Il y eut un moment où les troubles de l’urémie se portèrent sur les yeux de ma grand’mère. Pendant quelques jours, elle ne vit plus du tout. Ses yeux n’étaient nullement ceux d’une aveugle et restaient les mêmes. Et je compris seulement qu’elle ne voyait pas, à l’étrangeté d’un certain sourire d’accueil qu’elle avait dès qu’on ouvrait la porte, jusqu’à ce qu’on lui eût pris la main pour lui dire bonjour, sourire qui commençait trop tôt et restait stéréotypé sur ses lèvres, fixe, mais toujours de face et tâchant à être vu de partout, parce qu’il n’y avait plus l’aide du regard pour le régler, lui indiquer le moment, la direction, le mettre au point, le faire varier au fur et à mesure du changement de place ou d’expression de la personne qui venait d’entrer ; parce qu’il restait seul, sans sourire des yeux qui eût détourné un peu de lui l’attention du visiteur, et prenait par là, dans sa gaucherie, une importance excessive, donnant l’impression d’une amabilité exagérée. Puis la vue revint complètement, des yeux le mal nomade passa aux oreilles. Pendant quelques jours, ma grand’mère fut sourde. Et comme elle avait peur d’être surprise par l’entrée soudaine de quelqu’un qu’elle n’aurait pas entendu venir, à tout moment (bien que couchée du côté du mur) elle détournait brusquement la tête vers la porte. Mais le mouvement de son cou était maladroit, car on ne se fait pas en quelques jours à cette transposition, sinon de regarder les bruits, du moins d’écouter avec les yeux. Enfin les douleurs diminuèrent, mais l’embarras de la parole augmenta. On était obligé de faire répéter à ma grand’mère à peu près tout ce qu’elle disait.
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