18 06 17

De quoi s’occupe en somme toute la philosophie moderne ? Depuis Descartes — et cela plutôt par défi contre lui qu’en s’appuyant sur ses affirma­tions — tous les philosophes commettent un atten­tat contre le vieux concept de l’âme, sous l’appa­rence d’une critique de la conception du sujet et de l’attribut, c’est-à-dire un attentat contre le pos­tulat de la doctrine chrétienne. La philosophie moderne, en tant que théorie sceptique de la con­naissance, est, soit d’une façon ouverte, soit d’une façon occulte, nettement anti-chrétienne, bien que, soit dit pour des oreilles plus subtiles, nullement anti-religieuse. Jadis, on croyait à l’ « âme », comme on croyait à la grammaire et au sujet grammatical. On disait : « Je », condition, — « pense » attribut, conditionné. Penser est une activité, à laquelle il faut supposer un sujet comme cause. On tenta alors, avec une âpreté et une ruse admirables, de sortir de ce réseau ; on se demanda si ce n’était pas peut-être le contraire qui était vrai : « pense » condition, « je » condi­tionné. « Je » ne serait donc qu’une synthèse créée par la pensée même. Au fond, Kant voulait démon­trer qu’en partant du sujet le sujet ne pouvait être démontré, et l’objet non plus. La possibilité d’une existence apparente du sujet universel, donc de l’ « âme », ne paraissait pas lui avoir toujours été étrangère, cette pensée qui, comme philosophie des Vedanta, a déjà eu sur la terre une puissance formidable.

Par delà le bien et le mal. Prélude d’une philosophie de l’avenir [Jenseits von Gut und Böse. Vorspiel einer Philosophie der Zukunft (1886)]
trad. Henri Albert
Mercure de France 1913
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