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Proust, Le côté de Guermantes

Son ama­bi­li­té tenait à deux causes. L’une, géné­rale, était l’éducation que cette fille de sou­ve­rains avait reçue. Sa mère (non seule­ment alliée à toutes les familles royales de l’Europe, mais encore — contraste avec la mai­son ducale de Parme — plus riche qu’aucune prin­cesse régnante) lui avait, dès son âge le plus tendre, incul­qué les pré­ceptes orgueilleu­se­ment humbles d’un sno­bisme évan­gé­lique ; et main­te­nant chaque trait du visage de la fille, la courbe de ses épaules, les mou­ve­ments de ses bras sem­blaient répé­ter : « Rappelle-toi que si Dieu t’a fait naître sur les marches d’un trône, tu ne dois pas en pro­fi­ter pour mépri­ser ceux à qui la divine Providence a vou­lu (qu’elle en soit louée !) que tu fusses supé­rieure par la nais­sance et par les richesses. Au contraire, sois bonne pour les petits. Tes aïeux étaient princes de Clèves et de Juliers dès 647 ; Dieu a vou­lu dans sa bon­té que tu pos­sé­dasses presque toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch qu’Edmond de Rothschild ; ta filia­tion en ligne directe est éta­blie par les généa­lo­gistes depuis l’an 63 de l’ère chré­tienne ; tu as pour belles-sœurs deux impé­ra­trices. Aussi n’aie jamais l’air en par­lant de te rap­pe­ler de si grands pri­vi­lèges, non qu’ils soient pré­caires (car on ne peut rien chan­ger à l’ancienneté de la race et on aura tou­jours besoin de pétrole), mais il est inutile d’enseigner que tu es mieux née que qui­conque et que tes pla­ce­ments sont de pre­mier ordre, puisque tout le monde le sait. Sois secou­rable aux mal­heu­reux. Fournis à tous ceux que la bon­té céleste t’a fait la grâce de pla­cer au-des­sous de toi ce que tu peux leur don­ner sans déchoir de ton rang, c’est-à-dire des secours en argent, même des soins d’infirmière, mais bien enten­du jamais d’invitations à tes soi­rées, ce qui ne leur ferait aucun bien, mais, en dimi­nuant ton pres­tige, ôte­rait de son effi­ca­ci­té à ton action bienfaisante. »