qu’en ce moment je me pose et voudrais partager aujourd’hui, c’est, du Coup : comment devient-on célèbre, quels sont les trucs et astuces pour devenir célèbre ?

Eh bien je dois dire que cette question tombe plutôt bien, plutôt au poil dans ia mesure où là maintenant, pile au moment où j’écris ceci, eh bien je me sens assez célèbre je dois dire. C’est vraiment un hasard assez heureux, j’écris ce texte sur comment être célèbre et paf, n’advient-il pas que justement je me sens célèbre à fond ? Incroyable. Du coup, c’est sans difficulté que je vais pouvoir spéculer sur cette question, ça va venir tout seul tout seul vous allez voir. Je vais tout simplement surfer sur l’agencement de mes affects du moment et ça suffira amplement pour vous pondre une grande théorie générale sur la célébrité qui tient bien la route. De mon côté, qu’en est-il ? On plante le décor : je suis assis nonchalamment, à poil, à l’aise, dans un jacuzzi, il fait chaud, il y à de la vapeur partout autour de moi, je suis dans un centre thermal j’écris ceci dans mon cahier, tout va bien. Je spécule sur a célébrité. Autour de moi, d’autres corps nus, jeunes, beaux, alanguis, qui discutent entre eux. Atmosphère paisible au possible. On sent bien du coup comme le corps se décharge des tensions : super agréable, je vais mettre ça dans mon texte sur la célébrité. En effet là maintenant je me dis qu’avant de donner des trucs infaillibles pour être connu, il faut que j’explique le mécanisme de la célébrité, tous les rouages qui se mettent en place et s’agencent lorsqu’on se met à devenir célèbre.

Il faut savoir par exemple qu’être célèbre c’est une odeur : on reconnaît quelqu’un de célèbre à ce que son corps dégage dans l’odeur. Pas une question de parfum bien sûr, vraiment une question d’odeur corporelle spécifique à la célébrité. D’où vient l’odeur de la célébrité ? me demandé-je ici, ici et couché nu dans ce jacuzzi, me sentant célèbre et en compagnie de gens célèbres. Eh bien l’odeur de la célébrité vient d’une certaine façon d’être, d’une certaine manière d’être : lorsqu’on est connu, célèbre, on se met à s’agencer le corps de telle façon qu’il soit en interconnexion directe et constante avec un maximum d’autres corps. Une fois que tu es célèbre, tu es celui dont le corps est senti, éprouvé et vu par un maximum d’autre corps, c’est ça les prémices de base, les prémices de base de l’odeur de la célébrité : l’odeur de la célébrité vient de ce que le corps connu l’est du fait qu’il s’agence ses parties en fonction de celui des autres. L’odeur de cet agencement c’est les prémices de la célébrité.

Ça n’a l’air de rien comme ça mais en fait c’est extrêmement complexe comme réalité, car c’est une réalité qui mobilise tout le cosmos. Si vous voulez devenir célèbres, écris-je dans mon cahier, ici, nu dans ce super centre thermal en compagnie de plein de gens célèbres et nus comme moi, affalés dans ce jacuzzi obscènement chaud, si vous voulez devenir célèbres, chers lecteurs et lectrices, eh bien il faudra d’abord bien bien comprendre la théorie générale de la célébrité, qui est une théorie extrêmement complexe qui passe donc notamment par toute une théorie de l’odeur, mais également toute une théorie cosmique évidemment.

Car il est bien évident n’est-ce pas que dans là mesure où l’odeur de la célébrité passe par tel agencement de corps, eh bien il faut se poser la question des parties corporelles agencées par cet agencement. Cette question-là de l’agencement des parties corporelles nous ramène en deux temps trois mouvements à spéculer à l’infiniment petit qui compose nos parties corporelles : notre corps est un agencement d’une multiplicité infinie de parties infiniment petites, agencées de telle et telle et telle manière qui font que, au final, elles produisent l’odeur de la célébrité et qu’on se retrouve célèbre ou non. Irréfutable, n’est-ce pas ?

Irréfutable et en même temps hyper angoissant bien sûr, puisque si on réfléchit bien, si on pousse la logique plus loin, on se rend compte qu’être célèbre c’est vraiment une question cosmique en fait. En effet que se passe-t-il ? Je suis là, couché dans mon jacuzzi, dans l’eau et la vapeur chaude, tout va bien, je spécule par rapport à l’infinité de mes particules corporelles tout en regardant autour de moi les ravissants corps nus qu’il y a ici autour et là : coup de théâtre. Coup de théâtre puisque en poussant la logique de l’infiniment petit à son comble, forcément on se retrouve à palper l’abysse infranchissable existant entre chaque particule formant notre corps. Abysse infiniment grand évidemment, puisque séparant des particules corporelles infiniment petites. Voilà l’affaire : être là et célèbre, être là avec un corps célèbre, Un corps agencé de telle façon qu’il soit connecté à un maximum d’autres corps, c’est agencer des abysses cosmiques selon un style très particulier qui excite les abysses cosmiques d’autrui : très impressionnant. Inéluctable, 100 % logique, 100 % prouvé scientifiquement : pour être célèbre, il faut se connecter corporellement de façon telle au cosmos que nos particules corporelles s’agencent entre elles d’une façon qui soit hyper bien en connexion excitée avec le cosmos intérieur d’un maximum d’autres corps.

Donc être célèbre est très angoissant car ça démultiplie les abysses : on se retrouve avec son abysse intérieur connecté à une multiplicité d’autres abysses intérieurs complètement inconnus. En même temps c’est ça la clé du succès : celui qui veut devenir célèbre, eh bien rien à faire, c’est la carte de l’interconnexion des cosmos intérieurs qu’il doit jouer et exciter, c’est inéluctable. Sans agencement de cosmos, pas de succès.

Voilà. Le cadre théorique est posé, et maintenant il faut que je vous explique, depuis ce centre thermal où je me trouve ici, nu et affable, la théorie du jacuzzi, qui est la théorie infaillible qui vous permettra d’être célèbre.

Voici la théorie du jacuzzi : qui veut être connu a le fantasme du regard des autres qui lui coule dessus, c’est du narcissisme qui passe par le regard de l’autre, de n’importe quel autre. Vouloir être connu c’est vouloir être touché ou touché du regard ou senti ou entendu ou goûté par n’importe quel autre, quel qu’il soit : c’est l’abstraction du regard, du toucher, de l’ouïe, des sens de l’autre, ce sont les sens de l’immense multiplicité des autres qui te coulent dessus à l’échelle industrielle, complètement abstraits de leurs corps singuliers. La théorie du jacuzzi dit que pour être connu, pour assouvir ce fantasme de l’industrialisation et de l’abstraction des sens des autres, rien de tel qu’un bon jacuzzi : en effet la sensation de la célébrité, la sensation d’avoir le cosmos intérieur touché, palpé, caressé par le cosmos intérieur d’une tripotée d’inconnus, est en fait tout à fait comparable à la sensation éprouvée dans un bon jacuzzi bien rempli de gens nus.

Tu rêves d’être connu ? Facile : fais comme moi, pointe-toi dans un jacuzzi, tout le monde fait semblant de rien, d’un air entendu soudain on partage de l’intimité comme ça, boum sans prévenir, mine de rien, naturellement, tout lé monde partage : être connu c’est se partager avec les autres. Se partager avec les autres, être généreux de l’intime. C’est, tu vois, être dans le monde comme dans un grand jacuzzi.

Antoine Boute« Épilogue : la question de la célébrité » Tout publicLes petits matins2011