Sans doute faut-il aujourd’hui chercher les caractères à la lanterne ; encore se moquerait-on de vous, fort probablement, si l’on vous voyait en plein jour avec une lanterne allumée. Je raconterai donc l’histoire d’un homme qui eut toujours des difficultés avec son caractère ou qui, plus simplement, n’en eut jamais ; toutefois, je crains un peu d’avoir compris trop tard son importance, et je me demande s’il ne fut pas, en fin de compte, une sorte de pionnier, ou de précurseur. Nous étions voisins d’enfance. Chaque fois qu’il avait mis sur pied quelqu’une de ces expéditions si merveilleuses qu’il vaut mieux éviter…
Debout derrière l’une des fenêtres, il regardait la rue brunâtre à travers le filtre vert tendre de l’air du jardin et comptait depuis dix minutes, montre en main, les autos, les voitures, les tramways et les visages, délavés par la distance, des piétons qui emplissaient le filet du regard de leur hâte mousseuse ; il évaluait les vitesses, les angles, le dynamisme des masses en mouvement les unes devant les autres qui, le temps d’un éclair, attirent l’œil, le retiennent et le relâchent et qui, pendant une durée échappant à toute mesure, contraignent l’attention à s’appuyer sur elles, à s’en détacher…
À l’âge où l’on aime encore à se regarder dans la glace et où l’on accorde encore de l’importance aux problèmes du tailleur et du coiffeur, il arrive aussi que l’on se décrive un lieu où l’on aimerait passer sa vie, ou du moins un lieu où il serait « chic » de séjourner quand bien même on pressentirait qu’on ne s’y plairait guère personnellement. Parmi ces idées fixes sociales est apparue, depuis longtemps déjà, une espèce de ville hyper-américaine, où tout marche et s’arrête au chronomètre. L’air et la terre ne sont plus qu’une immense fourmilière sillonnée d’artères en étages. Les…
Qu’Ulrich pût penser avoir obtenu quelques résultats dans le domaine scientifique n’était pas absolument sans importance pour lui. Ses travaux lui avaient même valu une certaine estime. De l’admiration eût été trop demander, car l’admiration, même au royaume de la vérité, est réservée aux aînés dont il dépend que l’on obtienne ou non l’agrégation ou une chaire. À strictement parler, il était resté ce qu’on appelle un espoir ; on nomme espoirs, dans la république des esprits, les républicains proprement dits, c’est-à-dire ceux qui s’imaginent qu’il faut consacrer à son travail la totalité de ses forces, au lieu d’en gaspiller une…
L’exigence d’idéal pesait sur toutes les manifestations de la vie comme une préfecture de police. Die Forderung des Idealen waltete in der Art eines Polizeipräsidiums über allen Äußerungen des Lebens.…
Personne ne savait exactement ce qui était en train : personne ne pouvait dire si ce serait un art nouveau, un homme nouveau, une nouvelle morale, ou encore un reclassement de la société. […] On ne forcera donc personne à surestimer contre son gré ce « mouvement » passé. Il ne se produisit d’ailleurs que dans cette couche mince et instable de l’humanité que forment les intellectuels, méprisés d’un commun accord par les hommes dont la conception du monde, en dépit de toutes les nuances, est garantie inusable, et qui ont aujourd’hui, grâce à Dieu, repris le dessus ; il n’agit donc pas sur…
Il lui semblait parfois qu’il fût né avec des dons pour lesquels, provisoirement, il n’y avait pas d’emploi. Es war ihm zuweilen geradeso zumute, als wäre er mit einer Begabung geboren, für die es gegenwärtig kein Ziel gab.…
À l’exception des membres de l’Église catholique romaine, plus personne aujourd’hui n’a l’aspect qu’il devrait avoir, parce que nous faisons de notre tête un usage aussi impersonnel que de nos mains ; mais le mathématicien, c’est le comble de tout : un mathématicien sait presque aussi peu de choses sur lui-même que les gens n’en sauront sur les prairies, les poules, les jeunes veaux, quand les pilules vitaminées auront remplacé pain et viande ! Mit Ausnahme der römisch-katholischen Geistlichen sieht heute überhaupt niemand mehr so aus, wie er sollte, weil wir unseren Kopf noch unpersönlicher gebrauchen als unsere Hände ; aber Mathematik, das ist…
Moosbrugger avait été dans sa jeunesse un pauvre gars, un petit berger vivant dans une commune si petite qu’elle n’avait même pas une rue de village, et il était si pauvre qu’il ne parlait jamais aux filles. Il ne pouvait jamais que les voir ; il en fut de même plus tard durant son temps d’apprentissage, et jusque dans ses tournées de journalier. Qu’on se représente un peu ce que cela veut dire. Quelque chose qu’on convoite aussi naturellement que le pain et l’eau, et qu’on a seulement le droit de voir. Au bout de quelque temps, la convoitise qui avait…
Ce juge réunissait tous les éléments, à partir des rapports de police et de l’accusation de vagabondage, en un seul tout dont il chargeait l’inculpé ; mais pour Moosbrugger, ce n’était qu’une série d’incidents tout à fait distincts qui n’avaient rien à voir les uns avec les autres et dépendaient chacun d’une autre cause, laquelle était à chercher en dehors de lui, quelque part dans l’univers. Aux yeux du juge, ses actes provenaient de lui, mais aux yeux de Moosbrugger, ils étaient plutôt revenus sur lui comme des oiseaux reviennent de migration. Pour le juge, Moosbrugger était un cas particulier ; pour…
Ulrich, après son faux pas, avait perdu un instant sa présence d’esprit ; mais, chose curieuse, cette faute ne fit pas mauvaise impression sur Son Excellence. Certes, le comte Stallburg en éprouva d’abord quelque stupeur, comme si quelqu’un avait quitté sa veste en sa présence ; mais ensuite, cette spontanéité lui parut, chez un homme aussi bien recommandé, pleine d’ardeur et d’énergie, et il fut heureux d’avoir trouvé ces deux mots, car son désir était de se former une bonne impression d’Ulrich. Il les consigna donc aussitôt (« Nous pouvons espérer avoir trouvé un collaborateur plein d’ardeur et d’énergie ») dans le mot d’introduction…
L’adjonction de l’adjectif « vrai » à des opinions politiques était d’ailleurs un des moyens qu’il avait de se reconnaître dans un monde qui, bien que créé par Dieu, ne le renie que trop souvent. Il était fermement convaincu que le vrai socialisme était en harmonie avec ses conceptions ; son idée la plus personnelle avait même toujours été, mais il n’osait encore se l’avouer tout entière à lui-même, de jeter un pont grâce auquel les socialistes pourraient passer dans son propre camp. Il est bien clair qu’aider les pauvres est un devoir de chevalerie, et qu’il ne peut y avoir une grande…
[L]a solution d’un problème intellectuel, c’est un peu comme quand un chien tenant un bâton dans sa gueule essaie de passer par une étroite ouverture ; il tourne la tête de droite et de gauche jusqu’à ce qu’enfin le bâton glisse au travers ; nous agissons exactement de même, avec la seule différence que nous n’allons pas tout à fait au hasard, mais que nous savons plus ou moins, par habitude, comment nous y prendre. Et s’il est naturel qu’une tête pleine ait plus d’habileté et d’expérience à se mouvoir ainsi qu’une tête vide, le glissement au travers de la porte ne…
Walter avait toujours eu une capacité toute particulière de vivre intensément les choses. Il n’obtenait jamais ce qu’il voulait parce qu’il était trop émotif. Il semblait porter en lui, pour son petit bonheur et son petit malheur, un très mélodieux amplificateur. Il émettait toujours de la petite monnaie de sentiment, mais c’était de l’or et de l’argent, alors qu’Ulrich opérait plus en grand, avec des sortes de chèques intellectuels, sur lesquels étaient écrits d’immenses chiffres ; mais ce n’était jamais en fin de compte que du papier. Walter hatte immer eine ganz besondere Fähigkeit besessen, heftig zu erleben. Er kam nie…
Dans leur jeunesse, la vie était encore devant eux comme un matin inépuisable, de toutes parts débordante de possibilités et de vide, et à midi déjà voici quelque chose devant vous qui est en droit d’être désormais votre vie, et c’est aussi surprenant que le jour où un homme est assis là tout à coup, avec qui l’on a correspondu pendant vingt ans sans le connaître, et qu’on s’était figuré tout différent. Mais le plus étrange est encore que la plupart des hommes ne s’en aperçoivent pas ; ils adoptent l’homme qui est venu à eux, dont la vie s’est acclimatée…
Pour peu qu’on soit attentif, on pourra toujours deviner, dans le dernier avenir entré en scène, les présages du futur « bon vieux temps ». Und wenn man bloß ein bißchen achtgibt, kann man wohl immer in der soeben eingetroffenen letzten Zukunft schon die kommende Alte Zeit sehen.…
L’Action parallèle, toutefois, n’avait pas encore la moindre existence réelle, et le comte Leinsdorf lui-même ne savait pas encore en quoi elle consisterait. Tout ce qu’on peut dire avec certitude, c’est que la seule chose précise qui fût encore venue à l’esprit de celui-ci était une liste de noms. C’était déjà considérable. De la sorte, il existait dès ce moment, sans que quiconque eût besoin d’une représentation plus objective, un filet de disponibilité tendu autour d’un vaste complexe d’idées ; l’on est sans doute en droit d’affirmer que c’est bien dans cet ordre qu’il faut procéder. Pour que l’humanité apprît à manger…
Jadis, l’on avait meilleure conscience à être une personne qu’aujourd’hui. Les hommes étaient semblables à des épis dans un champ ; ils étaient probablement plus violemment secoués qu’aujourd’hui par Dieu, la grêle, l’incendie, la peste et la guerre ; mais c’était dans l’ensemble, municipalement, nationalement, c’était en tant que champ, et ce qui restait à l’épi isolé de mouvements personnels était quelque chose de clairement défini dont on pouvait aisément prendre la responsabilité. De nos jours, au contraire, le centre de gravité de la responsabilité n’est plus en l’homme, mais dans les rapports des choses entre elles. N’a‑t‑on pas remarqué que les…
Tout ce qui le peut s’orne d’esprit, s’en chamarre. L’esprit, combiné avec autre chose, est ce qu’il y a de plus répandu au monde. « L’esprit de fidélité », « l’esprit d’amour », un « esprit viril », un « esprit cultivé », « le plus grand esprit de notre temps », « nous voulons sauvegarder l’esprit de telle ou telle chose », « nous voulons agir dans l’esprit de notre mouvement » : ah ! le beau son décent de tout cela jusque dans les plus b…asses classes ! Tout le reste, à côté, le crime quotidien, la cupidité assidue, apparaît alors comme l’inavouable crasse que Dieu enlève aux ongles de ses orteils. Mais quand l’esprit…
Un organe de la classe ouvrière avait, comme se fût exprimé le comte Leinsdorf, déversé une salive destructrice sur la Grande Idée en affirmant que celle-ci n’était qu’une nouvelle sensation pour les classes dirigeantes, succédant au dernier crime sadique ; et un brave ouvrier qui avait un peu trop bu se sentit enflammé par ces déclarations. Il avait frôlé en passant deux bourgeois qui, satisfaits des affaires de la journée, exprimaient à voix assez haute, dans la conscience que les bons sentiments ont toujours le droit d’être exprimés, leur plein accord avec l’Action patriotique. Il s’ensuivit un échange de « mots » ; comme…
[Q]ue la séance s’achevât par une résolution était dans l’ordre. En effet, que le couteau mette le point final à une rixe, qu’à la fin d’un morceau de musique les dix doigts frappent les touches tous ensemble une ou deux fois, que le danseur s’incline devant sa cavalière ou que l’on vote une résolution : si on agit ainsi, c’est que le monde ne serait pas rassurant, où les événements tout bonnement s’esquiveraient, sans avoir dûment certifié d’abord qu’ils sont réellement advenus. [D]aß die Sitzung mit einer Resolution schloß, war in Ordnung. Denn ob man bei einer Rauferei mit dem Messer…
[D]e toutes les propriétés du mot âme, la plus remarquable est bien que les jeunes gens ne puissent le prononcer sans rire. Même Arnheim et Diotime redoutaient de l’employer seul : dire que l’on a une âme grande, noble, lâche, téméraire ou basse, est encore concevable, mais dire tout simplement « mon âme », personne n’en aurait le courage. C’est un mot strictement réservé aux gens d’âge, et on ne peut le comprendre que si l’on admet que se fasse de plus en plus sensible au cours de la vie un quelque chose pour lequel on a le plus grand besoin d’un nom…
Ulrich se rappelait encore très bien comment l’incertitude avait retrouvé son crédit. On avait pu lire de plus en plus souvent des déclarations dans lesquelles des gens qui exercent un métier assez incertain, des poètes, des critiques, des femmes, ou ceux dont la vocation est de former la « nouvelle génération », se plaignaient de ce que la science pure fût un poison qui dissolvait les grandes œuvres de l’homme sans pouvoir les recomposer, et en appelaient à une nouvelle foi, à un retour aux sources intérieures, à un renouveau spirituel ou autres chansons du même genre. Naïvement, il avait commencé par…
[Ulrich] n’était pas philosophe. Les philosophes sont des violents qui, faute d’armée à leur disposition, se soumettent le monde en l’enfermant dans un système. Probablement est-ce aussi la raison pour laquelle les époques de tyrannie ont vu naître de grandes figures philosophiques, alors que les époques de démocratie et de civilisation avancée ne réussissent pas à produire une seule philosophie convaincante, du moins dans la mesure où l’on en peut juger par les regrets que l’on entend communément exprimer sur ce point. C’est pourquoi la philosophie au détail est pratiquée aujourd’hui en si terrifiante abondance qu’il n’est plus guère que…
Il regardait le visage du docteur avec ses souvenirs de duel, le visage, tari par l’intérieur, de l’homme d’Église, le visage officiel, épousseté, de l’administrateur, il les voyait chacun regarder le sien à sa manière, et il y avait dans ces visages quelque chose qui leur était à tous commun, qu’il ne pouvait atteindre et qui avait été toute sa vie son ennemi. Er blickte in das Doktorsgesicht mit den Schmissen, in das von innen ausgetrocknete geistliche Gesicht, in das streng aufgeräumte Kanzleigesicht des Verwalters, sah jedes in einer anderen Weise in das seine schaun, und etwas für ihn Unerreichbares,…
Il eût été souvent dans l’incapacité de décrire ce qu’il voyait, entendait ou flairait ; il n’en savait pas moins ce que c’était. C’était quelquefois extrêmement confus ; les visions venaient du dehors, mais une lueur d’observation lui disait en même temps qu’elles n’en venaient pas moins de lui-même. L’important était qu’il n’est pas important qu’une chose soit dedans ou dehors ; dans son état, il n’y avait plus qu’une eau claire des deux côtés d’une cloison de verre transparente. Oft hätte er nicht genau beschreiben können, was er sah, hörte und spürte ; dennoch wußte er, was es war. Es war manchmal sehr…
Moosbrugger, maintenant, avait laissé sa tête retomber, il regardait le bois entre ses doigts. « Par ici, les gens disent à l’écureuil Eichkatzl, pensa-t-il ; mais allez essayer de dire, avec tout le sérieux qu’il faut sur la langue et sur la figure : Die Eichenkatze ! Tous écarquilleraient les yeux, comme quand éclate brusquement, dans la pétarade d’un feu de tirailleurs à blanc, un vrai coup ! Dans la Hesse, en revanche, ils disent Baumfuchs. C’est des choses qu’on apprend quand on a beaucoup roulé. » Et quelle curiosité chez les psychiatres quand ils présentaient à Moosbrugger le portrait d’un écureuil, et que celui-ci leur…
On pensait alors (cet « on » est une indication volontairement imprécise, car on ne pourrait savoir qui, et combien d’hommes pensaient ainsi, mais c’était néanmoins dans l’air), on pensait alors, donc, qu’il était peut-être possible de vivre exactement. On nous demandera aujourd’hui ce que cela veut dire. La réponse serait sans doute que l’on peut se représenter l’œuvre d’une vie réduite à trois traités, mais aussi bien à trois poèmes ou à trois actions dans lesquelles le pouvoir personnel de création serait poussé à son comble. Ce qui voudrait dire à peu près : se taire quand on n’a rien à dire,…
Il nous faut maintenant ajouter quelques mots à propos d’un sourire, et qui plus est, d’un sourire d’hommes, accompagné de la barbe indispensable à cette activité d’homme qu’on appelle sourire-dans-sa-barbe : il s’agit du sourire des savants qui avaient donné suite à l’invitation de Diotime et écoutaient parler les illustres beaux esprits. Quoiqu’ils sourissent, gardons-nous bien de croire que ce fût avec ironie. Tout au contraire, c’était leur façon d’exprimer la vénération et l’incompétence dont on a déjà parlé. Mais gardons-nous aussi d’en être dupes. Dans leur conscience, c’était sans doute vrai, mais dans leur subconscient, pour user d’un terme devenu…
Le fait était qu’ils ne s’aimaient pas. Souvent, autrefois, ils avaient joué ensemble au tennis, ou s’étaient rencontrés dans des soirées, ils étaient sortis ensemble, avaient pris de l’intérêt l’un à l’autre et franchi ainsi imperceptiblement la frontière qui sépare l’ami intime auquel on se montre dans le désordre de ses sentiments, de tous ceux pour lesquels on se fait beau. Sans y prendre garde, ils s’étaient trouvés aussi intimes que deux êtres qui s’aiment depuis longtemps, qui même bientôt ne s’aimeront plus ; mais ils s’étaient dispensés de l’amour. Ils se disputaient tant qu’on aurait pu croire qu’ils se détestaient,…
« Tant de gens ignorent encore à quel point l’esprit manque d’ordre ! ajouta-t-il en guise de développement. Je suis même persuadé, avec la permission de Votre Excellence, que la plupart des gens s’imaginent vivre chaque jour un nouveau progrès de l’ordre universel. Ils voient l’ordre partout : dans les usines, les indicateurs de chemins de fer, les institutions scolaires (et je me permettrai de citer également, non sans fierté, nos casernes qui, malgré des moyens modestes, évoquent la discipline d’un excellent orchestre). De quelque côté que le regard se tourne, ce n’est qu’ordre, ordonnance, règle et règlement : règlements de transport, règlements de…
Le monde de ceux qui écrivent et doivent écrire est plein de grands mots et de grandes notions qui ont perdu leur contenu. Les attributs des grands hommes et des grands enthousiasmes survivent à leurs prétextes, c’est pourquoi il y a toujours une quantité d’attributs de reste. Ils ont été créés un beau jour par un grand homme pour un autre grand homme, mais ces hommes sont morts depuis longtemps, et il faut utiliser ces notions survivantes. C’est pourquoi l’on passe son temps à chercher des hommes pour les épithètes. La « puissante plénitude » de Shakespeare, l’« universalité » de Goethe, la « profondeur…
Hors les nés-coiffés et les éternels malchanceux, les hommes vivent tous également mal, mais à des étages différents. Pour l’homme d’aujourd’hui, qui n’a généralement que peu d’échappées sur le sens de sa vie, ce sentiment de l’étage est une consolation extrêmement appréciable. Dans certains cas grandioses, il peut devenir une véritable ivresse d’altitude et de puissance, de même qu’il y a des gens qui attrapent le vertige au dernier étage d’une maison, bien qu’ils se sachent au milieu de la pièce et toutes fenêtres fermées. Quand Diotime songeait qu’un des hommes les plus influents d’Europe travaillait avec elle à porter…
Cet idéalisme n’avait rien de concret, parce que l’idée de concret est liée à celle de métier, et que les métiers sont toujours malpropres ; il évoquait plutôt la peinture de fleurs que pratiquaient les archiduchesses parce que tout autre sujet eût été inconvenant. Ce qui le caractérisait le mieux était l’idée de culture : il se jugeait profondément cultivé. On pouvait encore le qualifier d’harmonieux, parce qu’il avait toute dissonance en horreur et donnait pour tâche à l’éducation d’harmoniser les grossières contradictions qui règnent, malheureusement, dans le monde. En un mot, peut-être n’était-il pas si différent de ce que l’on entend…
« Tu voudrais vivre conformément à ton idée, commença-t-il, et tu voudrais savoir comment cela serait possible. Mais une idée est ce qu’il y a de plus paradoxal au monde. La chair s’unit aux idées tel un fétiche. Qu’une idée s’attache à la chair, tout devient magie. Une simple gifle, par l’intermédiaire de l’idée d’honneur, de châtiment ou de toute autre idée analogue, peut devenir mortelle. Pourtant, les idées ne peuvent jamais se maintenir dans l’état où elles ont le plus de force ; elles ressemblent à ces substances qui, dès qu’elles entrent en contact avec l’air, se transforment en une autre…
Quelle drôle d’histoire que l’Histoire ! On pouvait affirmer avec certitude de tel ou tel événement qu’il avait trouvé, ou trouverait certainement sa place en elle ; mais que cet événement eût véritablement eu lieu, cela n’était pas sûr. Car, pour qu’un événement ait lieu, il faut bien aussi qu’il ait lieu dans une année précise et non pas dans une autre ou pas du tout ; et il faut encore que ce soit bien lui qui ait lieu, et non pas un événement analogue ou tout à fait identique. Welche sonderbare Angelegenheit ist doch Geschichte ! Es ließ sich mit Sicherheit von dem…
On tire les événements à soi et en même temps on les développe, on se veut soi-même, mais on ne veut pas être l’épicier de soi-même ! Man zieht die Erlebnisse an sich und breitet sie im gleichen Zug wieder aus, man will sich, aber man will sich doch nicht als Krämer seiner selbst !…
Derrière chaque chose et chaque créature, quand elles voudraient se rapprocher vraiment d’une autre, il y a un élastique qui se tend. Sinon, les choses pourraient bien finir par s’embrouiller un peu trop. Et il y a dans chaque geste un élastique qui vous empêche de faire pleinement ce qu’on voudrait. Maintenant, tout à coup, il n’y avait plus d’élastique. Hinter jedem Ding oder Geschöpf, wenn es einem anderen ganz nah kommen möchte, ist ein Gummiband, das sich spannt. Sonst könnten ja auch am Ende die Dinge durcheinander hindurchgehen. Und in jeder Bewegung ist ein Gummiband, das einen nie ganz…
Il y a déjà longtemps que nous aurions dû faire mention d’une circonstance effleurée par nous en plus d’une occasion, et qui pourrait se traduire par cette formule : il n’est rien de plus dangereux pour l’esprit que son association avec les Grandes Choses. Un homme se promène dans une forêt, gravit une montagne et voit le monde étendu à ses pieds ; ou il considère son enfant qu’on lui a donné à tenir pour la première fois, ou encore il savoure le bonheur d’obtenir une situation enviée. Nous demandons ce qui se passe en lui. Sans aucun doute, lui semble-t-il, beaucoup…
Ce n’est probablement pas sans raison que dans les époques dont l’esprit ressemble à un champ de foire, le rôle d’antithèse soit dévolu à des poètes qui n’ont rien à voir avec leur époque. Ils ne se salissent pas avec les pensées de leur temps, produisent une sorte de poésie pure et parlent à leurs fidèles dans le dialecte mort de la grandeur, comme s’ils n’avaient quitté l’éternité que pour un bref séjour sur terre, ainsi qu’on voit un homme, parti trois ans auparavant pour l’Amérique, écorcher déjà sa langue maternelle lorsqu’il revient faire un séjour au pays. Es ist wahrscheinlich…
Tuzzi eut le sentiment qu’il fallait dire quelque chose ; il se sentait peu sûr, comme si le silence pouvait trahir chez un homme quelque trouble de l’imagination. « Vous aimez à penser du mal de tout », remarqua-t-il en souriant, comme si la phrase d’Ulrich sur les fonctionnaires de la foi avait dû attendre jusque-là d’être introduite dans son oreille, « et ma femme n’a sans doute pas tort de redouter un peu, en dépit de ses sentiments familiaux, votre collaboration. Si je puis ainsi parler, quand vous pensez à votre prochain, vous tendez plutôt à jouer à la baisse. — C’est une…
Tous les hommes riches considèrent la richesse comme une qualité personnelle. Tous les pauvres de même. Tout le monde en est tacitement convaincu. La logique seule fait quelque difficulté à l’admettre en affirmant que la possession de l’argent peut à la rigueur donner certaines qualités, mais jamais devenir une qualité humaine en elle-même. Le mensonge saute aux yeux. Il n’est pas un nez d’homme qui ne flaire immédiatement, immanquablement, le subtil parfum d’indépendance, d’habitude de commander, d’habitude de choisir partout ce qu’il y a de mieux, de légère misanthropie, de responsabilisé consciente, qui s’exhale d’un revenu solide et considérable. À…
Dans le monde intellectuel, le Grand-écrivain a succédé au prince de l’esprit comme les riches aux princes dans le monde politique. De même que le prince de l’esprit appartient au temps des princes, le Grand-écrivain appartient au temps des Grandes-guerres et des Grandes-maisons de commerce. C’est un des aspects particuliers de l’association avec les Grandes-choses. Le moins que l’on exige d’un Grand-écrivain est donc qu’il possède une voiture. Il doit voyager beaucoup, être reçu par les ministres, faire des conférences, donner aux maîtres de l’opinion publique l’impression qu’il représente une force de la conscience à ne pas sous-estimer ; il est…
Les Grands-écrivains ne recourent aux pouvoirs polémiques de l’écriture que s’ils sentent leur prestige menacé ; dans tous les autres cas, leur attitude se signale par sa sérénité et sa bienveillance. Ils sont parfaitement indulgents à l’égard des bagatelles que l’on écrit à leur louange. Ils ne s’abaissent pas volontiers à discuter les autres auteurs ; quand ils le font, c’est rarement pour honorer un homme supérieur : ils préfèrent encourager l’un de ces jeunes talents discrets qui se composent de 49 % de talent et de 51 % d’absence de talent, et que ce mélange, partout où l’on a besoin d’une force…
La véritable difficulté de la vie d’un Grand-écrivain tient au fait que, si l’on peut, dans la vie intellectuelle, agir en commerçant, une vieille tradition nous oblige encore à y parler en idéaliste. Cette association du commerce et de l’idéalisme occupait dans les efforts d’Arnheim une place privilégiée. De nos jours, on trouve de ces associations inactuelles un peu partout. Quand les morts, par exemple, sont conduits au cimetière au trot des chevaux-vapeur, on ne renonce pas pour autant, dans un beau convoi, à poser sur le toit de la voiture un casque avec deux épées en croix. Il en…
Dans le même temps, la police organisa une grande Exposition du Jubilé à l’ouverture de laquelle toute la haute société assista. Le Préfet de Police s’était rendu auprès de Son Altesse pour lui remettre en personne son invitation, et lorsque, le comte Leinsdorf entrant, il s’avança pour l’accueillir, le Préfet reconnut à ses côtés le « Secrétaire d’honneur et collaborateur volontaire » qui lui fut présenté une seconde fois, bien que ce fût superflu, ce qui lui donna l’occasion de faire briller sa légendaire mémoire des visages : il avait la réputation de connaître personnellement un citoyen sur dix, ou tout au moins…
Il se passait beaucoup de choses, et l’on ne manquait pas de s’en apercevoir. On les trouvait bonnes quand on en était l’auteur, suspectes quand elles étaient dues aux autres. Dans le détail, le premier écolier venu pouvait comprendre ce qui se produisait ; dans l’ensemble, nul ne le savait exactement, hormis quelques personnes qui n’en étaient même pas très sûres. Un peu plus tard, toutes ces choses auraient pu arriver dans une succession modifiée ou inverse sans qu’on y vît nulle différence, à l’exception de ces quelques changements qui résistent au temps sans qu’on sache pourquoi et forment le sillon…
De nos jours, on fait comme si le nationalisme n’était qu’une invention des fabricants d’armes, mais cela ne devrait pas nous empêcher de risquer une fois une explication plus large : et la Cacanie fournirait à une telle tentation une contribution importante. Les habitants de cette double monarchie, impériale-et-royale et impériale-royale, se trouvaient devant une tâche difficile : ils devaient se considérer comme des patriotes impérialement et royalement austro-hongrois, mais en même temps comme des patriotes royalement hongrois ou impérialement-royalement autrichiens. Devant de telles difficultés, on comprendra que leur devise fût : « Toutes forces unies ! » Autrement dit : Viribus unitis. Mais, pour cela,…
À cette époque, parmi les gens à la page, on était généralement pour « l’esprit actif » ; on avait reconnu que le devoir de « l’homme-cerveau » était de prendre le pas sur « l’homme-ventre ». De plus, il y avait quelque chose que l’on appelait l’expressionnisme ; on ne pouvait pas expliquer avec précision ce que c’était, mais, le mot lui-même le disait, c’était une manière de faire sortir quelque chose au-dehors ; peut-être des visions constructives, si celles-ci, comparées avec la tradition artistique, n’avaient pas été aussi bien destructives, de sorte qu’on pouvait les appeler tout simplement « structives », cela n’engageait à rien : « une conception du monde…
« Ce qu’on est » change aussi vite, semble-t-il, que « ce qu’on porte » ; dans un cas comme dans l’autre, personne, même pas sans doute les commerçants intéressés à la mode, ne connaît le véritable secret de cet « on ». »Man ist« wechselt, wie es scheint, ebenso schnell wie »Man trägt« und hat mit ihm gemeinsam, daß niemand, wahrscheinlich nicht einmal die an der Mode beteiligten Geschäftsleute, das eigentliche Geheimnis dieses »Man« kennt.…
Si nombreux que soient les mots prononcés à chaque instant dans une grande ville pour exprimer les vœux personnels de ses habitants, il en est un qui n’y paraît jamais, c’est le mot « rédimer ». On peut admettre que tous les autres, les mots les plus passionnés, l’expression des relations les plus compliquées et de celles même qui sont tenues pour d’incontestables exceptions, se trouvent criés ou murmurés au même moment à un grand nombre d’exemplaires, ainsi : « Vous êtes le plus grand escroc que j’aie jamais rencontré », ou « Il n’y a pas de femme dont la beauté soit aussi bouleversante que…
Il est difficile de dire quelles furent alors ses pensées, mais si on avait pu les sortir de sa tête et les polir avec soin, elles auraient eu sans doute à peu près l’allure suivante : pour commencer par le côté église, ces quelques mots : tant qu’on croyait à la religion, on pouvait précipiter un bon chrétien ou un pieux juif de n’importe quel étage de l’espérance ou du bien-être, il retomberait toujours, pour ainsi dire, sur les pieds de son âme. Toutes les religions avaient prévu en effet, dans l’explication de la vie qu’elles offraient aux hommes, un reste irrationnel,…
Le geste avec lequel le général avait tapé sur la table eût été légèrement ridicule si un poing était quelque chose de purement athlétique et ne comportait pas également une signification intellectuelle, comme une sorte de complément indispensable de l’esprit. Die Gebärde, mit der der General auf seinen Tisch geklatscht hatte, wäre ein wenig lächerlich gewesen, wenn eine Faust bloß etwas Athletisches und nicht auch etwas Geistiges, eine Art unentbehrlicher Ergänzung des Geistes bedeuten würde.…
Le cœur se montrait aussi découragé après la faute qu’il s’était révélé persuasif avant, la maîtresse de ce cœur oscillait perpétuellement entre une effervescence quasi maniaque et des dépressions noires comme l’encre, états d’âme qui pouvaient rarement s’équilibrer. Néanmoins, c’était toujours un système, c’est-à-dire mieux qu’un simple jeu d’instincts abandonnés à eux-mêmes (un peu comme autrefois on ne voulait voir dans la vie qu’un compte automatique de plaisir et de déplaisir, avec un certain bénéfice de plaisir en fin de bilan) ; le système comportait d’importantes dispositions mentales destinées à truquer les comptes. Tout homme dispose d’une méthode de ce…
Ce naufrage périodique de sa personne civilisée dans les vicissitudes de la matière opaque avait cessé maintenant de la menacer. Dieser periodische Untergang ihrer Kultur in den Umschwüngen einer dumpfen Stoffwelt hatte sich aber jetzt verloren […].…
Ces objets ressemblent à des débiteurs qui nous rendraient la valeur que nous leur prêtons assortie d’intérêts fantastiques ; et à la vérité, il n’existe pas d’objets qui ne soient ainsi débiteurs. Cette qualité propre aux vêtements ne l’est pas moins aux convictions, aux préjugés, théories, espérances, croyances et pensées ; l’absence de pensées elle-même la possède dans la mesure où elle réussit à tirer d’elle seule la conviction de son bien-fondé. Toutes ces choses, en nous prêtant le pouvoir dont nous leur faisons crédit, servent à situer le monde dans une lumière qui émane de nous ; et ce n’est pas à…
Il ne s’était strictement rien passé en Cacanie, et l’on eût pensé naguère que ce rien, c’était la discrétion même de la vieille culture cacanienne ; mais maintenant, ce rien était aussi inquiétant que le fait de ne pas pouvoir dormir ou de ne pas réussir à comprendre. C’est pourquoi les intellectuels, une fois qu’ils se furent convaincus que les choses se passeraient autrement dans une culture « nationale », n’eurent pas de peine à en convaincre les minorités cacaniennes. C’était une sorte de succédané de religion, d’ersatz pour « le bon Empereur de Vienne » ou, tout simplement, l’explication de ce fait incompréhensible que…
Moosbrugger était toujours dans sa cellule, attendant les psychiatres pour un nouvel examen de son état mental. Cela donnait une masse compacte de journées. Chaque journée isolée en ressortait, bien sûr, quand elle était là, mais dès le soir elle retombait dans la masse. […] Les événements lointains et les événements tout frais n’étaient plus artificiellement séparés, mais, lorsqu’ils étaient identiques, la différence de date cessait de s’attacher à eux comme le fil rouge que l’on est obligé de passer autour du cou d’un nouveau-né que l’on ne distingue pas de son jumeau. Moosbrugger saß noch immer im Gefängnis und…
C’est à partir de ces événements impersonnels que se construit, d’une manière encore impossible à décrire, l’événement personnel. Si l’on dépouillait le cas de Moosbrugger de tout le romantisme individuel qui ne concernait que lui et les quelques personnes qu’il avait tuées, il ne restait plus guère que ce qui s’exprimait dans la liste des références que le père d’Ulrich avait jointe à l’une de ses dernières missives. Ces références ont l’aspect suivant : AH. – AMP. – AAC. – AKA. – AP. – ASZ. – BKL. – BGK. – BUD. – CN. – DTJ. – DJZ. – FBgM. – GA.…
Avoir de l’intuition était alors à la mode chez tous ceux qui n’arrivaient pas à justifier entièrement leur activité par la raison. Cela jouait à peu près le même rôle qu’en ce moment le fait d’être « dynamique ». Tout ce que l’on faisait faux, tout ce qui ne vous donnait pas entière et profonde satisfaction, était justifié sous prétexte d’être fait pour ou par l’intuition. On recourait à l’intuition pour cuire un plat comme pour écrire un livre. Intuition zu haben, war damals bei allen Leuten an der Zeit, die ihr Tun mit der Vernunft nicht recht verantworten konnten ; es spielte ungefähr…
Il s’ensuivit entre eux une conversation qui aurait fait sur un tiers une impression bizarre, assez semblable à celle d’une conversation en langue verte, bien que le langage utilisé ici ne fût autre que le sabir de l’amour spirituel laïque. C’est pourquoi nous préférons rendre l’esprit plutôt que la lettre de ce dialogue. La « communauté des parfaits altruistes », c’était une formule découverte par Hans ; elle était cependant compréhensible : plus un homme se sent altruiste, plus les choses du monde deviennent claires et fortes, plus il se fait léger, plus il se sent exalté. Chacun connaît ce genre d’expériences ; mais il…
« Avez-vous jamais vu un chien ? demanda-t-il. Vous le croyez seulement ! Vous n’avez jamais vu que quelque chose qui vous est apparu, à plus ou moins bon droit, comme un chien. Quelque chose qui ne possède pas toutes les qualités canines et qui a, au contraire, un élément personnel qu’aucun autre chien ne possède. Comment donc pourrions-nous jamais faire, dans la vie, ce qu’il faut faire ? Nous ne pouvons jamais que quelque chose qui n’est jamais ce qu’il faut, mais qui est toujours un peu plus ou un peu moins que ce qu’il fallait. […] » »Haben Sie schon je einen…
« [Q]ue faites-vous, en lisant ? Je vous répondrai tout de suite : vos opinions omettent ce qui ne leur agrée pas. L’auteur a déjà fait de même. Rêvant ou rêvassant, vous omettez également. Je constate donc ceci : la beauté ou l’émotion entrent dans le monde par l’omission. Notre attitude au sein de la réalité est évidemment un compromis, un état moyen dans lequel les sentiments s’empêchent mutuellement d’atteindre au déploiement de la passion et se perdent dans la grisaille ; les enfants, qui ignorent encore cette attitude, sont donc plus heureux et plus malheureux que les adultes. Et j’ajouterai tout de suite…
Quelle est donc cette vie qu’il faudrait de loin en loin perforer de récréations ? Ferions-nous des trous dans un tableau sous prétexte que sa beauté exige de nous trop d’efforts ? A‑t‑on prévu des vacances dans la béatitude éternelle ? Je vous avoue que l’idée même du sommeil m’est parfois désagréable. Welch ein Leben, das man zeitweilig mit Erholungen durchlöchern muß ! Würden wir in ein Bild Löcher stoßen, weil es zu schöne Ansprüche an uns stellt?! Sind in der ewigen Seligkeit etwa Urlaubswochen vorgesehen ? Ich gestehe Ihnen, daß mir sogar die Vorstellung des Schlafs manchmal unangenehm ist.…
Pour on ne sait quelle raison, Ulrich avait l’impression, bien que ce fût la fin de l’hiver, de contempler une de ces nuits d’octobre où la fraîcheur est encore douce, et il lui semblait que la ville y fût roulée comme dans une immense, couverture. Puis, il pensa qu’on pouvait tout aussi bien dire d’une couverture qu’elle ressemble à une nuit d’octobre. Aus irgendeinem Grund hatte Ulrich auf das stärkste den Eindruck, in eine mildkalte Oktobernacht hinauszustarren, obgleich es Spätwinter war, und es kam ihm vor, die Stadt sei in sie eingehüllt wie in eine ungeheure Wolldecke. Dann fiel ihm…
À ce moment-là, une fois de plus, Ulrich interprétait à sa manière les mots violence et amour. Le mot violence contenait tous ses penchants au mal et à la dureté ; il était l’effluence de toute conduite sceptique, objective, lucide. Sans doute un certain goût de la violence froide et brutale avait-il joué jusque dans le choix de sa profession, si bien qu’Ulrich n’était peut-être pas devenu mathématicien sans quelque intention de cruauté. Tout cela était touffu comme le feuillage d’un arbre qui dissimule le tronc lui-même. D’autre part, lorsqu’on ne parle pas simplement de l’amour dans le sens courant du…
Il croit qu’il est possible de produire synthétiquement une vie juste, comme on fabrique du caoutchouc ou de l’azote. [E]r glaubt daran, daß es eine Art synthetischer Erzeugung des richtigen Lebens gibt, so wie man einen synthetischen Kautschuk oder Stickstoff herstellen kann […]. …
C’est la succession pure et simple, la reproduction de la diversité oppressante de la vie sous une forme unidimensionnelle, comme dirait un mathématicien, qui nous rassure ; l’alignement de tout ce qui s’est passé dans l’espace et le temps le long d’un fil, ce fameux « fil du récit » justement, avec lequel finit par se confondre le fil de la vie. Heureux celui qui peut dire « lorsque », « avant que » et « après que » ! Il peut bien lui être arrivé malheur, il peut s’être tordu dans les pires souffrances : aussitôt qu’il est en mesure de reproduire les événements dans la succession de leur déroulement…