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Lu

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Dans leur jeunesse, la vie était encore devant eux comme un matin inépuisable, de toutes parts débordante de possibilités et de vide, et à midi déjà voici quelque chose devant vous qui est en droit d’être désormais votre vie, et c’est aussi surprenant que le jour où un homme est assis là tout à coup, avec qui l’on a correspondu pendant vingt ans sans le connaître, et qu’on s’était figuré tout différent. Mais le plus étrange est encore que la plupart des hommes ne s’en aperçoivent pas  ; ils adoptent l’homme qui est venu à eux, dont la vie s’est acclimatée en eux, les événements de sa vie leur semblent désormais l’expression de leurs qualités, son destin est leur mérite ou leur malchance. Il leur est arrivé ce qui arrive aux mouches avec le papier tue-mouches  : quelque chose s’est accroché à eux, ici agrippant un poil, là entravant leurs mouvements, quelque chose les a lentement emmaillotés jusqu’à ce qu’ils soient ensevelis dans une housse épaisse qui ne correspond plus que de très loin à leur forme primitive. Dès lors, ils ne pensent plus qu’obscurément à cette jeunesse où il y avait eu en eux une force de résistance  : cette autre force qui tiraille et siffle, qui ne veut pas rester en place et déclenche une tempête de tentatives d’évasion sans but  ; l’esprit moqueur de la jeunesse, son refus de l’ordre établi, sa disponibilité à toute espèce d’héroïsme, au sacrifice comme au crime, son ardente gravité et son inconstance, tout cela n’est que tentatives d’évasion.

So lag in der Jugend das Leben noch wie ein unerschöpflicher Morgen vor ihnen, nach allen Seiten voll von Möglichkeiten und Nichts, und schon am Mittag ist mit einemmal etwas da, das beanspruchen darf, nun ihr Leben zu sein, und das ist im ganzen doch so überraschend, wie wenn eines Tags plötzlich ein Mensch dasitzt, mit dem man zwanzig Jahre lang korrespondiert hat, ohne ihn zu kennen, und man hat ihn sich ganz anders vorgestellt. Noch viel sonderbarer aber ist es, daß die meisten Menschen das gar nicht bemerken  ; sie adoptieren den Mann, der zu ihnen gekommen ist, dessen Leben sich in sie eingelebt hat, seine Erlebnisse erscheinen ihnen jetzt als der Ausdruck ihrer Eigenschaften, und sein Schicksal ist ihr Verdienst oder Unglück. Es ist etwas mit ihnen umgegangen wie ein Fliegenpapier mit einer Fliege, es hat sie da an einem Härchen, dort in ihrer Bewegung festgehalten und hat sie allmählich eingewickelt, bis sie in einem dicken Überzug begraben liegen, der ihrer ursprünglichen Form nur ganz entfernt entspricht. Und sie denken dann nur noch unklar an die Jugend, wo etwas wie eine Gegenkraft in ihnen gewesen ist. Diese andere Kraft zerrt und schwirrt, sie will nirgends bleiben und löst einen Sturm von ziellosen Fluchtbewegungen aus  ; der Spott der Jugend, ihre Auflehnung gegen das Bestehende, die Bereitschaft der Jugend zu allem, was heroisch ist, zu Selbstaufopferung und Verbrechen, ihr feuriger Ernst und ihre Unbeständigkeit, – alles das bedeutet nichts als ihre Fluchtbewegungen.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 34 : Un rayon brûlant et des murs refroidistrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 164
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Walter avait toujours eu une capacité toute particulière de vivre intensément les choses. Il n’obtenait jamais ce qu’il voulait parce qu’il était trop émotif. Il semblait porter en lui, pour son petit bonheur et son petit malheur, un très mélodieux amplificateur. Il émettait toujours de la petite monnaie de sentiment, mais c’était de l’or et de l’argent, alors qu’Ulrich opérait plus en grand, avec des sortes de chèques intellectuels, sur lesquels étaient écrits d’immenses chiffres ; mais ce n’était jamais en fin de compte que du papier.

Walter hatte immer eine ganz besondere Fähigkeit besessen, heftig zu erleben. Er kam nie zu dem, was er wollte, weil er so viel empfand. Er schien einen sehr melodischen Schallverstärker für das kleine Glück und Unglück in sich zu tragen. Er gab stets kleine Gefühlsmünze in Gold und Silber aus, während Ulrich mehr im großen operierte, mit Gedankenschecks sozusagen, auf denen gewaltige Ziffern standen ; aber schließlich war das nur Papier.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 29 : Explication et interruption d’un état de conscience normaltrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 145
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[L]a solution d’un problème intellectuel, c’est un peu comme quand un chien tenant un bâton dans sa gueule essaie de passer par une étroite ouverture  ; il tourne la tête de droite et de gauche jusqu’à ce qu’enfin le bâton glisse au travers  ; nous agissons exactement de même, avec la seule différence que nous n’allons pas tout à fait au hasard, mais que nous savons plus ou moins, par habitude, comment nous y prendre. Et s’il est naturel qu’une tête pleine ait plus d’habileté et d’expérience à se mouvoir ainsi qu’une tête vide, le glissement au travers de la porte ne lui en paraît pas moins surprenant  ; on y est tout d’un coup, et l’on peut percevoir très distinctement en soi une légère stupeur en constatant que les pensées, loin d’attendre leur auteur, se sont bel et bien faites toutes seules. Ce sentiment de stupeur légère, beaucoup de gens, de nos jours, l’ont baptisé « intuition », après l’avoir appelé « inspiration », et croient y voir quelque chose de supra-personnel, alors que c’est simplement quelque chose d’impersonnel, à savoir l’affinité et l’homogénéité des choses mêmes qui se rencontrent dans un cerveau.

Meilleur est ce cerveau, moins visibles sont ses actes. C’est pourquoi l’acte de penser, tant qu’il se prolonge, est un état proprement lamentable, une sorte de colique de toutes les circonvolutions du cerveau  ; mais lorsqu’il est achevé, il a déjà perdu la forme du penser, sous laquelle il est vécu, pour prendre celle de la chose pensée  ; et cette forme est, hélas, impersonnelle, car la pensée est alors tournée vers l’extérieur et destinée à la communication. Il est pour ainsi dire impossible, lorsqu’un homme pense, d’attraper le moment où il passe du personnel à l’impersonnel, et c’est évidemment pourquoi les penseurs donnent aux écrivains de tels soucis que ceux-ci préfèrent éviter ce genre de personnages.

In anderer Hinsicht wieder vollzieht sich die Lösung einer geistigen Aufgabe nicht viel anders, wie wenn ein Hund, der einen Stock im Maul trägt, durch eine schmale Tür will  ; er dreht dann den Kopf solange links und rechts, bis der Stock hindurchrutscht, und ganz ähnlich tun wir’s, bloß mit dem Unterschied, daß wir nicht ganz wahllos darauf los versuchen, sondern schon durch Erfahrung ungefähr wissen, wie man es zu machen hat. Und wenn ein kluger Kopf natürlich auch weit mehr Geschick und Erfahrung in den Drehungen hat als ein dummer, so kommt das Durchrutschen doch auch für ihn überraschend, es ist mit einemmal da, und man kann ganz deutlich ein leicht verdutztes Gefühl darüber in sich wahrnehmen, daß sich die Gedanken selbst gemacht haben, statt auf ihren Urheber zu warten. Dieses verdutzte Gefühl nennen viele Leute heutigentags Intuition, nachdem man es früher auch Inspiration genannt hat, und glauben etwas Überpersönliches darin sehen zu müssen  ; es ist aber nur etwas Unpersönliches, nämlich die Affinität und Zusammengehörigkeit der Sachen selbst, die in einem Kopf zusammentreffen.

Je besser der Kopf, desto weniger ist dabei von ihm wahrzunehmen. Darum ist das Denken, solange es nicht fertig ist, eigentlich ein ganz jämmerlicher Zustand, ähnlich einer Kolik sämtlicher Gehirnwindungen, und wenn es fertig ist, hat es schon nicht mehr die Form des Gedankens, in der man es erlebt, sondern bereits die des Gedachten, und das ist leider eine unpersönliche, denn der Gedanke ist dann nach außen gewandt und für die Mitteilung an die Welt hergerichtet. Man kann sozusagen, wenn ein Mensch denkt, nicht den Moment zwischen dem Persönlichen und dem Unpersönlichen erwischen, und darum ist offenbar das Denken eine solche Verlegenheit für die Schriftsteller, daß sie es gern vermeiden.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 28 : Un chapitre que peut sauter quiconque n’a pas d’opinion personnelle sur le maniement des penséestrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 140
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Mon cas, en bref, est celui-ci  : j’ai complètement perdu la faculté de méditer ou de parler sur n’importe quoi avec cohérence.

D’abord il me devint peu à peu impossible de disputer d’une matière élevée ou assez générale, de fournir alors à ma bouche ces mots dont pourtant, d’habitude, tous les hommes font un usage spontané, sans hésiter. J’éprouvais un malaise inexplicable à seulement prononcer les mots « esprit », « âme », ou « corps ». J’étais empêché, au fond de moi, de porter un jugement sur les affaires de la cour, les incidents au Parlement, sur tout ce que vous pourriez imaginer. Et cela, non par égard d’aucune sorte, car vous connaissez ma franchise, allant jusqu’à l’étourderie  : mais les termes abstraits, dont la langue pourtant doit se servir de façon naturelle pour prononcer n’importe quel verdict, se décomposaient dans ma bouche tels des champignons moisis.

[…]

Je ne parvenais plus à les saisir avec le regard simplificateur de l’habitude. Tout se décomposait en fragments, et ces fragments à leur tour se fragmentaient, rien ne se laissait plus enfermer dans un concept. Les mots flottaient, isolés, autour de moi  ; ils se figeaient, devenaient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour  : des tourbillons, voilà ce qu’ils sont, y plonger mes regards me donne le vertige, et ils tournoient sans fin, et à travers eux on atteint le vide.

[…]

Au cours de toutes les années que j’ai à vivre, celles qui vont venir bientôt et celles qui viendront ensuite, je n’écrirai aucun livre anglais ni latin  : et ce, pour une unique raison, d’une bizarrerie si pénible pour moi que je laisse à l’esprit infiniment supérieur qu’est le vôtre le soin de la ranger à sa place dans ce domaine des phénomènes physiques et spirituels qui s’étale harmonieusement devant vous  : parce que précisément la langue dans laquelle il me serait donné non seulement d’écrire mais encore de penser n’est ni la latine ni l’anglaise, non plus que l’italienne ou l’espagnole, mais une langue dont pas un seul mot ne m’est connu, une langue dans laquelle les choses muettes me parlent, et dans laquelle peut-être je me justifierai un jour dans ma tombe devant un juge inconnu.

Hugo von Hoffmanstall« Lettre de Lord Chandos » Lettre de Lord Chandos et autres textes [1902]trad. Jean-Claude SchneiderGallimard1992p. 42-51
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Vous m’avez fait venir pour que je vous raconte quelque chose sur un poète de ce temps ou bien encore sur quelques poètes ou sur la poésie en général. Vous aimez entendre, pense-t-on certainement, ce dont j’aime parler. Nous sommes tous jeunes et ainsi, rien ne saurait apparemment être plus commode et plus anodin. Je crois réellement qu’il ne me serait pas très difficile d’assembler quelques centaines d’adjectifs et de verbes de telle façon qu’ils nous feraient plaisir un quart d’heure. En premier lieu, je le crois précisément parce que je sais que nous sommes tous jeunes et que je peux à peu près m’imaginer par qui vous aimez être menés. Il est passablement facile d’entrer par la flatterie dans les bonnes grâces de la génération à laquelle on appartient. « Nous » est une belle parole, les pays des contemporains de notre vie se déroulent comme de grands arrière-plans jusqu’aux océans et même jusqu’aux étoiles et, sous nos pieds, reposent les passés, allongés dans des abîmes transparents comme des prisonniers. Et de parler de la littérature de notre temps, il y a différentes façons qui sont plaisantes.

Hugo von Hoffmanstall« Poésie et vie » Lettre de Lord Chandos et autres textes [1896]trad. Albert KohnGallimard1992p. 21
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L’adjonction de l’adjectif « vrai » à des opinions politiques était d’ailleurs un des moyens qu’il avait de se reconnaître dans un monde qui, bien que créé par Dieu, ne le renie que trop souvent. Il était fermement convaincu que le vrai socialisme était en harmonie avec ses conceptions ; son idée la plus personnelle avait même toujours été, mais il n’osait encore se l’avouer tout entière à lui-même, de jeter un pont grâce auquel les socialistes pourraient passer dans son propre camp. Il est bien clair qu’aider les pauvres est un devoir de chevalerie, et qu’il ne peut y avoir une grande différence pour la vraie haute noblesse, entre un bourgeois directeur de fabrique et ses ouvriers ; « au fond, nous sommes tous intimement socialistes » était une de ses phrases favorites, qui revenait à peu près à dire, ni plus ni moins, qu’il n’y a plus de différences sociales dans l’Au-delà. Dans le monde, en revanche, il les tenait pour des réalités nécessaires et attendait de la classe ouvrière qu’elle renonçât, pour peu qu’on lui fît quelques avances sur le plan du bien-être matériel, aux slogans déraisonnables qu’on lui avait inculqués, et reconnût cet ordre naturel du monde dans lequel chacun trouve, à la place qui lui est destinée, son devoir et ses chances de réussite. C’est pourquoi le vrai noble lui paraissait aussi important que le vrai ouvrier, et la solution des problèmes politiques et économiques se ramenait au fond pour lui à une vision harmonieuse qu’il appelait « le Pays ».

Überhaupt war der Zusatz »der wahre« zu politischen Gesinnungen eine seiner Hilfen, um sich in einer von Gott geschaffenen, aber ihn zu oft verleugnenden Welt zurechtzufinden. Er war fest überzeugt, daß sogar der wahre Sozialismus mit seiner Auffassung übereinstimme ; ja es war von Anfang an seine persönlichste Idee, die er sogar sich selbst noch teilweise verbarg, eine Brücke zu schlagen, auf der die Sozialisten in sein Lager marschieren sollten. Es ist ja klar, daß den Armen zu helfen eine ritterliche Aufgabe ist und daß für den wahren Hochadel eigentlich kein so großer Unterschied zwischen einem bürgerlichen Fabrikanten und seinem Arbeiter bestehen kann ; »wir alle sind ja im Innersten Sozialisten« war ein Lieblingsausspruch von ihm und hieß ungefähr so viel und nicht mehr, wie daß es im Jenseits keine sozialen Unterschiede gibt. In der Welt hielt er sie aber für notwendige Tatsachen und erwartete von der Arbeiterschaft, wenn man ihr bloß in den Fragen des materiellen Wohlbefindens entgegenkomme, daß sie von unvernünftigen, in sie hineingetragenen Schlagworten abstehn und die natürliche Weltordnung einsehn werde, wo jeder in dem ihm bestimmten Kreis Pflicht und Gedeihen findet. Der wahre Adelige erschien ihm darum so wichtig wie der wahre Handwerker, und die Lösung der politischen und wirtschaftlichen Fragen lief für ihn eigentlich auf eine harmonische Vision hinaus, die er Vaterland nannte.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 21 : La véritable invention, par le comte Leinsdorf, de l’Action parallèletrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 112
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Ulrich, après son faux pas, avait perdu un instant sa présence d’esprit  ; mais, chose curieuse, cette faute ne fit pas mauvaise impression sur Son Excellence. Certes, le comte Stallburg en éprouva d’abord quelque stupeur, comme si quelqu’un avait quitté sa veste en sa présence  ; mais ensuite, cette spontanéité lui parut, chez un homme aussi bien recommandé, pleine d’ardeur et d’énergie, et il fut heureux d’avoir trouvé ces deux mots, car son désir était de se former une bonne impression d’Ulrich. Il les consigna donc aussitôt (« Nous pouvons espérer avoir trouvé un collaborateur plein d’ardeur et d’énergie ») dans le mot d’introduction qu’il composait à l’adresse du premier rôle de la grande Action patriotique.

Ulrich war durch seine Entgleisung einen Augenblick geistesungegenwärtig geworden, aber merkwürdigerweise hatte dieser Fehler auf Exzellenz keinen schlechten Eindruck gemacht. Graf Stallburg war zwar anfangs beinahe sprachlos gewesen, so als ob man in seiner Gegenwart den Rock ausgezogen hätte  ; dann aber kam ihm diese Unmittelbarkeit an einem so gut empfohlenen Mann tatkräftig und feurig vor, und er war froh, diese zwei Worte gefunden zu haben, denn er war des Willens, sich einen guten Eindruck zu bilden. Er schrieb sie ( »Wir dürfen hoffen, einen tatkräftigen und feurigen Helfer gefunden zu haben« ) sogleich in das Einführungsschreiben, das er an die Hauptperson der großen vaterländischen Aktion aufsetzte.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 20 : Le contact de la réalité. Nonobstant son manque de qualités, Ulrich se comporte avec ardeur et énergietrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 107
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Ce juge réunissait tous les éléments, à partir des rapports de police et de l’accusation de vagabondage, en un seul tout dont il chargeait l’inculpé ; mais pour Moosbrugger, ce n’était qu’une série d’incidents tout à fait distincts qui n’avaient rien à voir les uns avec les autres et dépendaient chacun d’une autre cause, laquelle était à chercher en dehors de lui, quelque part dans l’univers. Aux yeux du juge, ses actes provenaient de lui, mais aux yeux de Moosbrugger, ils étaient plutôt revenus sur lui comme des oiseaux reviennent de migration. Pour le juge, Moosbrugger était un cas particulier ; pour soi-même, il était un monde, et il est très difficile de dire quelque chose de convaincant sur un monde.

Dieser Richter faßte alles in eins zusammen, ausgehend von den Polizeiberichten und der Landstreicherei, und gab es als Schuld Moosbrugger ; für den aber bestand es aus lauter einzelnen Vorfällen, die nichts miteinander zu tun hatten und jeder eine andere Ursache besaßen, die außerhalb Moosbruggers und irgendwo im Ganzen der Welt lag. In den Augen des Richters gingen seine Taten von ihm aus, in den seinen waren sie auf ihn zugekommen wie Vögel, die herbeifliegen. Für den Richter war Moosbrugger ein besonderer Fall ; für sich war er eine Welt, und es ist sehr schwer, etwas Überzeugendes über eine Welt zu sagen.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 18 : Moosbruggertrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 95
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Moosbrugger avait été dans sa jeunesse un pauvre gars, un petit berger vivant dans une commune si petite qu’elle n’avait même pas une rue de village, et il était si pauvre qu’il ne parlait jamais aux filles. Il ne pouvait jamais que les voir ; il en fut de même plus tard durant son temps d’apprentissage, et jusque dans ses tournées de journalier. Qu’on se représente un peu ce que cela veut dire. Quelque chose qu’on convoite aussi naturellement que le pain et l’eau, et qu’on a seulement le droit de voir. Au bout de quelque temps, la convoitise qui avait été naturelle cesse de l’être. Ça vous passe devant, les jupes bougent sur les mollets. Ça grimpe sur une barrière, et on voit jusqu’aux genoux. On regarde ça dans les yeux, et ils deviennent opaques. On entend ça rire, vite on se retourne, et on voit un visage aussi rond, aussi muet qu’un trou dans la terre, quand une souris vient de s’y engouffrer.

Moosbrugger war als Junge ein armer Teufel gewesen, ein Hüterbub in einer Gemeinde, die so klein war, daß sie nicht einmal eine Dorfstraße hatte, und er war so arm, daß er niemals mit einem Mädel sprach. Er konnte Mädels immer nur sehn ; auch später in der Lehre und dann gar auf den Wanderungen. Nun braucht man sich ja bloß vorzustellen, was das heißt. Etwas, wonach man so natürlich begehrt wie nach Brot oder Wasser, darf man immer nur sehn. Man begehrt es nach einiger Zeit unnatürlich. Es geht vorüber, die Röcke schwanken um seine Waden. Es steigt über einen Zaun und wird bis zum Knie sichtbar. Man blickt ihm in die Augen, und sie werden undurchsichtig. Man hört es lachen, dreht sich rasch um und sieht in ein Gesicht, das so reglos rund wie ein Erdloch ist, in das eben eine Maus schlüpfte.

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 18 : Moosbruggertrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 88
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À l’exception des membres de l’Église catholique romaine, plus personne aujourd’hui n’a l’aspect qu’il devrait avoir, parce que nous faisons de notre tête un usage aussi impersonnel que de nos mains  ; mais le mathématicien, c’est le comble de tout  : un mathématicien sait presque aussi peu de choses sur lui-même que les gens n’en sauront sur les prairies, les poules, les jeunes veaux, quand les pilules vitaminées auront remplacé pain et viande  !

Mit Ausnahme der römisch-katholischen Geistlichen sieht heute überhaupt niemand mehr so aus, wie er sollte, weil wir unseren Kopf noch unpersönlicher gebrauchen als unsere Hände  ; aber Mathematik, das ist der Gipfel, das weiß bereits so wenig von sich selbst, wie die Menschen, wenn sie sich dereinst statt von Fleisch und Brot von Kraftpillen nähren werden, noch von Wiesen und jungen Kälbern und Hühnern wissen dürften  !

Robert MusilL’homme sans qualités [1930]t. 1chap. 17 : Influence d’un homme sans qualités sur un homme à qualitéstrad. Philippe JaccottetLe Seuil1995p. 81