09 06 26

Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

« Nous ne sommes pas des chré­tiens, disent-ils ; le Christ s’est arrê­té à Éboli. » Chrétien veut dire, dans leur lan­gage, homme – et ce pro­verbe que j’ai enten­du répé­ter si sou­vent n’est peut-être dans leurs bouches que l’expression déso­lée d’un com­plexe d’infériorité : nous ne sommes pas des chré­tiens, nous ne sommes pas des hommes, nous ne sommes pas consi­dé­rés comme des hommes, mais comme des bêtes, des bêtes de somme, encore moins que des bêtes, moins que les gnomes qui vivent leur libre vie, dia­bo­lique ou angé­lique, parce que nous devons subir le monde des chré­tiens, au-delà de l’horizon, et en sup­por­ter le poids et la com­pa­rai­son. Mais il en est de cette phrase comme de toute expres­sion sym­bo­lique : le sens lit­té­ral est beau­coup plus pro­fond : le Christ s’est vrai­ment arrê­té à Éboli, où la route et le train aban­donnent la côte de Salerne et la mer, pour s’enfoncer dans les terres déso­lées de Lucanie. Le Christ n’est jamais arri­vé ici, ni le temps, ni l’âme indi­vi­duelle, ni l’espoir, ni la liai­son entre causes et effets, ni la rai­son, ni l’histoire. Le Christ n’est pas arri­vé ici, pas plus que n’y étaient arri­vés les Romains qui ne sui­vaient que les grandes routes et ne péné­traient pas entre monts et forêts, ni les Grecs, qui flo­ris­saient sur la mer de Métaponte et de Sibari ; aucun des hommes har­dis de l’Occident n’a por­té ici le sens du temps qui se déroule, ni la théo­cra­tie éta­tique, ni cette éter­nelle acti­vi­té qui se nour­rit d’elle-même. Nul n’a tou­ché cette terre autre­ment qu’en conqué­rant, en enne­mi ou en visi­teur indif­fé­rent. Les sai­sons coulent sur les labeurs pay­sans, aujourd’hui comme trois mille ans avant Jésus-Christ. Nul mes­sage, ni humain ni divin, n’a tou­ché cette pau­vre­té tenace. Nous par­lons un lan­gage dif­fé­rent ; notre langue est presque incom­pré­hen­sible ici. Les grands voya­geurs n’ont pas dépas­sé les fron­tières de leur propre monde ; ils ont par­cou­ru les sen­tiers de leur âme et ceux du bien et du mal, de la mora­li­té et de la rédemp­tion. Le Christ est des­cen­du dans l’enfer sou­ter­rain du mora­lisme judaïque pour en bri­ser les portes tem­po­relles et les scel­ler dans l’éternel.
Mais sur cette terre sombre, sans péché et sans rédemp­tion, où le mal n’est pas un fait moral, mais une dou­leur ter­restre, qui existe pour tou­jours dans les choses mêmes, le Christ n’est jamais des­cen­du. Le Christ s’est arrê­té à Éboli.

, ,
trad.  Jeanne Modigliani
, , ,
p. 9-10