07 09 20

Certainement, il avait fal­lu toute l’épaisse vul­ga­ri­té d’une époque à laquelle l’économie tint lieu de méta­phy­sique pour faire de la pau­vre­té une notion éco­no­mique (main­te­nant que cette époque touche à son terme, il devient à nou­veau évident que le contraire de la pau­vre­té n’est pas la richesse, mais la misère, et que des trois, la pau­vre­té seule a le sens d’une per­fec­tion. La pau­vre­té désigne l’état de celui qui peut user de tout, n’ayant rien en propre, et la misère l’état de celui qui ne peut user de rien, soit qu’il ait trop, soit que le temps lui fasse défaut, soit
qu’il soit sans com­mu­nau­té.)
Ainsi, tout ce que l’idée de richesse a pu char­rier, à tra­vers l’histoire, de quié­tude bour­geoise, de plé­ni­tude domes­tique, de fami­lière imma­nence avec l’ici-bas sen­sible, est quelque chose que le Bloom peut appré­cier, par la nos­tal­gie ou la simu­la­tion, mais non vivre. Avec lui, le bon­heur est deve­nu une bien vieille idée, et pas seule­ment en Europe. En même temps que tout inté­rêt, et tout ethos, c’est la pos­si­bi­li­té même d’une valeur d’usage qui s’est per­due. Le Bloom ne com­prend que le lan­gage sur­na­tu­rel de la valeur d’échange. Il tourne vers le monde des yeux qui n’y voient rien, rien que le néant de la valeur. Ses dési­rs eux-mêmes ne se portent que sur des absences, des abs­trac­tions, dont la moindre n’est pas le cul de la Jeune-Fille. Même quand le Bloom, en appa­rence, veut, il ne cesse pas de ne pas vou­loir, car il veut à vide, car il veut le vide. C’est pour­quoi la richesse est deve­nue, dans le monde de la mar­chan­dise auto­ri­taire, une chose gro­tesque et incom­pré­hen­sible, une forme encom­brée de la misère. La richesse n’est plus désor­mais autre chose que ce qui vous pos­sède, que ce par quoi l’ON vous tient.

Théorie du bloom
La Fabrique 2000
p. 90–91
eckhart ethos marchandise pauvreté richesse valeur d'échange valeur d'usage vouloir/nouloir