25 04 26

Proust, Le côté de Guermantes

Et pour­tant l’habitude met si peu de temps à dépouiller de leur mys­tère les forces sacrées avec les­quelles nous sommes en contact que, n’ayant pas eu ma com­mu­ni­ca­tion immé­dia­te­ment, la seule pen­sée que j’eus ce fut que c’était bien long, bien incom­mode, et presque l’intention d’adresser une plainte. Comme nous tous main­te­nant, je ne trou­vais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques chan­ge­ments, l’admirable fée­rie à laquelle quelques ins­tants suf­fisent pour qu’apparaisse près de nous, invi­sible mais pré­sent, l’être à qui nous vou­lions par­ler, et qui res­tant à sa table, dans la ville qu’il habite (pour ma grand’mère c’était Paris), sous un ciel dif­fé­rent du nôtre, par un temps qui n’est pas for­cé­ment le même, au milieu de cir­cons­tances et de pré­oc­cu­pa­tions que nous igno­rons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup trans­por­té à des cen­taines de lieues (lui et toute l’ambiance où il reste plon­gé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordon­né. Et nous sommes comme le per­son­nage du conte à qui une magi­cienne, sur le sou­hait qu’il en exprime, fait appa­raître dans une clar­té sur­na­tu­relle sa grand’mère ou sa fian­cée, en train de feuille­ter un livre, de ver­ser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spec­ta­teur et pour­tant très loin, à l’endroit même où elle se trouve réel­le­ment. Nous n’avons, pour que ce miracle s’accomplisse, qu’à appro­cher nos lèvres de la plan­chette magique et à appe­ler — quel­que­fois un peu trop long­temps, je le veux bien — les Vierges Vigilantes dont nous enten­dons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage, et qui sont nos Anges gar­diens dans les ténèbres ver­ti­gi­neuses dont elles sur­veillent jalou­se­ment les portes ; les Toutes-Puissantes par qui les absents sur­gissent à notre côté, sans qu’il soit per­mis de les aper­ce­voir : les Danaïdes de l’invisible qui sans cesse vident, rem­plissent, se trans­mettent les urnes des sons ; les iro­niques Furies qui, au moment que nous mur­mu­rions une confi­dence à une amie, avec l’espoir que per­sonne ne nous enten­dait, nous crient cruel­le­ment : « J’écoute » ; les ser­vantes tou­jours irri­tées du Mystère, les ombra­geuses prê­tresses de l’Invisible, les Demoiselles du téléphone !
Et aus­si­tôt que notre appel a reten­ti, dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger — un bruit abs­trait — celui de la dis­tance sup­pri­mée — et la voix de l’être cher s’adresse à nous.
C’est lui, c’est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n’ai pu l’écouter sans angoisse, comme si devant cette impos­si­bi­li­té de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sen­tais mieux ce qu’il y a de déce­vant dans l’apparence du rap­pro­che­ment le plus doux, et à quelle dis­tance nous pou­vons être des per­sonnes aimées au moment où il semble que nous n’aurions qu’à étendre la main pour les rete­nir. Présence réelle que cette voix si proche — dans la sépa­ra­tion effec­tive ! Mais anti­ci­pa­tion aus­si d’une sépa­ra­tion éter­nelle ! Bien sou­vent, écou­tant de la sorte, sans voir celle qui me par­lait de si loin, il m’a sem­blé que cette voix cla­mait des pro­fon­deurs d’où l’on ne remonte pas, et j’ai connu l’anxiété qui allait m’étreindre un jour, quand une voix revien­drait ain­si (seule et ne tenant plus à un corps que je ne devais jamais revoir) mur­mu­rer à mon oreille des paroles que j’aurais vou­lu embras­ser au pas­sage sur des lèvres à jamais en poussière.
Ce jour-là, hélas, à Doncières, le miracle n’eut pas lieu. Quand j’arrivai au bureau de poste, ma grand’mère m’avait déjà deman­dé ; j’entrai dans la cabine, la ligne était prise, quelqu’un cau­sait qui ne savait pas sans doute qu’il n’y avait per­sonne pour lui répondre car, quand j’amenai à moi le récep­teur, ce mor­ceau de bois se mit à par­ler comme Polichinelle ; je le fis taire, ain­si qu’au gui­gnol, en le remet­tant à sa place, mais, comme Polichinelle, dès que je le rame­nais près de moi, il recom­men­çait son bavar­dage. Je finis, en déses­poir de cause, en rac­cro­chant défi­ni­ti­ve­ment le récep­teur, par étouf­fer les convul­sions de ce tron­çon sonore qui jacas­sa jusqu’à la der­nière seconde et j’allai cher­cher l’employé qui me dit d’attendre un ins­tant ; puis je par­lai, et après quelques ins­tants de silence, tout d’un coup j’entendis cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand’mère avait cau­sé avec moi, ce qu’elle me disait, je l’avais tou­jours sui­vi sur la par­ti­tion ouverte de son visage où les yeux tenaient beau­coup de place ; mais sa voix elle-même, je l’écoutais aujourd’hui pour la pre­mière fois. Et parce que cette voix m’apparaissait chan­gée dans ses pro­por­tions dès l’instant qu’elle était un tout, et m’arrivait ain­si seule et sans l’accompagnement des traits de la figure, je décou­vris com­bien cette voix était douce ; peut-être d’ailleurs ne l’avait-elle jamais été à ce point, car ma grand’mère, me sen­tant loin et mal­heu­reux, croyait pou­voir s’abandonner à l’effusion d’une ten­dresse que, par « prin­cipes » d’éducatrice, elle conte­nait et cachait d’habitude.