11 04 26

Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

Au fur et à mesure que je me rap­pro­chais de la jeune fille, et la connais­sais davan­tage, cette connais­sance se fai­sait par sous­trac­tion, chaque par­tie d’imagination et de désir étant rem­pla­cée par une notion qui valait infi­ni­ment moins, notion à laquelle il est vrai que venait s’ajouter une sorte d’équivalent, dans le domaine de la vie, de ce que les Sociétés finan­cières donnent après le rem­bour­se­ment de l’action pri­mi­tive, et qu’elles appellent action de jouis­sance.[…] Mais ce n’était qu’une seconde vue et il y en avait d’autres sans doute par les­quelles je devrais suc­ces­si­ve­ment pas­ser. Ainsi ce n’est qu’après avoir recon­nu non sans tâton­ne­ments les erreurs d’optique du début qu’on pour­rait arri­ver à la connais­sance exacte d’un être si cette connais­sance était pos­sible. Mais elle ne l’est pas ; car tan­dis que se rec­ti­fie la vision que nous avons de lui, lui-même qui n’est pas un objec­tif inerte change pour son compte, nous pen­sons le rat­tra­per, il se déplace, et, croyant le voir enfin plus clai­re­ment, ce n’est que les images anciennes que nous en avions prises que nous avons réus­si à éclair­cir, mais qui ne le repré­sentent plus.