La neige bloquait les routes, les journaux et le courrier n’arrivaient plus ; le village, île entre les ravins, avait perdu tout contact avec la terre ferme. Les jours n’étaient que simple alternance de nuages et de soleil ; la nouvelle année gisait, immobile, comme un tronc d’arbre endormi. Dans la monotonie des heures, il n’y a place ni pour la mémoire ni pour l’espoir ; passé et futur sont deux étangs morts. Tout le « demain », jusqu’à la fin des temps, tendait à devenir pour moi ce vague « crai » paysan, fait de patience vide, en dehors de l’histoire et du temps. Que le langage est parfois trompeur, avec ses contradictions internes ! Dans cette lande éternelle, le patois possède des mesures du temps plus riches que celles d’aucune autre langue ! Au-delà de cet immobile, éternel « crai », chaque jour du futur a son nom propre. Crai c’est demain, et toujours ; mais le jour après demain est prescrai et le jour suivant, prescrille ; puis vient pescruflo, puis maruflo et maruflone ; le septième jour est maruflicchio. Mais cette exactitude de termes a surtout une valeur ironique, les mots n’indiquent pas tel ou tel jour, mais on les emploie plutôt tous ensemble, à la suite, et le son même en est grotesque ; ils sont une preuve de l’inutilité de vouloir distinguer entre les brumes éternelles du crai. Certainement, moi aussi, je commençais à ne plus rien attendre d’aucun des futurs marufli, marufloni ou maruflicchi. Rien ne venait interrompre la solitude de mes soirées dans la cuisine enfumée, si ce n’est, parfois, la visite des gendarmes de service, qui entraient pour s’assurer pro forma que j’étais là, et pour boire un verre de vin. Le propriétaire m’avait prévenu que je serais souvent dérangé par le bruit du pressoir, sous ma chambre ; on y accédait du jardin par une petite porte, à côté des escaliers qui montaient chez moi. Il travaillerait même de nuit, le pressoir, m’avait-il dit. Lorsque la vieille meule de pierre tournait, traînée par un âne aux yeux bandés, la maison tremblait du fracas continu qui montait du sol. Mais la récolte des olives fut si maigre cette année-là que le pressoir fonctionna en tout deux ou trois jours, puis resta immobile et silencieux comme auparavant, et mes soirées ne furent plus troublées.
09 06 26