18 12 25

Proust, Du côté de chez Swann

Tous les soirs je me plai­sais à ima­gi­ner cette lettre, je croyais la lire, je m’en réci­tais chaque phrase. Tout d’un coup je m’arrêtais effrayé. Je com­pre­nais que si je devais rece­voir une lettre de Gilberte, ce ne pour­rait pas en tous cas être celle-là, puisque c’était moi qui venais de la com­po­ser. Et dès lors, je m’efforçais de détour­ner ma pen­sée des mots que j’aurais aimé qu’elle m’écrivît, par peur, en les énon­çant, d’exclure jus­te­ment ceux-là, — les plus chers, les plus dési­rés — du champ des réa­li­sa­tions pos­sibles. Même si par une invrai­sem­blable coïn­ci­dence, c’eût été jus­te­ment la lettre que j’avais inven­tée que de son côté m’eût adres­sée Gilberte, y recon­nais­sant mon œuvre, je n’eusse pas eu l’impression de rece­voir quelque chose qui ne vînt pas de moi, quelque chose de réel, de nou­veau, un bon­heur exté­rieur à mon esprit, indé­pen­dant de ma volon­té, vrai­ment don­né par l’amour.