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Proust, Le côté de Guermantes

Un beau-frère de ma grand’mère, qui était reli­gieux, et que je ne connais­sais pas, télé­gra­phia en Autriche où était le chef de son ordre, et ayant par faveur excep­tion­nelle obte­nu l’autorisation, vint ce jour-là. Accablé de tris­tesse, il lisait à côté du lit des textes de prières et de médi­ta­tions sans cepen­dant déta­cher ses yeux en vrille de la malade. À un moment où ma grand’mère était sans connais­sance, la vue de la tris­tesse de ce prêtre me fit mal, et je le regar­dai. Il parut sur­pris de ma pitié et il se pro­dui­sit alors quelque chose de sin­gu­lier. Il joi­gnit ses mains sur sa figure comme un homme absor­bé dans une médi­ta­tion dou­lou­reuse, mais, com­pre­nant que j’allais détour­ner de lui les yeux, je vis qu’il avait lais­sé un petit écart entre ses doigts. Et, au moment où mes regards le quit­taient, j’aperçus son œil aigu qui avait pro­fi­té de cet abri de ses mains pour obser­ver si ma dou­leur était sin­cère. Il était embus­qué là comme dans l’ombre d’un confes­sion­nal. Il s’aperçut que je le voyais et aus­si­tôt clô­tu­ra her­mé­ti­que­ment le grillage qu’il avait lais­sé entr’ouvert. Je l’ai revu plus tard, et jamais entre nous il ne fut ques­tion de cette minute. Il fut taci­te­ment conve­nu que je n’avais pas remar­qué qu’il m’épiait. Chez le prêtre comme chez l’aliéniste, il y a tou­jours quelque chose du juge d’instruction. D’ailleurs quel est l’ami, si cher soit-il, dans le pas­sé, com­mun avec le nôtre, de qui il n’y ait pas de ces minutes dont nous ne trou­vions plus com­mode de nous per­sua­der qu’il a dû les oublier ?