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Proust, Le côté de Guermantes

Il y eut un moment où les troubles de l’urémie se por­tèrent sur les yeux de ma grand’mère. Pendant quelques jours, elle ne vit plus du tout. Ses yeux n’étaient nul­le­ment ceux d’une aveugle et res­taient les mêmes. Et je com­pris seule­ment qu’elle ne voyait pas, à l’étrangeté d’un cer­tain sou­rire d’accueil qu’elle avait dès qu’on ouvrait la porte, jusqu’à ce qu’on lui eût pris la main pour lui dire bon­jour, sou­rire qui com­men­çait trop tôt et res­tait sté­réo­ty­pé sur ses lèvres, fixe, mais tou­jours de face et tâchant à être vu de par­tout, parce qu’il n’y avait plus l’aide du regard pour le régler, lui indi­quer le moment, la direc­tion, le mettre au point, le faire varier au fur et à mesure du chan­ge­ment de place ou d’expression de la per­sonne qui venait d’entrer ; parce qu’il res­tait seul, sans sou­rire des yeux qui eût détour­né un peu de lui l’attention du visi­teur, et pre­nait par là, dans sa gau­che­rie, une impor­tance exces­sive, don­nant l’impression d’une ama­bi­li­té exa­gé­rée. Puis la vue revint com­plè­te­ment, des yeux le mal nomade pas­sa aux oreilles. Pendant quelques jours, ma grand’mère fut sourde. Et comme elle avait peur d’être sur­prise par l’entrée sou­daine de quelqu’un qu’elle n’aurait pas enten­du venir, à tout moment (bien que cou­chée du côté du mur) elle détour­nait brus­que­ment la tête vers la porte. Mais le mou­ve­ment de son cou était mal­adroit, car on ne se fait pas en quelques jours à cette trans­po­si­tion, sinon de regar­der les bruits, du moins d’écouter avec les yeux. Enfin les dou­leurs dimi­nuèrent, mais l’embarras de la parole aug­men­ta. On était obli­gé de faire répé­ter à ma grand’mère à peu près tout ce qu’elle disait.