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Ce qui fait qu’une pensée est profonde, c’est qu’elle se plonge profondément dans la chose, et non qu’elle ramène profondément à une autre. L’essai applique cela de façon polémique, en traitant de ce que l’on considère, selon les règles du jeu, comme dérivé, sans suivre lui-même le fil définitif de cette dérivation. Il rassemble par la pensée, en toute liberté, ce qui se trouve réuni dans l’objet librement choisi. Il ne se fixe pas arbitrairement sur un au-delà des médiations – et ce sont les médiations historiques dans lesquelles se sont déposés les sédiments de la société tout entière – mais il cherche les contenus de vérité, qui sont eux-mêmes des contenus historiques. Il n’est pas en quête d’un donné originel, en dépit de la société socialisée, qui, justement parce qu’elle se tolère rien qui ne porte son empreinte, tolère moins que toute autre chose ce qui rappelle sa propre omniprésence, et qui fait nécessairement appel, comme complément idéologique, à cette nature dont sa praxis ne laisse rien subsister. L’essai dénonce sans mot dire l’illusion que la pensée pourrait jaillir de ce qui est thesei, c’est-à-dire culture, pour rejoindre ce qui est physei, c’est-à-dire nature. Fasciné par ce qui est figé, ouvertement dérivé, par les oeuvres, il rend hommage à la nature en affirmant qu’elle n’appartient plus aux hommes. Son alexandrinisme est une réponse au fait que le lilas et le rossignol, quand le filet qui enserre l’univers leur permet encore de survivre, font croire par leur simple existence que la vie est vivante.

« L’essai comme forme »
Notes sur la littérature [1954–1958]
trad. Sibylle Muller
Flammarion 1984
p. 15
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