18 12 25

Proust, Du côté de chez Swann

Moi-même j’appréciais plus le fro­mage à la crème rose, celui où l’on m’avait per­mis d’écraser des fraises. Et jus­te­ment ces fleurs avaient choi­si une de ces teintes de chose man­geable, ou de tendre embel­lis­se­ment à une toi­lette pour une grande fête, qui, parce qu’elles leur pré­sentent la rai­son de leur supé­rio­ri­té, sont celles qui semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants, et à cause de cela, gardent tou­jours pour eux quelque chose de plus vif et de plus natu­rel que les autres teintes, même lorsqu’ils ont com­pris qu’elles ne pro­met­taient rien à leur gour­man­dise et n’avaient pas été choi­sies par la cou­tu­rière. Et certes, je l’avais tout de suite sen­ti, comme devant les épines blanches mais avec plus d’émerveillement, que ce n’était pas fac­ti­ce­ment, par un arti­fice de fabri­ca­tion humaine, qu’était tra­duite l’intention de fes­ti­vi­té dans les fleurs, mais que c’était la nature qui, spon­ta­né­ment, l’avait expri­mée avec la naï­ve­té d’une com­mer­çante de vil­lage tra­vaillant pour un repo­soir, en sur­char­geant l’arbuste de ces rosettes d’un ton trop tendre et d’un pom­pa­dour provincial.