25 04 26

Proust, Le côté de Guermantes

Nous disons bien que l’heure de la mort est incer­taine, mais quand nous disons cela, nous nous repré­sen­tons cette heure comme située dans un espace vague et loin­tain, nous ne pen­sons pas qu’elle ait un rap­port quel­conque avec la jour­née déjà com­men­cée et puisse signi­fier que la mort — ou sa pre­mière prise de pos­ses­sion par­tielle de nous, après laquelle elle ne nous lâche­ra plus — pour­ra se pro­duire dans cet après-midi même, si peu incer­tain, cet après-midi où l’emploi de toutes les heures est réglé d’avance. On tient à sa pro­me­nade pour avoir dans un mois le total de bon air néces­saire, on a hési­té sur le choix d’un man­teau à empor­ter, du cocher à appe­ler, on est en fiacre, la jour­née est tout entière devant vous, courte, parce qu’on veut être ren­tré à temps pour rece­voir une amie ; on vou­drait qu’il fît aus­si beau le len­de­main ; et on ne se doute pas que la mort, qui che­mi­nait en vous dans un autre plan, au milieu d’une impé­né­trable obs­cu­ri­té, a choi­si pré­ci­sé­ment ce jour-là pour entrer en scène, dans quelques minutes, à peu près à l’instant où la voi­ture attein­dra les Champs-Élysées.