09 06 26

Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

Les sei­gneurs étaient tous ins­crits au Parti, même le petit nombre de ceux qui, tel le Dr Milillo, pen­saient autre­ment, et cela uni­que­ment parce que le Parti c’était le Gouvernement, c’était l’État, le Pouvoir, et ils se sen­taient, eux, natu­rel­le­ment, par­tie de ce pou­voir. Pour la rai­son oppo­sée, aucun des pay­sans n’était ins­crit, pas plus d’ailleurs qu’ils ne se seraient ins­crits à tout autre par­ti poli­tique. Ils n’étaient pas fas­cistes, ils n’auraient pas été non plus libé­raux, ni socia­listes, ni… que sais-je encore ? Car toutes ces affaires ne les regar­daient pas, elles appar­te­naient à un autre monde et n’avaient aucun sens pour eux. Qu’avaient-ils à faire avec le Gouvernement, avec le pou­voir, avec l’État ? L’État, quel qu’il soit, c’est « ceux de Rome », et ceux de Rome, on le sait bien, ne veulent pas que nous vivions en chré­tiens. Il y a la grêle, les ébou­le­ments, la séche­resse, la mala­ria, et il y a aus­si l’État. Ce sont des maux inévi­tables, ils ont tou­jours exis­té et ils exis­te­ront tou­jours. Ils nous obligent à tuer nos chèvres, ils nous enlèvent les meubles de nos mai­sons, et main­te­nant ils vont nous envoyer faire la guerre. Patience !
Pour les pay­sans, l’État est plus loin que le ciel, plus redou­table, car il n’est jamais de leur côté. Peu importe quelles sont ses for­mules poli­tiques, sa struc­ture, son pro­gramme. Les pay­sans ne les com­prennent pas, c’est un autre lan­gage que le leur, il n’y a aucune rai­son qui les pousse à vou­loir les com­prendre. La seule défense pos­sible contre l’État, contre la pro­pa­gande, c’est la rési­gna­tion, la même rési­gna­tion sombre, sans espoir de para­dis, qui leur fait cour­ber le dos sous les fléaux de la nature. C’est pour­quoi, et c’est bien natu­rel, ils ne se rendent nul­le­ment compte de ce que c’est que la lutte poli­tique : elle se ramène pour eux à une ques­tion per­son­nelle entre ceux de Rome. Peu leur importe de savoir quelles sont les opi­nions des inter­nés et pour­quoi on les a envoyés ici ; mais ils les regardent avec bien­veillance et les consi­dèrent comme leurs propres frères, car ils sont, pour des rai­sons mys­té­rieuses, vic­times de la même des­ti­née. Lorsque, les pre­miers jours, il m’arrivait de ren­con­trer sur le sen­tier, en dehors du vil­lage, quelque vieux pay­san qui ne me connais­sait pas encore, il arrê­tait son âne pour me saluer et me disait : « Qui es-tu ? Où vas-tu ? – Je me pro­mène, répon­dais-je. Je suis un inter­né. – Un exi­lé ? (Les pay­sans d’ici ne disent pas inter­nés mais exi­lés.) Un exi­lé ? Dommage ! Quelqu’un à Rome qui te vou­lait du mal. » Et il n’ajoutait rien d’autre, mais il repar­tait sur son âne, me regar­dant avec un sou­rire de com­pas­sion fraternelle.
Cette fra­ter­ni­té pas­sive, cette souf­france en com­mun, cette patience rési­gnée, soli­daire et sécu­laire est le sen­ti­ment pro­fond qui unit les pay­sans, lien non pas reli­gieux mais natu­rel. Ils n’ont pas et ils ne peuvent pas avoir ce qu’on appelle une conscience poli­tique, parce qu’ils sont, dans toute l’acception du terme, païens et non pas citoyens ; les dieux de l’État et de la ville ne peuvent avoir leur culte dans ces argiles où régnent le loup et l’antique et noir san­glier, où aucun mur ne sépare le monde des hommes de celui des bêtes et des esprits, ni les fron­dai­sons visibles des arbres des sombres racines sou­ter­raines. Il ne peut y avoir non plus de véri­table conscience indi­vi­duelle là où tout est lié à tout par des influences réci­proques et insen­sibles, là où n’existent pas de limites que ne puisse bri­ser une influence magique. Ils vivent immer­gés dans un monde sans déter­mi­na­tions, où l’homme ne se dis­tingue pas de son soleil, de sa bête, de sa mala­ria ; là ne peuvent exis­ter ni le bon­heur, tel que le rêvent quelques hommes de lettres paga­ni­sants, ni l’espérance, qui sont tou­jours des sen­ti­ments indi­vi­duels, seule y règne la sombre pas­si­vi­té d’une nature dou­lou­reuse. Mais ce qui est vivant en eux, c’est le sen­ti­ment humain d’une des­ti­née com­mune, et une com­mune accep­ta­tion. C’est un sen­ti­ment et non un acte de conscience ; il ne s’exprime pas par des dis­cours ou par des mots, mais on le porte avec soi, constam­ment, dans tous les gestes de la vie, dans toutes les jour­nées égales qui s’étendent sur ces déserts.
« Dommage ! Quelqu’un t’a vou­lu du mal. » Toi aus­si, donc, tu es assu­jet­ti à la des­ti­née. Toi aus­si, tu es ici par le pou­voir d’une volon­té mau­vaise, d’une influence maligne, por­té çà et là par œuvre de magie hos­tile. L’État est une des formes de ce des­tin, comme le vent qui brûle les récoltes et la fièvre qui nous consume le sang. La vie ne peut être, vis-à-vis du sort, que patience et silence. A quoi servent les dis­cours ? Et que peut-on faire ? Rien.
Dans leur cui­rasse de silence et de patience, taci­turnes et impé­né­trables, les quelques pay­sans qui n’avaient pas réus­si à fuir res­taient donc sur la place, à la réunion ; on eût dit qu’ils n’entendaient pas les fan­fares opti­mistes de la radio, qui venaient de trop loin, d’un pays d’activité facile et de pro­grès, qui avait oublié la mort au point de l’évoquer en plai­san­tant, avec la légè­re­té de celui qui n’y croit pas.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 85-88