11 04 26

Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Depuis que j’avais vu Albertine, j’avais fait chaque jour à son sujet des mil­liers de réflexions, j’avais pour­sui­vi, avec ce que j’appelais elle, tout un entre­tien inté­rieur, où je la fai­sais ques­tion­ner, répondre, pen­ser, agir, et dans la série indé­fi­nie d’Albertines ima­gi­nées qui se suc­cé­daient en moi heure par heure, l’Albertine réelle, aper­çue sur la plage, ne figu­rait qu’en tête, comme la créa­trice d’un rôle, l’étoile, ne paraît, dans une longue série de repré­sen­ta­tions, que dans les toutes pre­mières. Cette Albertine-là n’était guère qu’une sil­houette, tout ce qui était super­po­sé était de mon cru, tant dans l’amour les apports qui viennent de nous l’emportent — à ne se pla­cer même qu’au point de vue quan­ti­té — sur ceux qui nous viennent de l’être aimé.