11 04 26

Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

J’ai sou­vent cher­ché depuis à me rap­pe­ler com­ment avait réson­né pour moi, sur la plage, ce nom de Simonet, encore incer­tain alors dans sa forme que j’avais mal dis­tin­guée, et aus­si quant à sa signi­fi­ca­tion, à la dési­gna­tion par lui de telle per­sonne, ou peut-être de telle autre ; en somme empreint de ce vague et de cette nou­veau­té si émou­vants pour nous dans la suite, quand ce nom, dont les lettres sont à chaque seconde plus pro­fon­dé­ment gra­vées en nous par notre atten­tion inces­sante, est deve­nu (ce qui ne devait arri­ver pour moi, à l’égard de la petite Simonet, que quelques années plus tard) le pre­mier vocable que nous retrou­vions, soit au moment du réveil, soit après un éva­nouis­se­ment, même avant la notion de l’heure qu’il est, du lieu où nous sommes, presque avant le mot « je », comme si l’être qu’il nomme était plus nous que nous-même, et comme si après quelques moments d’inconscience, la trêve qui expire avant toute autre était celle pen­dant laquelle on ne pen­sait pas à lui.