25 04 26

Proust, Le côté de Guermantes

Avant de m’endormir je pen­sais si long­temps que je ne le pour­rais, que, même endor­mi, il me res­tait un peu de pen­sée. Ce n’était qu’une lueur dans la presque obs­cu­ri­té, mais elle suf­fi­sait pour faire se reflé­ter dans mon som­meil, d’abord l’idée que je ne pour­rais dor­mir, puis, reflet de ce reflet, l’idée que c’était en dor­mant que j’avais eu l’idée que je ne dor­mais pas, puis, par une réfrac­tion nou­velle, mon éveil… à un nou­veau somme où je vou­lais racon­ter à des amis qui étaient entrés dans ma chambre que, tout à l’heure en dor­mant, j’avais cru que je ne dor­mais pas. Ces ombres étaient à peine dis­tinctes ; il eût fal­lu une grande et bien vaine déli­ca­tesse de per­cep­tion pour les sai­sir. Ainsi plus tard, à Venise, bien après le cou­cher du soleil, quand il semble qu’il fasse tout à fait nuit, j’ai vu, grâce à l’écho invi­sible pour­tant d’une der­nière note de lumière indé­fi­ni­ment tenue sur les canaux comme par l’effet de quelque pédale optique, les reflets des palais dérou­lés comme à tout jamais en velours plus noir sur le gris cré­pus­cu­laire des eaux.