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Plus grise, plus misérable, plus répétitive, plus dégradante, plus vide était la vie de chacun et plus le film de l’aventure était rutilant de sens séquestré, exclusif, sublimant, débordant. Il suffit de circonscrire les fragments d’une vie quelconque, dans la mosaïque qui en expurge la tristesse d’être authentiquement non vécue, pour saisir d’un seul coup toutes les qualifications avec l’absence desquelles elle est constituée. Ceci est la leçon que le capital à visage humain veut apprendre de l’art, pour la transfuser immédiatement dans le corps emprisonné derrière ce visage. Que chacun soit l’entrepreneur d’une transcendance généralisée. Que chacun saisisse son sens valorisé dans les dividendes des Actions Imaginaires. Un petit effort et tu ne seras plus le toi qui se connaît comme pauvre de tout et soumis à tout, mais seras le héros des aventures du sens centralisé, duquel tes sens sont en permanence créditeurs. Tu seras l’amant magnifique d’une amante magnifique et vice-versa, à condition que tu ne croies plus un mot de ce que tes sens savent. Discrédite tes cauchemars d’esclave et tu seras le roi des cauchemars, finalement supérieur à tous les autres, enfermés chacun dans leur supériorité. Tu seras le puissant producteur du film de ta vie, à condition d’oublier que c’est toi qui ne vis pas. Tu seras le spectateur enthousiaste de toi-même, il suffit que tu ne prétendes pas t’élever. Tu seras la banque centrale du sens du tout, à condition de ne jamais te regarder dans le miroir de la vérité : en toi-même qui te renvoie l’image d’un mendiant pour un morceau de sens avec lequel survivre. Tu seras tout, à condition de ne pas voir que tu es un soldat du Rien.

Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
chap. 5 : L’art de vivre
trad. Lucien Laugier
La Tempête 2020
p. 119–120 § 63