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Proust, Le côté de Guermantes

Les manières des Guermantes n’étaient pas entiè­re­ment uni­formes chez tous. Mais, par exemple, tous les Guermantes, de ceux qui l’étaient vrai­ment, quand on vous pré­sen­tait à eux, pro­cé­daient à une sorte de céré­mo­nie, à peu près comme si le fait qu’ils vous eussent ten­du la main eût été aus­si consi­dé­rable que s’il s’était agi de vous sacrer che­va­lier. Au moment où un Guermantes, n’eût-il que vingt ans, mais mar­chant déjà sur les traces de ses aînés, enten­dait votre nom pro­non­cé par le pré­sen­ta­teur, il lais­sait tom­ber sur vous, comme s’il n’était nul­le­ment déci­dé à vous dire bon­jour, un regard géné­ra­le­ment bleu, tou­jours de la froi­deur d’un acier qu’il sem­blait prêt à vous plon­ger dans les plus pro­fonds replis du cœur. C’est du reste ce que les Guermantes croyaient faire en effet, se jugeant tous des psy­cho­logues de pre­mier ordre. Ils pen­saient de plus accroître par cette ins­pec­tion l’amabilité du salut qui allait suivre et qui ne vous serait déli­vré qu’à bon escient. Tout ceci se pas­sait à une dis­tance de vous qui, petite s’il se fût agi d’une passe d’armes, sem­blait énorme pour une poi­gnée de main et gla­çait dans le deuxième cas comme elle eût fait dans le pre­mier, de sorte que quand le Guermantes, après une rapide tour­née accom­plie dans les der­nières cachettes de votre âme et de votre hono­ra­bi­li­té, vous avait jugé digne de vous ren­con­trer désor­mais avec lui, sa main, diri­gée vers vous au bout d’un bras ten­du dans toute sa lon­gueur, avait l’air de vous pré­sen­ter un fleu­ret pour un com­bat sin­gu­lier, et cette main était en somme pla­cée si loin du Guermantes à ce moment-là que, quand il incli­nait alors la tête, il était dif­fi­cile de dis­tin­guer si c’était vous ou sa propre main qu’il saluait.