09 06 26

Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

La neige blo­quait les routes, les jour­naux et le cour­rier n’arrivaient plus ; le vil­lage, île entre les ravins, avait per­du tout contact avec la terre ferme. Les jours n’étaient que simple alter­nance de nuages et de soleil ; la nou­velle année gisait, immo­bile, comme un tronc d’arbre endor­mi. Dans la mono­to­nie des heures, il n’y a place ni pour la mémoire ni pour l’espoir ; pas­sé et futur sont deux étangs morts. Tout le « demain », jusqu’à la fin des temps, ten­dait à deve­nir pour moi ce vague « crai » pay­san, fait de patience vide, en dehors de l’histoire et du temps. Que le lan­gage est par­fois trom­peur, avec ses contra­dic­tions internes ! Dans cette lande éter­nelle, le patois pos­sède des mesures du temps plus riches que celles d’aucune autre langue ! Au-delà de cet immo­bile, éter­nel « crai », chaque jour du futur a son nom propre. Crai c’est demain, et tou­jours ; mais le jour après demain est pres­crai et le jour sui­vant, pres­crille ; puis vient pes­cru­flo, puis maru­flo et maru­flone ; le sep­tième jour est maru­flic­chio. Mais cette exac­ti­tude de termes a sur­tout une valeur iro­nique, les mots n’indiquent pas tel ou tel jour, mais on les emploie plu­tôt tous ensemble, à la suite, et le son même en est gro­tesque ; ils sont une preuve de l’inutilité de vou­loir dis­tin­guer entre les brumes éter­nelles du crai. Certainement, moi aus­si, je com­men­çais à ne plus rien attendre d’aucun des futurs maru­fli, maru­flo­ni ou maru­flic­chi. Rien ne venait inter­rompre la soli­tude de mes soi­rées dans la cui­sine enfu­mée, si ce n’est, par­fois, la visite des gen­darmes de ser­vice, qui entraient pour s’assurer pro for­ma que j’étais là, et pour boire un verre de vin. Le pro­prié­taire m’avait pré­ve­nu que je serais sou­vent déran­gé par le bruit du pres­soir, sous ma chambre ; on y accé­dait du jar­din par une petite porte, à côté des esca­liers qui mon­taient chez moi. Il tra­vaille­rait même de nuit, le pres­soir, m’avait-il dit. Lorsque la vieille meule de pierre tour­nait, traî­née par un âne aux yeux ban­dés, la mai­son trem­blait du fra­cas conti­nu qui mon­tait du sol. Mais la récolte des olives fut si maigre cette année-là que le pres­soir fonc­tion­na en tout deux ou trois jours, puis res­ta immo­bile et silen­cieux comme aupa­ra­vant, et mes soi­rées ne furent plus troublées.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 238-239