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Nous ne devons pas nous livrer tota­le­ment à l’infirme, capi­tu­ler devant l’infirme, nous devons nous affir­mer face à lui, même si nous devons nous réfu­gier dans l’abjection. Il avait ain­si, avant même que nous n’eussions mis le pied à l’Œil de Dieu, payé au moins son écot. Je lui avais, avec ma bru­ta­li­té impi­toyable, à savoir que je n’avaispas craint de me retour­ner vers lui, mani­fes­té tout à fait clai­re­ment le fait que sa pen­sée avait un très haut prix, le prix le plus haut, je le crois. Mais il ne m’avait natu­rel­le­ment pas été per­mis d’espérer un équi­libre, si bref qu’il pût être, cela aurait été trop absurde. L’instant de l’humiliation n’avait duré que quelques secondes, peut-être même seule­ment la frac­tion d’une seule seconde, et la juste répar­ti­tion du poids était réta­blie, lui, Koller, était sim­ple­ment le supé­rieur. L’espace d’un ins­tant il m’était appa­ru comme l’être le plus soli­taire de tous et je lui avais au moins sou­hai­té un chien, qui aurait bien conve­nu à toute l’arrogance de son esprit et à toute la misère de son corps, et j’avais pen­sé à Schopenhauer. Mais jamais un chien ne lui aurait été pos­sible, pour de nom­breuses rai­sons. Il n’aurait pas pu se payer le luxe d’un chien. Ni d’un être humain, ni d’un chien, m’avait-il dit une fois. Et en me payant le luxe de moi-même, j’existe de très loin au-des­sus de mes moyens, une autre fois.

Les Mange-pas-cher [1980]
trad. Claude Porcell
L’imaginaire / Gallimard 2018
p. 89