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Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Pendant de longs après-midi, la mer n’était sus­pen­due en face d’eux que comme une toile d’une cou­leur agréable accro­chée dans le bou­doir d’un riche céli­ba­taire, et ce n’était que dans l’intervalle des coups qu’un des joueurs, n’ayant rien de mieux à faire, levait les yeux vers elle pour en tirer une indi­ca­tion sur le beau temps ou sur l’heure, et rap­pe­ler aux autres que le goû­ter atten­dait. Et le soir ils ne dînaient pas à l’hôtel où les sources élec­triques fai­sant sourdre à flots la lumière dans la grande salle à man­ger, celle-ci deve­nait comme un immense et mer­veilleux aqua­rium devant la paroi de verre duquel la popu­la­tion ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aus­si les familles de petits bour­geois, invi­sibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour aper­ce­voir, len­te­ment balan­cée dans des remous d’or, la vie luxueuse de ces gens, aus­si extra­or­di­naire pour les pauvres que celle de pois­sons et de mol­lusques étranges (une grande ques­tion sociale, de savoir si la paroi de verre pro­té­ge­ra tou­jours le fes­tin des bêtes mer­veilleuses et si les gens obs­curs qui regardent avi­de­ment dans la nuit ne vien­dront pas les cueillir dans leur aqua­rium et les man­ger). En atten­dant, peut-être par­mi la foule arrê­tée et confon­due dans la nuit y avait-il quelque écri­vain, quelque ama­teur d’ichtyologie humaine, qui, regar­dant les mâchoires de vieux monstres fémi­nins se refer­mer sur un mor­ceau de nour­ri­ture englou­tie, se com­plai­sait à clas­ser ceux-ci par race, par carac­tères innés et aus­si par ces carac­tères acquis qui font qu’une vieille dame serbe dont l’appendice buc­cal est d’un grand pois­son de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans les eaux douces du fau­bourg Saint-Germain, mange la salade comme une La Rochefoucauld.
À cette heure-là on aper­ce­vait les trois hommes en smo­king atten­dant la femme en retard, laquelle bien­tôt, en une robe presque chaque fois nou­velle et des écharpes choi­sies selon un goût par­ti­cu­lier à son amant, après avoir, de son étage, son­né le lift, sor­tait de l’ascenseur comme d’une boîte de jou­joux. Et tous les quatre qui trou­vaient que le phé­no­mène inter­na­tio­nal du Palace, implan­té à Balbec, y avait fait fleu­rir le luxe plus que la bonne cui­sine, s’engouffraient dans une voi­ture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit res­tau­rant répu­té où ils avaient avec le cui­si­nier d’interminables confé­rences sur la com­po­si­tion du menu et la confec­tion des plats. Pendant ce tra­jet la route bor­dée de pom­miers qui part de Balbec n’était pour eux que la dis­tance qu’il fal­lait fran­chir — peu dis­tincte dans la nuit noire de celle qui sépa­rait leurs domi­ciles pari­siens du Café Anglais ou de la Tour d’Argent — avant d’arriver au petit res­tau­rant élé­gant où, tan­dis que les amis du jeune homme riche l’enviaient d’avoir une maî­tresse si bien habillée, les écharpes de celle-ci ten­daient devant la petite socié­té comme un voile par­fu­mé et souple, mais qui la sépa­rait du monde.
Malheureusement pour ma tran­quilli­té, j’étais bien loin d’être comme tous ces gens. De beau­coup d’entre eux je me sou­ciais ; j’aurais vou­lu ne pas être igno­ré d’un homme au front dépri­mé, au regard fuyant entre les œillères de ses pré­ju­gés et de son édu­ca­tion, le grand sei­gneur de la contrée, lequel n’était autre que le beau-frère de Legrandin, qui venait quel­que­fois en visite à Balbec et, le dimanche, par la gar­den-par­ty heb­do­ma­daire que sa femme et lui don­naient, dépeu­plait l’hôtel d’une par­tie de ses habi­tants parce qu’un ou deux d’entre eux étaient invi­tés à ces fêtes, et parce que les autres, pour ne pas avoir l’air de ne pas l’être, choi­sis­saient ce jour-là pour faire une excur­sion éloi­gnée. Il avait, d’ailleurs, été le pre­mier jour fort mal reçu à l’hôtel quand le per­son­nel, frais débar­qué de la Côte d’Azur, ne savait pas encore qui il était. Non seule­ment il n’était pas habillé en fla­nelle blanche, mais par vieille manière fran­çaise et igno­rance de la vie des Palaces, entrant dans un hall où il y avait des femmes, il avait ôté son cha­peau dès la porte, ce qui avait fait que le direc­teur n’avait même pas tou­ché le sien pour lui répondre, esti­mant que ce devait être quelqu’un de la plus humble extrac­tion, ce qu’il appe­lait un homme « sor­tant de l’ordinaire ».