09 06 26

Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli

Déjà le train nous empor­tait loin de la capi­tale, vers le Sud. Il fai­sait nuit, et je ne par­ve­nais pas à m’endormir. Assis sur la dure ban­quette, je repen­sais à ces der­niers jours, à ce sen­ti­ment de déta­che­ment que j’avais éprou­vé et à la totale incom­pré­hen­sion des gens qui s’occupaient de poli­tique pour la vie de ces pays vers les­quels je me hâtais. Tous m’avaient deman­dé des nou­velles du Midi, et à tous j’avais racon­té ce que j’avais vu, et bien qu’ils m’eussent tous écou­té avec inté­rêt, rares étaient ceux qui m’avaient paru com­prendre ce que je disais. C’étaient des hommes d’opinions et de tem­pé­ra­ments divers : depuis les extré­mistes les plus vio­lents jusqu’aux conser­va­teurs les plus rigides. Beaucoup d’entre eux étaient des hommes d’une intel­li­gence réelle, et tous pré­ten­daient avoir médi­té sur le « pro­blème méri­dio­nal » et avaient leurs for­mules et leurs sché­mas tout prêts. Mais, de même que leurs for­mules et sché­mas et jusqu’au lan­gage et aux mots dont ils se ser­vaient pour les expri­mer eussent été incom­pré­hen­sibles aux pay­sans, ain­si la vie et les besoins des pay­sans étaient pour eux un monde fer­mé qu’ils ne cher­chaient même pas à péné­trer. Au fond, ils étaient tous (je le com­pre­nais clai­re­ment main­te­nant) des ado­ra­teurs plus ou moins conscients de l’État, des ido­lâtres qui s’ignoraient. Peu impor­tait que leur État fût l’actuel ou celui dont ils rêvaient ; dans un cas comme dans l’autre, c’était l’État, c’est-à-dire un orga­nisme trans­cen­dant les per­sonnes et la vie du peuple ; tyran­nique ou pater­na­liste, dic­ta­to­rial ou démo­cra­tique, mais tou­jours uni­taire, cen­tra­li­sé et loin­tain. D’où l’impossibilité pour mes poli­ti­ciens et mes pay­sans d’avoir un lan­gage com­mun. D’où ce sim­plisme des poli­ti­ciens, paré sou­vent des atours de la phi­lo­so­phie, et le carac­tère abs­trait de leurs solu­tions qui n’adhèrent jamais à une réa­li­té vivante, mais sont sché­ma­tiques, par­tielles et si vite usées. Quinze ans de fas­cisme avaient fait oublier à tout le monde le pro­blème méri­dio­nal ; et s’ils se le posaient main­te­nant à nou­veau, ils n’étaient capables d’y pen­ser qu’en fonc­tion de cer­taines fic­tions géné­riques, en terme de par­ti, de classe ou même de race.
Certains ne voyaient en lui qu’un simple pro­blème éco­no­mique et tech­nique, ils par­laient de tra­vaux publics, d’assainissement, d’industrialisation indis­pen­sable, de colo­ni­sa­tion inté­rieure, ou invo­quaient le vieux pro­gramme socia­liste : « Refaire l’Italie. » D’autres n’y voyaient qu’un triste héri­tage his­to­rique, une tra­di­tion de ser­vi­tude bour­bo­nienne, qu’une démo­cra­tie libé­rale aurait peu à peu éli­mi­né. D’autres encore pro­fes­saient que le pro­blème méri­dio­nal n’était qu’un cas par­ti­cu­lier de l’oppression capi­ta­liste, que la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat aurait réglé sans pro­blème. D’autres enfin croyaient à une réelle infé­rio­ri­té de race, ils par­laient du Sud comme d’un poids mort pour l’Italie du Nord, et étu­diaient les mesures qu’il fau­drait prendre pour remé­dier d’en haut à ce dou­lou­reux état de choses. Mais tous se trou­vaient d’accord pour dire que l’État aurait dû faire quelque chose, quelque chose de très utile, de bien­fai­sant et de pro­vi­den­tiel ; et ils m’avaient regar­dé avec éton­ne­ment lorsque je leur avais dit que l’État, tel qu’ils l’entendaient, était au contraire l’obstacle fon­da­men­tal à ce qu’on fît quoi que ce soit. Ce ne sau­rait être l’État, avais-je dit, qui pour­ra résoudre la ques­tion méri­dio­nale, pour la simple rai­son que ce que nous appe­lons le pro­blème méri­dio­nal n’est autre chose que le pro­blème de l’État. Entre l’étatisme fas­ciste, l’étatisme libé­ral, l’étatisme socia­liste et toutes ces autres formes d’étatisme qui ver­raient le jour dans un pays petit-bour­geois comme le nôtre, et l’anti-étatisme des pay­sans, il y a et il y aura tou­jours un abîme ; et il ne sera com­blé que le jour où nous réus­si­rons à créer un État tel que les pay­sans aient aus­si l’impression d’y par­ti­ci­per. Les tra­vaux publics, les mesures d’assainissement sont d’excellentes choses, mais elles ne résolvent pas le problème.
La colo­ni­sa­tion inté­rieure pour­rait don­ner des résul­tats maté­riels pas­sables, mais toute l’Italie, et pas seule­ment le Midi, devien­drait une colo­nie. Les plans cen­tra­li­sés pour­raient don­ner de grands résul­tats pra­tiques, mais sous n’importe quel signe il res­te­rait deux Italie hos­tiles. Le pro­blème dont nous par­lons est beau­coup plus com­plexe que vous ne le pen­sez. Il a trois aspects dif­fé­rents, qui sont les trois faces d’une seule réa­li­té, et qui ne peuvent être com­pris ni réso­lus sépa­ré­ment. Deux civi­li­sa­tions très dif­fé­rentes coexistent l’une à côté de l’autre, dont aucune n’est en mesure d’assimiler l’autre. Campagne et ville, civi­li­sa­tion pré­chré­tienne et civi­li­sa­tion qui n’est plus chré­tienne sont en pré­sence, et aus­si long­temps que la deuxième impo­se­ra à la pre­mière sa théo­cra­tie éta­tique, le conflit demeu­re­ra entier. La guerre actuelle et celles qui sui­vront sont en grande par­tie le pro­duit de cet anta­go­nisme sécu­laire par­ve­nu main­te­nant à son point cri­tique. Et pas en Italie seule­ment. La civi­li­sa­tion pay­sanne sera tou­jours vain­cue, mais elle ne sera jamais écra­sée entiè­re­ment ; elle sur­vi­vra sous sa cara­pace de patience, pour explo­ser de temps en temps, et la crise mor­telle se per­pé­tue­ra. Le bri­gan­dage, guerre pay­sanne, en est la preuve et celui du xxe siècle ne sera pas le der­nier. Aussi long­temps que Rome dic­te­ra ses lois à Matera, Matera sera anar­chique et déses­pé­rée, et Rome déses­pé­rée et tyrannique.
Le deuxième aspect du pro­blème est l’aspect éco­no­mique. C’est le pro­blème de la misère. Ces terres sont allées s’appauvrissant pro­gres­si­ve­ment ; on a cou­pé les forêts, les fleuves sont deve­nus des tor­rents, les ani­maux se sont faits plus rares ; au lieu des arbres, des prés et des bois, on s’est obs­ti­né à culti­ver le blé sur des terres impropres à cette culture. Il n’y a pas de capi­taux, pas d’industrie, pas d’épargne, pas d’écoles, l’émigration est deve­nue impos­sible, les impôts sont into­lé­rables et dis­pro­por­tion­nés et par­tout règne la mala­ria. Tout ceci est en grande par­tie le résul­tat des bonnes inten­tions et des efforts de l’État, d’un État qui ne sera jamais celui des pay­sans et qui ne leur a don­né que pau­vre­té et désert.
Enfin il y a le côté social du pro­blème. On dit d’habitude que le grand enne­mi est les lati­fun­dia, la grande pro­prié­té, et, certes, là où les lati­fun­dia existent, ils sont loin d’être bien­fai­sants. Mais si le grand pro­prié­taire qui réside à Naples, Rome ou Palerme est un enne­mi des pay­sans, il n’en est cepen­dant pas le pire ni le plus into­lé­rable. Au moins il est loin et il ne pèse pas chaque jour sur la vie de tous. L’ennemi véri­table, celui qui enlève toute liber­té et toute pos­si­bi­li­té d’une exis­tence meilleure aux pay­sans est la petite bour­geoi­sie locale. C’est une classe dégé­né­rée phy­si­que­ment et mora­le­ment, inca­pable de rem­plir sa fonc­tion et qui vit seule­ment de petites rapines et de la tra­di­tion abâ­tar­die d’un droit féo­dal. Aussi long­temps que cette classe n’aura pas été sup­pri­mée et rem­pla­cée, on ne pour­ra pen­ser résoudre le pro­blème méri­dio­nal. Le pro­blème dans son triple aspect pré­exis­tait au fas­cisme ; mais le fas­cisme, tout en fai­sant le silence autour de lui et le niant, l’a por­té à exas­pé­ra­tion, car avec lui l’étatisme petit-bour­geois est par­ve­nu à son apo­gée. Nous ne pou­vons pas pré­voir aujourd’hui quelles seront les formes poli­tiques à venir ; mais dans un pays de petite bour­geoi­sie comme l’Italie, où les idéo­lo­gies petites-bour­geoises sont par­ve­nues à conta­mi­ner même les classes popu­laires des villes, il est mal­heu­reu­se­ment pro­bable que les nou­velles ins­ti­tu­tions qui suc­cé­de­ront au fas­cisme, qu’elles soient le pro­duit d’une évo­lu­tion lente ou celui de la vio­lence, et même si elles relèvent d’un mou­ve­ment extré­miste et appa­rem­ment révo­lu­tion­naire, seront ame­nées à reva­lo­ri­ser, sous une autre forme, les anciennes idéo­lo­gies ; on recons­ti­tue­ra un État aus­si loin de la vie, aus­si sacro-saint et abs­trait que l’autre, et même davan­tage. Sous de nou­veaux noms et de nou­veaux dra­peaux on per­pé­tue­ra, encore aggra­vé, l’éternel fas­cisme ita­lien. Sans une révo­lu­tion pay­sanne, nous n’aurons jamais une vraie révo­lu­tion ita­lienne, et réci­pro­que­ment. Les deux choses ne font qu’un. Le pro­blème méri­dio­nal n’est pas soluble à l’intérieur de l’État actuel, ni de tout autre lui suc­cé­dant, qui ne lui serait pas radi­ca­le­ment oppo­sé. Il n’est soluble qu’en dehors d’eux, que si nous sommes capables de créer une nou­velle idée poli­tique et une nou­velle forme d’État qui soit aus­si l’État des pay­sans et les débar­ras­se­rait de leur anar­chisme for­cé et de leur inévi­table indif­fé­rence. Les seules forces du Midi n’y suf­fi­raient pas : elles nous mène­raient à une guerre civile, à un nou­veau bri­gan­dage atroce qui fini­rait comme tou­jours par la défaite pay­sanne et par un désastre général.
La solu­tion véri­table néces­site la col­la­bo­ra­tion de toute l’Italie et sup­pose son renou­vel­le­ment radi­cal. Il faut que nous deve­nions capables de pen­ser et de créer un nou­vel État autre que l’État fas­ciste, libé­ral ou com­mu­niste, qui ne sont que les dif­fé­rentes formes d’une même reli­gion de l’État. Nous devons remon­ter aux fon­de­ments mêmes de l’idée de l’État : à la concep­tion indi­vi­dua­liste qui est à sa base, et à la concep­tion juri­dique et abs­traite d’individu for­gée par la tra­di­tion, nous devons en sub­sti­tuer une nou­velle qui exprime la réa­li­té vivante et sup­prime l’insurmontable anta­go­nisme entre l’individu et l’État. L’individu n’est pas une enti­té sans plus, mais un rap­port, le lieu de tous les rap­ports. Cette idée de rela­tion en dehors de laquelle il n’y a pas d’individu est la même qui défi­nit l’État. Individu et État coïn­cident dans leur essence et doivent coïn­ci­der dans la pra­tique quo­ti­dienne, si l’on veut qu’ils coexistent. Ce ren­ver­se­ment de la poli­tique, qui se pré­pare dans l’ombre, est en germe dans la civi­li­sa­tion pay­sanne, et c’est la seule voie qui nous per­met­tra de sor­tir du cercle vicieux du fas­cisme et de l’antifascisme. Cette voie est celle de l’autonomie. L’État ne peut être que la somme d’une infi­ni­té d’autonomies, une fédé­ra­tion arti­cu­lée. Pour les pay­sans, la cel­lule de l’État, la seule qui leur per­met­tra de par­ti­ci­per à la vie mul­tiple de la col­lec­ti­vi­té, ne peut être que la com­mune rurale auto­nome. C’est là la seule forme d’État qui puisse nous ache­mi­ner vers une solu­tion du pro­blème méri­dio­nal sous ses trois aspects inter­dé­pen­dants, qui per­mette la coexis­tence de deux civi­li­sa­tions dif­fé­rentes sans que l’une domine l’autre et que l’autre soit un far­deau pour la pre­mière ; qui crée les meilleures condi­tions pos­sibles pour sor­tir de la misère ; qui enfin, en enle­vant tout pou­voir et fonc­tion aus­si bien aux grands pro­prié­taires qu’à la petite bour­geoi­sie locale, per­mette au peuple pay­san de vivre pour lui-même et pour tous. L’autonomie de la com­mune rurale sup­pose l’autonomie des usines, des écoles, des villes et de toutes les autres formes de la vie sociale. C’est ce que j’ai appris au cours d’une année de vie souterraine.
Voilà les pro­pos que j’avais tenus à mes amis et que je repas­sais main­te­nant dans mon esprit, pen­dant que, dans la nuit, le train entrait dans les terres de Lucanie. C’étaient là les pre­miers germes des idées que je devais mûrir pen­dant les années sui­vantes, à tra­vers les expé­riences de l’exil et de la guerre, et sur ces pen­sées je m’endormis.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 282-288