Consider the following description from the 1930s of a particular festival (still quite common in India) that entails the worshiping of machinery by workers : “In some of the jute mills near Calcutta the mechanics often sacrifice goats at this time [autumn]. A separate alter is erected by the mechanics… . Various tools and other emblems are placed upon it… . Incense is burnt… . Towards evening a male goat is thoroughly washed … and prepared for a … final sacrifice… . The animal is decapitated at one stroke … [and] the head is deposited in the … sacred Ganges.” This particular festival is celebrated in many parts of north India as a public holiday for the working class, on a day named after the engineer god Vishvakarma. How do we read it ? To the extent that this day has now become a public holiday in India, it has obviously been subjected to a process of bargaining between employers, workers, and the state. One could also argue that insofar as the ideas of recreation and leisure belong to a discourse of what makes labor efficient and productive, this “religious” holiday itself belongs to the process through which labor is managed and disciplined, and is hence a part of the history of emergence of abstract labor in commodity form. The very public nature of the holiday shows that it has been written into an emergent national, secular calendar of production. We could thus produce a secular narrative that would apply to any working-class religious holiday anywhere. Christmas or the Muslim festival Id could be seen in the same light. The difference between Vishvakarma puja (worship) and Christmas or Id would then be explained anthropologically, that is, by holding another master code—“culture” or “religion”—constant and universal. The differences between religions are by definition incapable of bringing the master category “culture” or “religion” into any kind of crisis. We know that these categories are problematic, that not all people have what is called “culture” or “religion” in the English senses of these words, but we have to operate as though this limitation was not of any great moment. This was exactly how I treated this episode in my own book. The eruption of Vishvakarma puja interrupting the rhythm of production, was no threat to my Marxism or secularism. Like many of my colleagues in labor history, I interpreted worshiping machinery—an everyday fact of life in India, from taxis to scooter-rickshaws, minibuses and lathe machines—as “insurance policy” against accidents and contingencies. That in the so-called religious imagination (as in language), redundancy—the huge and, from a strictly functionalist point of view, unnecessarily elaborate panoply of iconography and rituals—proved the poverty of a purely functionalist approach never deterred my secular narrative. The question of whether or not the workers had a conscious or doctrinal belief in gods and spirits was also wide of the mark ; after all, gods are as real as ideology is—that is to say, they are embedded in practices. More often than not, their presence is collectively invoked by rituals rather than by conscious belief.
Citations
Every would-be equation of the available with the inevitable bit the dust…
« It takes a plague to know a plague » may be said both of the principle of inoculation and of the historiography of epidemics. Certainly this was true of Daniel Defoe’s book, The Journal of the Plague Year, which was ostensibly about the Great Plague of London in 1665 but which actually was contribution to the planning of the plague in 1721 when both the bubonic plague and the smallpox re-appeared in Europe and the western Atlantic.
In 1721 the bubonic plague appeared in Marseilles where it was met with religious piety and repressive quarantine. In the Dutch ports cargoes were burnt and sailors forced to swim ashore naked. In London merchants, reeling under the interruptions of their profits by the financial scandals of the South Sea Bubble, were reluctant to agree to similar measures of quarantine. The danger appeared at a conjuncture of a) rural guerilla movement in some recently expropriated Royal forests, b) serious strikes by the industrial weavers of London, c) an urban crime wave, and d) mobs rioting against the Royal dynasty.
These instabilities took place amidst a widespread debate about the indiscipline of the working class and the desirability of establishing workhouses. The Government, therefore, called upon the Bishop of London to stress the gravity of the situation, so he hired Daniel Defoe to take up his pen to contribute to the formation of that moral panic characterizing the biomanagement of epidemic.
Il neige, il neige. Il neige tout ce que le ciel contient de neige, et c’est considérable. Sans arrêt, sans début et sans fin. Il n’y a plus de ciel, tout est chute de neige grise, blanche. Il n’y a plus d’air non plus, il est plein de neige. Il n’y a plus de terre non plus, elle est couverte de neige, et encore de neige. Toits, routes, arbres sont enveloppés de neige. Il neige sur tout, et c’est compréhensible, car quand il neige, la neige tombe sur tout, on l’aura compris, sans exception. Tout doit porter la neige, objets fixes et objets mobiles, par exemple les voitures, les meubles et les immeubles, les propriétés et tout ce qui est transportable, et les pieux, piquets et poteaux autant que les hommes qui marchent. Il ne reste pas le moindre recoin épargné par la neige, à l’exception de ce qui est dans des maisons, dans des tunnels et dans des grottes. Des forêts entières, des champs, des montagnes, des villes, des villages, des domaines sont enveloppés de neige. La neige tombe sur des États entiers, sur des budgets d’État. Seuls les lacs et les fleuves ne sont jamais enneigés. On ne peut pas couvrir un lac de neige du moment que l’eau, tout simplement, absorbe et avale la neige ; en revanche, dépotoirs, détritus, haillons, guenilles, rocs et rocailles ont fortement tendance à être recouverts de neige. Chiens, chats, pigeons, moineaux, vaches et chevaux sont couverts de neige, et de même, chapeaux, manteaux, robes, pantalons, chaussures et nez. Sur les cheveux des jolies femmes, il neige sans façon, et de même, sur les visages, les mains et les cils des mignons enfants qui vont à l’école. Tout ce qui marche, s’arrête, rampe, saute ou bondit est bien proprement couvert de neige. Les haies sont décorées de petites boules blanches, les affiches multicolores se couvrent de blanc, ce qui, ici et là, ne gâte rien. Les réclames sont rendues inoffensives et invisibles, ce dont les commanditaires se plaignent en vain. Il y a des chemins blancs, des murs blancs, des branches blanches, des tiges blanches, des portails de jardin blancs, des champs blancs, des collines blanches et Dieu sait quoi encore. Avec assiduité, avec constance, il continue de neiger, cela ne va jamais s’arrêter, semble-t-il. Toutes les couleurs, rouge, vert, brun et bleu sont couvertes de blanc. Où que l’on regarde, tout est d’une blancheur de neige ; où que tu portes les yeux, tout est d’une blancheur de neige. Et c’est silencieux, c’est chaud, c’est meuble, c’est propre. Assurément, se salir dans la neige pourrait être assez difficile, voire complètement impossible. Toutes les branches de sapin sont couvertes de neige, ploient jusqu’à terre sous l’épais fardeau blanc, obstruent le chemin. Le chemin ? Comme s’il y avait encore un chemin ! On marche, et tout en marchant, on espère que l’on est sur le bon chemin. Et c’est le silence. La neige a amorti tout murmure, tout bruit, tous les sons et tous les échos. On n’entend que le silence, l’absence de son qui, vraiment, ne fait pas beaucoup de bruit. Et il fait chaud, dans toute cette dense douce neige, chaud comme dans un salon douillet où les gens paisibles sont rassemblés pour une fête élégante, aimable. Et c’est rond, à la ronde, tout est comme arrondi, lissé. Les arêtes, les angles et les pointes sont couverts de neige. Ce qui était aigu et pointu est maintenant coiffé d’un capuchon blanc, et de ce fait, arrondi. Tout le dur, le grossier, le raboteux, est recouvert de neige avec obligeance, avec une aimable complaisance. Où que tu ailles, tu ne marches que sur quelque chose de meuble, de blanc, et tout ce que tu touches est doux, humide et mou. Tout est voilé, nivelé, atténué. Là où régnait le multiple et le divers, il n’y a plus qu’une chose, la neige ; et là où il y avait des contrastes, il n’y a plus qu’une seule chose, la neige. Quelle douceur, quelle paix dans toutes les apparences diverses, parmi toutes les formes reliées pour composer un seul visage, un seul tout, rêveur. Une forme unique règne. Ce qui dépassait beaucoup est amoindri, et ce qui saillait de la communauté est au service, au meilleur sens du terme, d’un ensemble grandiose, beau et bon. Mais je n’ai pas encore tout dit. Patiente encore un peu. J’aurai bientôt fini, bientôt. Car l’idée me vient qu’un héros qui se serait défendu avec courage contre une puissance supérieure, qui n’aurait pas voulu entendre parler de se rendre, qui aurait accompli son devoir jusqu’au bout, pourrait être tombé dans la neige. La neige diligente aurait enseveli le visage, la main, le pauvre corps avec sa blessure sanglante, le noble stoïcisme, la mâle résolution, l’âme vaillante, courageuse. On peut marcher sur cette tombe sans rien remarquer, mais lui, qui repose sous la neige, il est bien, il est tranquille, il a la paix, il est chez lui. – Sa femme est au logis, à la fenêtre, et elle voit qu’il neige et elle pense : « Où peut-il bien être et comment va-t-il ? Il va sûrement bien. » Tout à coup, elle le voit, elle a une vision. Elle s’écarte de la fenêtre, elle s’assied, et elle pleure.
Es schneit, schneit, was vom Himmel herunter mag, und es mag Erkleckliches herunter. Das hört nicht auf, hat nicht Anfang und nicht Ende. Einen Himmel gibt es nicht mehr, alles ist ein graues weisses Schneien. Eine Luft gibt es auch nicht mehr, sie ist voll Schnee. Eine Erde gibt es auch nicht mehr, sie ist mit Schnee und wieder mit Schnee zugedeckt. Dächer, Strassen, Bäume sind eingeschneit. Auf alles schneit es herab, und das ist begreiflich, denn wenn es schneit, schneit es begreiflicherweise auf alles herab, ohne Ausnahme. Alles muss den Schnee tragen, feste Gegenstände wie Gegenstände, die sich bewegen, wie z.B. Wagen, Mobilien wie Immobilien, Liegenschaften wie Transportables, Blöcke, Pflöcke und Pfähle wie gehende Menschen. Kein Fleckchen existiert, das vom Schnee unberührt bleibt, ausser was in Häusern, in Tunneln oder in Höhlen liegt. Ganze Wälder, Felder, Berge, Städte, Dörfer, Ländereien werden eingeschneit. Auf ganze Staatswesen, Staatshaushaltungen schneit es herab. Nur Seen und Flüsse sind uneinschneibar. Seen sind unmöglich einzuschneien, weil das Wasser allen Schnee einfach ein- und aufschluckt, aber dafür sind Gerümpel, Abfällsel, Hudeln, Lumpen, Steine und Geröll sehr veranlagt, eingeschneit zu werden. Hunde, Katzen, Tauben, Spatzen, Kühe und Pferde sind mit Schnee bedeckt, ebenso Hüte, Mäntel, Röcke, Hosen, Schuhe und Nasen. Auf das Haar von hübschen Frauen schneit es ungeniert herab, ebenso auf Gesichter, Hände und auf die Augenwimpern von zur Schule gehenden zarten kleinen Kindern. Alles, was steht, geht, kriecht, läuft und springt, wird sauber eingeschneit. Hecken werden mit weissen Böllerchen geschmückt, farbige Plakate werden weiss zugedeckt, was da und dort vielleicht gar nicht schade ist. Reklamen werden unschädlich und unsichtbar gemacht, worüber sich die Urheber vergeblich beklagen. Weisse Wege gibt’s, weisse Mauern, weisse Äste, weise Stangen, weisse Gartengitter, weisse Äcker, weisse Hügel und weiss Gott was sonst noch alles. Fleissig und emsig fährt es fort mit Schneien, will, scheint es, gar nicht wieder aufhören. Alle Farben, rot, grün, braun und blau, sind vom Weiss eingedeckt. Wohin man schaut, ist alles schneeweiss ; wohin du blickst, ist alles schneeweiss. Und still ist es, warm ist es, weich ist es, sauber ist es. Sich im Schnee schmutzig zu machen, dürfte sicher ziemlich schwer, wenn nicht überhaupt unmöglich sein. Alle Tannenäste sind voll Schnee, beugen sich unter der dicken weissen Last tief zur Erde herab, versperren den Weg. Den Weg ? Als wenn es noch einen Weg gäbe ! Man geht so, und indem man geht, hofft man, dass man auf dem rechten Weg sei. Und still ist es. Das Schneien hat alles Geräusch, allen Lärm, alle Töne und Schälle eingeschneit. Man hört nur die Stille, die Lautlosigkeit, und die tönt wahrhaftig nicht laut. Und warm ist es in all dem dichten weichen Schnee, so warm wie in einem heimeligen Wohnzimmer, wo friedfertige Menschen zu irgendeinem feinen lieben Vergnügen versammelt sind. Und rund ist es, alles ist rundherum wie abgerundet, abgeglättet. Schärfen, Ecken und Spitzen sind zugeschneit. Was kantig und spitzig war, besitzt jetzt eine weisse Kappe und ist somit abgerundet. Alles Harte, Grobe, Holperige ist mit Gefälligkeit, freundlicher Verbindlichkeit, mit Schnee, zugedeckt. Wo du gehst, trittst du nur auf Weiches, Weisses, und was du anrührst, ist sanft, nass und weich. Verschleiert, ausgeglichen, abgeschwächt ist alles. Wo ein Vielerlei und Mancherlei war, ist nur noch eines, nämlich Schnee ; und wo Gegensätze waren, ist ein Einziges und Einiges, nämlich Schnee. Wie süss, wie friedlich sind alle mannigfaltigen Erscheinungen, Gestalten miteinander zu einem einzigen Gesicht, zu einem einzigen sinnenden Ganzen verbunden. Ein einziges Gebilde herrscht. Was stark hervortrat, ist gedämpft, und was sich aus der Gemeinsamkeit emporhob, dient im schönsten Sinne dem schönen, guten, erhabenen Gesamten. Aber ich habe noch nicht alles gesagt. Warte noch ein wenig. Gleich, gleich bin ich fertig. Es fällt mir nämlich ein, dass ein Held, der sich tapfer gegen eine Übermacht wehrte, nichts von Gefangengabe wissen wollte, seine Pflicht als Krieger bis zu allerletzt erfüllte, im Schnee könnte gefallen sein. Von fleissigem Schneien wurde das Gesicht, die Hand, der arme Leib mit der blutigen Wunde, die edle Standhaftigkeit, der männliche Entschluss, die brave tapfere Seele zugedeckt. Irgendwer kann über das Grab hinwegtreten, ohne dass er etwas merkt, aber ihm, der unterm Schnee liegt, ist es wohl, er hat Ruhe, er hat Frieden, und er ist daheim. – Seine Frau steht zu Hause am Fenster und sieht das Schneien und denkt dabei : « Wo mag er sein, und wie mag es ihm gehen ? Sicher geht es ihm gut. » Plötzlich sieht sie ihn, sie hat eine Erscheinung. Sie geht vom Fenster weg, sitzt nieder und weint.
Une lampe est sous doute un objet très utile et joli. On distingue les lampes à pied et les suspensions, les lampes à alcool et les lampes à pétrole. Involontairement, qui dit lampe est forcé de penser abat-jour, c’est-à-dire qu’il n’y est nullement forcé. Ce n’est pas vrai qu’on y soit forcé. Personne ne nous y oblige. Libre à chacun de penser ce qu’il veut, mais il semble néanmoins avéré que lampe et abat-jour se complètent le mieux du monde. Un abat-jour sans lampe nous paraîtrait inutile et dépourvu de sens, et une lampe sans abat-jour nous paraîtrait laide et imparfaite. Une lampe est là pour diffuser de la lumière. Une lampe qui n’est pas allumée ne produit pas une impression particulièrement forte. Tant qu’elle n’est pas allumée, il lui manque sa nature propre, pour ainsi dire. C’est seulement lorsqu’elle est allumée que sa valeur apparaît clairement et que le sens qui est le sien rayonne et brille de façon très convaincante. C’est notre devoir de prodiguer à la lampe reconnaissance et applaudissements, car que deviendrions-nous en pleine nuit, sans sa lumière ? À la douce clarté de la lampe, nous pouvons lire ou écrire, à notre guise, et puisque nous parlons de lire et d’écrire, nous pensons, que nous le voulions ou non, à un lire ou à une lettre. Lives et lettres, à leur tour, nous renvoient à quelque chose de nouveau, à savoir au papier.
Le papier, on le sait, est fabriqué avec du bois et sert de son côté à la production de livres qui, pour certains, sont lus rarement, ou pas du tout, et pour les autres, ne sont pas seulement lus, mais littéralement dévorés par tout un chacun. Le papier est si utile que l’on doit se sentir obligé ou forcé de dire : il a pour l’homme contemporain une importance phénoménale. On ne doit pas vraiment se tromper beaucoup si l’on prétend que sans papier, il n’y a absolument aucune civilisation humaine qui puisse exister. Que pourrait bien faire la part de l’humanité qui est, nous l’espérons, la plus valable, s’il était subitement impossible de se procurer de papier et d’en disposer ? À n’en pas douter, l’existence de beaucoup, ou plutôt, d’une majorité écrasante d’êtres humains se rattache à l’existence du papier, avec une intensité qui nous fait peur du fait qu’à y réfléchir d’un peu plus près, nous ne sommes que difficilement capables de nous débarrasser de certaines inquiétudes très faciles à comprendre. En termes plus généraux, il y a du papier épais et fin, lisse et rugueux, grossier et élégant, bon marché et coûteux, et avec l’aimable autorisation du lecteur, on distinguera parmi diverses sortes et variantes de papier : le papier à écrire, le papier de verre, le papier anti-rouille, le papier à lettre, le papier journal et le papier de soie. Les parents de l’auteur possédaient une mignonne petite papeterie, voilà bien pourquoi celui-ci est capable d’énumérer sans reprendre haleine les diverses sortes de papier. Ne se pourrait-il pas, d’ailleurs, qu’à une heure quelconque, sur une mince bande de papier que nous avons peut-être vue posée, cachée dans un recoin poussiéreux du tiroir d’un écrivain, une histoire ait été consignée qui disait à peu près ceci :
L’HOMME QUI NE REMARQUAIT RIEN
Jadis ou naguère vivait un homme qui ne remarquait rien. Il ne faisait attention à rien, pour lui, tout était pour ainsi dire du pareil au même. Avait-il peut-être la tête pleine de pensées importantes ? Pas du tout ! Elle était tout à fait vide, sans idées. Un jour, il perdit toute sa fortune, mais il ne le sentit pas, il ne le remarqua pas. Et puis, rien ne lui faisait mal, car qui ne s’aperçoit de rien n’a jamais mal. Oubliait-il quelque part son parapluie, il le remarquait seulement quand il pleuvait et qu’il était mouillé. Oubliait-il son chapeau, il le remarquait seulement quand quelqu’un lui disait : « Où est votre chapeau, monsieur Tartempion ? » Il s’appelait Tartempion, mais ce n’était pas sa faute, s’il portait ce nom. Il aurait aussi bien pu s’appeler Léger. Un jour, ses semelles se détachèrent, il ne le remarqua pas, marcha pieds nus jusqu’à ce que quelqu’un le rende attentif à cette particularité remarquable. On se moquait de lui tout le temps, mais il ne remarquait rien. Sa femme allait avec qui lui chantait. Tartempion ne s’apercevait de rien. Il avait toujours la tête penchée, mais ce n’était pas qu’il réfléchisse. On pouvait lui prendre la bague au doigt, la nourriture de l’assiette, le chapeau de la tête, les pantalons et les bottes des jambes, la veste du corps, le sol sous les pieds, le cigare de la bouche, ses propres enfants sous ses yeux et la chaise sur laquelle il était assis, sans qu’il ne remarque rien. Un beau jour qu’il allait son chemin, sa tête tomba. Elle ne devait pas avoir été fixée assez solidement sur son cou, pour pouvoir tomber ainsi sans crier gare. Tartempion ne remarqua pas qu’il n’avait plus de tête ; sans tête, il continua son chemin, jusqu’à ce que quelqu’un lui dise : « Mais il vous manque votre tête, monsieur Tartempion. » Mais monsieur Tartempion ne pouvait pas entendre ce que l’autre lui disait, puisque sa tête était tombée, il n’avait plus d’oreilles. Alors monsieur Tartempion ne ressentit plus rien du tout, il ne sentait rien, ne goûtait rien, n’entendait, ne voyait rien et ne remarquait rien. Tu crois ça ? Si tu le crois gentiment, tu auras quatre sous, et avec ça, tu pourras t’acheter quelque chose de beau, pas vrai.
À force de raconter des contes, il ne faut surtout pas que j’oublie une paire de gants que je vois pendre, élégants et alanguis, au bord d’une table. Qui peut être la belle noble dame qui les a ainsi négligemment oubliés ? Ce sont des gants très chic, qui habillent presque tout le bras, couleur beurre-frais. Des gents aussi beaux parlent avec insistance de leur propriétaire, et leur langage est aimable et délicat comme le mode de vie des femmes belles et bonnes. Comme ils pendillent bien, ces gants ! comme ils sentent bon ! j’aurais presque envie de les presser contre mon visage, ce qui serait un peu bête, bien sûr. Mais quel plaisir, parfois, de commettre une bêtise.
Celui qui n’en croyait pas ses yeux regardait une porte pour voir si elle était fermée. Oui, elle était fermée, et même fermée comme il faut, c’était indubitable. La porte était fermée, c’est tout à fait sûr, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux ne le croyait pas, il flairait cette porte pour sentir si elle était fermée, oui ou non. Elle était vraiment et véritablement fermée. Sans conteste, elle était fermée. Elle n’était pas ouverte, en tout cas. Elle était fermée, dans tous les cas. Sans aucun doute, cette porte était fermée. En aucun cas il n’y avait le moindre doute à craindre ; mais celui qui n’en croyait pas ses yeux doutait fortement que la porte fût effectivement fermée, même s’il voyait combien hermétiquement elle était fermée. Elle était fermée hermétiquement, aucune porte ne saurait être fermée plus hermétiquement, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux était encore loin d’être convaincu. Il fixait la porte avec intensité tout en se demandant si elle était fermée. « Dis-moi, porte, es-tu fermée ? » demanda-t-il, mais la porte ne répondait pas. Ce n’était pas du tout nécessaire qu’elle répondît puisqu’elle était fermée. La porte était parfaitement comme il faut, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux ne se fiait pas à la porte, il ne croyait pas qu’elle fût comme il faut, il doutait toujours qu’elle fût fermée comme il faut. « Es-tu vraiment fermée ou n’es-tu pas fermée ? » demanda-t-il encore, mais la porte, évidemment, ne répondait toujours pas. Peut-on exiger d’une porte qu’elle donne une réponse ? Encore une fois, la porte fut scrutée avec méfiance pour vérifier si vraiment, elle était fermée. Enfin, il comprit qu’elle était fermée, enfin il en fut convaincu. Alors il éclata de rire, tout heureux de pouvoir rire, et il dit à la porte : « Et toc ! Je te tiens », et sur ces belles paroles, il s’en fut tout content à son labeur quotidien. Un homme pareil n’est-il pas un fou ? Bien sûr que si ! Mais justement, c’était quelqu’un qui doutait de tout.
Un jour, il écrivit une lettre. Après l’avoir écrite jusqu’au bout, c’est-à-dire entièrement, il regarda la lettre de travers, car une fois de plus, il n’en croyait pas ses yeux et il était loin de croire qu’il avait écrit une lettre. La lettre, pourtant, était écrite de bout en bout, c’était indubitable, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux flaira de son nez, comme il l’avait fait avec la prote, le pourtour de la lettre, au comble de la méfiance, tout en se demandant si la lettre était vraiment écrite, oui ou non. Sans aucun doute, elle était écrite, à coup sûr, elle était écrite, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux n’en était nullement convaincu, bien plutôt, il flairait, comme je l’ai dit, la lettre sous tous ses angles, et il l’apostropha à haute voix : « Lettre, dis-moi, es-tu écrite, ou non ? » La lettre, on la comprend, ne donna pas la moindre réponse. Depuis quand les lettres peuvent-elles tenir des discours et donner des réponses ? La lettre était parfaitement comme il faut, de bout en bout, elle était bien lisible, mot après mot, phrase après phrase. Propres et magnifiques, les caractères, les points, les virgules, les points-virgules, les points d’interrogation et d’exclamation et les gracieux guillemets étaient à leur place. Il ne manquait pas un point sur un i à cet ouvrage magistral ; mais celui qui avait écrit ce chef‑d’œuvre de lettre, et qui malheureusement n’en croyait pas ses yeux, n’était nullement convaincu de tout cela, bien plutôt, il revint à sa question : « Es-tu comme il faut, lettre ? » Cette dernière, évidemment, ne lui répondit pas. Ce qui lui valut d’être à nouveau regardée de coin et examinée de travers. Enfin, ce nigaud comprit qu’il avait vraiment et véritablement écrit cette lettre, ce qui le fit éclater d’un rire joyeux et sonore ; heureux comme un gamin, se frottant les mains de satisfaction, il plia la lettre, le glissa en exultant dans une enveloppe appropriée et disant : « Et toc ! Je te tiens », et il éprouva une joie incroyable à ces belles paroles. Là-dessus, il s’en fut à son labeur quotidien. Est-ce qu’un tel homme n’est pas un fou ? Mais si, et c’était justement quelqu’un qui ne croyait à rien, quelqu’un qui ne sortait jamais de ses soucis, de ses tourments et de ses doutes. Quelqu’un qui, on l’a dit, doutait de tout.
Une autre fois, il voulut boire un verre de vin rouge qui était posé devant lui, mais il n’osait pas le faire parce qu’à nouveau, il n’en croyait pas ses yeux. Les verre de vin était indubitable. Sans aucun doute, ce verre de vin était là, à tous égards, et la question de savoir s’il y était ou s’il n’y était pas était totalement ridicule et stupide. N’importe quel individu moyen aurait immédiatement pris le verre de vin, mais lui, celui qui n’en croyait pas ses yeux, ne le prenait pas, il n’y croyait pas, il regarda le verre de vin pendant une bonne demi-heure, le flaira en promenant son nez de fou à un mètre tout autour, comme il l’avait fait avec la lettre, et demanda : « Verre de vin, dis-moi, au fond, es-tu là, ou n’y es-tu pas ? » La question était superflue, car le verre de vin était bien là, c’était un fait. Il n’y eut naturellement aucune réponse à la question stupide. Un verre de vin ne donne pas de réponse, il est simplement là et il veut être bu, et c’est bien mieux que de faire des discours et de donner des réponses. Notre brave verre de vin se vit flairé d’un nez méfiant, tout comme la lettre auparavant, et scruté du regard, comme tout à l’heure la porte. « Y es-t‑u, au fond, ou n’y es-tu pas ? » redemanda-t-on, et une fois de plus, pas de réponse. « Eh bien, bois-le donc, goûte-le donc, régale-toi donc, tu l’auras senti et éprouvé, et son existence ne te paraîtra plus douteuse », aurait-on pu criser à celui qui n’en croyait pas ses yeux, qui regardait avec méfiance le verre de vin au lieu de le porter à ses lèvres. Longtemps encore, il ne fut pas convaincu. Il fit encore beaucoup d’embarras longs et subtils et, enfin, il sembla qu’il avait compris, enfin, il fut vraiment convaincu qu’il avait un verre de vin devant son nez. « Et toc ! Je te tiens », dit-il, et il éclata de rire comme un gamin, se frotta les mains encore une fois tout content, fit claquer sa langue, se donna, dans sa joie folle et malicieuse, une bonne tape sur la tête, prit avec précaution le verre de vin dans sa main et le vida, en fut content, et là-dessus, il s’en fut à son labeur quotidien. Un tel personnage n’est-il pas fou à lier ? À coup sûr, mais justement, c’était quelqu’un qui n’en croyait pas ses yeux et ses oreilles, quelqu’un qui, à force de scrupules délicats et archidélicats, n’avait pas une minute de tranquillité, quelqu’un qui était malheureux si les choses ne marchaient pas et ne s’emboîtaient pas jusqu’au dernier détail, c’était un fou de l’ordre et de la ponctualité, un fou de l’exactitude et de la précision, quelqu’un qu’on aurait pu envoyer et expédier à la grande école de « l’insouciance », quelqu’un, pardi, qui comme nous l’avons dit, doutait de tout.
Une femme qui était juste un peu bizarre se rendit en ville pour acheter quelque chose de bon à dîner pour elle et son mari. Bien des femmes ont déjà fait leur marché en étant juste un peu distraites. L’histoire n’a donc absolument rien de nouveau ; je poursuis néanmoins et raconte que la femme qui voulait acheter quelque chose de bon pour elle et son mari et s’était rendu en ville dans ce but n’était pas tout à fait à son affaire. Elle tournait dans tous les sens la question de savoir ce qu’elle pourrait bien acheter de spécial et d’exquis pour elle et son mari, mais comme elle n’était pas tout à fait à son affaire, je l’ai dit, et un peu bizarre, elle n’arrivait pas à prendre de décision, et il semblait qu’elle ne savait pas vraiment ce qu’elle voulait. « Il faudrait quelque chose qui soit vite prêt, car l’heure avance et je n’ai pas beaucoup de temps », songeait-elle. Mon Dieu ! C’est qu’elle était juste un peu bizarre, et pas tout à fait à son affaire. Le sens des affaires et du concret est une fort belle chose. Mais cette femme-là n’était pas particulièrement concrète, juste un peu distraite et bizarre. Elle avait beau tourner la question dans tous les sens, elle n’arrivait pas, comme je l’ai dit, à prendre une décision. La faculté de prendre une décision est fort belle. Mais cette femme-là n’avait pas cette faculté. Elle voulait acheter quelque chose de bon et de beau à manger pour elle et pour son mari. C’était dans ce but louable qu’elle était allée en ville ; mais elle n’y arrivait pas, elle n’y parvenait tout simplement pas. Elle tournait la question dans tous les sens. Elle ne manquait pas de bonne volonté, et n’étaient sûrement pas les bonnes intentions qui lui manquaient, non, mais elle était juste un peu bizarre, elle n’était pas à son affaire, voilà pourquoi elle n’y arrivait pas. Ce n’est pas bien, de ne pas être à son affaire, et pour tout dire, cette femme finit par en avoir assez, et elle rentra chez elle sans rien du tout.
« Qu’as-tu acheté de beau et de bon, de spécial et d’exquis, de raisonnable et de judicieux pour le souper ? » lui demanda son mari en voyant rentrer sa jolie, gentille petite femme.
Elle répliqua : « Je n’ai rien acheté du tout. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? » demanda son mari.
Elle dit : « J’ai tourné la question dans tous les sens et je n’ai pas réussi à prendre de décision parce qu’il était trop difficile de choisir. Je ne manquais ni de bonne volonté ni de bonnes intentions, mais je n’étais pas vraiment à mon affaire. Je devais juste être un peu bizarre, et c’est pour cette raison que je n’ai pas réussi. Je suis allée en ville, je voulais acheter quelque chose de beau et de bien pour toi et moi, je ne manquais pas de bonne volonté, j’ai tourné la question dans tous les sens, mais le choix était difficile et je n’étais pas à mon affaire, voilà pourquoi je n’ai pas pu, voilà je n’ai rien acheté du tout. Aujourd’hui, pour une fois, nous nous contenterons de rien du tout, n’est-ce pas. Rien du tout, c’est ce qu’il y a de plus vite fait, et au moins ça ne pèse pas sur l’estomac. Est-ce que tu m’en voudras ? Je ne peux pas le croire. »
Ce soir-là, exceptionnellement ou pour changer, il n’y eut donc rien du tout pour le dîner, et le brave bon mari ne se fâcha pas du tout, il était trop chevaleresque, trop galant et trop poli pour cela. Jamais il n’aurait osé faire grise mine, il était beaucoup trop bien élevé. Un bon mari ne fait pas une chose pareille. Ainsi donc, ils ne mangèrent rien du tout, et tous les deux en furent ravis car pour une fois, ils se régalèrent. Le brave mari trouvait excellente l’idée de sa femme de ne rien servir du tout, pour une fois, et tout en se disant convaincu qu’elle avait eu une idée adorable, il fit semblant d’être au comble de la joie, mais avec ça, il ne disait pas combien un dîner nourrissant, substantiel, aurait été le bienvenu, une bonne purée de pommes bien épaisse, par exemple.
Il y avait probablement bien d’autres choses encore qu’il aurait mieux aimées que rien du tout.
« Maintenant, je suis un costaud. Maintenant, quelque épreuve que le sort me réserve, je l’affronterai, je me mesurerai à elle, et j’irai à sa rencontre avec confiance et impétuosité. J’ai l’impression de pouvoir en découdre avec le monde entier, ou avec la moitié du monde au moins. Imagination, illusion, constellation merveilleuse ! Mon humeur est grandiose. J’ai l’envie et la force de vivre, maintenant, vraiment, c’est à éclater de rire. Je m’emballe ! J’aimerais par-dessus tout être un cheval sauvage et filer au galop dans les pays radieux. C’est qu’il est divinement beau, le monde, célestement beau. Quelle jubilation ! Je ne comprends plus les angoisses, plus les craintes. La vie est une rose, et je veux me vanter et croire que je réussirai à la cueillir, cette rose. Dans mon roulement de tonnerre, la terre se jette à mes pieds. Le ciel, çà et là, montre un timide petit coin de bleu. Je veux prendre cela comme un signe propice. Monde : à nous deux. Je sors d’une expérience, et maintenant je voyage, je galope, je roule et me promène vers d’autres expériences, plus lointaines. Vie intense et expérience intense, je vous souhaite la meilleure des bienvenues. Voilà ce qui est beau : supporter, souffrir quelque chose. Pour qui l’endure avec sincérité, avec fermeté, la vie devient un jeu d’enfant. Jetons-nous dans les vagues comme un bon nageur intrépide. Il me semble que je viens de surmonter un certain nombre d’épreuves et qu’à présent, à grandes enjambées, le regard assuré, je peux aller de l’avant. »

