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Ma thèse est qu’on peut comprendre les aspects essentiels de la théorie et de la praxis orientalistes modernes (dont découle l’orientalisme d’aujourd’hui), non comme un accès soudain de savoir objectif sur l’Orient, mais comme un ensemble de structures héritées du passé, sécularisées, réaménagées et reformées par des disciplines telles que la philologie qui, à leur tour, ont été des substituts (ou des versions) du surnaturalisme chrétien.

My thesis is that the essential aspects of modern Orientalist theory and praxis (from which present-day Orientalism derives) can be understood, not as a sudden access of objective knowledge about the Orient, but as a set of structures inherited from the past, secularized, redisposed, and re-formed by such disciplines as philology, which in turn were naturalized, modernized, and laicized substitutes for (or versions of) Christian supernaturalism.

Edward Saïd« Redessiner les frontières » L’Orientalisme [1978]chap. 2 : L’orientalisme structuré et restructurétrad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 219
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Que signifie « différence » quand la préposition « avec » a totalement disparu ? Est-ce que l’on ne nous demande pas, une fois de plus, d’inspecter le musulman oriental comme si son monde — « à la différence » du nôtre — n’avait jamais dépassé le septième siècle ? Quant à l’islam lui-même, bien qu’il en ait une connaissance d’une grande complexité, et d’ailleurs magistrale, pourquoi Gibb doit-il le considérer avec cette hostilité implacable ? Si l’islam est taré dès le départ du fait de ses infirmités permanentes, l’orientaliste s’opposera à toute tentative islamique de réformer l’islam parce que, d’après lui, la réforme est une trahison de l’islam : voilà exactement la thèse de Gibb. Comment un Oriental peut-il se glisser hors de ces chaînes dans le monde moderne, si ce n’est en répétant les paroles du Fou dans le Roi Lear : « They’ll have me whipp’d for speaking true, thou’lt have me whipp’d for lying ; and sometimes I am whipp’d for holding my peace. » (« Elles veulent me faire fouetter si je dis vrai ; toi tu veux me faire fouetter si je mens. Et parfois je suis fouetté parce que je garde le silence. »)

What is the meaning of « difference » when the preposition « from » has dropped from sight altogether ? Are we not once again being asked to inspect the Oriental Muslim as if his world, unlike ours—« differently » from it—had never ventured beyond the seventh century ? As for modern Islam itself, despite the complexities of his otherwise magisterial understanding of it, why must it be regarded with so implacable a hostility as Gibb’s ? If Islam is flawed from the start by virtue of its permanent disabilities, the Orientalist will find himself opposing any Islamic attempts to reform Islam, because, according to his views, reform is a betrayal of Islam : this is exactly Gibb’s argument. How can an Oriental slip out from these manacles into the modern world except by repeating with the Fool in King Lear, « They’ll have me whipp’d for speaking true, thou’lt have me whipp’d for lying ; and sometimes I am whipp’d for holding my peace. »

Edward Saïd« Crise » L’Orientalisme [1978]chap. 1 : Le domaine de l’Orientalismetrad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 193-194
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Dans la mesure où il était question du travail strictement érudit de l’orientalisme (j’ai de la peine à comprendre l’idée de travail strictement érudit, désintéressé et abstrait : nous pouvons cependant l’admettre intellectuellement), celui-ci a beaucoup à son actif. Pendant sa grande époque, au dix-neuvième siècle, il a produit des érudits, il a accru le nombre de langues enseignées en Occident et la quantité de manuscrits édités, traduits et commentés ; dans bien des cas, il a fourni à l’Orient des étudiants européens pleins de sympathie, qui s’intéressaient réellement à des sujets tels que la grammaire sanscrite, la numismatique phénicienne et la poésie arabe. Cependant — il nous faut ici parler très clairement —, l’orientalisme a dominé l’Orient. En tant que système de pensée sur l’Orient, il s’est toujours élevé du détail spécifiquement humain au détail général « transhumain » : une observation sur un poète arabe du dixième siècle se multipliait d’elle-même pour devenir une politique envers (et à propos de) la mentalité orientale en Egypte, en Iraq, ou en Arabie. De même, un vers du Coran pouvait être considéré comme la meilleure preuve d’une sensualité musulmane indéracinable. L’orientalisme supposait un Orient immuable, absolument différent de l’Occident (les raisons pour cela changent d’époque en époque).

So far as its strictly scholarly work was concerned (and I find the idea of strictly scholarly work as disinterested and abstract hard to understand : still, we can allow it intellectually), Orientalism did a great many things. During its great age in the nineteenth century it produced scholars ; it increased the number of languages taught in the West and the quantity of manuscripts edited, translated, and commented on ; in many cases, it provided the Orient with sympathetic European students, genuinely interested in such matters as Sanskrit grammar, Phoenician numismatics, and Arabic poetry. Yet—and here we must be very clear—Orientalism overrode the Orient. As a system of thought about the Orient, it always rose from the specifically human detail to the general transhuman one ; an observation about a tenth-century Arab poet multiplied itself into a policy towards (and about) the Oriental mentality in Egypt, Iraq, or Arabia. Similarly a verse from the Koran would be considered the best evidence of an ineradicable Muslim sensuality. Orientalism assumed an unchanging Orient, absolutely different (the reasons change from epoch to epoch) from the West.

 

Edward Saïd« Crise » L’Orientalisme [1978]chap. 1 : Le domaine de l’Orientalismetrad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 177
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Restaurer une région de sa barbarie actuelle dans son ancienne grandeur classique ; enseigner à l’Orient (pour son bien) les méthodes de l’Occident moderne ; subordonner ou modérer la puissance militaire pour donner plus d’ampleur au projet d’acquérir un glorieux savoir au cours du processus de domination politique de l’Orient ; formuler l’Orient, lui donner forme, identité, définition, en reconnaissant pleinement sa place dans la mémoire, son importance pour la stratégie impériale et son rôle « naturel » d’annexé de l’Europe ; ennoblir tout le savoir ramassé pendant l’occupation coloniale en l’intitulant « contribution à la science moderne » alors que les indigènes n’ont pas été consultés, n’ont été traités que comme prétextes pour un texte qui, pour eux, n’a pas d’utilité ; avoir le sentiment, en tant qu’Européen, de disposer à volonté de l’histoire, du temps et de la géographie de l’Orient ; établir des disciplines nouvelles ; diviser, déployer, schématiser, mettre en tableaux, en index et enregistrer tout ce qui est visible (et invisible) ; tirer de tout détail observable une généralisation et de toute généralisation une loi immuable concernant la nature, le tempérament, la mentalité, les usages ou le type des Orientaux ; et, surtout, transmuer la réalité vivante en substance de textes, posséder (ou penser que l’on possède) la réalité, essentiellement parce que rien, dans l’Orient, ne semble résister à votre pouvoir : tels sont les traits caractéristiques de la projection orientaliste qui est entièrement réalisée dans la Description de l’Egypte, et qu’a permise et renforcée l’engloutissement totalement orientaliste de l’Egypte par Bonaparte grâce aux instruments du savoir et du pouvoir occidentaux.

To restore a region from its present barbarism to its former classical greatness ; to instruct (for its own benefit) the Orient in the ways of the modern West ; to subordinate or underplay military power in order to aggrandize the project of glorious knowledge acquired in the process of political domination of the Orient ; to formulate the Orient, to give it shape, identity, definition with full recognition of its place in memory, its importance to imperial strategy, and its « natural » role as an appendage to Europe ; to dignify all the knowledge collected during colonial occupation with the title « contribution to modern learning » when the natives had neither been consulted nor treated as anything except as pretexts for a text whose usefulness was not to the natives ; to feel oneself as a European in command, almost at will, of Oriental history, time, and geography ; to institute new areas of specialization ; to establish new disciplines ; to divide, deploy, schematize, tabulate, index, and record everything in sight (and out of sight) ; to make out of every observable detail a generalization and out of every generalization an immutable law about the Oriental nature, temperament, mentality, custom, or type ; and, above all, to transmute living reality into the stuff of texts, to possess (or think one possesses) actuality mainly because nothing in the Orient seems to resist one’s powers : these are the features of Orientalist projection entirely realized in the Description de l’Égypte, itself enabled and reinforced by Napoleon’s wholly Orientalist engulfment of Egypt by the instruments of Western knowledge and power.

Edward Saïd« Projets » L’Orientalisme [1978]chap. 1 : Le domaine de l’Orientalismetrad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 161
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Quand il est devenu d’usage courant pour la Grande-Bretagne, au cours du dix-neuvième siècle, de mettre à la retraite ses administrateurs en Inde et ailleurs dès l’âge de cinquante-cinq ans, une étape a été franchie dans le raffinement de l’orientalisme ; il n’a jamais été permis à un Oriental de voir vieillir et dégénérer un Occidental, il n’a jamais été nécessaire pour un Occidental de se voir reflété dans les yeux de la race sujette autrement que comme un jeune représentant du Raj, vigoureux, rationnel et toujours vigilant.

When it became common practice during the nineteenth century for Britain to retire its administrators from India and elsewhere once they had reached the age of fifty-five, then a further refinement in Orientalism had been achieved ; no Oriental was ever allowed to see a Westerner as he aged and degenerated, just as no Westerner needed ever to see himself, mirrored in the eyes of the subject race, as anything but a vigorous, rational, ever-alert young Raj.

Edward Saïd« Connaître l’oriental » L’Orientalisme [1978]chap. 1 : Le domaine de l’Orientalismetrad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 91
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L’orientalisme n’est donc pas un simple thème ou domaine politique reflété passivement par la culture, l’érudition ou les institutions ; il n’est pas non plus une collection vaste et diffuse de textes sur l’Orient ; il ne représente pas, il n’exprime pas quelque infâme complot impérialiste « occidental » destiné à opprimer le monde « oriental ». C’est plutôt la distribution d’une certaine conception géo-économique dans des textes d’esthétique, d’érudition, d’économie, de sociologie, d’histoire et de philologie ; c’est l’élaboration non seulement d’une distinction géographique (le monde est composé de deux moitiés inégales, l’Orient et l’Occident), mais aussi de toute une série d’« intérêts » que non seulement il crée, mais encore entretient par des moyens tels que les découvertes érudites, la reconstruction philologique, l’analyse psychologique, la description de paysages et la description sociologique ; il est (plutôt qu’il n’exprime) une certaine volonté ou intention de comprendre, parfois de maîtriser, de manipuler, d’incorporer même, ce qui est un monde manifestement différent (ou autre et nouveau) ; surtout, il est un discours qui n’est pas du tout en relation de correspondance directe avec le pouvoir politique brut, mais qui, plutôt, est produit et existe au cours d’un échange inégal avec différentes sortes de pouvoirs, qui est formé jusqu’à un certain point par l’échange avec le pouvoir politique (comme dans l’establishment colonial ou impérial), avec le pouvoir intellectuel (comme dans les sciences régnantes telles que la linguistique, l’anatomie comparées, ou l’une quelconque des sciences politiques modernes), avec le pouvoir culturel (comme dans les orthodoxies et les canons qui régissent le goût, les valeurs, les textes), la puissance morale (comme dans les idées de ce que « nous » faisons et de ce qu’« ils » ne peuvent faire ou comprendre comme nous). En fait, ma thèse est que l’orientalisme est — et non seulement représente — une dimension considérable de la culture politique et intellectuelle moderne et que, comme tel, il a moins de rapports avec l’Orient qu’avec « notre » monde.

Therefore, Orientalism is not a mere political subject matter or field that is reflected passively by culture, scholarship, or institutions ; nor is it a large and diffuse collection of texts about the Orient ; nor is it representative and expressive of some nefarious « Western » imperialist plot to hold down the « Oriental » world. It is rather a distribution of geopolitical awareness into aesthetic, scholarly, economic, sociological, historical, and philological texts ; it is an elaboration not only of a basic geographical distinction (the world is made up of two unequal halves, Orient and Occident) but also of a whole series of « interests » which, by such means as scholarly discovery, philological reconstruction, psychological analysis, landscape and sociological description, it not only creates but also maintains ; it is, rather than expresses, a certain will or intention to understand, in some cases to control, manipulate, even to incorporate, what is a manifestly different (or alternative and novel) world ; it is, above all, a discourse that is by no means in direct, corresponding relationship with political power in the raw, but rather is produced and exists in an uneven exchange with various kinds of power, shaped to a degree by the exchange with power political (as with a colonial or imperial establishment), power intellectual (as with reigning sciences like comparative linguistics or anatomy, or any of the modern policy sciences), power cultural (as with orthodoxies and canons of taste, texts, values), power moral (as with ideas about what « we » do and what « they » cannot do or understand as « we » do). Indeed, my real argument is that Orientalism is—and does not simply represent—a considerable dimension of modern political-intellectual culture, and as such has less to do with the Orient than it does with « our » world.

Edward Saïd« Introduction » L’Orientalisme [1978]trad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 45-46
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Ce qui m’intéresse maintenant, c’est de faire sentir comment le consensus libéral selon lequel le « vrai » savoir est fondamentalement non politique (et, à l’inverse, qu’un savoir ouvertement politique n’est pas un « vrai » savoir) voile les conditions politiques organisées fortement, encore qu’obscurément, qui prévalent dans la production du savoir.

What I am interested in doing now is suggesting how the general liberal consensus that « true » knowledge is fundamentally nonpolitical (and conversely, that overtly political knowledge is not « true » knowledge) obscures the highly if obscurely organized political circumstances obtaining when knowledge is produced.

Edward Saïd« Introduction » L’Orientalisme [1978]trad. Catherine MalamoudLe Seuil1980p. 42
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On pensait alors (cet « on » est une indication volontairement imprécise, car on ne pourrait savoir qui, et combien d’hommes pensaient ainsi, mais c’était néanmoins dans l’air), on pensait alors, donc, qu’il était peut-être possible de vivre exactement. On nous demandera aujourd’hui ce que cela veut dire. La réponse serait sans doute que l’on peut se représenter l’œuvre d’une vie réduite à trois traités, mais aussi bien à trois poèmes ou à trois actions dans lesquelles le pouvoir personnel de création serait poussé à son comble. Ce qui voudrait dire à peu près  : se taire quand on n’a rien à dire, ne faire que le strict nécessaire quand on n’a pas de projets particuliers et, chose essentielle, rester indifférent quand on n’a pas le sentiment indescriptible d’être emporté, bras grands ouverts, et soulevé par une vague de la création  ! On remarquera que la plus grande part de notre vie psychique serait dès lors interrompue, mais peut-être le mal ne serait-il pas si grand. La thèse qui veut qu’une grande dépense de savon témoigne d’une grande propreté ne sera pas forcément juste en morale, où se révéleront plus justes au contraire les théories modernes selon lesquelles l’obsession de l’hygiène serait le symptôme d’un manque de propreté interne.

Man dachte damals daran aber dieses »man« ist mit Willen eine ungenaue Angabe  ; man könnte nicht sagen, wer und wieviele so dachten, immerhin, es lag in der Luft –, daß man vielleicht exakt leben könnte. Man wird heute fragen, was das heiße  ? Die Antwort wäre wohl die, daß man sich ein. Lebenswerk ebensogut wie aus drei Abhandlungen auch aus drei Gedichten oder Handlungen bestehend denken kann, in denen die persönliche Leistungsfähigkeit auf das Äußerste gesteigert ist. Es hieße also ungefähr soviel wie schweigen, wo man nichts zu sagen hat  ; nur das Nötige tun, wo man nichts Besonderes zu bestellen hat  ; und was das Wichtigste ist, gefühllos bleiben, wo man nicht das unbeschreibliche Gefühl hat, die Arme auszubreiten und von einer Welle der Schöpfung gehoben zu werden  ! Man wird bemerken, daß damit der größere Teil unseres seelischen Lebens aufhören müßte, aber das wäre ja vielleicht auch kein so schmerzlicher Schaden. Die These, daß der große Umsatz an Seife von großer Reinlichkeit zeugt, braucht nicht für die Moral zu gelten, wo der neuere Satz richtiger ist, daß ein ausgeprägter Waschzwang auf nicht ganz saubere innere Verhältnisse hindeutet.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 61 : L’idéal des trois traités, ou l’utopie de la vie exactetrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 310
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Moosbrugger, maintenant, avait laissé sa tête retomber, il regardait le bois entre ses doigts. « Par ici, les gens disent à l’écureuil Eichkatzl, pensa-t-il ; mais allez essayer de dire, avec tout le sérieux qu’il faut sur la langue et sur la figure : Die Eichenkatze ! Tous écarquilleraient les yeux, comme quand éclate brusquement, dans la pétarade d’un feu de tirailleurs à blanc, un vrai coup ! Dans la Hesse, en revanche, ils disent Baumfuchs. C’est des choses qu’on apprend quand on a beaucoup roulé. » Et quelle curiosité chez les psychiatres quand ils présentaient à Moosbrugger le portrait d’un écureuil, et que celui-ci leur répondait : « Ça doit être un renard, ou peut-être bien un lièvre ; ça peut être aussi un chat, ou du pareil. » Alors, à chaque fois, ils lui demandaient très vite : « Combien font quatorze plus quatorze ? » Et il leur répondait, circonspect : « Eh bien ! entre vingt-huit et quarante… » Cet « entre » leur créait des difficultés qui faisaient sourire Moosbrugger. C’est tout simple en effet ; il sait bien, lui aussi, qu’on arrive à vingt-huit quand on va de quatorze en quatorze, mais qui dit qu’on doive s’y arrêter ? Le regard de Moosbrugger erre encore un peu au-delà, comme celui d’un homme qui a atteint la crête d’une colline se profilant sur le ciel, et qui voit encore beaucoup d’autres crêtes semblables apparaître derrière. Si un écureuil n’est pas un chat, ni un renard, si, au lieu de corne, il a des dents comme le lièvre que le renard dévore, on n’a aucune raison d’être à ce point vétilleux : d’une façon ou d’une autre, c’est un rafistolage de tout cela ensemble, et qui va courir dans les arbres. L’expérience et la conviction de Moosbrugger étaient qu’il n’est rien qu’on puisse saisir en soi, parce que tout dépend de tout. Il lui était aussi arrivé dans sa vie de dire à une fille : « Votre bouche est une rose ! » mais tout à coup le mot se défaisait aux coutures, et quelque chose de très pénible se produisait : le visage devenait gris comme la terre que couvre le brouillard, et devant lui, sur une longue tige, une rose se dressait ; affreusement grande alors était la tentation de prendre un couteau, de la couper ou de la frapper pour qu’elle rentrât de nouveau dans le visage. Sans doute Moosbrugger ne prenait-il pas toujours tout de suite le couteau ; il ne le faisait que lorsqu’il ne pouvait s’en sortir autrement. D’ordinaire, justement, il mettait toute sa force de colosse à tenir le monde rassemblé.

Quand il était de bonne humeur, il pouvait regarder un homme au visage et y découvrir son propre visage, tel qu’il vous regarde entre les petits poissons et les cailloux clairs d’un ruisseau peu profond ; s’il était de mauvaise humeur, il lui suffisait de jeter un rapide coup d’œil sur le visage d’un homme pour reconnaître que c’était bien le même avec lequel il lui avait toujours fallu lutter, quelque effort que l’autre fît chaque fois pour se déguiser. Que pourrait-on lui reprocher ? Nous aussi, nous nous battons presque toujours avec le même homme. Si l’on recherchait quels sont les êtres auxquels nous restons si absurdement attachés, il apparaîtrait que c’est l’homme dont la clef correspond à notre serrure. Et dans l’amour ? Combien d’êtres contemplent jour après jour le même visage bien-aimé, mais ne peuvent dire, pour peu qu’ils ferment les yeux, comment il est. Et même sans parler d’amour ou de haine : à quelles modifications les choses ne sont-elles pas perpétuellement exposées, selon l’habitude, l’humeur et le point de vue ! Que de fois la joie se consume pour mettre à jour un indestructible noyau de tristesse ! Que de fois un homme en frappe calmement un autre, alors qu’il pourrait aussi bien le laisser tranquille ! La vie forme une surface qui se donne l’air d’être obligée d’être ce qu’elle est, mais sous cette peau les choses poussent et pressent. Moosbrugger était continuellement debout sur deux mottes de terre qu’il tenait réunies, s’efforçant raisonnablement d’éviter tout ce qui pouvait le troubler ; mais quelquefois un mot crevait dans sa bouche, et quelle révolution, quel rêve des choses surgissait alors d’un mot composé aussi refroidi, aussi consumé que Eichkätzchen ou Rosenlippe !

Moosbrugger hatte nun den Kopf sinken lassen und sah auf das Holz zwischen seinen Fingern. »Da sagen hier die Leute zu einem Eichhörnchen Eichkatzl« fiel ihm ein ; »aber es sollte bloß einmal einer versuchen, mit dem richtigen Ernst auf der Zunge und im Gesicht ›Die Eichenkatze‹ zu sagen ! Alle würden aufschaun, wie wenn mitten im furzenden Plänklerfeuer eines Manöverangriffs ein scharfer Schuß fällt ! In Hessen sagen sie dagegen Baumfuchs. Ein weitgewanderter Mensch weiß so etwas.« Und da taten die Psychiater wunder wie neugierig, wenn sie Moosbrugger das gemalte Bild eines Eichhörnchens zeigten, und er darauf antwortete : »Das ist halt ein Fuchs oder vielleicht ist es ein Hase ; es kann auch eine Katz sein oder so.« Sie fragten ihn dann jedesmal recht schnell : »Wieviel ist vierzehn mehr vierzehn ?« Und er antwortete ihnen bedächtig : »So ungefähr achtundzwanzig bis vierzig.« Dieses »Ungefähr« bereitete ihnen Schwierigkeiten, über die Moosbrugger schmunzelte. Denn es ist ganz einfach ; er weiß auch, daß man bei achtundzwanzig anlangt, wenn man von der Vierzehn um vierzehn weitergeht, aber wer sagt denn, daß man dort stehen bleiben muß« ! Moosbruggers Blick schweift noch um ein Stück weiter, wie der eines Mannes, der einen in den Himmel gezeichneten Hügelkamm erreicht hat und nun sieht, daß es ähnliche Hügelkämme dahinter noch mehrere gibt. Und wenn ein Eichkatzl keine Katze ist und kein Fuchs und statt eines Horns Zähne hat wie der Hase, den der Fuchs frißt, so braucht man die Sache nicht so genau zu nehmen, aber sie ist in irgend einer Weise aus alledem zusammengenäht und läuft über die Bäume. Nach Moosbruggers Erfahrung und Überzeugung konnte man kein Ding für sich herausgreifen, weil eins am anderen hing. Und es war in seinem Leben auch schon vorgekommen, daß er zu einem Mädchen sagte : »Ihr lieber Rosenmund !« , aber plötzlich ließ das Wort in den Nähten nach, und es entstand etwas sehr Peinliches : das Gesicht wurde grau, ähnlich wie Erde, über der Nebel liegt, und auf einem langen Stamm stand eine Rose hervor ; dann war die Versuchung, ein Messer zu nehmen und sie abzuschneiden oder ihr einen Schlag zu versetzen, damit sie sich wieder ins Gesicht zurückziehe, ungeheuer groß. Gewiß, Moosbrugger nahm nicht immer gleich das Messer ; er tat das nur, wenn er nicht mehr anders fertig wurde. Gewöhnlich wendete er eben seine ganze Riesenkraft an, um die Welt zusammenzuhalten.

Er konnte bei guter Laune einem Mann ins Gesicht schauen und bemerkte darin sein eigenes Gesicht, wie es zwischen Fischchen und hellen Steinen aus einem seichten Bach zurückblickt ; in schlechter Laune brauchte er aber nur flüchtig das Gesicht eines Mannes zu prüfen und erkannte, daß es derselbe Mann war, mit dem er noch überall Streit bekommen hatte, wie sehr sich der auch jedesmal anders verstellte. Was will man ihm einwenden ?! Wir alle haben fast immer mit dem gleichen Mann Streit. Wenn man untersuchen würde, wer die Menschen sind, an denen wir so unsinnig hängen bleiben, so müßte sich zeigen, es ist der Mann mit dem Schlüsselbart, zu dem wir das Schloß haben. Und in der Liebe ? Wieviel Menschen sehen tagaus, tagein in das gleiche geliebte Gesicht, aber wissen, wenn sie die Augen schließen, nicht zu sagen, wie es aussieht. Oder auch ohne Liebe und Haß : welchen Veränderungen sind die Dinge unaufhörlich je nach Gewohnheit, Laune und Standpunkt ausgesetzt ! Wie oft brennt Freude ab, und es kommt ein unzerstörbarer Kern von Trauer hervor ?! Wie oft schlägt ein Mensch gleichmütig auf einen anderen ein, aber könnte ihn ebenso in Ruhe lassen. Das Leben bildet eine Oberfläche, die so tut, als ob sie so sein müßte, wie sie ist, aber unter ihrer Haut treiben und drängen die Dinge. Moosbrugger stand immer mit den Beinen auf zwei Schollen und hielt sie zusammen, vernünftig bemüht, alles zu vermeiden, was ihn verwirren konnte ; aber manchmal brach ihm ein Wort im Munde auf, und welche Revolution und welcher Traum der Dinge quoll dann aus so einem erkalteten, ausgeglühten Doppelwort wie Eichkätzchen oder Rosenlippe !

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 59 : Moosbrugger réfléchittrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 302-304
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Il eût été souvent dans l’incapacité de décrire ce qu’il voyait, entendait ou flairait ; il n’en savait pas moins ce que c’était. C’était quelquefois extrêmement confus ; les visions venaient du dehors, mais une lueur d’observation lui disait en même temps qu’elles n’en venaient pas moins de lui-même. L’important était qu’il n’est pas important qu’une chose soit dedans ou dehors ; dans son état, il n’y avait plus qu’une eau claire des deux côtés d’une cloison de verre transparente.

Oft hätte er nicht genau beschreiben können, was er sah, hörte und spürte ; dennoch wußte er, was es war. Es war manchmal sehr undeutlich ; die Gesichte kamen von außen, aber ein Schimmer von Beobachtung sägte ihm zugleich, daß sie trotzdem von ihm selbst kämen. Das Wichtige war, daß es gar nichts Wichtiges bedeutet, ob etwas draußen ist oder innen ; in seinem Zustand war das wie helles Wasser zu beiden Seiten einer durchsichtigen Glaswand.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 59 : Moosbrugger réfléchittrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 302