Les choses ont commencé à mal tourner le jour de son ordination. L’angoisse qui l’a saisi à ce moment n’a plus vraiment cessé. Comment être certain de l’efficacité des sacrements ? Comment, surtout, un chrétien fidèle peut-il faire face à ce doute ? Sa foi n’a jamais vacillé. Son obéissance au pape est toujours demeurée loyale et indiscutable, même dans l’adversité. Pourtant, au moment précis où il devient ministre de l’Église, la panique s’installe. Son trouble est compréhensible. Il est lui-même pris comme objet d’un rite. Cette cérémonie, si elle fonctionne, l’autorisera à célébrer à son tour tous les rituels qu’un prêtre doit accomplir. Les doutes se succèdent en cascade : l’évêque a-t-il prononcé la bonne formule ? N’a-t-il pas oublié quelques mots indispensables ? Dans ce cas, tous les actes sacerdotaux qu’il accomplira, et ceux d’innombrables prêtres mal ordonnés de la même manière, n’auront aucun effet sur les fidèles. Loin d’apporter un réconfort, les précisions fournies par le droit canonique ne font qu’ajouter à la confusion. Cette panique initiale nous offre la meilleure voie pour saisir la genèse des troubles d’Opicino. La collation des sacrements est la clé de voûte de la société chrétienne. Une fois le Dieu-Homme mort et ressuscité, ses vicaires, prêtres et évêques, le remplacent sur terre. C’est à eux qu’est confiée la mission de transmettre la grâce sacramentelle, du baptême qui fait entrer dans la communauté des fidèles au sacrement de l’autel qui fait participer les croyants au sacrifice du rédempteur. L’entreprise de consolidation institutionnelle et doctrinale menée dans la seconde moitié du XIe siècle, que l’on désigne communément du nom de « réforme grégorienne », a défini un point crucial.
La validité des sacrements est indifférente à la moralité de l’officiant puisque ce dernier agit, au nom du Christ, par la vertu du saint Esprit. Si tous les gestes et paroles du rituel sont correctement accomplis, les actes d’un prêtre indigne (ivre, bigame ou usurier) sont parfaitement efficaces – lui seul portera la responsabilité de ses crimes face à Dieu. Simple agent d’une institution médiatrice entre le ciel et la terre, le ministre du culte est l’instrument d’un processus qui ne dépend pas de lui. Cette définition, pour partie inspirée de saint Augustin mais neuve dans son extension, était requise par la construction d’une Église romaine centralisée qui ne pouvait se permettre de faire dépendre sa puissance de la pureté de ses desservants. Ce n’est pas sans raison que la rupture avec Rome de nombreux groupes dissidents, des Vaudois aux Hussites, s’est jouée sur cette question. Cette automaticité n’avait rien pour rassurer Opicino. Si l’action de Dieu sur terre doit dépendre de l’exactitude des paroles prononcées, une erreur sur les termes peut avoir des conséquences incalculables.
Il faut aussi admettre que les circonstances n’étaient pas favorables. Frappée par une sentence collective visant les villes alliées aux Visconti, Pavie était placée sous interdit depuis plus de deux ans. Son évêque, Isnardo Tacconi, trop ouvertement engagé dans la ligue gibeline, venait d’être destitué et excommunié après s’être enfui d’Avignon pendant l’été 1319. La vie liturgique, réduite aux célébrations majeures, entretenait le jeune clerc dans une frustration et une incertitude prolongées. Après une tentative infructueuse à Milan, il avait fallu recourir à un subterfuge pour qu’il puisse se faire ordonner à Parme, pendant le carême de 1320, par un évêque qu’il ne connaissait pas, selon un rituel qu’il n’avait jamais vu s’accomplir. L’autobiographie paraît scander, comme autant d’exploits, chacune de ses premières performances sacramentelles ; en réalité, comme le montrent les textes placés à l’extérieur des cercles, il tient surtout à confesser les maladresses et les erreurs commises par inexpérience. Le séjour à Valenza lui a permis d’étendre son registre, au prix d’un nouveau paradoxe. Pour disposer de la plénitude des attributions d’un prêtre, il lui avait fallu abandonner la responsabilité de sa paroisse. Une fois installé à Avignon, il souffre encore du complexe d’une éducation fruste et incomplète. S’il s’accuse d’un manque de « distinction en toutes choses », c’est peut-être la trace d’un embarras persistant dans la pratique sacramentelle.
Une raison supplémentaire peut avoir aggravé son appréhension de l’ordination. Parmi les différentes significations qu’il attribue à son nom, l’une d’elles s’inspire du verbe grec opizein, passé en latin au sens de « balbutier ». Il se présente ainsi comme celui qui broie ou qui abrège les mots (frendens nomine), sans préciser depuis combien de temps ce défaut d’élocution l’afflige. Si le bégaiement n’a pas été l’une des causes de sa panique sacramentelle, il a pu en être une conséquence. La peur de prononcer les paroles rituelles peut suffire à faire trébucher l’officiant. Un passage du Journal, dix-huit ans plus tard, montre que la situation s’est stabilisée, sans être totalement résolue. Les mots le font bégayer uniquement lorsque son intention se concentre sur le sens des paroles, alors qu’une recitation automatique de la liturgie ne lui pose aucune difficultés. Il en parle dans les termes classiques de l’opposition paulinienne entre l’homme intérieur et l’homme extérieur. L’étrangeté, ici, tient à la nature de la disjonction : face à l’intériorité du croyant, c’est l’activité sacerdotale apparente qui est dépréciée. L’homme extérieur, lors du sacrement de l’autel, ne reconnaît que le pain et le vin, alors que son maître spirituel intérieur est seul capable d’y goûter le corps et le sang du Christ. Il est frappant que la conjonction des deux faces produise un trouble de langage. Le prêtre doit spirituellement s’absenter des gestes de la célébration pour que celle-ci s’accomplisse dans les règles. La genèse d’une telle dissociation intérieure peut se comprendre en regard des difficultés initiales rencontrées au moment de son ordination. S’il a eu du mal à endosser l’habit de prêtre pour assumer le rôle d’instrument de l’institution, c’est qu’Opicino ressentait fortement la scission entre l’état de chrétien et celui de prêtre.
Son incompréhension face au droit peut être située dans le même cadre. Comme il le reconnaît, lorsqu’il tenta de suivre des cours, les abstractions juridiques lui demeuraient fermées. À quoi correspondent ces événements de langage dotés d’une forme efficace ? De la même façon que pour les formules sacramentelles, l’arbitraire des énoncés performatifs l’inquiète. Opicino s’alarme d’un ordre de réalité instable et incertain où les ambiguïtés de la jurisprudence ne proposent pas des solutions univoques mais des argumentations contradictoires, où la parole mensongère peut avoir des effets réels. Cette angoisse juridique transparaît quand il évoque la résurgence d’un ancien motif d’irrégularité. Opicino a longtemps été torturé par le fait d’avoir oublié, à l’époque de son ordination, les coups qu’il avait portés sur des clercs gibelins durant les violences de 1314, et de s’en être souvenu plus tard, une fois devenu curé de Santa Maria Capella. Dans le for de la confession, il a été absous et plutôt deux fois qu’une, aussi bien des faits eux-mêmes que de sa négligence à les avouer. Il demeure pourtant dans la crainte d’un jugement qui pourrait remettre en cause la régularité de l’attribution de sa cure. Cette requalification serait profondément injuste, tant au regard du passé (lorsque personne n’avait conscience d’un empêchement), que du présent (où sa bonne renommée actuelle serait remise en cause en raison de faits anciens et déjà absous). La vie sociale et religieuse, telle que la conçoit Opicino, est régulée par les intentions et la réputation, la grâce et le pardon. L’ordre du droit lui est tellement extérieur qu’il en devient incompréhensible.
La crainte évoquée dans ce cas doit se comprendre en écho à la contestation judiciaire de l’entrée en possession de son église, qui faisait alors l’objet d’un procès bien réel. Il présente ailleurs l’objet du litige, de façon contournée. Adaptée à la situation d’un curé face à sa paroisse, la métaphore du mariage mystique unissant l’évêque à son diocèse est filée très littéralement. Alors que l’union était légitime, un obstacle (une somme d’argent qu’il fut contraint de verser) l’a obligé à prendre possession de son épouse avec violence, pour pouvoir la féconder de ses œuvres de justice et de piété. Cette faute de procédure, dont il était plus la victime que le coupable, se retourna contre lui dix ans plus tard. Malgré les coûts et les désagréments de cette affaire, Opicino pouvait espérer une issue favorable. Au nombre des témoins qu’il avait pu réunir en sa faveur figurent des personnalités majeures de la curie, dont les deux Fieschi – Luca, le cardinal, et Manuele, le notaire du papes.La question qui le tourmente véritablement se situe sur le plan des principes. Sa fonction institutionnelle consiste à accorder, par la grâce, au nom d’une autorité déléguée par le pape, des dérogations au droit commun de l’Église. Dans le même temps, sa capacité à occuper cette charge est contestée en raison d’une broutille vieille de dix ans, au moyen d’arguments juridiques face auxquels la pénitence et l’absolution personnelle ne peuvent rien.
Gregory Bateson peut nous aider à démêler les contradictions dans lesquelles Opicino se débat. Elles ne correspondent sans doute pas à la définition la plus rigoureuse de ses « injonctions contradictoires ». On y retrouve néanmoins ce qui fait le cœur de notion : un conflit non résolu entre différents niveaux de normativité. L’ordre des dignités ecclésiastiques, qui définit la structure du pouvoir dans l’Église, n’est pas celui de la perfection de vie chrétienne que cette Église, pourtant, promeut. Depuis que le Concile de Latran IV (1215) a généralisé une pratique jusqu’alors imposée aux seuls moines, tout chrétien est astreint à confesser l’ensemble de ses péchés à un prêtre une fois par an, durant la période de jeûne et de pénitence qui prépare Pâques. Or ce confesseur n’est pas tenu d’être moralement supérieur au pénitent.La prééminence cléricale est justifiée par la fonction médiatrice que remplit l’Église, tenant lieu sur terre d’une divinité absente. L’inspection suspicieuse de ses propres actions et pensées qu’impose l’examen de conscience prend sens au regard du modèle de vie humaine fourni par Jésus. Ces deux plans, qu’Opicino a du mal à faire tenir ensemble, découlent tous deux du paradoxe fondateur du dogme de l’Incarnation : c’est par son dénuement que le Christ, Messie à l’envers, a démontré la nature spirituelle de sa royauté. Opicino n’a pas été le seul, ni le premier, à ressentir de telles difficultés. Comme il le répète souvent, il a été sauvé par sa foi qui ne l’a jamais quitté. Or c’est une foi qui porte aussi, sans distinction ni discussion, sur le pouvoir du pape et tous les enseignements de l’Église. La voie du désaccord doctrinal et de l’entrée en dissidence étant impraticable, il a dû trouver une solution au sein de l’institution. On comprend mieux qu’il ait cru pouvoir résoudre cette tension entre la vertu personnelle et la fonction sacerdotale en rejoignant la Pénitencerie, dans l’espoir illusoire d’occuper simultanément les positions du confesseur et du pénitent. Sur place, il n’y a ressenti que plus fortement encore la dissociation des registres – distribuant quotidiennement des grâces tout en faisant lui-même l’objet d’accusations.
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Publié en 2021
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After that, I began to make a wish when the impracticalities of life wronged me, but very cautiously. I did that to understand who I really was and what I actually wanted, regardless of whether my wish could possibly come true or was good or bad for me or for anyone else, because I didn’t know who I was most of the time.
I tried to see myself as consciousness that looked like me and whose speaking voice was based herein and censored by my crappy English but also out of my control like my ventriloquist. I used that voice to represent the public me. And then there was my secret self who took pity on how compromised I usually was and poached the wisest powers of my mind, then used a thought to say, in so many words, « I will grant you one wish, Dennis. What do you want ? »
Then I would think about the question until it had infected me, revising and refining a related wish, first conceptually as a tryout to assess the consequence, were it to happen in the real world. If the wish involved sex, which it almost inevitably did, I would test myself by masturbating, cum, then reappraise the wish more puritanically and decide if my surpassing goal of cumming had overly influenced me or given me the equivalent of truth serum.
This process might go on and on for weeks, months, with one offhand in-process wish refining and dwindling until I’d built the single most intransigent, comprehensive thing I craved and that would never come to pass and that no one else could ever guess I wanted. And once I had decided on and made that perfect wish, didn’t get it, and accepted that my peace of mind was doomed, I thought I knew exactly who I was, and I stopped wishing for it.
I thought my wishing ritual would die away or be co-opted when I became a writer, or at least a writer good enough to do my thoughts some kind of justice and get them published and read. I assumed the writing thing was generated from the same impulse I’d had to pinpoint and set aside my deepest shit. I figured writing would just give that stuff a solid form and, if safely sealed into the envelopes of books, readers could solve me if they wanted. But that wasn’t true.
Instead, my writing merely subdivided me again. I became a semi-guy who dealt with other people nicely and another semi-guy who used the written word to challenge readers to accept the secret me selectively and still another semi-me who wanted something so abnormal that even the unrivaled distancing device of nuanced, airtight wordage couldn’t get it out to other people.
What the writing did was draw a stylized map to the general location where my wishes were impregnating. I tried to make the maps clever, funny, disturbing, and erotic so the things I wrote about would seem as scary or exciting to envision as they’d been to pen, sort of like the rosy illustrations with which rides are represented in the folded maps they hand you at the entrances of amusement parks.
I think the wishes always courted love. I think somewhere along the line I decided that I hadn’t actually wanted to be dead when I’d wished to die, and that I’d wanted death to love me enough to kill and take me. I don’t think I knew that for a long time, though. I think I thought the wishes I so time-consumingly constructed were about having raucous sex since that was the crux of what happened in them.
When I never thought I could be loved, or not realistically, or not by anyone real who had a choice, by which I mean people other than my family, which covers most of my life, I’d think up situations where the horror of not being loved, of being rejected by someone I could ostensibly pick out of the lineup of Los Angeles’s cutest boys, for instance, would feel the most intense.
And since cumming was the most intense outcome I knew, I made them hugely sexual, and, to try to make the blast as wild as I imagined being loved would feel, I made my fantasies as scary and chaotic to everyone involved in them as possible, but especially to me since I was real. I wanted the orgasms they produced to be like self-inflicted fatal wounds, or maybe more like being shocked back into real life by a defibrillator, I guess.
Sometimes these visitors would pause their fretting long enough ask how Dennis was, and he would tell them he was fine as briefly as he could because he knew they didn’t really care, or that they wanted to be quickly reassured he was okay enough to always be cemented where they could rely on him, so, in a way, their show of interest was a secret way of making sure he wasn’t doing all that well, because they actually wished the worst for him, or wished the worst that wouldn’t kill him.
Certaine manière quasi de délire et, en tout cas, de ridicule consiste en le développement d’objections telles qu’elles ne viendraient à l’esprit de personne, du moins lisant (et écrivant – personne n’irait écrire cela), en telle sorte que l’on peut se permettre de passer outre, et même qu’on le doit ; néanmoins l’objet de ces objections est, c’est à savoir le plus souvent un illogisme dans l’énoncé, l’inaperçue capacité d’illogisme des énoncés. En ce sens, mes objections sont parfaitement sérieuses, elles sont même terrifiantes, et elles constituent – en effet, elles se répètent – une large part de ma difficulté d’écrire.
Des auteurs, apparemment simples, disant combien écrire est difficile me faisaient dédaigneusement sourire dans un moment où je me trouvais moi-même aux prises (je ne sache pas avoir jamais écrit « aux prises » jusqu’à ce jour, ni je ne sache l’avoir jamais dit à voix haute) avec un texte à structure diaboliquement complexe ; mais, en réalité, ce n’est pas nécessairement devant les textes spécialement complexes, si je puis dire, « en eux-mêmes » que je me heurte le plus à de telles difficultés.
Ce qui est un peu intéressant, c’est que de telles objections (j’emploie « objection » pour faire court, il ne s’agit pas seulement d’objections, ou ce sont objections à toutes sortes d’échelles), les manifester, effectivement les énoncer et y répondre en cours de rédaction, donne, comme je l’ai dit ci-dessus, à l’arrivée, un texte nécessairement délirant et/ou ridicule, en telle sorte que, du point de vue du livre, je ne puis me le permettre que sous la prétendue plume d’un personnage lui-même ridicule, ou complètement fou, ou bien encore parfaitement idiot.
Nous qui écrivons pour nos morts – et ceux-là sont comme les morts des rêves : ils ne doivent pas savoir qu’ils sont morts ; il ne convient pas de leur montrer un monde dont ils sachent trop qu’ils ne l’ont pas connu : pas de supermarchés, dans nos livres, de Réseau Express Régional, peu de tags sur le béton. Quoi de neuf ? Rien de neuf, ou guère, ou lentement : que nos morts s’habituent.
Et le dîner, j’y pense ?
Dernière en grec (septième ex æquo). Devant ma honte, ma stupeur. Je n’avais donc jamais eu honte ? J’avais vu la honte des autres, je les avais vus être en situation honteuse. Et maintenant, mon tour était venu. La douleur, toutefois – c’était la douleur qui m’étonnait : que ce fût une douleur, et qu’elle montât en moi, fût en moi, fût moi, au lieu que je m’étais attendue à porter ma honte comme un vêtement peu seyant. L’expérience, disons, des chaussettes hautes (beaucoup de jeunes filles, à l’âge que j’avais alors, portaient des bas) : je réprouvais qu’on condamnât quelqu’un à porter des chaussettes hautes quand ses jambes étaient devenues trop longues ; les regards ironiques, toutefois, d’ailleurs les chaussettes elles-mêmes, encore que collant à la peau, tout cela, c’était du dehors. Voici que tout à coup quelque chose était dedans, quoique étranger, et dont je ne voulais pas. Ou plus justement : je voulais bien avoir honte, je ne voulais pas être honte. Or je l’étais. J’avais même le sentiment de n’avoir jamais réellement été avant d’être honte : j’ai honte, donc je suis.
Essai de reconstitution : pour mes condisciples, il y a quelqu’un qui n’est aucune d’elles (hors l’ex æquo, mais c’est son habitude), et qui est dernière en grec ; tout spécialement, il y a un corps qui n’est pas le leur qui est le corps de celle qui est dernière en grec, et un nom n’est pas le leur qui est le nom qui va avec ce corps ; mais moi seule j’éprouve ce que c’est qu’être celle qui est celle-là (je ne dis pas seulement être celle-là ; ce que j’entends par être celle qui est celle-là, c’est n’avoir pas refuge hors d’elle ; c’est être celle qui est, quoique persistant à l’éprouver comme étrangère, emprisonnée dans (celle qui est) cette honte).
Tout le monde sait que qui a mon corps et porte mon nom, celle-là est dernière en grec, mais il n’y a que moi qui sache que c’est moi qui ai ce corps et qui porte ce nom (m’éprouve ayant l’un, portant l’autre). Qu’est-ce que cela pourrait me faire de savoir que c’est qui a mon corps et qui porte mon nom qui est dernière en grec, n’était qu’il n’y a personne hors moi pour avoir ce corps et pour porter ce nom ? (Le raisonnement que, quadragénaire, j’essaie de reconstituer tant bien que mal, et qui avait pour fin de me dissocier de ma honte, ce raisonnement semblait imparable à mes quatorze ans, bien que d’une totale inefficacité pratique.)
Et : ce n’est pas de chance, pensaient à peu près mes quatorze ans, moi qui, d’ordinaire, suis si peu qui porte mon nom, qu’il me faille justement me trouver l’être pleinement (ou presque), lorsque porter mon nom n’est qu’être la honte de qui porte mon nom.
Quelles qu’en soient les raisons, les bonnes, les mauvaises, les gravement soupçonnables, les hautement condamnables, quoique ne parlant que de moi ou, du moins, qu’à partir de moi, je n’ai pas envie de parler de moi.
J’ai, dès l’enfance, accordé une attention démesurée, moins toutefois à ma personne qu’à la question de savoir quelle attention il convenait que j’accordasse à ma personne.
J’ai, conjointement, accordé mon attention moins à mes vêtements qu’à la question de savoir quelle attention il convenait que j’accordasse à mes vêtements.
J’ai, par la suite, résolu de la sorte, l’une et l’autre de ces questions : il convient d’accorder et à sa personne et à ses vêtements exactement ce qu’il faut d’attention pour être en mesure de n’y plus penser.
J’ai fait un pas de plus : les vêtements et la personne sont une seule et même chose, ce que je peux choisir d’énoncer en latin : enim est unum uestis cum uestito ; « l’habit fait le moi », formule qu’on a pu lire ailleurs sous ma plume, n’exprime en revanche qu’une part d’une pensée plus solidement tenue sous la forme : la personne, cette défroque.
Chacun est, ou peut être, sur la considération de la personne qu’il est à même de se savoir ne pas être, le critère de la négation de toute personne.
L’expérience, toutefois, persiste à démentir la presque certitude, la forte présomption intellectuelle : personne n’est une personne.
De la non-personne que l’on se mesure être – d’une incommensurabilité à tout nommable –, ne devrait-il pas s’ensuivre le non-être personne de tout autre ?
Je vous crois, je vais vous croire, ou, du moins, je vais faire comme si je vous croyais, lorsque vous croyez que je suis une personne, puisque je vois bien que je crois que vous-mêmes êtes des personnes, puisque je parviens à le croire, et alors même que je crois que je ne fais que le croire, alors même que je sais, ou que je crois savoir, sur mon exemple, qu’une personne, que ce qui paraît sous ce jour, est d’abord tout autre chose, est principalement tout autre chose.
C’est cela, une personne. Ou : et moi aussi, je suis une personne.
(L’excès logique des étapes est nécessaire à une adhésion qui demeure menacée.)
Quelle personne, auprès, est une question très secondaire.
La honte est habile à faire son trou : quelqu’un que je vois, devenu une épave, et que j’ai connu dans sa dignité, je ne suis pas absolument certaine de ne pas devoir avoir honte de n’être pas moi-même devenue cette épave (ainsi, ici, toutefois, essentialiser la honte – ce qui me vient aisément : la honte, je la vois volontiers figure, debout, solennelle, ectoplasmique, à la fois, avec d’amples gestes hagards, et insistante ; faisant son trou, cependant, c’est larvaire, plutôt ; ou étant ce trou –, voilà qui déborde et déforme ce qui accepte de se dire d’un devoir et de manquements demeurés incertains y ayant eu à vivre, y ayant eu le fait de vivre ; ne peut, en effet, s’exclure la question : fallait-il vivre ?).
La troisième personne produit d’autres effets que d’illusoire dédouanement. La troisième personne se sert de moi pour produire un personnage. Elle ne vise pas à tant de précision que je n’en requiers tentant de poser pour moi un problème non pas, au reste, exactement privé, mais très largement impliquant qui je suis. Encore ne me posé-je ce problème qu’en vue, et plutôt que de le résoudre (comme je l’ai laissé entendre, je tiens de la vie, et de sa durée, que la durée de la vie le résout ; la vie est exemplaire), de distinguer jusqu’où ce problème est le mien, n’est que moi ; jusqu’où il me dépasse, et quels choix s’ensuivent.
La troisième personne se satisfait d’un premier énoncé sitôt que se donne plausible quiconque (soit cette troisième personne même) de qui il pourrait apparaître comme vrai. De ce que je suis, dit-elle par exemple, sous le seul chapitre de ma dignité, je n’éprouve pas de honte. Elle n’ira pas jusqu’à penser que celle-là, si digne, donc, et si satisfaite de soi, fasse un personnage, sans doute, d’une belle portée romanesque, de quoi elle ne s’inquiète pas, tablant sur la fiction, et qu’elle viendra pour lui régler son compte (or la fiction, regrettablement, tarde).
N’ajouterait romanesquement rien qu’elle croie devoir se demander en outre : non, vraiment ? jamais ? pas de honte ? Et cette ampleur, jadis, des ciels nocturnes, quand tu croyais que tu risquais ta vie, que vivre était risquer, moins bravant la mort, encore que la bravant, que t’imaginant brûler tes vaisseaux, quoique ce fût ne brûler rien, brûler si peu, titres à peine de menue gloire, ni que ce ne fussent vaisseaux, sombrer t’imaginant, jadis, et te perdre (car c’est l’intention qui compte), et face à l’épave, aujourd’hui, au moins soupçonnant – pour, non moins, tôt, arguer, d’ailleurs probables, continuées, de quelque veulerie, ou passivité de victime –, antérieure, l’héroïque.
Un de ces jours où je suis très petit, on s’arrête une nuit de vacances dans cette maison que je ne connais pas, une sorte de chalet désaffecté, ouvert à l’endroit des arbres. Je veux dormir mais le lit est bordé d’une manière si rigoureuse qu’il m’est impossible de le défaire tout seul. Quelqu’un m’aide. Les draps froids, tirés, presque infinis m’aplatissent et, soudain, je sors, par la force des choses, de mon habitude d’être en boule. Je tends les bras, j’étire les jambes, le cou : je suis pour la première fois pris dans cette forme d’extension de la pâte qu’on étale.
*
Dans l’énergie du refoulé, mon corps compact revient durant la nuit et la boule qu’il forme est maintenant sans issue. Dans le noir très dense, j’entends qu’on appelle et puisque je ne peux que crier, je crie, non du retour de la densité mais de ce qu’il n’existe plus qu’elle. Peut-être l’inquiétude m’apparaît alors brièvement comme un état stable et, pendant les quelques secondes durant lesquelles on me cherche sous le lit d’abord puis tout autour, jusqu’au couloir paraît-il, avant de me retrouver finalement piégé entre la hauteur du matelas et le drap, j’ai, pendant ces quelques secondes où s’effacent tous mes repères, le sentiment saugrenu d’appartenir à quelque chose.
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Mais quoi ? Je suis simplement coincé dans le repli du lit trop bien bordé d’un chalet de vacances laissé à l’abandon et j’ai comme l’illusion de connaître la forme stabilisée de l’absorption universelle. […]
Et depuis qu’il a compris qu’à chaque fois qu’il déconne suffisamment, on lui demande de recopier, au futur et sous une forme négative, la connerie commise, mon plan choisit très scrupuleusement ses façons de déconner afin de recopier des conneries qu’il juge suffisamment intéressantes pour être recopiées. C’est à ce moment-là seulement, après tout, qu’on lui demande d’écrire. C’est quand il sait qu’on l’obligera à retranscrire consciencieusement ce qu’il ne devait pas faire (voir à reprendre, mot à mot, ce qu’il ne devait pas dire) qu’il trouve la motivation suffisante pour aboutir à quelques conneries qui en valent la peine. Il faut aller chercher, tout au fond de soi, la souplesse nécessaire pour relier le plaisir de faire ou dire une connerie à la joie de répéter son strict contraire. Peut-être même faut-il idéalement tenter de puiser l’inspiration des gestes ou des phrases dans le seul désir prospectif de les retourner. C’est une manière de gymnastique à laquelle mon plan se plie bien volontiers, une sorte de yoga qui reprend et déforme, par séries d’étirements, la logique prescriptive par laquelle s’écrivent les textes qu’il préfère puisqu’ils répètent toujours la même idée jusqu’à l’épuisement. Tantôt jusqu’à l’épuisement de l’idée quand elle est mal choisie, tantôt jusqu’à l’épuisement du plan lui-même quand il réussit son coup.
*
Tu feras plein d’images taillées et de représentations quelconques de ce qui n’existe ni sur ni autour de ton plan. Tu ne couperas pas en vain les fils ténus parce qu’ils ne laissent jamais tranquilles ceux qui les coupent en vain. Je ne les couperai pas, c’est promis. D’ailleurs, je trace la ligne d’arrivée derrière mon point de départ et je ne bouge plus. C’est promis. Ce n’est pas parce qu’on multiplie les grains jusqu’à ce que leur somme dépasse ce que l’on peut penser que cette sommes est illimitée. Sous réserve de réciprocité, tu peux donc faire de faux témoignages et convoiter puis dérober le bœuf et l’âne des autres si ce bœuf et cet âne s’avèrent tellement gros qu’ils déséquilibrent complètement l’espace où se trouvent ton bœuf et ton âne. Et comme tu appartiens toujours simultanément aux plans de ceux qui appartiennent à ton plan, bœufs et âne pourront, à leur tour, si cela s’avérait nécessaire, te laisser convoiter et dérober par d’autres bœufs et ânes, éventuellement devenus pierre, rivière ou forêt. De sorte que même sans bouger, on ne reste jamais tout à fait immobile. On attrape une chose par un bout, tient par ce bout la chose se repliant. L’autre versant s’éloigne sans arrêt mais il reste de temps en temps ce qui la retient.
Pendant que je roulais avec le corps de mon frère, en train de se décomposer légèrement, tous deux trimbalés sur l’autoroute, j’écoutais l’Incarnatus est de la plus belle des messes de Haydn. Ce petit bout de musique chantée prétendait opérer en quelques minutes un miracle : Et homo factus est. Un homme ? Une femme ? Un être humain prend corps devant nous. Et par paliers, ça s’incarne, c’est fait. Ça n’arrête pas de naître, des fleurs s’ouvrent en accéléré, la peau se construit et les yeux s’ouvrent. Ça se fabrique sous nos yeux.
Ça donne des forces. Il faut au moins trois voix entrelacées pour réussir ce prodige. Surenchérir dans l’aigu, attaquer à l’ultrabasse sur le flanc gauche, revenir au centre pour se frayer un nouveau chemin inédit. On dirait que la musique cherche une issue — comme l’eau qui s’insinue dans la moindre fente et profite de déclivités minuscules pour se transformer en petits torrents. À force d’explorations, elle touche successivement des points comme on le fait avec un corps que l’on soigne en le perçant d’aiguilles. On dirait qu’une zone a été isolée par les notes qui précèdent, comme si vous exploriez l’ensemble d’un être en réservant un endroit — cette zone finira par crier pour qu’on la touche
Ici.
Encore !
Quelle obstination. La musique nous prend par la main. Elle exécute son programme les yeux fermés — elle, au moins, connaît sa fin. Elle s’accorde parfaitement avec le paysage déroulé par la vitre. Elle sait que ça marche toujours. C’est son métier.
La nuit, avec un peu d’entraînement, je peux me glisser dans cette scène sans trop d’efforts. J’y reviens à volonté. Je peux même emprunter mon corps d’avant ; il suffit de quelques points d’appui : le contact du bois du cercueil, la chaleur extrême par la vitre abaissée, la chemise blanche aux manches relevées, les deux hommes en noir silencieux à l’avant — et cette musique en boucle : Et homo factus est. Un homme ? Une femme ? Un être humain prend corps devant nous. Et par paliers, ça s’incarne, ça se compose, c’est fait.
Ça naît.
C’est le monde à l’envers, ça n’arrête pas de naître, des fleurs s’ouvrent en accéléré, la peau se construit et les yeux s’ouvrent. Ça recommence.
Mais, déception. À la fin du morceau, notre enfant est déjà mort : et passus, et passus, ça y est, en un clin d’œil, le voilà déjà disparu. Fabriqué si vite et passé en cinq minutes ?
Il faut réécouter ça du début.
Pendant cinq cents kilomètres, je revenais en arrière. J’avais heureusement l’appareil pour ça. Un des premiers walkman. La touche repeat n’existait pas encore — on ne pouvait pas sauter de plage en plage, ni susurrer un ordre pour envoyer le son. Survivait une bande magnétique, mais réduite, devenue presque un jouet si délicatement installé dans son coffret en plastique coloré. Nous voilà, comme toujours,dans un drôle de moment de l’histoire.
On devait se plier au rewind : je m’entraînais si bien à cette manipulation que je tombais, presque à chaque fois, pile au début. À force de repartir en arrière, on ne sait plus comment ça commence. Comment ça finit ? Ça naît et ça meurt, on se retrouve au milieu, c’est sans fin, c’est la vie — il semblerait que c’est ça. On ne savait plus qui était mort… et quand. Cela faisait comme un plateau, soudain, quand on est épuisé dans une pente, un moment de paix. À force les événements font masse. La mélodie se pose, indépendante, une machine pour elle-même. Ouf, plus de responsabilité.
On respire.
Qui est mort et quand ?
Heureusement que je réfléchis le plus souvent à voix basse. Et heureusement que les deux hommes ne m’entendent pas. Dans cet habitacle, ce serait déplacé. Je garde mes pensées pour moi. On roule. Il fait vraiment chaud. Au bout de quelques centaines de kilomètres, on commence à prendre ses aises. Les croque-morts s’arrêtèrent au restoroute. Par politesse, on essaye de les dérider en parlant d’autre chose. Il fait une chaleur de plomb. On dirait un tarmac noir et blanc à Dallas en 1960 — il est vrai que la trombine fuselée de l’engin, les chemises immaculées et les visages rasés de près y sont sans doute pour quelque chose. La différence de taille qui rendait la chose moins mythologique, c’est qu’on ne fonçait pas vers Saturne en traversant des trous noirs, mais vers la très petite ville de Sainte-Maure, en Touraine, pile au milieu du voyage, 250 kilomètres, depuis la porte d’Orléans — par la nationale ou la première version de l’autoroute qui, à cet endroit, au milieu des années 70, longeait un mur immense, avec des pans effondrés, envahis de lierre noir.
Parce que le travail est odieux, l’aventure illusoire, on veut réduire le malheur du temps, rien de plus naturel. Parce qu’il échoue, redouble le mal en esquivant la souffrance, le Pfuscher1 inscrit dans les choses une déprédation : individuelle, elle signe une dépravation ; sociale, elle s’efface dans l’économie. Être des confins politiques, mercenaire sans romanesque, le Pfuscher vous inflige sa marque un jour ou l’autre. Ce qu’au fond il recherche par n’importe quels moyens, voire par l’intelligence la plus acérée, une immense tendresse, c’est proprement vous estropier. Le monde résonne si mal du bruit de ses pas ! À l’origine de l’aventure, le vice, et ce que rencontre d’abord l’aventurier sont les vicissitudes : travaux arbitraires, méfaits. L’aventurier va jusqu’au bout afin qu’au bout plus rien n’arrive, c’est toujours un homme couvert, couvert par des fusils comme le Pfuscher l’est par son assurance. L’un part, l’autre ne part pas. Afriques, Afriques, vieille Europe, toutes les villes n’ont pas eu la chance d’être rasées. J’aime Lorient car c’est nulle part.
L’art peu grandiose de couvrir ne franchit pas de frontières () inconnues. Que son commerce soit néanmoins mortel nul ne le saura, comme on connaît mal le Pfuscher au-delà des sommaires. Si l’aventure a ses disparus dont on parle, pas plus que l’accidenté, le Pfuscher n’est une figure sociale émergente. Sociologiquement parlant, le Pfuscher appelle le contre-maître, mais personne ne vit sociologiquement. Question politique mêlée encore de lourds secrets personnels. Société de négligence, société de surveillance. Même chose. […]
L’artiste couvreur parle du Pfuscher avec un brin d’arrogance. Le Pfuscher n’est pas médiocre, il abîme. En gâtant, il produit des fermentations ambiguës, quoique peu originales, plutôt sur la pente, il est le mouvement du monde, sa grisaille proliférante néanmoins vivante. L’art de couvrir est stérile, la Pfuscherei l’intéresse, elle le constitue à la limite en héros anonyme. Pour l’instant, il tâte le fond de l’air.
- Mot allemand qui signifie bâcleur, bousilleur, gâcheur. Pfuscherei : le travail du Pfuscher. Conséquence probable de l’absence d’art dans la production en tant qu’exécution. ↩