Les seigneurs étaient tous inscrits au Parti, même le petit nombre de ceux qui, tel le Dr Milillo, pensaient autrement, et cela uniquement parce que le Parti c’était le Gouvernement, c’était l’État, le Pouvoir, et ils se sentaient, eux, naturellement, partie de ce pouvoir. Pour la raison opposée, aucun des paysans n’était inscrit, pas plus d’ailleurs qu’ils ne se seraient inscrits à tout autre parti politique. Ils n’étaient pas fascistes, ils n’auraient pas été non plus libéraux, ni socialistes, ni… que sais-je encore ? Car toutes ces affaires ne les regardaient pas, elles appartenaient à un autre monde et n’avaient aucun sens pour eux. Qu’avaient-ils à faire avec le Gouvernement, avec le pouvoir, avec l’État ? L’État, quel qu’il soit, c’est « ceux de Rome », et ceux de Rome, on le sait bien, ne veulent pas que nous vivions en chrétiens. Il y a la grêle, les éboulements, la sécheresse, la malaria, et il y a aussi l’État. Ce sont des maux inévitables, ils ont toujours existé et ils existeront toujours. Ils nous obligent à tuer nos chèvres, ils nous enlèvent les meubles de nos maisons, et maintenant ils vont nous envoyer faire la guerre. Patience !
Pour les paysans, l’État est plus loin que le ciel, plus redoutable, car il n’est jamais de leur côté. Peu importe quelles sont ses formules politiques, sa structure, son programme. Les paysans ne les comprennent pas, c’est un autre langage que le leur, il n’y a aucune raison qui les pousse à vouloir les comprendre. La seule défense possible contre l’État, contre la propagande, c’est la résignation, la même résignation sombre, sans espoir de paradis, qui leur fait courber le dos sous les fléaux de la nature. C’est pourquoi, et c’est bien naturel, ils ne se rendent nullement compte de ce que c’est que la lutte politique : elle se ramène pour eux à une question personnelle entre ceux de Rome. Peu leur importe de savoir quelles sont les opinions des internés et pourquoi on les a envoyés ici ; mais ils les regardent avec bienveillance et les considèrent comme leurs propres frères, car ils sont, pour des raisons mystérieuses, victimes de la même destinée. Lorsque, les premiers jours, il m’arrivait de rencontrer sur le sentier, en dehors du village, quelque vieux paysan qui ne me connaissait pas encore, il arrêtait son âne pour me saluer et me disait : « Qui es-tu ? Où vas-tu ? – Je me promène, répondais-je. Je suis un interné. – Un exilé ? (Les paysans d’ici ne disent pas internés mais exilés.) Un exilé ? Dommage ! Quelqu’un à Rome qui te voulait du mal. » Et il n’ajoutait rien d’autre, mais il repartait sur son âne, me regardant avec un sourire de compassion fraternelle.
Cette fraternité passive, cette souffrance en commun, cette patience résignée, solidaire et séculaire est le sentiment profond qui unit les paysans, lien non pas religieux mais naturel. Ils n’ont pas et ils ne peuvent pas avoir ce qu’on appelle une conscience politique, parce qu’ils sont, dans toute l’acception du terme, païens et non pas citoyens ; les dieux de l’État et de la ville ne peuvent avoir leur culte dans ces argiles où régnent le loup et l’antique et noir sanglier, où aucun mur ne sépare le monde des hommes de celui des bêtes et des esprits, ni les frondaisons visibles des arbres des sombres racines souterraines. Il ne peut y avoir non plus de véritable conscience individuelle là où tout est lié à tout par des influences réciproques et insensibles, là où n’existent pas de limites que ne puisse briser une influence magique. Ils vivent immergés dans un monde sans déterminations, où l’homme ne se distingue pas de son soleil, de sa bête, de sa malaria ; là ne peuvent exister ni le bonheur, tel que le rêvent quelques hommes de lettres paganisants, ni l’espérance, qui sont toujours des sentiments individuels, seule y règne la sombre passivité d’une nature douloureuse. Mais ce qui est vivant en eux, c’est le sentiment humain d’une destinée commune, et une commune acceptation. C’est un sentiment et non un acte de conscience ; il ne s’exprime pas par des discours ou par des mots, mais on le porte avec soi, constamment, dans tous les gestes de la vie, dans toutes les journées égales qui s’étendent sur ces déserts.
« Dommage ! Quelqu’un t’a voulu du mal. » Toi aussi, donc, tu es assujetti à la destinée. Toi aussi, tu es ici par le pouvoir d’une volonté mauvaise, d’une influence maligne, porté çà et là par œuvre de magie hostile. L’État est une des formes de ce destin, comme le vent qui brûle les récoltes et la fièvre qui nous consume le sang. La vie ne peut être, vis-à-vis du sort, que patience et silence. A quoi servent les discours ? Et que peut-on faire ? Rien.
Dans leur cuirasse de silence et de patience, taciturnes et impénétrables, les quelques paysans qui n’avaient pas réussi à fuir restaient donc sur la place, à la réunion ; on eût dit qu’ils n’entendaient pas les fanfares optimistes de la radio, qui venaient de trop loin, d’un pays d’activité facile et de progrès, qui avait oublié la mort au point de l’évoquer en plaisantant, avec la légèreté de celui qui n’y croit pas.
09 06 26