• Robert Musil ⋅ « Un homme sans caractère » ⋅ Œuvres pré-post­humes 17 06 17

    Sans doute faut-il aujourd’hui cher­cher les carac­tères à la lan­terne ; encore se moque­rait-on de vous, fort pro­ba­ble­ment, si l’on vous voyait en plein jour avec une lan­terne allu­mée. Je racon­te­rai donc l’histoire d’un homme qui eut tou­jours des dif­fi­cul­tés avec son carac­tère ou qui, plus sim­ple­ment, n’en eut jamais ; tou­te­fois, je crains un peu d’avoir com­pris trop tard son impor­tance, et je me demande s’il ne fut pas, en fin de compte, une sorte de pion­nier, ou de pré­cur­seur. Nous étions voi­sins d’enfance. Chaque fois qu’il avait mis sur pied quelqu’une de ces expé­di­tions si mer­veilleuses qu’il vaut mieux éviter…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités 17 07 24

    Debout der­rière l’une des fenêtres, il regar­dait la rue bru­nâtre à tra­vers le filtre vert tendre de l’air du jar­din et comp­tait depuis dix minutes, montre en main, les autos, les voi­tures, les tram­ways et les visages, déla­vés par la dis­tance, des pié­tons qui emplis­saient le filet du regard de leur hâte mous­seuse ; il éva­luait les vitesses, les angles, le dyna­misme des masses en mou­ve­ment les unes devant les autres qui, le temps d’un éclair, attirent l’œil, le retiennent et le relâchent et qui, pen­dant une durée échap­pant à toute mesure, contraignent l’attention à s’appuyer sur elles, à s’en détacher…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    À l’âge où l’on aime encore à se regar­der dans la glace et où l’on accorde encore de l’importance aux pro­blèmes du tailleur et du coif­feur, il arrive aus­si que l’on se décrive un lieu où l’on aime­rait pas­ser sa vie, ou du moins un lieu où il serait « chic » de séjour­ner quand bien même on pres­sen­ti­rait qu’on ne s’y plai­rait guère per­son­nel­le­ment. Parmi ces idées fixes sociales est appa­rue, depuis long­temps déjà, une espèce de ville hyper-amé­ri­caine, où tout marche et s’arrête au chro­no­mètre. L’air et la terre ne sont plus qu’une immense four­mi­lière sillon­née d’artères en étages. Les…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Qu’Ulrich pût pen­ser avoir obte­nu quelques résul­tats dans le domaine scien­ti­fique n’était pas abso­lu­ment sans impor­tance pour lui. Ses tra­vaux lui avaient même valu une cer­taine estime. De l’admiration eût été trop deman­der, car l’admiration, même au royaume de la véri­té, est réser­vée aux aînés dont il dépend que l’on obtienne ou non l’agrégation ou une chaire. À stric­te­ment par­ler, il était res­té ce qu’on appelle un espoir ; on nomme espoirs, dans la répu­blique des esprits, les répu­bli­cains pro­pre­ment dits, c’est-à-dire ceux qui s’imaginent qu’il faut consa­crer à son tra­vail la tota­li­té de ses forces, au lieu d’en gas­piller une…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    L’exigence d’idéal pesait sur toutes les mani­fes­ta­tions de la vie comme une pré­fec­ture de police. Die Forderung des Idealen wal­tete in der Art eines Polizeipräsidiums über allen Äußerungen des Lebens.…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Personne ne savait exac­te­ment ce qui était en train : per­sonne ne pou­vait dire si ce serait un art nou­veau, un homme nou­veau, une nou­velle morale, ou encore un reclas­se­ment de la socié­té. […] On ne for­ce­ra donc per­sonne à sur­es­ti­mer contre son gré ce « mou­ve­ment » pas­sé. Il ne se pro­dui­sit d’ailleurs que dans cette couche mince et instable de l’humanité que forment les intel­lec­tuels, mépri­sés d’un com­mun accord par les hommes dont la concep­tion du monde, en dépit de toutes les nuances, est garan­tie inusable, et qui ont aujourd’hui, grâce à Dieu, repris le des­sus ; il n’agit donc pas sur…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Il lui sem­blait par­fois qu’il fût né avec des dons pour les­quels, pro­vi­soi­re­ment, il n’y avait pas d’emploi. Es war ihm zuwei­len gera­de­so zumute, als wäre er mit einer Begabung gebo­ren, für die es gegenwär­tig kein Ziel gab.…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    À l’exception des membres de l’Église catho­lique romaine, plus per­sonne aujourd’hui n’a l’aspect qu’il devrait avoir, parce que nous fai­sons de notre tête un usage aus­si imper­son­nel que de nos mains ; mais le mathé­ma­ti­cien, c’est le comble de tout : un mathé­ma­ti­cien sait presque aus­si peu de choses sur lui-même que les gens n’en sau­ront sur les prai­ries, les poules, les jeunes veaux, quand les pilules vita­mi­nées auront rem­pla­cé pain et viande ! Mit Ausnahme der römisch-katho­li­schen Geistlichen sieht heute übe­rhaupt nie­mand mehr so aus, wie er sollte, weil wir unse­ren Kopf noch unpersön­li­cher gebrau­chen als unsere Hände ; aber Mathematik, das ist…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Moosbrugger avait été dans sa jeu­nesse un pauvre gars, un petit ber­ger vivant dans une com­mune si petite qu’elle n’avait même pas une rue de vil­lage, et il était si pauvre qu’il ne par­lait jamais aux filles. Il ne pou­vait jamais que les voir ; il en fut de même plus tard durant son temps d’apprentissage, et jusque dans ses tour­nées de jour­na­lier. Qu’on se repré­sente un peu ce que cela veut dire. Quelque chose qu’on convoite aus­si natu­rel­le­ment que le pain et l’eau, et qu’on a seule­ment le droit de voir. Au bout de quelque temps, la convoi­tise qui avait…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Ce juge réunis­sait tous les élé­ments, à par­tir des rap­ports de police et de l’accusation de vaga­bon­dage, en un seul tout dont il char­geait l’inculpé ; mais pour Moosbrugger, ce n’était qu’une série d’incidents tout à fait dis­tincts qui n’avaient rien à voir les uns avec les autres et dépen­daient cha­cun d’une autre cause, laquelle était à cher­cher en dehors de lui, quelque part dans l’univers. Aux yeux du juge, ses actes pro­ve­naient de lui, mais aux yeux de Moosbrugger, ils étaient plu­tôt reve­nus sur lui comme des oiseaux reviennent de migra­tion. Pour le juge, Moosbrugger était un cas par­ti­cu­lier ; pour…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Ulrich, après son faux pas, avait per­du un ins­tant sa pré­sence d’esprit ; mais, chose curieuse, cette faute ne fit pas mau­vaise impres­sion sur Son Excellence. Certes, le comte Stallburg en éprou­va d’abord quelque stu­peur, comme si quelqu’un avait quit­té sa veste en sa pré­sence ; mais ensuite, cette spon­ta­néi­té lui parut, chez un homme aus­si bien recom­man­dé, pleine d’ardeur et d’énergie, et il fut heu­reux d’avoir trou­vé ces deux mots, car son désir était de se for­mer une bonne impres­sion d’Ulrich. Il les consi­gna donc aus­si­tôt (« Nous pou­vons espé­rer avoir trou­vé un col­la­bo­ra­teur plein d’ardeur et d’énergie ») dans le mot d’introduction…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    L’adjonction de l’adjectif « vrai » à des opi­nions poli­tiques était d’ailleurs un des moyens qu’il avait de se recon­naître dans un monde qui, bien que créé par Dieu, ne le renie que trop sou­vent. Il était fer­me­ment convain­cu que le vrai socia­lisme était en har­mo­nie avec ses concep­tions ; son idée la plus per­son­nelle avait même tou­jours été, mais il n’osait encore se l’avouer tout entière à lui-même, de jeter un pont grâce auquel les socia­listes pour­raient pas­ser dans son propre camp. Il est bien clair qu’aider les pauvres est un devoir de che­va­le­rie, et qu’il ne peut y avoir une grande…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités 21 07 24

    [L]a solu­tion d’un pro­blème intel­lec­tuel, c’est un peu comme quand un chien tenant un bâton dans sa gueule essaie de pas­ser par une étroite ouver­ture ; il tourne la tête de droite et de gauche jusqu’à ce qu’enfin le bâton glisse au tra­vers ; nous agis­sons exac­te­ment de même, avec la seule dif­fé­rence que nous n’allons pas tout à fait au hasard, mais que nous savons plus ou moins, par habi­tude, com­ment nous y prendre. Et s’il est natu­rel qu’une tête pleine ait plus d’habileté et d’expérience à se mou­voir ain­si qu’une tête vide, le glis­se­ment au tra­vers de la porte ne…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Walter avait tou­jours eu une capa­ci­té toute par­ti­cu­lière de vivre inten­sé­ment les choses. Il n’obtenait jamais ce qu’il vou­lait parce qu’il était trop émo­tif. Il sem­blait por­ter en lui, pour son petit bon­heur et son petit mal­heur, un très mélo­dieux ampli­fi­ca­teur. Il émet­tait tou­jours de la petite mon­naie de sen­ti­ment, mais c’était de l’or et de l’argent, alors qu’Ulrich opé­rait plus en grand, avec des sortes de chèques intel­lec­tuels, sur les­quels étaient écrits d’immenses chiffres ; mais ce n’était jamais en fin de compte que du papier. Walter hatte immer eine ganz beson­dere Fähigkeit beses­sen, hef­tig zu erle­ben. Er kam nie…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités 24 07 24

    Dans leur jeu­nesse, la vie était encore devant eux comme un matin inépui­sable, de toutes parts débor­dante de pos­si­bi­li­tés et de vide, et à midi déjà voi­ci quelque chose devant vous qui est en droit d’être désor­mais votre vie, et c’est aus­si sur­pre­nant que le jour où un homme est assis là tout à coup, avec qui l’on a cor­res­pon­du pen­dant vingt ans sans le connaître, et qu’on s’était figu­ré tout dif­fé­rent. Mais le plus étrange est encore que la plu­part des hommes ne s’en aper­çoivent pas ; ils adoptent l’homme qui est venu à eux, dont la vie s’est acclimatée…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Pour peu qu’on soit atten­tif, on pour­ra tou­jours devi­ner, dans le der­nier ave­nir entré en scène, les pré­sages du futur « bon vieux temps ». Und wenn man bloß ein biß­chen acht­gibt, kann man wohl immer in der soe­ben ein­ge­trof­fe­nen letz­ten Zukunft schon die kom­mende Alte Zeit sehen.…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    L’Action paral­lèle, tou­te­fois, n’avait pas encore la moindre exis­tence réelle, et le comte Leinsdorf lui-même ne savait pas encore en quoi elle consis­te­rait. Tout ce qu’on peut dire avec cer­ti­tude, c’est que la seule chose pré­cise qui fût encore venue à l’esprit de celui-ci était une liste de noms. C’était déjà consi­dé­rable. De la sorte, il exis­tait dès ce moment, sans que qui­conque eût besoin d’une repré­sen­ta­tion plus objec­tive, un filet de dis­po­ni­bi­li­té ten­du autour d’un vaste com­plexe d’idées ; l’on est sans doute en droit d’affirmer que c’est bien dans cet ordre qu’il faut pro­cé­der. Pour que l’humanité apprît à manger…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Jadis, l’on avait meilleure conscience à être une per­sonne qu’aujourd’hui. Les hommes étaient sem­blables à des épis dans un champ ; ils étaient pro­ba­ble­ment plus vio­lem­ment secoués qu’aujourd’hui par Dieu, la grêle, l’incendie, la peste et la guerre ; mais c’était dans l’ensemble, muni­ci­pa­le­ment, natio­na­le­ment, c’était en tant que champ, et ce qui res­tait à l’épi iso­lé de mou­ve­ments per­son­nels était quelque chose de clai­re­ment défi­ni dont on pou­vait aisé­ment prendre la res­pon­sa­bi­li­té. De nos jours, au contraire, le centre de gra­vi­té de la res­pon­sa­bi­li­té n’est plus en l’homme, mais dans les rap­ports des choses entre elles. N’a‑t‑on pas remar­qué que les…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Tout ce qui le peut s’orne d’esprit, s’en cha­marre. L’esprit, com­bi­né avec autre chose, est ce qu’il y a de plus répan­du au monde. « L’esprit de fidé­li­té », « l’esprit d’amour », un « esprit viril », un « esprit culti­vé », « le plus grand esprit de notre temps », « nous vou­lons sau­ve­gar­der l’esprit de telle ou telle chose », « nous vou­lons agir dans l’esprit de notre mou­ve­ment » : ah ! le beau son décent de tout cela jusque dans les plus b…asses classes ! Tout le reste, à côté, le crime quo­ti­dien, la cupi­di­té assi­due, appa­raît alors comme l’inavouable crasse que Dieu enlève aux ongles de ses orteils. Mais quand l’esprit…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Un organe de la classe ouvrière avait, comme se fût expri­mé le comte Leinsdorf, déver­sé une salive des­truc­trice sur la Grande Idée en affir­mant que celle-ci n’était qu’une nou­velle sen­sa­tion pour les classes diri­geantes, suc­cé­dant au der­nier crime sadique ; et un brave ouvrier qui avait un peu trop bu se sen­tit enflam­mé par ces décla­ra­tions. Il avait frô­lé en pas­sant deux bour­geois qui, satis­faits des affaires de la jour­née, expri­maient à voix assez haute, dans la conscience que les bons sen­ti­ments ont tou­jours le droit d’être expri­més, leur plein accord avec l’Action patrio­tique. Il s’ensuivit un échange de « mots » ; comme…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    [Q]ue la séance s’achevât par une réso­lu­tion était dans l’ordre. En effet, que le cou­teau mette le point final à une rixe, qu’à la fin d’un mor­ceau de musique les dix doigts frappent les touches tous ensemble une ou deux fois, que le dan­seur s’incline devant sa cava­lière ou que l’on vote une réso­lu­tion : si on agit ain­si, c’est que le monde ne serait pas ras­su­rant, où les évé­ne­ments tout bon­ne­ment s’esquiveraient, sans avoir dûment cer­ti­fié d’abord qu’ils sont réel­le­ment adve­nus. [D]aß die Sitzung mit einer Resolution schloß, war in Ordnung. Denn ob man bei einer Rauferei mit dem Messer…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    [D]e toutes les pro­prié­tés du mot âme, la plus remar­quable est bien que les jeunes gens ne puissent le pro­non­cer sans rire. Même Arnheim et Diotime redou­taient de l’employer seul : dire que l’on a une âme grande, noble, lâche, témé­raire ou basse, est encore conce­vable, mais dire tout sim­ple­ment « mon âme », per­sonne n’en aurait le cou­rage. C’est un mot stric­te­ment réser­vé aux gens d’âge, et on ne peut le com­prendre que si l’on admet que se fasse de plus en plus sen­sible au cours de la vie un quelque chose pour lequel on a le plus grand besoin d’un nom…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités 10 08 24

    Ulrich se rap­pe­lait encore très bien com­ment l’incertitude avait retrou­vé son cré­dit. On avait pu lire de plus en plus sou­vent des décla­ra­tions dans les­quelles des gens qui exercent un métier assez incer­tain, des poètes, des cri­tiques, des femmes, ou ceux dont la voca­tion est de for­mer la « nou­velle géné­ra­tion », se plai­gnaient de ce que la science pure fût un poi­son qui dis­sol­vait les grandes œuvres de l’homme sans pou­voir les recom­po­ser, et en appe­laient à une nou­velle foi, à un retour aux sources inté­rieures, à un renou­veau spi­ri­tuel ou autres chan­sons du même genre. Naïvement, il avait com­men­cé par…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    [Ulrich] n’était pas phi­lo­sophe. Les phi­lo­sophes sont des vio­lents qui, faute d’armée à leur dis­po­si­tion, se sou­mettent le monde en l’enfermant dans un sys­tème. Probablement est-ce aus­si la rai­son pour laquelle les époques de tyran­nie ont vu naître de grandes figures phi­lo­so­phiques, alors que les époques de démo­cra­tie et de civi­li­sa­tion avan­cée ne réus­sissent pas à pro­duire une seule phi­lo­so­phie convain­cante, du moins dans la mesure où l’on en peut juger par les regrets que l’on entend com­mu­né­ment expri­mer sur ce point. C’est pour­quoi la phi­lo­so­phie au détail est pra­ti­quée aujourd’hui en si ter­ri­fiante abon­dance qu’il n’est plus guère que…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Il regar­dait le visage du doc­teur avec ses sou­ve­nirs de duel, le visage, tari par l’intérieur, de l’homme d’Église, le visage offi­ciel, épous­se­té, de l’administrateur, il les voyait cha­cun regar­der le sien à sa manière, et il y avait dans ces visages quelque chose qui leur était à tous com­mun, qu’il ne pou­vait atteindre et qui avait été toute sa vie son enne­mi. Er blickte in das Doktorsgesicht mit den Schmissen, in das von innen aus­ge­tro­ck­nete geist­liche Gesicht, in das streng auf­geräumte Kanzleigesicht des Verwalters, sah jedes in einer ande­ren Weise in das seine schaun, und etwas für ihn Unerreichbares,…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Il eût été sou­vent dans l’incapacité de décrire ce qu’il voyait, enten­dait ou flai­rait ; il n’en savait pas moins ce que c’était. C’était quel­que­fois extrê­me­ment confus ; les visions venaient du dehors, mais une lueur d’observation lui disait en même temps qu’elles n’en venaient pas moins de lui-même. L’important était qu’il n’est pas impor­tant qu’une chose soit dedans ou dehors ; dans son état, il n’y avait plus qu’une eau claire des deux côtés d’une cloi­son de verre trans­pa­rente. Oft hätte er nicht genau bes­chrei­ben kön­nen, was er sah, hörte und spürte ; den­noch wußte er, was es war. Es war manch­mal sehr…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Moosbrugger, main­te­nant, avait lais­sé sa tête retom­ber, il regar­dait le bois entre ses doigts. « Par ici, les gens disent à l’écureuil Eichkatzl, pen­sa-t-il ; mais allez essayer de dire, avec tout le sérieux qu’il faut sur la langue et sur la figure : Die Eichenkatze ! Tous écar­quille­raient les yeux, comme quand éclate brus­que­ment, dans la péta­rade d’un feu de tirailleurs à blanc, un vrai coup ! Dans la Hesse, en revanche, ils disent Baumfuchs. C’est des choses qu’on apprend quand on a beau­coup rou­lé. » Et quelle curio­si­té chez les psy­chiatres quand ils pré­sen­taient à Moosbrugger le por­trait d’un écu­reuil, et que celui-ci leur…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    On pen­sait alors (cet « on » est une indi­ca­tion volon­tai­re­ment impré­cise, car on ne pour­rait savoir qui, et com­bien d’hommes pen­saient ain­si, mais c’était néan­moins dans l’air), on pen­sait alors, donc, qu’il était peut-être pos­sible de vivre exac­te­ment. On nous deman­de­ra aujourd’hui ce que cela veut dire. La réponse serait sans doute que l’on peut se repré­sen­ter l’œuvre d’une vie réduite à trois trai­tés, mais aus­si bien à trois poèmes ou à trois actions dans les­quelles le pou­voir per­son­nel de créa­tion serait pous­sé à son comble. Ce qui vou­drait dire à peu près : se taire quand on n’a rien à dire,…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités 01 09 24

    Il nous faut main­te­nant ajou­ter quelques mots à pro­pos d’un sou­rire, et qui plus est, d’un sou­rire d’hommes, accom­pa­gné de la barbe indis­pen­sable à cette acti­vi­té d’homme qu’on appelle sou­rire-dans-sa-barbe : il s’agit du sou­rire des savants qui avaient don­né suite à l’invitation de Diotime et écou­taient par­ler les illustres beaux esprits. Quoiqu’ils sou­rissent, gar­dons-nous bien de croire que ce fût avec iro­nie. Tout au contraire, c’était leur façon d’exprimer la véné­ra­tion et l’incompétence dont on a déjà par­lé. Mais gar­dons-nous aus­si d’en être dupes. Dans leur conscience, c’était sans doute vrai, mais dans leur sub­cons­cient, pour user d’un terme devenu…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Le fait était qu’ils ne s’aimaient pas. Souvent, autre­fois, ils avaient joué ensemble au ten­nis, ou s’étaient ren­con­trés dans des soi­rées, ils étaient sor­tis ensemble, avaient pris de l’intérêt l’un à l’autre et fran­chi ain­si imper­cep­ti­ble­ment la fron­tière qui sépare l’ami intime auquel on se montre dans le désordre de ses sen­ti­ments, de tous ceux pour les­quels on se fait beau. Sans y prendre garde, ils s’étaient trou­vés aus­si intimes que deux êtres qui s’aiment depuis long­temps, qui même bien­tôt ne s’aimeront plus ; mais ils s’étaient dis­pen­sés de l’amour. Ils se dis­pu­taient tant qu’on aurait pu croire qu’ils se détestaient,…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    « Tant de gens ignorent encore à quel point l’esprit manque d’ordre ! ajou­ta-t-il en guise de déve­lop­pe­ment. Je suis même per­sua­dé, avec la per­mis­sion de Votre Excellence, que la plu­part des gens s’imaginent vivre chaque jour un nou­veau pro­grès de l’ordre uni­ver­sel. Ils voient l’ordre par­tout : dans les usines, les indi­ca­teurs de che­mins de fer, les ins­ti­tu­tions sco­laires (et je me per­met­trai de citer éga­le­ment, non sans fier­té, nos casernes qui, mal­gré des moyens modestes, évoquent la dis­ci­pline d’un excellent orchestre). De quelque côté que le regard se tourne, ce n’est qu’ordre, ordon­nance, règle et règle­ment : règle­ments de trans­port, règle­ments de…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Le monde de ceux qui écrivent et doivent écrire est plein de grands mots et de grandes notions qui ont per­du leur conte­nu. Les attri­buts des grands hommes et des grands enthou­siasmes sur­vivent à leurs pré­textes, c’est pour­quoi il y a tou­jours une quan­ti­té d’attributs de reste. Ils ont été créés un beau jour par un grand homme pour un autre grand homme, mais ces hommes sont morts depuis long­temps, et il faut uti­li­ser ces notions sur­vi­vantes. C’est pour­quoi l’on passe son temps à cher­cher des hommes pour les épi­thètes. La « puis­sante plé­ni­tude » de Shakespeare, l’« uni­ver­sa­li­té » de Goethe, la « profondeur…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités 07 09 24

    Hors les nés-coif­fés et les éter­nels mal­chan­ceux, les hommes vivent tous éga­le­ment mal, mais à des étages dif­fé­rents. Pour l’homme d’aujourd’hui, qui n’a géné­ra­le­ment que peu d’échappées sur le sens de sa vie, ce sen­ti­ment de l’étage est une conso­la­tion extrê­me­ment appré­ciable. Dans cer­tains cas gran­dioses, il peut deve­nir une véri­table ivresse d’altitude et de puis­sance, de même qu’il y a des gens qui attrapent le ver­tige au der­nier étage d’une mai­son, bien qu’ils se sachent au milieu de la pièce et toutes fenêtres fer­mées. Quand Diotime son­geait qu’un des hommes les plus influents d’Europe tra­vaillait avec elle à porter…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Cet idéa­lisme n’avait rien de concret, parce que l’idée de concret est liée à celle de métier, et que les métiers sont tou­jours mal­propres ; il évo­quait plu­tôt la pein­ture de fleurs que pra­ti­quaient les archi­du­chesses parce que tout autre sujet eût été incon­ve­nant. Ce qui le carac­té­ri­sait le mieux était l’idée de culture : il se jugeait pro­fon­dé­ment culti­vé. On pou­vait encore le qua­li­fier d’harmonieux, parce qu’il avait toute dis­so­nance en hor­reur et don­nait pour tâche à l’éducation d’harmoniser les gros­sières contra­dic­tions qui règnent, mal­heu­reu­se­ment, dans le monde. En un mot, peut-être n’était-il pas si dif­fé­rent de ce que l’on entend…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    « Tu vou­drais vivre confor­mé­ment à ton idée, com­men­ça-t-il, et tu vou­drais savoir com­ment cela serait pos­sible. Mais une idée est ce qu’il y a de plus para­doxal au monde. La chair s’unit aux idées tel un fétiche. Qu’une idée s’attache à la chair, tout devient magie. Une simple gifle, par l’intermédiaire de l’idée d’honneur, de châ­ti­ment ou de toute autre idée ana­logue, peut deve­nir mor­telle. Pourtant, les idées ne peuvent jamais se main­te­nir dans l’état où elles ont le plus de force ; elles res­semblent à ces sub­stances qui, dès qu’elles entrent en contact avec l’air, se trans­forment en une autre…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Quelle drôle d’histoire que l’Histoire ! On pou­vait affir­mer avec cer­ti­tude de tel ou tel évé­ne­ment qu’il avait trou­vé, ou trou­ve­rait cer­tai­ne­ment sa place en elle ; mais que cet évé­ne­ment eût véri­ta­ble­ment eu lieu, cela n’était pas sûr. Car, pour qu’un évé­ne­ment ait lieu, il faut bien aus­si qu’il ait lieu dans une année pré­cise et non pas dans une autre ou pas du tout ; et il faut encore que ce soit bien lui qui ait lieu, et non pas un évé­ne­ment ana­logue ou tout à fait iden­tique. Welche son­der­bare Angelegenheit ist doch Geschichte ! Es ließ sich mit Sicherheit von dem…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    On tire les évé­ne­ments à soi et en même temps on les déve­loppe, on se veut soi-même, mais on ne veut pas être l’épicier de soi-même ! Man zieht die Erlebnisse an sich und brei­tet sie im glei­chen Zug wie­der aus, man will sich, aber man will sich doch nicht als Krämer sei­ner selbst !…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Derrière chaque chose et chaque créa­ture, quand elles vou­draient se rap­pro­cher vrai­ment d’une autre, il y a un élas­tique qui se tend. Sinon, les choses pour­raient bien finir par s’embrouiller un peu trop. Et il y a dans chaque geste un élas­tique qui vous empêche de faire plei­ne­ment ce qu’on vou­drait. Maintenant, tout à coup, il n’y avait plus d’élastique. Hinter jedem Ding oder Geschöpf, wenn es einem ande­ren ganz nah kom­men möchte, ist ein Gummiband, das sich spannt. Sonst könn­ten ja auch am Ende die Dinge dur­chei­nan­der hin­durch­ge­hen. Und in jeder Bewegung ist ein Gummiband, das einen nie ganz…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Il y a déjà long­temps que nous aurions dû faire men­tion d’une cir­cons­tance effleu­rée par nous en plus d’une occa­sion, et qui pour­rait se tra­duire par cette for­mule : il n’est rien de plus dan­ge­reux pour l’esprit que son asso­cia­tion avec les Grandes Choses. Un homme se pro­mène dans une forêt, gra­vit une mon­tagne et voit le monde éten­du à ses pieds ; ou il consi­dère son enfant qu’on lui a don­né à tenir pour la pre­mière fois, ou encore il savoure le bon­heur d’obtenir une situa­tion enviée. Nous deman­dons ce qui se passe en lui. Sans aucun doute, lui semble-t-il, beaucoup…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Ce n’est pro­ba­ble­ment pas sans rai­son que dans les époques dont l’esprit res­semble à un champ de foire, le rôle d’antithèse soit dévo­lu à des poètes qui n’ont rien à voir avec leur époque. Ils ne se salissent pas avec les pen­sées de leur temps, pro­duisent une sorte de poé­sie pure et parlent à leurs fidèles dans le dia­lecte mort de la gran­deur, comme s’ils n’avaient quit­té l’éternité que pour un bref séjour sur terre, ain­si qu’on voit un homme, par­ti trois ans aupa­ra­vant pour l’Amérique, écor­cher déjà sa langue mater­nelle lorsqu’il revient faire un séjour au pays. Es ist wahrscheinlich…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Tuzzi eut le sen­ti­ment qu’il fal­lait dire quelque chose ; il se sen­tait peu sûr, comme si le silence pou­vait tra­hir chez un homme quelque trouble de l’imagination. « Vous aimez à pen­ser du mal de tout », remar­qua-t-il en sou­riant, comme si la phrase d’Ulrich sur les fonc­tion­naires de la foi avait dû attendre jusque-là d’être intro­duite dans son oreille, « et ma femme n’a sans doute pas tort de redou­ter un peu, en dépit de ses sen­ti­ments fami­liaux, votre col­la­bo­ra­tion. Si je puis ain­si par­ler, quand vous pen­sez à votre pro­chain, vous ten­dez plu­tôt à jouer à la baisse. — C’est une…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Tous les hommes riches consi­dèrent la richesse comme une qua­li­té per­son­nelle. Tous les pauvres de même. Tout le monde en est taci­te­ment convain­cu. La logique seule fait quelque dif­fi­cul­té à l’admettre en affir­mant que la pos­ses­sion de l’argent peut à la rigueur don­ner cer­taines qua­li­tés, mais jamais deve­nir une qua­li­té humaine en elle-même. Le men­songe saute aux yeux. Il n’est pas un nez d’homme qui ne flaire immé­dia­te­ment, imman­qua­ble­ment, le sub­til par­fum d’indépendance, d’habitude de com­man­der, d’habitude de choi­sir par­tout ce qu’il y a de mieux, de légère misan­thro­pie, de res­pon­sa­bi­li­sé consciente, qui s’exhale d’un reve­nu solide et consi­dé­rable. À…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités 09 09 24

    Dans le monde intel­lec­tuel, le Grand-écri­vain a suc­cé­dé au prince de l’esprit comme les riches aux princes dans le monde poli­tique. De même que le prince de l’esprit appar­tient au temps des princes, le Grand-écri­vain appar­tient au temps des Grandes-guerres et des Grandes-mai­sons de com­merce. C’est un des aspects par­ti­cu­liers de l’association avec les Grandes-choses. Le moins que l’on exige d’un Grand-écri­vain est donc qu’il pos­sède une voi­ture. Il doit voya­ger beau­coup, être reçu par les ministres, faire des confé­rences, don­ner aux maîtres de l’opinion publique l’impression qu’il repré­sente une force de la conscience à ne pas sous-esti­mer ; il est…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Les Grands-écri­vains ne recourent aux pou­voirs polé­miques de l’écriture que s’ils sentent leur pres­tige mena­cé ; dans tous les autres cas, leur atti­tude se signale par sa séré­ni­té et sa bien­veillance. Ils sont par­fai­te­ment indul­gents à l’égard des baga­telles que l’on écrit à leur louange. Ils ne s’abaissent pas volon­tiers à dis­cu­ter les autres auteurs ; quand ils le font, c’est rare­ment pour hono­rer un homme supé­rieur : ils pré­fèrent encou­ra­ger l’un de ces jeunes talents dis­crets qui se com­posent de 49 % de talent et de 51 % d’absence de talent, et que ce mélange, par­tout où l’on a besoin d’une force…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    La véri­table dif­fi­cul­té de la vie d’un Grand-écri­vain tient au fait que, si l’on peut, dans la vie intel­lec­tuelle, agir en com­mer­çant, une vieille tra­di­tion nous oblige encore à y par­ler en idéa­liste. Cette asso­cia­tion du com­merce et de l’idéalisme occu­pait dans les efforts d’Arnheim une place pri­vi­lé­giée. De nos jours, on trouve de ces asso­cia­tions inac­tuelles un peu par­tout. Quand les morts, par exemple, sont conduits au cime­tière au trot des che­vaux-vapeur, on ne renonce pas pour autant, dans un beau convoi, à poser sur le toit de la voi­ture un casque avec deux épées en croix. Il en…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités 19 09 24

    Dans le même temps, la police orga­ni­sa une grande Exposition du Jubilé à l’ouverture de laquelle toute la haute socié­té assis­ta. Le Préfet de Police s’était ren­du auprès de Son Altesse pour lui remettre en per­sonne son invi­ta­tion, et lorsque, le comte Leinsdorf entrant, il s’avança pour l’accueillir, le Préfet recon­nut à ses côtés le « Secrétaire d’honneur et col­la­bo­ra­teur volon­taire » qui lui fut pré­sen­té une seconde fois, bien que ce fût super­flu, ce qui lui don­na l’occasion de faire briller sa légen­daire mémoire des visages : il avait la répu­ta­tion de connaître per­son­nel­le­ment un citoyen sur dix, ou tout au moins…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Il se pas­sait beau­coup de choses, et l’on ne man­quait pas de s’en aper­ce­voir. On les trou­vait bonnes quand on en était l’auteur, sus­pectes quand elles étaient dues aux autres. Dans le détail, le pre­mier éco­lier venu pou­vait com­prendre ce qui se pro­dui­sait ; dans l’ensemble, nul ne le savait exac­te­ment, hor­mis quelques per­sonnes qui n’en étaient même pas très sûres. Un peu plus tard, toutes ces choses auraient pu arri­ver dans une suc­ces­sion modi­fiée ou inverse sans qu’on y vît nulle dif­fé­rence, à l’exception de ces quelques chan­ge­ments qui résistent au temps sans qu’on sache pour­quoi et forment le sillon…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    De nos jours, on fait comme si le natio­na­lisme n’était qu’une inven­tion des fabri­cants d’armes, mais cela ne devrait pas nous empê­cher de ris­quer une fois une expli­ca­tion plus large : et la Cacanie four­ni­rait à une telle ten­ta­tion une contri­bu­tion impor­tante. Les habi­tants de cette double monar­chie, impé­riale-et-royale et impé­riale-royale, se trou­vaient devant une tâche dif­fi­cile : ils devaient se consi­dé­rer comme des patriotes impé­ria­le­ment et roya­le­ment aus­tro-hon­grois, mais en même temps comme des patriotes roya­le­ment hon­grois ou impé­ria­le­ment-roya­le­ment autri­chiens. Devant de telles dif­fi­cul­tés, on com­pren­dra que leur devise fût : « Toutes forces unies ! » Autrement dit : Viribus uni­tis. Mais, pour cela,…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    À cette époque, par­mi les gens à la page, on était géné­ra­le­ment pour « l’esprit actif » ; on avait recon­nu que le devoir de « l’homme-cerveau » était de prendre le pas sur « l’homme-ventre ». De plus, il y avait quelque chose que l’on appe­lait l’expressionnisme ; on ne pou­vait pas expli­quer avec pré­ci­sion ce que c’était, mais, le mot lui-même le disait, c’était une manière de faire sor­tir quelque chose au-dehors ; peut-être des visions construc­tives, si celles-ci, com­pa­rées avec la tra­di­tion artis­tique, n’avaient pas été aus­si bien des­truc­tives, de sorte qu’on pou­vait les appe­ler tout sim­ple­ment « struc­tives », cela n’engageait à rien : « une concep­tion du monde…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    « Ce qu’on est » change aus­si vite, semble-t-il, que « ce qu’on porte » ; dans un cas comme dans l’autre, per­sonne, même pas sans doute les com­mer­çants inté­res­sés à la mode, ne connaît le véri­table secret de cet « on ». »Man ist« wech­selt, wie es scheint, eben­so schnell wie »Man trägt« und hat mit ihm gemein­sam, daß nie­mand, wahr­schein­lich nicht ein­mal die an der Mode betei­lig­ten Geschäftsleute, das eigent­liche Geheimnis dieses »Man« kennt.…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités 02 10 24

    Si nom­breux que soient les mots pro­non­cés à chaque ins­tant dans une grande ville pour expri­mer les vœux per­son­nels de ses habi­tants, il en est un qui n’y paraît jamais, c’est le mot « rédi­mer ». On peut admettre que tous les autres, les mots les plus pas­sion­nés, l’expression des rela­tions les plus com­pli­quées et de celles même qui sont tenues pour d’incontestables excep­tions, se trouvent criés ou mur­mu­rés au même moment à un grand nombre d’exemplaires, ain­si : « Vous êtes le plus grand escroc que j’aie jamais ren­con­tré », ou « Il n’y a pas de femme dont la beau­té soit aus­si bou­le­ver­sante que…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Il est dif­fi­cile de dire quelles furent alors ses pen­sées, mais si on avait pu les sor­tir de sa tête et les polir avec soin, elles auraient eu sans doute à peu près l’allure sui­vante : pour com­men­cer par le côté église, ces quelques mots : tant qu’on croyait à la reli­gion, on pou­vait pré­ci­pi­ter un bon chré­tien ou un pieux juif de n’importe quel étage de l’espérance ou du bien-être, il retom­be­rait tou­jours, pour ain­si dire, sur les pieds de son âme. Toutes les reli­gions avaient pré­vu en effet, dans l’explication de la vie qu’elles offraient aux hommes, un reste irrationnel,…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Le geste avec lequel le géné­ral avait tapé sur la table eût été légè­re­ment ridi­cule si un poing était quelque chose de pure­ment ath­lé­tique et ne com­por­tait pas éga­le­ment une signi­fi­ca­tion intel­lec­tuelle, comme une sorte de com­plé­ment indis­pen­sable de l’esprit. Die Gebärde, mit der der General auf sei­nen Tisch gek­lat­scht hatte, wäre ein wenig lächer­lich gewe­sen, wenn eine Faust bloß etwas Athletisches und nicht auch etwas Geistiges, eine Art unent­behr­li­cher Ergänzung des Geistes bedeu­ten würde.…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Le cœur se mon­trait aus­si décou­ra­gé après la faute qu’il s’était révé­lé per­sua­sif avant, la maî­tresse de ce cœur oscil­lait per­pé­tuel­le­ment entre une effer­ves­cence qua­si maniaque et des dépres­sions noires comme l’encre, états d’âme qui pou­vaient rare­ment s’équilibrer. Néanmoins, c’était tou­jours un sys­tème, c’est-à-dire mieux qu’un simple jeu d’instincts aban­don­nés à eux-mêmes (un peu comme autre­fois on ne vou­lait voir dans la vie qu’un compte auto­ma­tique de plai­sir et de déplai­sir, avec un cer­tain béné­fice de plai­sir en fin de bilan) ; le sys­tème com­por­tait d’importantes dis­po­si­tions men­tales des­ti­nées à tru­quer les comptes. Tout homme dis­pose d’une méthode de ce…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Ce nau­frage pério­dique de sa per­sonne civi­li­sée dans les vicis­si­tudes de la matière opaque avait ces­sé main­te­nant de la mena­cer. Dieser per­io­dische Untergang ihrer Kultur in den Umschwüngen einer dump­fen Stoffwelt hatte sich aber jetzt verloren […].…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Ces objets res­semblent à des débi­teurs qui nous ren­draient la valeur que nous leur prê­tons assor­tie d’intérêts fan­tas­tiques ; et à la véri­té, il n’existe pas d’objets qui ne soient ain­si débi­teurs. Cette qua­li­té propre aux vête­ments ne l’est pas moins aux convic­tions, aux pré­ju­gés, théo­ries, espé­rances, croyances et pen­sées ; l’absence de pen­sées elle-même la pos­sède dans la mesure où elle réus­sit à tirer d’elle seule la convic­tion de son bien-fon­dé. Toutes ces choses, en nous prê­tant le pou­voir dont nous leur fai­sons cré­dit, servent à situer le monde dans une lumière qui émane de nous ; et ce n’est pas à…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Il ne s’était stric­te­ment rien pas­sé en Cacanie, et l’on eût pen­sé naguère que ce rien, c’était la dis­cré­tion même de la vieille culture caca­nienne ; mais main­te­nant, ce rien était aus­si inquié­tant que le fait de ne pas pou­voir dor­mir ou de ne pas réus­sir à com­prendre. C’est pour­quoi les intel­lec­tuels, une fois qu’ils se furent convain­cus que les choses se pas­se­raient autre­ment dans une culture « natio­nale », n’eurent pas de peine à en convaincre les mino­ri­tés caca­niennes. C’était une sorte de suc­cé­da­né de reli­gion, d’ersatz pour « le bon Empereur de Vienne » ou, tout sim­ple­ment, l’explication de ce fait incom­pré­hen­sible que…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités 14 10 24

    Moosbrugger était tou­jours dans sa cel­lule, atten­dant les psy­chiatres pour un nou­vel exa­men de son état men­tal. Cela don­nait une masse com­pacte de jour­nées. Chaque jour­née iso­lée en res­sor­tait, bien sûr, quand elle était là, mais dès le soir elle retom­bait dans la masse. […] Les évé­ne­ments loin­tains et les évé­ne­ments tout frais n’étaient plus arti­fi­ciel­le­ment sépa­rés, mais, lorsqu’ils étaient iden­tiques, la dif­fé­rence de date ces­sait de s’attacher à eux comme le fil rouge que l’on est obli­gé de pas­ser autour du cou d’un nou­veau-né que l’on ne dis­tingue pas de son jumeau. Moosbrugger saß noch immer im Gefängnis und…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    C’est à par­tir de ces évé­ne­ments imper­son­nels que se construit, d’une manière encore impos­sible à décrire, l’événement per­son­nel. Si l’on dépouillait le cas de Moosbrugger de tout le roman­tisme indi­vi­duel qui ne concer­nait que lui et les quelques per­sonnes qu’il avait tuées, il ne res­tait plus guère que ce qui s’exprimait dans la liste des réfé­rences que le père d’Ulrich avait jointe à l’une de ses der­nières mis­sives. Ces réfé­rences ont l’aspect sui­vant : AH. – AMP. – AAC. – AKA. – AP. – ASZ. – BKL. – BGK. – BUD. – CN. – DTJ. – DJZ. – FBgM. – GA.…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Avoir de l’intuition était alors à la mode chez tous ceux qui n’arrivaient pas à jus­ti­fier entiè­re­ment leur acti­vi­té par la rai­son. Cela jouait à peu près le même rôle qu’en ce moment le fait d’être « dyna­mique ». Tout ce que l’on fai­sait faux, tout ce qui ne vous don­nait pas entière et pro­fonde satis­fac­tion, était jus­ti­fié sous pré­texte d’être fait pour ou par l’intuition. On recou­rait à l’intuition pour cuire un plat comme pour écrire un livre. Intuition zu haben, war damals bei allen Leuten an der Zeit, die ihr Tun mit der Vernunft nicht recht verant­wor­ten konn­ten ; es spielte ungefähr…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Il s’ensuivit entre eux une conver­sa­tion qui aurait fait sur un tiers une impres­sion bizarre, assez sem­blable à celle d’une conver­sa­tion en langue verte, bien que le lan­gage uti­li­sé ici ne fût autre que le sabir de l’amour spi­ri­tuel laïque. C’est pour­quoi nous pré­fé­rons rendre l’esprit plu­tôt que la lettre de ce dia­logue. La « com­mu­nau­té des par­faits altruistes », c’était une for­mule décou­verte par Hans ; elle était cepen­dant com­pré­hen­sible : plus un homme se sent altruiste, plus les choses du monde deviennent claires et fortes, plus il se fait léger, plus il se sent exal­té. Chacun connaît ce genre d’expériences ; mais il…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    « Avez-vous jamais vu un chien ? deman­da-t-il. Vous le croyez seule­ment ! Vous n’avez jamais vu que quelque chose qui vous est appa­ru, à plus ou moins bon droit, comme un chien. Quelque chose qui ne pos­sède pas toutes les qua­li­tés canines et qui a, au contraire, un élé­ment per­son­nel qu’aucun autre chien ne pos­sède. Comment donc pour­rions-nous jamais faire, dans la vie, ce qu’il faut faire ? Nous ne pou­vons jamais que quelque chose qui n’est jamais ce qu’il faut, mais qui est tou­jours un peu plus ou un peu moins que ce qu’il fal­lait. […] » »Haben Sie schon je einen…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    « [Q]ue faites-vous, en lisant ? Je vous répon­drai tout de suite : vos opi­nions omettent ce qui ne leur agrée pas. L’auteur a déjà fait de même. Rêvant ou rêvas­sant, vous omet­tez éga­le­ment. Je constate donc ceci : la beau­té ou l’émotion entrent dans le monde par l’omission. Notre atti­tude au sein de la réa­li­té est évi­dem­ment un com­pro­mis, un état moyen dans lequel les sen­ti­ments s’empêchent mutuel­le­ment d’atteindre au déploie­ment de la pas­sion et se perdent dans la gri­saille ; les enfants, qui ignorent encore cette atti­tude, sont donc plus heu­reux et plus mal­heu­reux que les adultes. Et j’ajouterai tout de suite…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Quelle est donc cette vie qu’il fau­drait de loin en loin per­fo­rer de récréa­tions ? Ferions-nous des trous dans un tableau sous pré­texte que sa beau­té exige de nous trop d’efforts ? A‑t‑on pré­vu des vacances dans la béa­ti­tude éter­nelle ? Je vous avoue que l’idée même du som­meil m’est par­fois désa­gréable. Welch ein Leben, das man zeit­wei­lig mit Erholungen dur­chlö­chern muß ! Würden wir in ein Bild Löcher stoßen, weil es zu schöne Ansprüche an uns stellt?! Sind in der ewi­gen Seligkeit etwa Urlaubswochen vor­ge­se­hen ? Ich ges­tehe Ihnen, daß mir sogar die Vorstellung des Schlafs manch­mal unan­ge­nehm ist.…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Pour on ne sait quelle rai­son, Ulrich avait l’impression, bien que ce fût la fin de l’hiver, de contem­pler une de ces nuits d’octobre où la fraî­cheur est encore douce, et il lui sem­blait que la ville y fût rou­lée comme dans une immense, cou­ver­ture. Puis, il pen­sa qu’on pou­vait tout aus­si bien dire d’une cou­ver­ture qu’elle res­semble à une nuit d’octobre. Aus irgen­dei­nem Grund hatte Ulrich auf das stärkste den Eindruck, in eine mild­kalte Oktobernacht hinaus­zus­tar­ren, obgleich es Spätwinter war, und es kam ihm vor, die Stadt sei in sie ein­gehüllt wie in eine unge­heure Wolldecke. Dann fiel ihm…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    À ce moment-là, une fois de plus, Ulrich inter­pré­tait à sa manière les mots vio­lence et amour. Le mot vio­lence conte­nait tous ses pen­chants au mal et à la dure­té ; il était l’effluence de toute conduite scep­tique, objec­tive, lucide. Sans doute un cer­tain goût de la vio­lence froide et bru­tale avait-il joué jusque dans le choix de sa pro­fes­sion, si bien qu’Ulrich n’était peut-être pas deve­nu mathé­ma­ti­cien sans quelque inten­tion de cruau­té. Tout cela était touf­fu comme le feuillage d’un arbre qui dis­si­mule le tronc lui-même. D’autre part, lorsqu’on ne parle pas sim­ple­ment de l’amour dans le sens cou­rant du…

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    Il croit qu’il est pos­sible de pro­duire syn­thé­ti­que­ment une vie juste, comme on fabrique du caou­tchouc ou de l’azote. [E]r glaubt daran, daß es eine Art syn­the­ti­scher Erzeugung des rich­ti­gen Lebens gibt, so wie man einen syn­the­ti­schen Kautschuk oder Stickstoff hers­tel­len kann […]. …

  • Robert Musil ⋅ L’homme sans qualités

    C’est la suc­ces­sion pure et simple, la repro­duc­tion de la diver­si­té oppres­sante de la vie sous une forme uni­di­men­sion­nelle, comme dirait un mathé­ma­ti­cien, qui nous ras­sure ; l’alignement de tout ce qui s’est pas­sé dans l’espace et le temps le long d’un fil, ce fameux « fil du récit » jus­te­ment, avec lequel finit par se confondre le fil de la vie. Heureux celui qui peut dire « lorsque », « avant que » et « après que » ! Il peut bien lui être arri­vé mal­heur, il peut s’être tor­du dans les pires souf­frances : aus­si­tôt qu’il est en mesure de repro­duire les évé­ne­ments dans la suc­ces­sion de leur déroulement…