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Publié en 2022

6 entrées
Mode : Lu

En ce moment je cherche pour mes vieux jours une méthode qui me permettrait de passer en douceur du futur au conditionnel. On raconte qu’au cours de la deuxième année de son règne, Nabuchodonosor a fait quelques rêves troublants qui ont agité son esprit et rendu son sommeil capricieux. Il convoque les ensorceleurs, mages, astrologues, devins et enchanteurs du coin pour qu’ils l’aident, et leur dit :

--- J’ai rêvé un rêve, et mon esprit s’est troublé du désir de comprendre ce rêve.

Après une phrase de déférence qui souhaite au roi de vivre longtemps, voire éternellement, les enchanteurs lui répondent :

--- Raconte ton rêve et nous t’en donnerons le sens.

Nabuchodonosor se sent obligé de préciser sa requête :
--- Je vais être très clair : si vous ne me faites pas connaître et mon rêve et son interprétation, je vous le dis, vous allez tous mourir très violemment, vous serez, selon les traductions, soit découpés soit mis en morceaux, le résultat est à peu près équivalent, et vos maisons seront changées en tas de fumier ou bien en bourbier, mises au rebut ou bien encore transformées en tas de décombres ou d’immondices. Mais si vous me donnez et mon rêve et son interprétation, alors je serais généreux et gentil avec vous, je vous donnerais des cadeaux et des honneurs, peut-être même de riches cadeaux et de grands honneurs.

Certainement aussi surpris que nous par la requête de Nabuchodonosor, la bande des enchanteurs tente de jouer la carte de la fausse naïveté et, sur un ton léger, réexpose la méthode habituelle :
--- Très bien, que le roi donc nous raconte d’abord son rêve, et ensuite nous lui donnerons son interprétation.
--- Je vois bien que vous tentez de gagner du temps comprenant qu’irrévocable est mon propos, reprend Nabuchodonosor qui commence probablement déjà à s’énerver un peu, mais je vous le redis : rapportez-moi mon rêve et son sens, sinon vous serez méchamment punis.
Ne pouvant plus se défiler, les enchanteurs se trouvent dans la nécessité d’être explicites. Ils résument au roi l’impasse dans laquelle il les met :
--- Votre question est vraiment difficile, vous savez : jamais personne n’a demandé ça à quiconque. À vrai dire, c’est même un peu excessif, car, à moins d’être un dieu, c’est-à-dire sans corps de chair ou habitant une autre demeure que les êtres de chair ou dont l’habitat n’est pas dans la chair, il est tout simplement impossible, sur la terre sèche, de répondre à votre demande.

À ce moment précis de l’histoire, toutes les versions concordent : Nabuchodonosor s’irrite furieusement, sort de ses gonds, écume, s’énerve, entre dans une colère noire, devient vraiment furieux, s’emballe, finit par se fâcher et décide, sans d’ailleurs prendre le temps de peser le pour et le contre, de tuer tous les sages de Babylone. Un décret est publié, et l’on part, entre autres, à la recherche de Daniel et de ses amis pour les massacrer.

Après s’être renseigné sur les raisons qui ont conduit à une sentence si sévère, Daniel demande à Nabuchodonosor de lui accorder un petit délai avant le massacre. Il rentre chez lui, raconte toute l’histoire à ses amis, et ensemble, ils discutent afin de tenter de trouver une manière de s’en sortir.

--- Au petit matin, Daniel va voir Nabuchodonosor qui, toujours autant obsédé par son rêve, lui demande d’emblée :
--- As-tu finalement trouvé ce dont j’ai rêvé et pourquoi ?
--- Oui, j’ai trouvé ton rêve et sa signification, répond Daniel. Je résume ce qui s’est passé : tu t’es couché tôt, ton esprit a divagué, tu ne dormais pas encore, tu t’es mis à penser à l’avenir et, dans ton sommeil, tes rêves ont répondu à tes questions.
--- C’est-à-dire ?
--- C’est-à-dire qu’ils t’ont fait savoir ce qui allait se passer, très exactement. Tu as rêvé et ton rêve t’a donné une vision, une prémonition même : au matin, tu te réveilleras, tu seras troublé par ton rêve, tu chercheras à comprendre ce qui te trouble, tu feras venir astrologues, devins, mages, ensorceleurs, tu demanderas à connaître ce qui t’a troublé, tu seras très clair, tu exigeras qu’on t’expose simultanément ton rêve et son interprétation puisqu’ils n’existent pas l’un sans l’autre et que percevoir et raconter organisent la manière dont on perçoit et raconte. D’ailleurs, tu seras même prêt à supprimer d’un seul décret toute la sagesse de Babylone si elle pensait pouvoir les dissocier, si elle estimait par exemple que l’on pouvait raconter sans interpréter, percevoir ou décrire sans composer, et qu’il existerait ainsi comme des sortes de choses en soi, brutes, simples, arides, perdues dans des espaces neutres, des choses auxquelles on se cognerait ou qui nous aspireraient dans un tourbillon silencieux. Alors que tout, ton rêve y compris, est toujours immédiatement pris dans ton trouble qui l’enveloppe et le fait exploser et dans celui des choses qui t’enveloppe et te fait exploser.

Marie de Quatrebarbes, Maël Guesdon« La fin des histoires »Po&sie, n° 180Belin2022p. 168-170
Mode : Lu

Il s’écria :
« Ce n’est pas ça la vie, tu t’éloignes, tout ça n’a plus rien à voir avec la réalité.
--- C’est de la poésie, répondit-il.
--- Précisément, rétorqua-t-il, le poète c’est le rythme, c’est Solar, c’est le rythme de la vie. Tu sais les emmerdements arrivent à tout instant, se répercutent, il faut garder le tempo. Le poème ne te plaît pas ? demanda-t-il. – Non, ça ne va pas, ça ne va pas, y entend-on les bruits de la rue, non, on n’y voit rien de vrai, c’est de la littérature ! s’exclama-t-il. La poésie, pourtant, est dans la vie… s’excusa-t-il.
--- Et, là, il y a une séparation monumentale entre l’éparpillement des sensations de la vie et ce que tu mets là de faible, on dirait un filet de voix maladif, c’est plus dur que ça, ton tempo est trop mou, on n’y croit pas, ça ne donne pas envie de vivre, ça ne donne pas le rythme, franchement, un texte comme ça ne donne pas de plaisir à l’entendre ou à le lire, on se demande même pourquoi il existe, c’est rien et c’est loin de ce qui fait notre réalité, notre réalité crisse, expliqua-t-il.
--- Crisse ? s’étonna-t-il. -Oui, elle grince, elle est chahutée, elle est cabossée, ça vient de partout et ça ne laisse pas tranquille un instant, il faut tenir, et ne pas perdre de temps, tu vois encore une histoire de tempo et de force de conviction, il faut pouvoir te faire entendre, avec des mots plus rudes, précisa-t-il. C’est le bruit, maintenant, affirma-t-il.
--- Comme une chanson, comme un raggamuffin, comme un chant de combat, comme une affiche déchirée ? suggéra-t-il.
--- Je ne sais pas, mais tu écoutes le texte et ça se voit tout de suite si c’est du vrai. Tu me montres là une chose qui ne sert à rien et qui n’exprime rien de la vie, ça me dégoûte, je ne le supporte plus, excuse-moi, ça suffit ces conneries », avoua-t-il.

Christophe Tarkos« A nice reality » Le Kilo et autres inéditsP.O.L2022p. 519-520
Mode : Lu

Les trente ans commencent à courir dans les servitudes le jour où l’on cesse d’en jouir les diverses espèces de servitude sont établies pendant trente ans la possession de la servitude est le droit absolu d’en jouir et d’en disposer de la manière la plus absolue l’obligation doit être accomplie exactement de la manière que le possesseur a voulu et entendu qu’elle le fût doit accorder tout ce qui lui est nécessaire pour en user et nul ne peut le contraindre de se détacher de sa servitude même si elle est non apparente même si elle est continue il continue d’en jouir tant qu’il n’y renonce pas il est de bonne foi tant qu’il en ignore les vices nul ne peut lui enlever la servitude pour violence faite sur l’objet quand depuis que la violence a cessé elle a été approuvée tacitement ou expressément ou en laissant passer le temps sans rien avoir demandé nul ne peut le destituer pour une erreur une erreur est cause de nullité que si elle tombe sur la substance même de la matière qui est l’objet de servitude sa servitude ne sera pas annulée même si elle demande de faire une chose impossible ou si elle demande de ne pas faire une chose impossible jusqu’à un événement futur incertain ou un événement arrivé mais inconnu ou un événement qui arrivera à une date fixe ou à une date incertaine s’il n’y a pas de date fixe elle n’est pas défaillie la condition peut encore être accomplie tant qu’il reste une chance que l’événement s’accomplisse elle n’est défaillie que s’il est devenu certain que l’événement n’arrivera jamais pendant trente ans tout ce qui s’unit s’incorpore à la chose lui appartient en tout quand le fonds à qui elle est due et le fonds qui la doit sont réunis dans la même main devient sa partie principale celle à laquelle l’autre partie n’a été unie que pour son usage même si la chose unie est de beaucoup plus précieuse que la chose principale même si elle a été employée à son insu il demande que la chose unie soit séparée pour lui être rendue même s’il en résulte une dégradation de la chose à laquelle elle a été jointe avant de lui être enlevée avant de lui être rendue même si les matières ne peuvent pas être séparées de la chose unie par leur mélange sans provoquer des dégradations même si sa matière est de beaucoup plus précieuse que la matière qui a été unie il demande la restitution de toute la chose formée par le mélange il demande la restitution de sa matière en même nature en même valeur en même quantité en même bonté à ceux qui auront employé sa matière à son insu à ceux qui emploient de la matière d’autrui à leur insu la simple possession le simple usage établit l’obligation absolue de servitude sur la chose qu’une personne s’oblige à donner ou qu’une personne s’oblige à faire ou qu’une personne s’oblige à ne pas faire la personne s’engage à donner et à faire est une chose regardée comme normale équivalente à ce qu’on lui a donné ou à ce qu’on a fait pour elle même si la chose est incertaine sans cause l’obligation absolue de donner l’emporte sur l’obligation de détenir ou de garder est l’objet même de la servitude est parfaite par le consentement tacite d’un premier accord a pour seule condition le hasard du gain ou de la perte de l’événement incertain qui l’éteint et qui annule tous les autres contrats aléatoire établis pendant ces trente ans la course à pied la course de chariot la course àcheval et les jeux qui tiennent de l’adresse et de l’exercice du corps.

Christophe Tarkos« [Les trente ans] » Le Kilo et autres inéditsP.O.L2022p. 442-443
Mode : Lu

1. Les gens sont cons
D’abord mes amis, parce qu’ils ont pour ami moi, faut être con,plus parce qu’ils sont mes amis et ne comprennent rien.
Puis les gens en général sont cons. Non dans leur comportement,comme un provincial sur un pont surplombant le périphérique évidemment saturé de dizaines de milliers de véhicules immobiles dirait au sujet des gens venus se faire engluer là comme chaque jour : qu’ils sont cons.
Non, dans un autre sens. Les gens sont cons. Quand ils se mettent à parler c’est pas comme si c’était un homme qui parlait mais un symptôme grotesque.
C’est une histoire d’odeur de famille probablement.
Mais pourquoi, à chaque fois qu’ils parlent, c’est pour dire une connerie ?
Une erreur logique ?
2. Plus cons que les gens, ma famille.
Car en plus de dire des erreurs, ce sont des criminels salauds pervers.
3. Comme toute famille, mais on ne peut pas être de toutes les familles.
4. Parmi les gens les cons sont hiérarchisés : d’abord, au sommet,les parisiens, puis la jeune, puis les doctes.
5. Nous ne parlerons pas des flics. Ils sont à part. Ils ne font pas parti[e] des cons. C’est à part.
6. Comment éduquer la jeunesse pour qu’elle se venge des flics ?
Je ne sais pas. Il faudrait des clubs anti-flic à la base qui s’organisent en une hiérarchie puissante et non détectée bien sûr par les rats.
7. Un flic mort est-il un bon flic. Je ne crois pas, car il a été flic. On ne suppose pas qu’il va faire des bêtises, il a déjà fait des bêtises ayant été flic.
8. Autant les gens sont conformes à la logique des choses quand ils sont acteurs, autant sont-ils inépuisablement idiots quand ils se mettent à parler - penser.
À parler.
Car à penser : cela nous ferait entrer dans une telle quantité de monstruosités nauséabondes qu’on en ressortirait aussitôt.
[…]

Christophe Tarkos« Les gens sont cons » Le Kilo et autres inéditsP.O.L2022p. 543-644
Mode : Lu

Sur les berges du fleuve qui traverse la ville, une pièce d’un euro dans la vase, l’effigie du roi d’Espagne au pied du château d’Amboise, tout crotté.
Dans les jardins autour de nous, l’indésirable, ou le surgissement du printemps, se résume à l’apparition de pâquerettes sur les pelouses.
Cela déferle, une gelée grise, vague formée de nano-machines, masse homogène et incolore de machines invisibles à l’œil nu, et qui se répliquent d’une manière effrénée.
La crainte commune d’un complet remplissage, le complot de la terreur-du-remplissage, et sa réponse, le désir de faire le vide, le désir de vider.
Je ne passe jamais devant un fétiche de bois, un Bouddha doré, une idole mexicaine sans me dire : c’est peut-être le vrai dieu.
Les sculptures de jardin, les peluches, l’ensemble des animaux formés par les mains de l’homme dans le lotissement, jetés dans un creuset, fondus tous ensemble jusqu’à devenir une masse homogène, une lave.

Mode : Lu

L’erreur des Égyptiens qui écrivent que le souffle de vie entre par l’oreille droite et le souffle de mort par l’oreille gauche ; l’erreur d’Hippocrate qui suppose que le souffle arrive d’abord au cerveau, laissant dans celui-ci sa partie la plus active, celle qui est intelligence et connaissance.
L’erreur répandue dans l’Égypte antique à propos d’un cœur qui parle, du cœur qui parle à travers les vaisseaux de chaque membre ; l’erreur d’Alcméon qui croit que les artères véhiculent de l’air ; l’erreur des Grecs selon qui le cœur possède un feu inné situé dans le ventricule gauche : la respiration le refroidit, le régule, en distribue la chaleur dans tout le corps.
L’erreur de Platon et son poumon dans lequel se déversent les boissons que nous buvons, et ce pour rafraîchir le cœur situé tout près ; l’erreur d’Alcméon qui affirme que, si les hommes meurent, c’est qu’il ne leur est pas possible de joindre le commencement et la fin.
L’erreur de Pythagore, pour qui les oiseaux sont des hommes dégradés, des individus qui ont montré, durant leur vie première, de la curiosité pour les sujets élevés mais qui confondirent la vue et la raison.