22 05 21

Un vers appelant l’autre ; les deux premiers vers ensemble, comme une belle tête de colonne de deux bœufs, (bien) imposante, auguste, horizontale, rectangulaire, quadrangulaire, quarrée, amenant, attirant, introduisant, comme sur une belle route, nationale, traînant, tirant de leurs augustes fronts carrés robustes, sous le joug de la rime, le beau char ; comme une belle tête de colonne de deux bœufs, bien harmonieuse, une paire bien fraternelle, bien roulant, bien allante, allant, allant, lentement, lentement, les bœufs aux jambes arquées, les doubles bœufs aux jambes double arquées, double concaves, double convexes, comme des beaux croissants doubles posés de lune blonde, posée droit(s), posés sur champ ; une belle tête de colonne de deux bœufs bien accouplés, bien lourds, bien posés, bien posant sur le sol, bien gros, bien ronds, bien forts, bien puisants ; bien légers, comme on sait, d’un pied, d’un quadruple pied lourd mais bien léger sur le sol, feutré ; infatigables, patients, bien clairs, bien blonds, bien fauves, un poil comme un êtement bien lisse et bien peigné de poils ; et là-dessus, sur ces têtes, sur ces fronts, imposés sur ces fronts, le double joug convexe de la rime ; patients, patients, éternels, temporellement éternels, allant, roulant patiemment, tanguant, roulant, harmonieux ; un rythme éternel ; temporellement patients parce que temporellement éternels ; une des plus grandes forces de la nature ; une des plus augustes, une belle paire de bœufs bien bœufs ; nullement stupides, nullement bovides et bovidés ; une des plus grandes forces de la terre ; comme une belle tête de colonne de deux bœufs s’avançant, se présentant bien de front, bien droite, équitable sur la route, jumelés, jumeaux, conjugés, frères ; le double joug, le parfait accent circonflexe ; une belle tête de colonne de deux bœufs, double pesée, double pesante, double balancée, une balance aux plateaux mouvants, double convexe, double équilibrée ; une belle tête carrée ensemble de deux bœufs, une tête de colonne, demi-théâtrale presque, par sa grandeur même, si simple, si paisible, si tranquille dans sa puissance lente, la tranquilité même, dans la triomphante assurance, dans la certitude et la tranquilité, dans la sécurité de sa force…

Charles PéguyDeuxième élégie XXX Gallimard1955p. 112–113