La maison où j’allais m’installer quelques jours plus tard, dès que furent parties les parentes du confinato de Pise, avait été construite par lui. C’était à peu près la seule maison confortable du pays. Il l’avait fait bâtir près de la vieille église de la Madonna degli Angeli et maintenant que l’église s’était écroulée dans le ravin, elle restait la dernière au bord du précipice. Elle se composait de trois pièces en enfilade. D’une ruelle latérale à droite de la route principale, on entrait dans la cuisine, celle-ci donnait sur une deuxième chambre où je plaçai le lit puis on passait à une grande pièce avec cinq petites fenêtres. C’était là que je me tenais d’habitude et que je peignais. De là on descendait par quatre marches en pierre dans un petit jardin avec un figuier au milieu et fermé au fond par une grille en fer. D’un petit balcon de la chambre à coucher, un escalier extérieur montait vers une terrasse qui couvrait toute la maison. Là-haut, la vue s’étendait aux plus lointains horizons. La maison était modeste, construite avec économie sans aucun caractère et pas belle, ni bourgeoise, ni paysanne, elle n’avait pas la noblesse du palais en ruine, ni l’aspect sordide des masures, mais la médiocrité fade d’une habitation de prêtre. Le cabinet de travail et la terrasse avaient un carrelage de damiers multicolores comme certaines sacristies de campagne. Je n’ai jamais aimé ces dessins qui attirent continuellement le regard et me distraient de ma peinture. Les carreaux de mauvaise qualité déteignaient quand ils étaient mouillés si bien que Barone qui aimait se rouler par terre comme un fou, de chien blanc qu’il était devenait rose. Mais les murs étaient propres, blanchis à la chaux, les portes peintes en bleu ciel, les persiennes vertes et surtout – dédommagement suprême – le penchant épicurien du prêtre défunt avait doté ma maison d’un bien inestimable. Il y avait des cabinets, sans eau naturellement, mais de vrais cabinets avec le siège en porcelaine. C’était les seuls de Gagliano et probablement on n’en aurait pas trouvé d’autres à plus de 100 kilomètres à la ronde. Dans les maisons des seigneurs, il y a encore d’anciennes chaises percées monumentales, en bois sculpté, de petits trônes pleins d’autorité. Je me suis laissé dire qu’il en existe aussi de matrimoniales à deux places pour les époux affectueux qui ne peuvent supporter la moindre séparation. Dans les maisons des pauvres naturellement, il n’y a rien. Cette circonstance donne lieu à des coutumes curieuses.
A Grassano, à heures fixes, le matin de bonne heure et vers le soir, les fenêtres des maisons s’ouvrent furtivement et par l’entrebâillement, les mains rugueuses des vieilles laissent pleuvoir au milieu de la rue le contenu des pots. C’est l’heure de la jettatura, du « jet », du sort. A Gagliano, la cérémonie n’a pas un caractère aussi général, ni aussi régulier : on ne gaspille pas avec une telle prodigalité le fumier des jardins. L’absence de ce simple instrument, absence qui est totale dans toute la région, fait naître des habitudes qui ne sont pas faciles à extirper et qui se rattachent à mille autres choses de la vie et s’accompagnent de sentiments considérés comme très nobles et poétiques. Le menuisier Lasala, un Américain intelligent qui avait été, bien des années auparavant, maire de Grassano et qui conservait jalousement dans sa radio monumentale apportée de là-bas, avec les disques de Caruso et de l’arrivée de ce Pinedo, ceux des discours prononcés à la mémoire de Matteotti, me racontait qu’à New York à la fin de la semaine de travail, il retrouvait chaque dimanche un groupe de compatriotes et ils allaient ensemble à la campagne. Nous étions toujours huit ou dix. Il y avait un docteur ou pharmacien, des commerçants, un garçon d’hôtel et quelques artisans, tous d’ici – et on se connaissait depuis l’enfance. La vie est triste parmi ces gratte-ciel et tout ce confort extraordinaire : ascenseurs, portes tournantes, métros, et toujours maisons et palais et rues et jamais de vert. La mélancolie vous prend. Le dimanche matin on montait dans le train, mais il fallait en faire des kilomètres pour trouver la campagne ! Quand nous étions arrivés en quelque endroit solitaire, nous devenions tout joyeux, comme si on nous avait délivrés d’un poids, et alors sous un arbre, tous ensemble, on abaissait nos pantalons, quel délice ! On sentait l’air frais, la nature, pas comme dans ces cabinets américains luisants et tous pareils. Nous nous sentions redevenir enfants. Nous étions à Grassano, on était heureux, on riait. On sentait l’air de la patrie et quand on avait fini, on criait tous ensemble : « Vive l’Italie ! » Cela venait vraiment du fond du cœur.
09 06 26