09 06 26

Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

Il n’est d’habitude, ni de règles, ni de lois qui résistent à une néces­si­té ou à un désir violent : et cet usage aus­si se réduit pra­ti­que­ment à une for­ma­li­té : mais la for­ma­li­té est res­pec­tée. Cependant la cam­pagne est vaste, les occa­sions nom­breuses et il ne manque pas de vieilles entre­met­teuses ni de jeunes filles com­plai­santes. Les femmes cachées sous leurs voiles sont comme des ani­maux sau­vages. Elles ne pensent qu’à l’amour phy­sique et avec le plus grand natu­rel ; elles en parlent avec une liber­té et une sim­pli­ci­té de lan­gage éton­nantes. Dans la rue elles vous regardent en des­sous de leurs yeux noirs inqui­si­teurs pour peser votre viri­li­té, puis vous les enten­dez der­rière votre dos mur­mu­rer juge­ments et louanges sur votre beau­té cachée. Si vous vous retour­nez elles se cachent le visage entre leurs mains et vous regardent à tra­vers leurs doigts. Aucun sen­ti­ment n’accompagne ce désir, si puis­sant qu’il déborde de leurs yeux et rem­plit l’air du pays, si ce n’est la sujé­tion à une puis­sance supé­rieure et iné­luc­table. Même l’amour s’accompagne, plu­tôt que d’enthousiasme ou d’espoir, d’une sorte de rési­gna­tion. Si l’occasion est fugi­tive il ne faut pas la lais­ser échap­per, on se com­prend vite et sans paroles. Ce qu’on raconte et ce que moi-même je croyais vrai de la sévé­ri­té féroce des mœurs, de la jalou­sie à la turque, du sens sau­vage de l’honneur fami­lial qui porte aux crimes et aux ven­geances, n’est ici que légende. Peut-être était-ce une réa­li­té à une époque pas très loin­taine et il en reste une trace dans ce for­ma­lisme rigide. Mais l’émigration a tout chan­gé. Les hommes font défaut et le pays appar­tient aux femmes. Un grand nombre d’épouses ont leur mari en Amérique. Celui-ci écrit la pre­mière année, et même la deuxième. Après quoi on n’en entend plus par­ler, peut-être s’est-il créé une autre famille là-bas, de toute façon il dis­pa­raît pour tou­jours et il ne revient plus. La femme l’attend la pre­mière année, l’attend la deuxième, puis une occa­sion se pré­sente et il naît un enfant. L’autorité des mères est sou­ve­raine. Gagliano a douze mille habi­tants et il y a en Amérique deux mille Gaglianésiens. Grassano en compte cinq mille et un nombre à peu près égal de ces hommes est aux États-Unis. Au pays il reste beau­coup plus de femmes que d’hommes. Le nom du père ne sau­rait donc ici avoir une grosse impor­tance. Le sen­ti­ment de l’honneur est dis­tinct de celui de la pater­ni­té : le régime est matriarcal.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 114-115