09 06 26

Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

La mai­son où j’allais m’installer quelques jours plus tard, dès que furent par­ties les parentes du confi­na­to de Pise, avait été construite par lui. C’était à peu près la seule mai­son confor­table du pays. Il l’avait fait bâtir près de la vieille église de la Madonna degli Angeli et main­te­nant que l’église s’était écrou­lée dans le ravin, elle res­tait la der­nière au bord du pré­ci­pice. Elle se com­po­sait de trois pièces en enfi­lade. D’une ruelle laté­rale à droite de la route prin­ci­pale, on entrait dans la cui­sine, celle-ci don­nait sur une deuxième chambre où je pla­çai le lit puis on pas­sait à une grande pièce avec cinq petites fenêtres. C’était là que je me tenais d’habitude et que je pei­gnais. De là on des­cen­dait par quatre marches en pierre dans un petit jar­din avec un figuier au milieu et fer­mé au fond par une grille en fer. D’un petit bal­con de la chambre à cou­cher, un esca­lier exté­rieur mon­tait vers une ter­rasse qui cou­vrait toute la mai­son. Là-haut, la vue s’étendait aux plus loin­tains hori­zons. La mai­son était modeste, construite avec éco­no­mie sans aucun carac­tère et pas belle, ni bour­geoise, ni pay­sanne, elle n’avait pas la noblesse du palais en ruine, ni l’aspect sor­dide des masures, mais la médio­cri­té fade d’une habi­ta­tion de prêtre. Le cabi­net de tra­vail et la ter­rasse avaient un car­re­lage de damiers mul­ti­co­lores comme cer­taines sacris­ties de cam­pagne. Je n’ai jamais aimé ces des­sins qui attirent conti­nuel­le­ment le regard et me dis­traient de ma pein­ture. Les car­reaux de mau­vaise qua­li­té détei­gnaient quand ils étaient mouillés si bien que Barone qui aimait se rou­ler par terre comme un fou, de chien blanc qu’il était deve­nait rose. Mais les murs étaient propres, blan­chis à la chaux, les portes peintes en bleu ciel, les per­siennes vertes et sur­tout – dédom­ma­ge­ment suprême – le pen­chant épi­cu­rien du prêtre défunt avait doté ma mai­son d’un bien ines­ti­mable. Il y avait des cabi­nets, sans eau natu­rel­le­ment, mais de vrais cabi­nets avec le siège en por­ce­laine. C’était les seuls de Gagliano et pro­ba­ble­ment on n’en aurait pas trou­vé d’autres à plus de 100 kilo­mètres à la ronde. Dans les mai­sons des sei­gneurs, il y a encore d’anciennes chaises per­cées monu­men­tales, en bois sculp­té, de petits trônes pleins d’autorité. Je me suis lais­sé dire qu’il en existe aus­si de matri­mo­niales à deux places pour les époux affec­tueux qui ne peuvent sup­por­ter la moindre sépa­ra­tion. Dans les mai­sons des pauvres natu­rel­le­ment, il n’y a rien. Cette cir­cons­tance donne lieu à des cou­tumes curieuses.
A Grassano, à heures fixes, le matin de bonne heure et vers le soir, les fenêtres des mai­sons s’ouvrent fur­ti­ve­ment et par l’entrebâillement, les mains rugueuses des vieilles laissent pleu­voir au milieu de la rue le conte­nu des pots. C’est l’heure de la jet­ta­tu­ra, du « jet », du sort. A Gagliano, la céré­mo­nie n’a pas un carac­tère aus­si géné­ral, ni aus­si régu­lier : on ne gas­pille pas avec une telle pro­di­ga­li­té le fumier des jar­dins. L’absence de ce simple ins­tru­ment, absence qui est totale dans toute la région, fait naître des habi­tudes qui ne sont pas faciles à extir­per et qui se rat­tachent à mille autres choses de la vie et s’accompagnent de sen­ti­ments consi­dé­rés comme très nobles et poé­tiques. Le menui­sier Lasala, un Américain intel­li­gent qui avait été, bien des années aupa­ra­vant, maire de Grassano et qui conser­vait jalou­se­ment dans sa radio monu­men­tale appor­tée de là-bas, avec les disques de Caruso et de l’arrivée de ce Pinedo, ceux des dis­cours pro­non­cés à la mémoire de Matteotti, me racon­tait qu’à New York à la fin de la semaine de tra­vail, il retrou­vait chaque dimanche un groupe de com­pa­triotes et ils allaient ensemble à la cam­pagne. Nous étions tou­jours huit ou dix. Il y avait un doc­teur ou phar­ma­cien, des com­mer­çants, un gar­çon d’hôtel et quelques arti­sans, tous d’ici – et on se connais­sait depuis l’enfance. La vie est triste par­mi ces gratte-ciel et tout ce confort extra­or­di­naire : ascen­seurs, portes tour­nantes, métros, et tou­jours mai­sons et palais et rues et jamais de vert. La mélan­co­lie vous prend. Le dimanche matin on mon­tait dans le train, mais il fal­lait en faire des kilo­mètres pour trou­ver la cam­pagne ! Quand nous étions arri­vés en quelque endroit soli­taire, nous deve­nions tout joyeux, comme si on nous avait déli­vrés d’un poids, et alors sous un arbre, tous ensemble, on abais­sait nos pan­ta­lons, quel délice ! On sen­tait l’air frais, la nature, pas comme dans ces cabi­nets amé­ri­cains lui­sants et tous pareils. Nous nous sen­tions rede­ve­nir enfants. Nous étions à Grassano, on était heu­reux, on riait. On sen­tait l’air de la patrie et quand on avait fini, on criait tous ensemble : « Vive l’Italie ! » Cela venait vrai­ment du fond du cœur.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 107-109