11 04 26

Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Comme tou­jours, mais plus faci­le­ment pen­dant que son père s’était éloi­gné pour cau­ser avec le bâton­nier, je regar­dais Mlle de Stermaria. Autant que la sin­gu­la­ri­té har­die et tou­jours belle de ses atti­tudes, comme quand, les deux coudes posés sur la table, elle éle­vait son verre au-des­sus de ses deux avant-bras, la séche­resse d’un regard vite épui­sé, la dure­té fon­cière, fami­liale, qu’on sen­tait, mal recou­verte sous ses inflexions per­son­nelles, au fond de sa voix, et qui avait cho­qué ma grand’mère, une sorte de cran d’arrêt ata­vique auquel elle reve­nait dès que dans un coup d’œil ou une into­na­tion elle avait ache­vé de don­ner sa pen­sée propre ; tout cela rame­nait la pen­sée de celui qui la regar­dait vers la lignée qui lui avait légué cette insuf­fi­sance de sym­pa­thie humaine, des lacunes de sen­si­bi­li­té, un manque d’ampleur dans l’étoffe qui à tout moment fai­sait faute.