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Proust, Du côté de chez Swann

— C’est mal­heu­reux. Vous devriez leur deman­der. La Berma dans Phèdre, dans le Cid, ce n’est qu’une actrice si vous vou­lez, mais vous savez je ne crois pas beau­coup à la « hié­rar­chie ! » des arts.
(Et je remar­quai, comme cela m’avait sou­vent frap­pé dans ses conver­sa­tions avec les sœurs de ma grand’mère, que quand il par­lait de choses sérieuses, quand il employait une expres­sion qui sem­blait impli­quer une opi­nion sur un sujet impor­tant, il avait soin de l’isoler dans une into­na­tion spé­ciale, machi­nale et iro­nique, comme s’il l’avait mise entre guille­mets, sem­blant ne pas vou­loir la prendre à son compte, et dire : « la hié­rar­chie, vous savez, comme disent les gens ridi­cules » ? Mais alors, si c’était ridi­cule, pour­quoi disait-il la hié­rar­chie ?). Un ins­tant après il ajou­ta : « Cela vous don­ne­ra une vision aus­si noble que n’importe quel chef‑d’œuvre, je ne sais pas moi… que — et il se mit à rire — « les Reines de Chartres ! » Jusque-là cette hor­reur d’exprimer sérieu­se­ment son opi­nion m’avait paru quelque chose qui devait être élé­gant et pari­sien et qui s’opposait au dog­ma­tisme pro­vin­cial des sœurs de ma grand’mère ; et je soup­çon­nais aus­si que c’était une des formes de l’esprit dans la cote­rie où vivait Swann et où par réac­tion sur le lyrisme des géné­ra­tions anté­rieures on réha­bi­li­tait à l’excès les petits faits pré­cis, répu­tés vul­gaires autre­fois, et on pros­cri­vait les « phrases ». Mais main­te­nant je trou­vais quelque chose de cho­quant dans cette atti­tude de Swann en face des choses. Il avait l’air de ne pas oser avoir une opi­nion et de n’être tran­quille que quand il pou­vait don­ner méti­cu­leu­se­ment des ren­sei­gne­ments pré­cis. Mais il ne se ren­dait donc pas compte que c’était pro­fes­ser l’opinion, pos­tu­ler que l’exactitude de ces détails avait de l’importance. Je repen­sai alors à ce dîner où j’étais si triste parce que maman ne devait pas mon­ter dans ma chambre et où il avait dit que les bals chez la prin­cesse de Léon n’avaient aucune impor­tance. Mais c’était pour­tant à ce genre de plai­sirs qu’il employait sa vie. Je trou­vais tout cela contra­dic­toire. Pour quelle autre vie réser­vait-il de dire enfin sérieu­se­ment ce qu’il pen­sait des choses, de for­mu­ler des juge­ments qu’il pût ne pas mettre entre guille­mets, et de ne plus se livrer avec une poli­tesse poin­tilleuse à des occu­pa­tions dont il pro­fes­sait en même temps qu’elles sont ridi­cules. Je remar­quai aus­si dans la façon dont Swann me par­la de Bergotte quelque chose qui en revanche ne lui était pas par­ti­cu­lier, mais au contraire était dans ce temps-là com­mun à tous les admi­ra­teurs de l’écrivain, à l’amie de ma mère, au doc­teur du Boulbon. Comme Swann, ils disaient de Bergotte : « C’est un char­mant esprit, si par­ti­cu­lier, il a une façon à lui de dire les choses un peu cher­chée, mais si agréable. On n’a pas besoin de voir la signa­ture, on recon­naît tout de suite que c’est de lui. » Mais aucun n’aurait été jusqu’à dire : « C’est un grand écri­vain, il a un grand talent. » Ils ne disaient même pas qu’il avait du talent. Ils ne le disaient pas parce qu’ils ne le savaient pas. Nous sommes très longs à recon­naître dans la phy­sio­no­mie par­ti­cu­lière d’un nou­vel écri­vain le modèle qui porte le nom de « grand talent » dans notre musée des idées géné­rales. Justement parce que cette phy­sio­no­mie est nou­velle, nous ne la trou­vons pas tout à fait res­sem­blante à ce que nous appe­lons talent. Nous disons plu­tôt ori­gi­na­li­té, charme, déli­ca­tesse, force ; et puis un jour nous nous ren­dons compte que c’est jus­te­ment tout cela le talent.