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Publié en 2017

31 entrées
Mode : Lu

Un jour ou deux après ma déclaration d’amour, transie tellement j’étais vulnérable, je t’ai envoyé le passage de Roland Barthes par Roland Barthes où il décrit comment celui qui prononce la formule « je t’aime » est comme « l’Argonaute renouvelant son vaisseau pendant son voyage sans en changer le nom ». Tout comme les pièces de l’Argo peuvent être remplacées à travers le temps, alors que le bateau s’appelle toujours Argo, chaque fois que l’amoureux prononce la formule « je t’aime », sa signification doit être renouvelée, comme « le travail même de l’amour et du langage est de donner à une même phrase des inflexions toujours nouvelles ».

Je trouvais ce passage romantique. Tu l’as interprété comme un potentiel désaveu. Rétrospectivement, je crois que c’était les deux.

A day or two after my love pronouncement, now feral with vulnerability, I sent you the passage from Roland Barthes by Roland Barthes in which Barthes describes how the subject who utters the phrase « I love you » is like « the Argonaut renewing his ship during its voyage without changing its name. » Just as the Argo’s parts may be replaced over time but the boat is still called the Argo, whenever the lover utters the phrase « I love you, » its meaning must be renewed by each use, as « the very task of love and of language is to give to one and the same phrase inflections which will be forever new. »

I thought the passage was romantic. You read it as a possible retraction. In retrospect, I guess it was both.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 10
Mode : Lu

Avant notre rencontre, j’avais consacré ma vie à l’idée de Wittgenstein selon laquelle l’inexpressible est contenu – d’une manière inexpressible ! – dans l’exprimé. Cette idée se voit accorder moins de temps d’antenne que le plus déférent Ce dont on ne peut parler, il faut le taire, mais c’est, je crois, l’idée plus profonde. Le paradoxe qu’elle désigne représente littéralement ce pourquoi j’écris, ou ce pourquoi je me sens capable de continuer à écrire.

Et ce, parce que ça ne nourrit pas, parce que ça n’exalte pas le sentiment d’angoisse qu’on peut ressentir devant l’incapacité à exprimer, à l’aide des mots, ce qui leur échappe. Ça ne rejette pas ce qui est dit au nom de ce qui, par définition, ne peut pas l’être. Pas plus que ça ne se la joue, comme on prétexterait, la gorge nouée : J’te dis pas tout ce que je dirais si les mots suffisaient. Les mots suffisent.

Il est vain de blâmer le filet d’avoir des trous, note mon encyclopédie.

L’objectif est d’avoir et l’église vide avec un plan­cher de terre battue, mais bien propre, et les vitraux spectaculaires qui brillent sous le toit de la cathédrale. Non, rien que tu puisses dire ne ­fuckerait l’espace réservé à Dieu. J’ai déjà expliqué ça ailleurs. Mais j’essaie de dire quelque chose de différent maintenant.

J’ai appris très vite que toi, tu avais pour ta part consacré ta vie à la conviction que les mots ne suffisent pas. Pas seulement qu’ils ne suffisent pas, mais qu’ils sont corrosifs pour tout ce qui est bon, tout ce qui est réel, tout ce qui participe au grand flux. Nous nous sommes disputés sans fin à ce propos, pleins de fièvre, sans malice. Une fois qu’une chose est nommée, as-tu dit, nous ne pouvons plus la voir de la même façon. Tout ce qui n’en a pas été dit se fane, se perd, est assassiné. Tu appelais ça la fonction emporte-pièce de nos esprits. Tu disais que tu savais ça non pas à force d’avoir fui le langage, mais parce que tu t’y étais immergé, à l’écran, dans la conversation, sur la scène, dans les livres. Je secondais la position de Thomas Jefferson sur les églises – pour la pléthore, pour les transitions kaléidoscopiques, pour l’excès. J’insistais : les mots font plus que nommer. Je t’ai lu tout haut l’ouverture des Recherches philosophiques. Je criais : Dalle, dalle !

Pendant un certain temps, j’ai cru que j’avais gagné. Tu avais concédé qu’il y avait peut-être un humain correct, un animal humain correct, même si l’animal humain utilisait le langage, même si son utilisation du langage définissait en partie son humanité – même si l’humanité en soi signifiait détruire et brûler toute notre planète bigarrée et précieuse, avec son futur, notre futur.

Mais j’ai changé aussi. Je me suis trouvé un nouveau point de vue sur les choses indicibles, ou au moins sur les choses dont l’essence est oscillation, flux. J’ai admis à nouveau la tristesse de notre extinction inéluctable et l’injustice de l’extinction forcée des autres. J’ai arrêté de répéter avec suffisance : Absolument tout ce qui peut être pensé peut être exprimé clairement, et j’ai recommencé à me demander, est-ce que tout peut être pensé ?

Before we met, I had spent a lifetime devoted to Wittgenstein’s idea that the inexpressible is contained—inexpressibly !—in the expressed. This idea gets less air time than his more reverential Whereof one cannot speak thereof one must be silent, but it is, I think, the deeper idea. Its paradox is, quite literally, why I write, or how I feel able to keep writing.
For it doesn’t feed or exalt any angst one may feel about the incapacity to express, in words, that which eludes them. It doesn’t punish what can be said for what, by definition, it cannot be. Nor does it ham it up by miming a constricted throat : Lo, what I would say, were words good enough. Words are good enough.It is idle to fault a net for having holes, my encyclopedia notes.
In this way you can have your empty church with a dirt floor swept clean of dirt and your spectacular stained glass gleaming by the cathedral rafters, both. Because nothing you say can fuck up the space for God.
I’ve explained this elsewhere. But I’m trying to say something different now.
Before long I learned that you had spent a lifetime equally devoted to the conviction that words are not good enough. Not only not good enough, but corrosive to all that is good, all that is real, all that is flow. We argued and argued on this account, full of fever, not malice. Once we name something, you said, we can never see it the same way again. All that is unnameable falls away, gets lost, is murdered. You called this the cookie-cutter function of our minds. You said that you knew this not from shunning language but from immersion in it, on the screen, in conversation, onstage, on the page. I argued along the lines of Thomas Jefferson and the churches—for plethora, for kaleidoscopic shifting, for excess. I insisted that words did more than nominate. I read aloud to you the opening of Philosophical Investigations. Slab, I shouted, slab ! For a time, I thought I had won. You conceded there might be an OK human, an OK human animal, even if that human animal used language, even if its use of language were somehow defining of its humanness—even if humanness itself meant trashing and torching the whole motley, precious planet, along with its, our, future.
But I changed too. I looked anew at unnameable things, or at least things whose essence is flicker, flow. I readmitted the sadness of our eventual extinction, and the injustice of our extinction of others. I stopped smugly repeating Everything that can be thought at all can be thought clearly and wondered anew, can everything be thought.

Maggie NelsonLes Argonautes [2015]trad. Jean-Michel ThérouxTriptyque2017p. 8-9
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La situation hégémonique des armateurs de Phocée les poussa à la démesure, tant qu’ils évoluaient du médiocre commerce intérieur vers l’acquisition de marchandises venues d’univers nouveaux, leur personnalité s’était modifiée, ils avaient entre leurs mains la chose la plus précieuse, jadis monopole des rois, le métal, et celui qui le gérait avait les moyens de dominer l’État. Mais plus leurs sources s’avéraient inépuisables, plus il s’attachaient à souligner la grâce que leur réservaient les dieux. Eux qui ne faisaient aucun cadeau se vantaient des dons que leur avaient faits les dieux. D’avoir pour guides les divinités les encouragea peut-être au début, mais plus les richesses se concrétisaient, devenaient chiffrables, plus ils surent apprécier matériellement les forces liées au pouvoir, le sublime fut subordonné à leur sens pratique, pour finir ils s’associèrent aux divinités uniquement sur les pièces de monnaie sur lesquelles ils firent graver leur portrait. C’était l’aboutissement parfait de la parabole sur la transmission de la toute-puissance, celui qui possédait les monnaies était également le représentant de la volonté divine. On pouvait désormais déterminer avec précision le niveau des faveurs accordées, la notion de divinité se convertissait en or, en argent, se pesait, rassemblée dans des bourses, des sacs, des coffres-forts. Sachant que les biens ne revenaient pas aux démons mais à ceux qui s’en étaient emparés par la force, en répandant la terreur, et sachant aussi que la magie appartenait encore au royaume des esprits, ils associèrent le concret aux mystères de l’insondable. Si bien qu’à la naissance de l’économie monétaire restèrent liées la croyance au sacré, la vénération des donateurs invisibles – détournant ainsi l’attention du principe de l’exploitation et de l’oppression. Le capitalisme vint des temples, consacré par les formules magiques et les flammes des sacrifices. Les plus célèbres représentations des créatures de l’Olympe ne furent réalisées qu’après la création des banques, le début des spéculations mondiales : jusqu’à nos jours ce furent Athéna et Zeus qui présidèrent les conseils d’administration.

Den Reedern aus Phokaia wurde die gewonnene Vormachtstellung bald zur Hybris, der Durchbruch vom kleinlichen Binnenhandel zur Warengewinnung aus neuen Welten hatte ihre Persönlichkeit verändert, das Wertvollste, vormals Monopol der Könige, hatten sie in ihre Hände gebracht, das Metall, und wer dieses verwaltete, war imstande, den Staat zu beherrschen. Je unerschöpflicher aber ihre Quellen sich zeigten, desto mehr waren sie drauf bedacht, ihre Begnadung durch die Götter zu unterstreichen. Sie, die nichts verschenkten, brüsteten sich damit, von den Göttern beschenkt worden zu sein. Vielleicht ermutigte es sie anfangs tatsächlich, daß die Himmlischen sie führten, doch je greifbarer, errechenbarer die Reichtümer wurden, desto sachlicher wußten sie auch die lenkenden Kräfte zu bewerten, das Sublime wurde ihrem praktischen Sinn unterworfen, schließlich verbanden sie sich den Gottheiten nur noch in den Münzen, in die sie deren Angesicht prägten. Hier war auf vollendete Weise ein Gleichnis vollzogen worden von der Übertragung der Allmacht, wer die Münzen besaß, war auch Träger des göttlichen Willens. Genau ließen die Grade der Bevorteilung sich nun bestimmen, der Götterbegriff wurde nutzbar in Gold, in Silber, wurde ausgewogen, gesammelt in Beuteln, Säcken, Tresoren. Wissend, daß nicht Dämonen die Güter zustanden, sondern ihnen, die sie an sich rissen mit Gewalt, mit der Verbreitung von Schrecken, und wissend auch von der Magie, die dem Reich der Geister noch angehörte, vereinten sie das Faßbare mit dem Unergründlichen. So blieb mit der entstehenden Geldwirtschaft, als Ablenkung vom Prinzip der Ausbeutung und Unterdrückung, der Glaube ans Heilige, die Verehrung unsichtbarer Spender verknüpft. Der Kapitalismus kam aus den Tempeln, geweiht von Zaubersprüchen und Opferfeuern. Die berühmtesten Abbilder olympischer Wesen entstanden erst nach der Gründung der Banken, dem Beginn der weiträumigen Spekulationen, bis in die Gegenwart präsidierten Athena und Zeus in den Aufsichtsräten.

Mode : Lu

You look like an occasionally violent man
not in charge of an altar
not in charge of an important altar, anyway
not one that is about fancy deities
just a plain neighborhood for the dead



please give me
spare change and your word that I won’t be missing in a year

-- as is the custom, two humans make a humanity

Tongo Eisen-Martin« But Rooftops Did All the Work » Heaven is all goodbyesCity lights2017p. 114-115
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Totalitas est un terme tardif de la langue latine, datant probablement du XIIe siècle, qui ne traduit ni l’idée de « toutes les choses » (« ta panta » des Grecs – traduit par « omnia »), ni son « ensemble » (« to pan – universitas rerum »), ni le « tout structuré » (« to holon – totum »).

Maud Pouradier« Totalitas. Aux origines d’un concept. » Cahiers Philo. Universite Caent. 53Université de Caen2017
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J’entends par attributivisme* toute doctrine qui fait des actes et des états mentaux des propriétés attribués à un sujet défini comme ego. Cette position, qui fonde les idées lockéennes du sujet comme sujet d’attribution et d’(auto-)imputation d’actes (et jusqu’à l’idée de la personne comme « terme de barreau », forensic term), est donc très différente de l’attributivisme en son sens classique tel que je l’évoquais juste auparavant. Ce schème selon lequel je suis le sujet et l’auteur, le sujet-agent de mes pensées, apparaît au Moyen Âge, chez Thomas d’Aquin, mais aussi chez Pierre de Jean Olieu (dit Olivi, un franciscain de la fin du XIIIe siècle), dans l’Impugnatio quorundam articulorum, qui soutient que « nos actes ne sont perçus par nous que comme des prédicats ou des attributs (actus nostri non apprehenduntur a nobis nisi tamquam praedicata vel attributa) » et que la certitude d’en être le sujet, la certitudo de supposito, est au cœur de toute « appréhension de nos actes » (puisque « je ne puis appréhender mes actes, tel l’acte de voir ou celui de parler, qu’en appréhendant que c’est moi qui vois, entends ou cogite »). Il semble s’effacer ensuite pour réapparaître seulement avec Descartes.

Alain de Libera« Entretien avec Actu philosophia »2017lien
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Les puzzles suscités par la théorie lockéenne de l’identité personnelle, notamment l’hypothèse de deux personnes habitant un même corps (identité synchronique) ou d’une même personne habitant deux corps différents (identité diachronique) présentent la même structure argumentative que les questions médiévales sur le baptême des siamois. L’archéologie du sujet fouille une archive où, sur la longue durée, Martin Scribler, le roman écrit à quatre mains (au moins), par Arbuthnot, Pope et Swift contre Locke, coexiste avec les quodlibets de Jean Peckham ou d’Henri de Gand rédigés contre Thomas d’Aquin et Averroès. Un des plaisirs de l’intrigue sur la longue durée est de construire l’espace dans lequel les questions sur les « jumelles monstrueuses de Bohême » d’une gazette londonienne du XVIIIe siècle comme le British Apollo (« Whether each of the twins […] hath a distinct soul, or whether one informs them both ? », « Could a man marry the twins and not be guilty of polygamy ? », etc.) rencontrent celles des théologiens médiévaux (« Faut-il baptiser une fois ou deux fois un « monstre à deux têtes » ? » « Sont-ils – est-il – deux personnes ou une seule personne ? » « Un ou deux sujets ? », etc.)

Alain de Libera« Entretien avec Actu philosophia »2017lien
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l’archéologie articule l’étude des structures à une forme d’ensemble de type narratif qui induit un récit dans la longue durée, au sens de Fernand Braudel. L’une de mes ambitions avec cette méthode archéologique (et en particulier avec mon Archéologie du sujet) est d’introduire le long cours en histoire de la philosophie. Il s’agit donc de dégager des structures pour les narrativiser, d’où cette notion d’intrigue que je reprends à Paul Veyne. Comme tout autre historien, l’historien de la philosophie « raconte des intrigues », qui sont « autant d’itinéraires qu’il trace » à travers un champ événementiel objectif « divisible à l’infini » : il ne peut « décrire la totalité de ce champ, car un itinéraire doit choisir et ne peut passer partout » ; aucun des itinéraires qu’il emprunte « n’est le vrai », aucun « n’est l’Histoire ». Le champ événementiel de la philosophie « ne comprend pas des sites qu’on irait visiter et qui s’appelleraient événements » : « un événement n’est pas un être, mais un croisement d’itinéraires possibles ». Voilà ce que dit Veyne. J’essaie, sur ses pas, de croiser le maximum d’itinéraires.
[…]
Trop souvent, en histoire de la philosophie, où est censée régner la Problemgeschichte, il n’y a pas vraiment d’histoire des problèmes, dans la mesure ou ce que les historiens de la philosophie appellent « histoire des problèmes » coïncide plutôt, me semble-t-il, avec l’histoire des réponses apportées à un archiproblème supposé « permanent ». Or l’une de mes convictions est qu’il n’y a pas de problème éternel ou invariant et que chaque problème peut (et doit) faire l’objet d’une genèse. C’est ce que je disais tout à l’heure en invoquant chez Guéroult le croisement de l’évolution et de la structure.

Alain de Libera« Entretien avec Actu philosophia »2017lien
Mode : Lu

J’ai depuis longtemps renoncé au fait que quelque chose (idée, concept, problème) « viendrait de » quelque chose d’autre ou d’antérieur : c’est là une vision, me semble-t-il, simpliste. Je pense plutôt qu’une même structure de problèmes et de questionnements (une même épistémè, au sens, pour le coup, foucaldien du terme) subsiste en se déformant petit à petit, certaines places étant investies par de nouveaux acteurs, d’autres se mettant à fonctionner ensemble, alors que ce n’était pas le cas auparavant, etc.

Alain de Libera« Entretien avec Actu philosophia »2017lien