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Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

J’entendais le gron­de­ment de mes nerfs dans les­quels il y avait du bien-être indé­pen­dant des objets exté­rieurs qui peuvent en don­ner et que le moindre dépla­ce­ment que j’occasionnais à mon corps, à mon atten­tion, suf­fi­sait à me faire éprou­ver, comme à un œil fer­mé une légère com­pres­sion donne la sen­sa­tion de la cou­leur. […] [J]’étais enfer­mé dans le pré­sent comme les héros, comme les ivrognes ; momen­ta­né­ment éclip­sé, mon pas­sé ne pro­je­tait plus devant moi cette ombre de lui-même que nous appe­lons notre ave­nir ; pla­çant le but de ma vie, non plus dans la réa­li­sa­tion des rêves de ce pas­sé, mais dans la féli­ci­té de la minute pré­sente, je ne voyais pas plus loin qu’elle. De sorte que, par une contra­dic­tion qui n’était qu’apparente, c’est au moment où j’éprouvais un plai­sir excep­tion­nel, où je sen­tais que ma vie pou­vait être heu­reuse, où elle aurait dû avoir à mes yeux plus de prix, c’est à ce moment que, déli­vré des sou­cis qu’elle avait pu m’inspirer jusque-là, je la livrais sans hési­ta­tion au hasard d’un acci­dent. Je ne fai­sais, du reste, en somme, que concen­trer dans une soi­rée l’incurie qui pour les autres hommes est diluée dans leur exis­tence entière où jour­nel­le­ment ils affrontent sans néces­si­té le risque d’un voyage en mer, d’une pro­me­nade en aéro­plane ou en auto­mo­bile, quand les attend à la mai­son l’être que leur mort bri­se­rait ou quand est encore lié à la fra­gi­li­té de leur cer­veau le livre dont la pro­chaine mise au jour est la seule rai­son de leur vie. Et de même dans le res­tau­rant de Rivebelle, les soirs où nous y res­tions, si quelqu’un était venu dans l’intention de me tuer, comme je ne voyais plus que dans un loin­tain sans réa­li­té ma grand’mère, ma vie à venir, mes livres à com­po­ser, comme j’adhérais tout entier à l’odeur de la femme qui était à la table voi­sine, à la poli­tesse des maîtres d’hôtel, au contour de la valse qu’on jouait, que j’étais col­lé à la sen­sa­tion pré­sente, n’ayant pas plus d’extension qu’elle ni d’autre but que de ne pas en être sépa­ré, je serais mort contre elle, je me serais lais­sé mas­sa­crer sans offrir de défense, sans bou­ger, abeille engour­die par la fumée du tabac, qui n’a plus le sou­ci de pré­ser­ver sa ruche. […] Malheureusement le coef­fi­cient qui change ain­si les valeurs ne les change que dans cette heure d’ivresse. Les per­sonnes qui n’avaient plus d’importance et sur les­quelles nous souf­flions comme sur des bulles de savon repren­dront le len­de­main leur den­si­té ; il fau­dra essayer de nou­veau de se remettre aux tra­vaux qui ne signi­fiaient plus rien. Chose plus grave encore, cette mathé­ma­tique du len­de­main, la même que celle d’hier et avec les pro­blèmes de laquelle nous nous retrou­ve­rons inexo­ra­ble­ment aux prises, c’est celle qui nous régit même pen­dant ces heures-là, sauf pour nous-même.