Consider the fol­lo­wing des­crip­tion from the 1930s of a par­ti­cu­lar fes­ti­val (still quite com­mon in India) that entails the wor­shi­ping of machi­ne­ry by wor­kers : “In some of the jute mil­ls near Calcutta the mecha­nics often sacri­fice goats at this time [autumn]. A sepa­rate alter is erec­ted by the mecha­nics… . Various tools and other emblems are pla­ced upon it… . Incense is burnt… . Towards eve­ning a male goat is tho­rough­ly washed … and pre­pa­red for a … final sacri­fice… . The ani­mal is deca­pi­ta­ted at one stroke … [and] the head is depo­si­ted in the … sacred Ganges.” This par­ti­cu­lar fes­ti­val is cele­bra­ted in many parts of north India as a public holi­day for the wor­king class, on a day named after the engi­neer god Vishvakarma. How do we read it ? To the extent that this day has now become a public holi­day in India, it has obvious­ly been sub­jec­ted to a pro­cess of bar­gai­ning bet­ween employers, wor­kers, and the state. One could also argue that inso­far as the ideas of recrea­tion and lei­sure belong to a dis­course of what makes labor effi­cient and pro­duc­tive, this “reli­gious” holi­day itself belongs to the pro­cess through which labor is mana­ged and dis­ci­pli­ned, and is hence a part of the his­to­ry of emer­gence of abs­tract labor in com­mo­di­ty form. The very public nature of the holi­day shows that it has been writ­ten into an emergent natio­nal, secu­lar calen­dar of pro­duc­tion. We could thus pro­duce a secu­lar nar­ra­tive that would apply to any wor­king-class reli­gious holi­day anyw­here. Christmas or the Muslim fes­ti­val Id could be seen in the same light. The dif­fe­rence bet­ween Vishvakarma puja (wor­ship) and Christmas or Id would then be explai­ned anthro­po­lo­gi­cal­ly, that is, by hol­ding ano­ther mas­ter code—“culture” or “religion”—constant and uni­ver­sal. The dif­fe­rences bet­ween reli­gions are by defi­ni­tion inca­pable of brin­ging the mas­ter cate­go­ry “culture” or “reli­gion” into any kind of cri­sis. We know that these cate­go­ries are pro­ble­ma­tic, that not all people have what is cal­led “culture” or “reli­gion” in the English senses of these words, but we have to ope­rate as though this limi­ta­tion was not of any great moment. This was exact­ly how I trea­ted this epi­sode in my own book. The erup­tion of Vishvakarma puja inter­rup­ting the rhythm of pro­duc­tion, was no threat to my Marxism or secu­la­rism. Like many of my col­leagues in labor his­to­ry, I inter­pre­ted wor­shi­ping machinery—an eve­ry­day fact of life in India, from taxis to scoo­ter-rick­shaws, mini­buses and lathe machines—as “insu­rance poli­cy” against acci­dents and contin­gen­cies. That in the so-cal­led reli­gious ima­gi­na­tion (as in lan­guage), redundancy—the huge and, from a strict­ly func­tio­na­list point of view, unne­ces­sa­ri­ly ela­bo­rate pano­ply of ico­no­gra­phy and rituals—proved the pover­ty of a pure­ly func­tio­na­list approach never deter­red my secu­lar nar­ra­tive. The ques­tion of whe­ther or not the wor­kers had a conscious or doc­tri­nal belief in gods and spi­rits was also wide of the mark ; after all, gods are as real as ideo­lo­gy is—that is to say, they are embed­ded in prac­tices. More often than not, their pre­sence is col­lec­ti­ve­ly invo­ked by rituals rather than by conscious belief.

« It takes a plague to know a plague » may be said both of the prin­ciple of ino­cu­la­tion and of the historiogra­phy of epi­de­mics. Certainly this was true of Daniel Defoe’s book, The Journal of the Plague Year, which was osten­si­bly about the Great Plague of London in 1665 but which actual­ly was contri­bu­tion to the plan­ning of the plague in 1721 when both the bubo­nic plague and the small­pox re-appea­red in Europe and the wes­tern Atlantic.

In 1721 the bubo­nic plague appea­red in Marseilles where it was met with reli­gious pie­ty and repres­sive quar­antine. In the Dutch ports car­goes were burnt and sai­lors for­ced to swim ashore naked. In London mer­chants, ree­ling under the inter­rup­tions of their pro­fits by the finan­cial scan­dals of the South Sea Bubble, were reluc­tant to agree to simi­lar mea­sures of qua­ran­tine. The dan­ger appea­red at a conjunc­ture of a) rural gue­rilla move­ment in some recent­ly expro­pria­ted Royal forests, b) serious strikes by the indus­trial wea­vers of London, c) an urban crime wave, and d) mobs rio­ting against the Royal dynasty.

These insta­bi­li­ties took place amid­st a wides­pread debate about the indis­ci­pline of the wor­king class and the desi­ra­bi­li­ty of esta­bli­shing wor­khouses. The Government, the­re­fore, cal­led upon the Bishop of London to stress the gra­vi­ty of the situa­tion, so he hired Daniel Defoe to take up his pen to contri­bute to the for­ma­tion of that moral panic cha­rac­te­ri­zing the bio­ma­na­ge­ment of epidemic.

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chap. 6  : « The Death Carts Did More… »
, , , An Historical Reprise, in Celebration of the Anniversary of Boston ACT UP February 26, 1989
[…] Eu égard au dis­cours aca­dé­mique de l’his­toire – l’« his­toire » en tant que dis­cours pro­duit dans le site ins­ti­tu­tion­nel qu’est l’u­ni­ver­si­té –, l’« Europe » demeure le sujet théo­rique sou­ve­rain de toutes les his­toires, y com­pris de celles que nous appe­lons « indienne », « chi­noise », « kényane », et ain­si de suite. De façon très étrange, toutes ces his­toires ont ten­dance à deve­nir des variantes d’un récit maître que l’on pour­rait appe­ler « l’his­toire de l’Europe ». En ce sens, l’his­toire « indienne » se trouve elle-même dans une posi­tion de subal­ter­ni­té ; c’est au nom de cette his­toire seule­ment que l’on peut arti­cu­ler des posi­tions sub­jec­tives subalternes. […] « Europe » et « Inde » sont ici trai­tés comme des termes hyper­réels, en ce sens qu’ils se rap­portent à des figures ima­gi­naires dont les réfé­rents géo­gra­phiques conservent une part d’in­dé­ter­mi­na­tion. En tant que figures de l’i­ma­gi­naire, ces termes sont contes­tables, mais je les trai­te­rai pour l’ins­tant comme des caté­go­ries don­nées et réi­fiées, comme des oppo­sés réunis au sein d’une même struc­ture de domi­na­tion et de subor­di­na­tion. En adop­tant une telle approche, j’ai bien conscience de m’ex­po­ser à l’ac­cu­sa­tion d’in­di­gé­nisme, de natio­na­lisme – pire encore, de me rendre cou­pable du pire des péchés : la nos­tal­gie. D’emblée, les cher­cheurs libé­raux s’in­sur­ge­ront, en disant que l’i­dée d’une « Europe » homo­gène et incon­tes­tée ne résiste pas à l’a­na­lyse. C’est par­fai­te­ment exact, mais de même que le phé­no­mène de l’o­rien­ta­lisme n’a pas dis­pa­ru parce que cer­tains en ont désor­mais une appré­hen­sion cri­tique, de même une cer­taine ver­sion de l’« Europe », réi­fiée et célé­brée dans le monde phé­no­mé­nal des rap­ports de pou­voir quo­ti­diens en tant que scène de la nais­sance de la moder­ni­té, conti­nue de domi­ner le dis­cours de l’his­toire. L’analyse est impuis­sante à l’éradiquer.

Il neige, il neige. Il neige tout ce que le ciel contient de neige, et c’est consi­dé­rable. Sans arrêt, sans début et sans fin. Il n’y a plus de ciel, tout est chute de neige grise, blanche. Il n’y a plus d’air non plus, il est plein de neige. Il n’y a plus de terre non plus, elle est cou­verte de neige, et encore de neige. Toits, routes, arbres sont enve­lop­pés de neige. Il neige sur tout, et c’est com­pré­hen­sible, car quand il neige, la neige tombe sur tout, on l’aura com­pris, sans excep­tion. Tout doit por­ter la neige, objets fixes et objets mobiles, par exemple les voi­tures, les meubles et les immeubles, les pro­prié­tés et tout ce qui est trans­por­table, et les pieux, piquets et poteaux autant que les hommes qui marchent. Il ne reste pas le moindre recoin épar­gné par la neige, à l’exception de ce qui est dans des mai­sons, dans des tun­nels et dans des grottes. Des forêts entières, des champs, des mon­tagnes, des villes, des vil­lages, des domaines sont enve­lop­pés de neige. La neige tombe sur des États entiers, sur des bud­gets d’État. Seuls les lacs et les fleuves ne sont jamais ennei­gés. On ne peut pas cou­vrir un lac de neige du moment que l’eau, tout sim­ple­ment, absorbe et avale la neige ; en revanche, dépo­toirs, détri­tus, haillons, gue­nilles, rocs et rocailles ont for­te­ment ten­dance à être recou­verts de neige. Chiens, chats, pigeons, moi­neaux, vaches et che­vaux sont cou­verts de neige, et de même, cha­peaux, man­teaux, robes, pan­ta­lons, chaus­sures et nez. Sur les che­veux des jolies femmes, il neige sans façon, et de même, sur les visages, les mains et les cils des mignons enfants qui vont à l’école. Tout ce qui marche, s’arrête, rampe, saute ou bon­dit est bien pro­pre­ment cou­vert de neige. Les haies sont déco­rées de petites boules blanches, les affiches mul­ti­co­lores se couvrent de blanc, ce qui, ici et là, ne gâte rien. Les réclames sont ren­dues inof­fen­sives et invi­sibles, ce dont les com­man­di­taires se plaignent en vain. Il y a des che­mins blancs, des murs blancs, des branches blanches, des tiges blanches, des por­tails de jar­din blancs, des champs blancs, des col­lines blanches et Dieu sait quoi encore. Avec assi­dui­té, avec constance, il conti­nue de nei­ger, cela ne va jamais s’arrêter, semble-t-il. Toutes les cou­leurs, rouge, vert, brun et bleu sont cou­vertes de blanc. Où que l’on regarde, tout est d’une blan­cheur de neige ; où que tu portes les yeux, tout est d’une blan­cheur de neige. Et c’est silen­cieux, c’est chaud, c’est meuble, c’est propre. Assurément, se salir dans la neige pour­rait être assez dif­fi­cile, voire com­plè­te­ment impos­sible. Toutes les branches de sapin sont cou­vertes de neige, ploient jusqu’à terre sous l’épais far­deau blanc, obs­truent le che­min. Le che­min ? Comme s’il y avait encore un che­min ! On marche, et tout en mar­chant, on espère que l’on est sur le bon che­min. Et c’est le silence. La neige a amor­ti tout mur­mure, tout bruit, tous les sons et tous les échos. On n’entend que le silence, l’absence de son qui, vrai­ment, ne fait pas beau­coup de bruit. Et il fait chaud, dans toute cette dense douce neige, chaud comme dans un salon douillet où les gens pai­sibles sont ras­sem­blés pour une fête élé­gante, aimable. Et c’est rond, à la ronde, tout est comme arron­di, lis­sé. Les arêtes, les angles et les pointes sont cou­verts de neige. Ce qui était aigu et poin­tu est main­te­nant coif­fé d’un capu­chon blanc, et de ce fait, arron­di. Tout le dur, le gros­sier, le rabo­teux, est recou­vert de neige avec obli­geance, avec une aimable com­plai­sance. Où que tu ailles, tu ne marches que sur quelque chose de meuble, de blanc, et tout ce que tu touches est doux, humide et mou. Tout est voi­lé, nive­lé, atté­nué. Là où régnait le mul­tiple et le divers, il n’y a plus qu’une chose, la neige ; et là où il y avait des contrastes, il n’y a plus qu’une seule chose, la neige. Quelle dou­ceur, quelle paix dans toutes les appa­rences diverses, par­mi toutes les formes reliées pour com­po­ser un seul visage, un seul tout, rêveur. Une forme unique règne. Ce qui dépas­sait beau­coup est amoin­dri, et ce qui saillait de la com­mu­nau­té est au ser­vice, au meilleur sens du terme, d’un ensemble gran­diose, beau et bon. Mais je n’ai pas encore tout dit. Patiente encore un peu. J’aurai bien­tôt fini, bien­tôt. Car l’idée me vient qu’un héros qui se serait défen­du avec cou­rage contre une puis­sance supé­rieure, qui n’aurait pas vou­lu entendre par­ler de se rendre, qui aurait accom­pli son devoir jusqu’au bout, pour­rait être tom­bé dans la neige. La neige dili­gente aurait ense­ve­li le visage, la main, le pauvre corps avec sa bles­sure san­glante, le noble stoï­cisme, la mâle réso­lu­tion, l’âme vaillante, cou­ra­geuse. On peut mar­cher sur cette tombe sans rien remar­quer, mais lui, qui repose sous la neige, il est bien, il est tran­quille, il a la paix, il est chez lui. – Sa femme est au logis, à la fenêtre, et elle voit qu’il neige et elle pense : « Où peut-il bien être et com­ment va-t-il ? Il va sûre­ment bien. » Tout à coup, elle le voit, elle a une vision. Elle s’écarte de la fenêtre, elle s’assied, et elle pleure.

Es schneit, schneit, was vom Himmel herun­ter mag, und es mag Erkleckliches herun­ter. Das hört nicht auf, hat nicht Anfang und nicht Ende. Einen Himmel gibt es nicht mehr, alles ist ein graues weisses Schneien. Eine Luft gibt es auch nicht mehr, sie ist voll Schnee. Eine Erde gibt es auch nicht mehr, sie ist mit Schnee und wie­der mit Schnee zuge­deckt. Dächer, Strassen, Bäume sind ein­ges­ch­neit. Auf alles schneit es herab, und das ist begrei­flich, denn wenn es schneit, schneit es begrei­fli­cher­weise auf alles herab, ohne Ausnahme. Alles muss den Schnee tra­gen, feste Gegenstände wie Gegenstände, die sich bewe­gen, wie z.B. Wagen, Mobilien wie Immobilien, Liegenschaften wie Transportables, Blöcke, Pflöcke und Pfähle wie gehende Menschen. Kein Fleckchen exis­tiert, das vom Schnee unberührt bleibt, aus­ser was in Häusern, in Tunneln oder in Höhlen liegt. Ganze Wälder, Felder, Berge, Städte, Dörfer, Ländereien wer­den ein­ges­ch­neit. Auf ganze Staatswesen, Staatshaushaltungen schneit es herab. Nur Seen und Flüsse sind unein­sch­nei­bar. Seen sind unmö­glich ein­zu­sch­neien, weil das Wasser allen Schnee ein­fach ein- und auf­schluckt, aber dafür sind Gerümpel, Abfällsel, Hudeln, Lumpen, Steine und Geröll sehr veran­lagt, ein­ges­ch­neit zu wer­den. Hunde, Katzen, Tauben, Spatzen, Kühe und Pferde sind mit Schnee bedeckt, eben­so Hüte, Mäntel, Röcke, Hosen, Schuhe und Nasen. Auf das Haar von hüb­schen Frauen schneit es unge­niert herab, eben­so auf Gesichter, Hände und auf die Augenwimpern von zur Schule gehen­den zar­ten klei­nen Kindern. Alles, was steht, geht, kriecht, läuft und springt, wird sau­ber ein­ges­ch­neit. Hecken wer­den mit weis­sen Böllerchen ges­chmückt, far­bige Plakate wer­den weiss zuge­deckt, was da und dort viel­leicht gar nicht schade ist. Reklamen wer­den unschäd­lich und unsicht­bar gemacht, worü­ber sich die Urheber ver­ge­blich bek­la­gen. Weisse Wege gibt’s, weisse Mauern, weisse Äste, weise Stangen, weisse Gartengitter, weisse Äcker, weisse Hügel und weiss Gott was sonst noch alles. Fleissig und emsig fährt es fort mit Schneien, will, scheint es, gar nicht wie­der aufhö­ren. Alle Farben, rot, grün, braun und blau, sind vom Weiss ein­ge­deckt. Wohin man schaut, ist alles schnee­weiss ; wohin du blickst, ist alles schnee­weiss. Und still ist es, warm ist es, weich ist es, sau­ber ist es. Sich im Schnee schmut­zig zu machen, dürfte sicher ziem­lich schwer, wenn nicht übe­rhaupt unmö­glich sein. Alle Tannenäste sind voll Schnee, beu­gen sich unter der dicken weis­sen Last tief zur Erde herab, vers­per­ren den Weg. Den Weg ? Als wenn es noch einen Weg gäbe ! Man geht so, und indem man geht, hofft man, dass man auf dem rech­ten Weg sei. Und still ist es. Das Schneien hat alles Geräusch, allen Lärm, alle Töne und Schälle ein­ges­ch­neit. Man hört nur die Stille, die Lautlosigkeit, und die tönt wah­rhaf­tig nicht laut. Und warm ist es in all dem dich­ten wei­chen Schnee, so warm wie in einem hei­me­li­gen Wohnzimmer, wo fried­fer­tige Menschen zu irgen­dei­nem fei­nen lie­ben Vergnügen ver­sam­melt sind. Und rund ist es, alles ist rund­he­rum wie abge­run­det, abge­glät­tet. Schärfen, Ecken und Spitzen sind zuges­ch­neit. Was kan­tig und spit­zig war, besitzt jetzt eine weisse Kappe und ist somit abge­run­det. Alles Harte, Grobe, Holperige ist mit Gefälligkeit, freund­li­cher Verbindlichkeit, mit Schnee, zuge­deckt. Wo du gehst, trittst du nur auf Weiches, Weisses, und was du anrührst, ist sanft, nass und weich. Verschleiert, aus­ge­gli­chen, abges­chwächt ist alles. Wo ein Vielerlei und Mancherlei war, ist nur noch eines, näm­lich Schnee ; und wo Gegensätze waren, ist ein Einziges und Einiges, näm­lich Schnee. Wie süss, wie fried­lich sind alle man­nig­fal­ti­gen Erscheinungen, Gestalten mitei­nan­der zu einem ein­zi­gen Gesicht, zu einem ein­zi­gen sin­nen­den Ganzen ver­bun­den. Ein ein­ziges Gebilde herr­scht. Was stark her­vor­trat, ist gedämpft, und was sich aus der Gemeinsamkeit empo­rhob, dient im schöns­ten Sinne dem schö­nen, guten, erha­be­nen Gesamten. Aber ich habe noch nicht alles gesagt. Warte noch ein wenig. Gleich, gleich bin ich fer­tig. Es fällt mir näm­lich ein, dass ein Held, der sich tap­fer gegen eine Übermacht wehrte, nichts von Gefangengabe wis­sen wollte, seine Pflicht als Krieger bis zu aller­letzt erfüllte, im Schnee könnte gefal­len sein. Von fleis­si­gem Schneien wurde das Gesicht, die Hand, der arme Leib mit der blu­ti­gen Wunde, die edle Standhaftigkeit, der männ­liche Entschluss, die brave tap­fere Seele zuge­deckt. Irgendwer kann über das Grab hin­weg­tre­ten, ohne dass er etwas merkt, aber ihm, der unterm Schnee liegt, ist es wohl, er hat Ruhe, er hat Frieden, und er ist daheim. – Seine Frau steht zu Hause am Fenster und sieht das Schneien und denkt dabei : « Wo mag er sein, und wie mag es ihm gehen ? Sicher geht es ihm gut. » Plötzlich sieht sie ihn, sie hat eine Erscheinung. Sie geht vom Fenster weg, sitzt nie­der und weint.

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« Neiger » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 50–54

Une lampe est sous doute un objet très utile et joli. On dis­tingue les lampes à pied et les sus­pen­sions, les lampes à alcool et les lampes à pétrole. Involontairement, qui dit lampe est for­cé de pen­ser abat-jour, c’est-à-dire qu’il n’y est nul­le­ment for­cé. Ce n’est pas vrai qu’on y soit for­cé. Personne ne nous y oblige. Libre à cha­cun de pen­ser ce qu’il veut, mais il semble néan­moins avé­ré que lampe et abat-jour se com­plètent le mieux du monde. Un abat-jour sans lampe nous paraî­trait inutile et dépour­vu de sens, et une lampe sans abat-jour nous paraî­trait laide et impar­faite. Une lampe est là pour dif­fu­ser de la lumière. Une lampe qui n’est pas allu­mée ne pro­duit pas une impres­sion par­ti­cu­liè­re­ment forte. Tant qu’elle n’est pas allu­mée, il lui manque sa nature propre, pour ain­si dire. C’est seule­ment lorsqu’elle est allu­mée que sa valeur appa­raît clai­re­ment et que le sens qui est le sien rayonne et brille de façon très convain­cante. C’est notre devoir de pro­di­guer à la lampe recon­nais­sance et applau­dis­se­ments, car que devien­drions-nous en pleine nuit, sans sa lumière ? À la douce clar­té de la lampe, nous pou­vons lire ou écrire, à notre guise, et puisque nous par­lons de lire et d’écrire, nous pen­sons, que nous le vou­lions ou non, à un lire ou à une lettre. Lives et lettres, à leur tour, nous ren­voient à quelque chose de nou­veau, à savoir au papier.
Le papier, on le sait, est fabri­qué avec du bois et sert de son côté à la pro­duc­tion de livres qui, pour cer­tains, sont lus rare­ment, ou pas du tout, et pour les autres, ne sont pas seule­ment lus, mais lit­té­ra­le­ment dévo­rés par tout un cha­cun. Le papier est si utile que l’on doit se sen­tir obli­gé ou for­cé de dire : il a pour l’homme contem­po­rain une impor­tance phé­no­mé­nale. On ne doit pas vrai­ment se trom­per beau­coup si l’on pré­tend que sans papier, il n’y a abso­lu­ment aucune civi­li­sa­tion humaine qui puisse exis­ter. Que pour­rait bien faire la part de l’humanité qui est, nous l’espérons, la plus valable, s’il était subi­te­ment impos­sible de se pro­cu­rer de papier et d’en dis­po­ser ? À n’en pas dou­ter, l’existence de beau­coup, ou plu­tôt, d’une majo­ri­té écra­sante d’êtres humains se rat­tache à l’existence du papier, avec une inten­si­té qui nous fait peur du fait qu’à y réflé­chir d’un peu plus près, nous ne sommes que dif­fi­ci­le­ment capables de nous débar­ras­ser de cer­taines inquié­tudes très faciles à com­prendre. En termes plus géné­raux, il y a du papier épais et fin, lisse et rugueux, gros­sier et élé­gant, bon mar­ché et coû­teux, et avec l’aimable auto­ri­sa­tion du lec­teur, on dis­tin­gue­ra par­mi diverses sortes et variantes de papier : le papier à écrire, le papier de verre, le papier anti-rouille, le papier à lettre, le papier jour­nal et le papier de soie. Les parents de l’auteur pos­sé­daient une mignonne petite pape­te­rie, voi­là bien pour­quoi celui-ci est capable d’énumérer sans reprendre haleine les diverses sortes de papier. Ne se pour­rait-il pas, d’ailleurs, qu’à une heure quel­conque, sur une mince bande de papier que nous avons peut-être vue posée, cachée dans un recoin pous­sié­reux du tiroir d’un écri­vain, une his­toire ait été consi­gnée qui disait à peu près ceci :

L’HOMME QUI NE REMARQUAIT RIEN
Jadis ou naguère vivait un homme qui ne remar­quait rien. Il ne fai­sait atten­tion à rien, pour lui, tout était pour ain­si dire du pareil au même. Avait-il peut-être la tête pleine de pen­sées impor­tantes ? Pas du tout ! Elle était tout à fait vide, sans idées. Un jour, il per­dit toute sa for­tune, mais il ne le sen­tit pas, il ne le remar­qua pas. Et puis, rien ne lui fai­sait mal, car qui ne s’aperçoit de rien n’a jamais mal. Oubliait-il quelque part son para­pluie, il le remar­quait seule­ment quand il pleu­vait et qu’il était mouillé. Oubliait-il son cha­peau, il le remar­quait seule­ment quand quelqu’un lui disait : « Où est votre cha­peau, mon­sieur Tartempion ? » Il s’appelait Tartempion, mais ce n’était pas sa faute, s’il por­tait ce nom. Il aurait aus­si bien pu s’appeler Léger. Un jour, ses semelles se déta­chèrent, il ne le remar­qua pas, mar­cha pieds nus jusqu’à ce que quelqu’un le rende atten­tif à cette par­ti­cu­la­ri­té remar­quable. On se moquait de lui tout le temps, mais il ne remar­quait rien. Sa femme allait avec qui lui chan­tait. Tartempion ne s’apercevait de rien. Il avait tou­jours la tête pen­chée, mais ce n’était pas qu’il réflé­chisse. On pou­vait lui prendre la bague au doigt, la nour­ri­ture de l’assiette, le cha­peau de la tête, les pan­ta­lons et les bottes des jambes, la veste du corps, le sol sous les pieds, le cigare de la bouche, ses propres enfants sous ses yeux et la chaise sur laquelle il était assis, sans qu’il ne remarque rien. Un beau jour qu’il allait son che­min, sa tête tom­ba. Elle ne devait pas avoir été fixée assez soli­de­ment sur son cou, pour pou­voir tom­ber ain­si sans crier gare. Tartempion ne remar­qua pas qu’il n’avait plus de tête ; sans tête, il conti­nua son che­min, jusqu’à ce que quelqu’un lui dise : « Mais il vous manque votre tête, mon­sieur Tartempion. » Mais mon­sieur Tartempion ne pou­vait pas entendre ce que l’autre lui disait, puisque sa tête était tom­bée, il n’avait plus d’oreilles. Alors mon­sieur Tartempion ne res­sen­tit plus rien du tout, il ne sen­tait rien, ne goû­tait rien, n’entendait, ne voyait rien et ne remar­quait rien. Tu crois ça ? Si tu le crois gen­ti­ment, tu auras quatre sous, et avec ça, tu pour­ras t’acheter quelque chose de beau, pas vrai.

À force de racon­ter des contes, il ne faut sur­tout pas que j’oublie une paire de gants que je vois pendre, élé­gants et alan­guis, au bord d’une table. Qui peut être la belle noble dame qui les a ain­si négli­gem­ment oubliés ? Ce sont des gants très chic, qui habillent presque tout le bras, cou­leur beurre-frais. Des gents aus­si beaux parlent avec insis­tance de leur pro­prié­taire, et leur lan­gage est aimable et déli­cat comme le mode de vie des femmes belles et bonnes. Comme ils pen­dillent bien, ces gants ! comme ils sentent bon ! j’aurais presque envie de les pres­ser contre mon visage, ce qui serait un peu bête, bien sûr. Mais quel plai­sir, par­fois, de com­mettre une bêtise.

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« Lampe, papier et gants » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 42–47

Celui qui n’en croyait pas ses yeux regar­dait une porte pour voir si elle était fer­mée. Oui, elle était fer­mée, et même fer­mée comme il faut, c’é­tait indu­bi­table. La porte était fer­mée, c’est tout à fait sûr, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux ne le croyait pas, il flai­rait cette porte pour sen­tir si elle était fer­mée, oui ou non. Elle était vrai­ment et véri­ta­ble­ment fer­mée. Sans conteste, elle était fer­mée. Elle n’était pas ouverte, en tout cas. Elle était fer­mée, dans tous les cas. Sans aucun doute, cette porte était fer­mée. En aucun cas il n’y avait le moindre doute à craindre ; mais celui qui n’en croyait pas ses yeux dou­tait for­te­ment que la porte fût effec­ti­ve­ment fer­mée, même s’il voyait com­bien her­mé­ti­que­ment elle était fer­mée. Elle était fer­mée her­mé­ti­que­ment, aucune porte ne sau­rait être fer­mée plus her­mé­ti­que­ment, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux était encore loin d’être convain­cu. Il fixait la porte avec inten­si­té tout en se deman­dant si elle était fer­mée. « Dis-moi, porte, es-tu fer­mée ? » deman­da-t-il, mais la porte ne répon­dait pas. Ce n’était pas du tout néces­saire qu’elle répon­dît puisqu’elle était fer­mée. La porte était par­fai­te­ment comme il faut, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux ne se fiait pas à la porte, il ne croyait pas qu’elle fût comme il faut, il dou­tait tou­jours qu’elle fût fer­mée comme il faut. « Es-tu vrai­ment fer­mée ou n’es-tu pas fer­mée ? » deman­da-t-il encore, mais la porte, évi­dem­ment, ne répon­dait tou­jours pas. Peut-on exi­ger d’une porte qu’elle donne une réponse ? Encore une fois, la porte fut scru­tée avec méfiance pour véri­fier si vrai­ment, elle était fer­mée. Enfin, il com­prit qu’elle était fer­mée, enfin il en fut convain­cu. Alors il écla­ta de rire, tout heu­reux de pou­voir rire, et il dit à la porte : « Et toc ! Je te tiens », et sur ces belles paroles, il s’en fut tout content à son labeur quo­ti­dien. Un homme pareil n’est-il pas un fou ? Bien sûr que si ! Mais jus­te­ment, c’était quelqu’un qui dou­tait de tout.
Un jour, il écri­vit une lettre. Après l’avoir écrite jusqu’au bout, c’est-à-dire entiè­re­ment, il regar­da la lettre de tra­vers, car une fois de plus, il n’en croyait pas ses yeux et il était loin de croire qu’il avait écrit une lettre. La lettre, pour­tant, était écrite de bout en bout, c’était indu­bi­table, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux flai­ra de son nez, comme il l’avait fait avec la prote, le pour­tour de la lettre, au comble de la méfiance, tout en se deman­dant si la lettre était vrai­ment écrite, oui ou non. Sans aucun doute, elle était écrite, à coup sûr, elle était écrite, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux n’en était nul­le­ment convain­cu, bien plu­tôt, il flai­rait, comme je l’ai dit, la lettre sous tous ses angles, et il l’apostropha à haute voix : « Lettre, dis-moi, es-tu écrite, ou non ? » La lettre, on la com­prend, ne don­na pas la moindre réponse. Depuis quand les lettres peuvent-elles tenir des dis­cours et don­ner des réponses ? La lettre était par­fai­te­ment comme il faut, de bout en bout, elle était bien lisible, mot après mot, phrase après phrase. Propres et magni­fiques, les carac­tères, les points, les vir­gules, les points-vir­gules, les points d’interrogation et d’exclamation et les gra­cieux guille­mets étaient à leur place. Il ne man­quait pas un point sur un i à cet ouvrage magis­tral ; mais celui qui avait écrit ce chef‑d’œuvre de lettre, et qui mal­heu­reu­se­ment n’en croyait pas ses yeux, n’était nul­le­ment convain­cu de tout cela, bien plu­tôt, il revint à sa ques­tion : « Es-tu comme il faut, lettre ? » Cette der­nière, évi­dem­ment, ne lui répon­dit pas. Ce qui lui valut d’être à nou­veau regar­dée de coin et exa­mi­née de tra­vers. Enfin, ce nigaud com­prit qu’il avait vrai­ment et véri­ta­ble­ment écrit cette lettre, ce qui le fit écla­ter d’un rire joyeux et sonore ; heu­reux comme un gamin, se frot­tant les mains de satis­fac­tion, il plia la lettre, le glis­sa en exul­tant dans une enve­loppe appro­priée et disant : « Et toc ! Je te tiens », et il éprou­va une joie incroyable à ces belles paroles. Là-des­sus, il s’en fut à son labeur quo­ti­dien. Est-ce qu’un tel homme n’est pas un fou ? Mais si, et c’était jus­te­ment quelqu’un qui ne croyait à rien, quelqu’un qui ne sor­tait jamais de ses sou­cis, de ses tour­ments et de ses doutes. Quelqu’un qui, on l’a dit, dou­tait de tout.
Une autre fois, il vou­lut boire un verre de vin rouge qui était posé devant lui, mais il n’osait pas le faire parce qu’à nou­veau, il n’en croyait pas ses yeux. Les verre de vin était indu­bi­table. Sans aucun doute, ce verre de vin était là, à tous égards, et la ques­tion de savoir s’il y était ou s’il n’y était pas était tota­le­ment ridi­cule et stu­pide. N’importe quel indi­vi­du moyen aurait immé­dia­te­ment pris le verre de vin, mais lui, celui qui n’en croyait pas ses yeux, ne le pre­nait pas, il n’y croyait pas, il regar­da le verre de vin pen­dant une bonne demi-heure, le flai­ra en pro­me­nant son nez de fou à un mètre tout autour, comme il l’avait fait avec la lettre, et deman­da : « Verre de vin, dis-moi, au fond, es-tu là, ou n’y es-tu pas ? » La ques­tion était super­flue, car le verre de vin était bien là, c’était un fait. Il n’y eut natu­rel­le­ment aucune réponse à la ques­tion stu­pide. Un verre de vin ne donne pas de réponse, il est sim­ple­ment là et il veut être bu, et c’est bien mieux que de faire des dis­cours et de don­ner des réponses. Notre brave verre de vin se vit flai­ré d’un nez méfiant, tout comme la lettre aupa­ra­vant, et scru­té du regard, comme tout à l’heure la porte. « Y es-t‑u, au fond, ou n’y es-tu pas ? » rede­man­da-t-on, et une fois de plus, pas de réponse. « Eh bien, bois-le donc, goûte-le donc, régale-toi donc, tu l’auras sen­ti et éprou­vé, et son exis­tence ne te paraî­tra plus dou­teuse », aurait-on pu cri­ser à celui qui n’en croyait pas ses yeux, qui regar­dait avec méfiance le verre de vin au lieu de le por­ter à ses lèvres. Longtemps encore, il ne fut pas convain­cu. Il fit encore beau­coup d’embarras longs et sub­tils et, enfin, il sem­bla qu’il avait com­pris, enfin, il fut vrai­ment convain­cu qu’il avait un verre de vin devant son nez. « Et toc ! Je te tiens », dit-il, et il écla­ta de rire comme un gamin, se frot­ta les mains encore une fois tout content, fit cla­quer sa langue, se don­na, dans sa joie folle et mali­cieuse, une bonne tape sur la tête, prit avec pré­cau­tion le verre de vin dans sa main et le vida, en fut content, et là-des­sus, il s’en fut à son labeur quo­ti­dien. Un tel per­son­nage n’est-il pas fou à lier ? À coup sûr, mais jus­te­ment, c’était quelqu’un qui n’en croyait pas ses yeux et ses oreilles, quelqu’un qui, à force de scru­pules déli­cats et archi­dé­li­cats, n’avait pas une minute de tran­quilli­té, quelqu’un qui était mal­heu­reux si les choses ne mar­chaient pas et ne s’emboîtaient pas jusqu’au der­nier détail, c’était un fou de l’ordre et de la ponc­tua­li­té, un fou de l’exactitude et de la pré­ci­sion, quelqu’un qu’on aurait pu envoyer et expé­dier à la grande école de « l’insouciance », quelqu’un, par­di, qui comme nous l’avons dit, dou­tait de tout.

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« Et toc ! Je te tiens » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 31–36

Une femme qui était juste un peu bizarre se ren­dit en ville pour ache­ter quelque chose de bon à dîner pour elle et son mari. Bien des femmes ont déjà fait leur mar­ché en étant juste un peu dis­traites. L’histoire n’a donc abso­lu­ment rien de nou­veau ; je pour­suis néan­moins et raconte que la femme qui vou­lait ache­ter quelque chose de bon pour elle et son mari et s’é­tait ren­du en ville dans ce but n’é­tait pas tout à fait à son affaire. Elle tour­nait dans tous les sens la ques­tion de savoir ce qu’elle pour­rait bien ache­ter de spé­cial et d’ex­quis pour elle et son mari, mais comme elle n’é­tait pas tout à fait à son affaire, je l’ai dit, et un peu bizarre, elle n’ar­ri­vait pas à prendre de déci­sion, et il sem­blait qu’elle ne savait pas vrai­ment ce qu’elle vou­lait. « Il fau­drait quelque chose qui soit vite prêt, car l’heure avance et je n’ai pas beau­coup de temps », son­geait-elle. Mon Dieu ! C’est qu’elle était juste un peu bizarre, et pas tout à fait à son affaire. Le sens des affaires et du concret est une fort belle chose. Mais cette femme-là n’é­tait pas par­ti­cu­liè­re­ment concrète, juste un peu  dis­traite et bizarre. Elle avait beau tour­ner la ques­tion dans tous les sens, elle n’ar­ri­vait pas, comme je l’ai dit, à prendre une déci­sion. La facul­té de prendre une déci­sion est fort belle. Mais cette femme-là n’a­vait pas cette facul­té. Elle vou­lait ache­ter quelque chose de bon et de beau à man­ger pour elle et pour son mari. C’était dans ce but louable qu’elle était allée en ville ; mais elle n’y arri­vait pas, elle n’y par­ve­nait tout sim­ple­ment pas. Elle tour­nait la ques­tion dans tous les sens. Elle ne man­quait pas de bonne volon­té, et n’é­taient sûre­ment pas les bonnes inten­tions qui lui man­quaient, non, mais elle était juste un peu bizarre, elle n’é­tait pas à son affaire, voi­là pour­quoi elle n’y arri­vait pas. Ce n’est pas bien, de ne pas être à son affaire, et pour tout dire, cette femme finit par en avoir assez, et elle ren­tra chez elle sans rien du tout.

« Qu’as-tu ache­té de beau et de bon, de spé­cial et d’ex­quis, de rai­son­nable et de judi­cieux pour le sou­per ? » lui deman­da son mari en voyant ren­trer sa jolie, gen­tille petite femme.

Elle répli­qua : « Je n’ai rien ache­té du tout. »

« Qu’est-ce que tu veux dire ? » deman­da son mari.

Elle dit : « J’ai tour­né la ques­tion dans tous les sens et je n’ai pas réus­si à prendre de déci­sion parce qu’il était trop dif­fi­cile de choi­sir. Je ne man­quais ni de bonne volon­té ni de bonnes inten­tions, mais je n’é­tais pas vrai­ment à mon affaire. Je devais juste être un peu bizarre, et c’est pour cette rai­son que je n’ai pas réus­si. Je suis allée en ville, je vou­lais ache­ter quelque chose de beau et de bien pour toi et moi, je ne man­quais pas de bonne volon­té, j’ai tour­né la ques­tion dans tous les sens, mais le choix était dif­fi­cile et je n’é­tais pas à mon affaire, voi­là pour­quoi je n’ai pas pu, voi­là je n’ai rien ache­té du tout. Aujourd’hui, pour une fois, nous nous conten­te­rons de rien du tout, n’est-ce pas. Rien du tout, c’est ce qu’il y a de plus vite fait, et au moins ça ne pèse pas sur l’es­to­mac. Est-ce que tu m’en vou­dras ? Je ne peux pas le croire. »

Ce soir-là, excep­tion­nel­le­ment ou pour chan­ger, il n’y eut donc rien du tout pour le dîner, et le brave bon mari ne se fâcha pas du tout, il était trop che­va­le­resque, trop galant et trop poli pour cela. Jamais il n’au­rait osé faire grise mine, il était beau­coup trop bien éle­vé. Un bon mari ne fait pas une chose pareille. Ainsi donc, ils ne man­gèrent rien du tout, et tous les deux en furent ravis car pour une fois, ils se réga­lèrent. Le brave mari trou­vait excel­lente l’i­dée de sa femme de ne rien ser­vir du tout, pour une fois, et tout en se disant convain­cu qu’elle avait eu une idée ado­rable, il fit sem­blant d’être au comble de la joie, mais avec ça, il ne disait pas com­bien un dîner nour­ris­sant, sub­stan­tiel, aurait été le bien­ve­nu, une bonne purée de pommes bien épaisse, par exemple.

Il y avait pro­ba­ble­ment bien d’autres choses encore qu’il aurait mieux aimées que rien du tout.

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« Rien du tout » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 27–30

« Maintenant, je suis un cos­taud. Maintenant, quelque épreuve que le sort me réserve, je l’af­fron­te­rai, je me mesu­re­rai à elle, et j’i­rai à sa ren­contre avec confiance et impé­tuo­si­té. J’ai l’im­pres­sion de pou­voir en découdre avec le monde entier, ou avec la moi­tié du monde au moins. Imagination, illu­sion, constel­la­tion mer­veilleuse ! Mon humeur est gran­diose. J’ai l’en­vie et la force de vivre, main­te­nant, vrai­ment, c’est à écla­ter de rire. Je m’emballe ! J’aimerais par-des­sus tout être un che­val sau­vage et filer au galop dans les pays radieux. C’est qu’il est divi­ne­ment beau, le monde, céles­te­ment beau. Quelle jubi­la­tion ! Je ne com­prends plus les angoisses, plus les craintes. La vie est une rose, et je veux me van­ter et croire que je réus­si­rai à la cueillir, cette rose. Dans mon rou­le­ment de ton­nerre, la terre se jette à mes pieds. Le ciel, çà et là, montre un timide petit coin de bleu. Je veux prendre cela comme un signe pro­pice. Monde : à nous deux. Je sors d’une expé­rience, et main­te­nant je voyage, je galope, je roule et me pro­mène vers d’autres expé­riences, plus loin­taines. Vie intense et expé­rience intense, je vous sou­haite la meilleure des bien­ve­nues. Voilà ce qui est beau : sup­por­ter, souf­frir quelque chose. Pour qui l’en­dure avec sin­cé­ri­té, avec fer­me­té, la vie devient un jeu d’en­fant. Jetons-nous dans les vagues comme un bon nageur intré­pide. Il me semble que je viens de sur­mon­ter un cer­tain nombre d’é­preuves et qu’à pré­sent, à grandes enjam­bées, le regard assu­ré, je peux aller de l’avant. »

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« Tobold » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 192–193