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…la voix, qui est la diathèse fondamentale du sujet dans le verbe ; elle dénote une certaine attitude du sujet relativement au procès, par où ce procès se trouve déterminé dans son principe.
Sur le sens général du moyen, tous les linguistes s’accordent à peu près. Rejetant la définition des grammairiens grecs, on se fonde aujourd’hui sur la distinction que Panini, avec un discernement admirable pour son temps, établit entre le parasmaipada, “mot pour un autre” (= actif), et l’atmanepada, “mot pour soi” (= moyen). À la prendre littéralement, elle ressort en effet d’oppositions comme celle dont le grammairien hindou fait état : skr. yajati, “il sacrifie” (pour un autre, en tant que prêtre), et yajate, “il sacrifie” (pour soi, en tant qu’offrant). On ne saurait douter que cette définition réponde en gros à la réalité. Mais il s’en faut qu’elle s’applique telle quelle à tous les faits, même en sanskrit, et qu’elle rende compte des acceptions assez diverses du moyen. Si on embrasse l’ensemble des langues indo-européennes, les faits apparaissent souvent si fuyants que, pour les couvrir tous, on doit se contenter d’une formule assez vague, qu’on retrouve à peu près identique chez tous les comparatistes : le moyen indiquerait seulement une certaine relation de l’action avec le sujet, ou un “intérêt” du sujet dans l’action. Il semble qu’on ne puisse préciser davantage, sinon en produisant des emplois spécialisés où le moyen favorise une acception restreinte, qui est ou possessive, ou réflexive, ou réciproque, etc. On est donc renvoyé d’une définition très générale à des exemples très particuliers, morcelés en petits groupes et déjà diversifiés. Ils ont certes un point commun, cette référence à l’atman, au “pour soi” de Panini, mais la nature linguistique de cette référence échappe encore, à défaut de laquelle le sens de la diathèse risque de n’être plus qu’un fantôme.
[…]

  1. Sont seulement actifs : être (skr. “”, grec “”) ; aller ; vivre ; couler ; ramper ; plier ; souffler ; manger ; boire ; donner.
  2. Sont seulement moyens : naître ; mourir ; suivre ; épouser un mouvement ; être maître ; être couché ; être assis ; revenir à un état familier ; jouir ; avoir profit ; éprouver une agitation mentale ; prendre des mesures ; parler, etc.
[…] De cette confrontation se dégage assez clairement le principe d’une distinction proprement linguistique, portant sur la relation entre le sujet et le procès. Dans l’actif, les verbes dénotent un procès qui s’accomplit à partir du sujet et hors de lui. Dans le moyen, qui est la diathèse à définir par opposition, le verbe indique un procès dont le sujet est le siège ; le sujet est intérieur au procès.
Cette définition vaut sans égard à la nature sémantique des verbes considérés ; verbes d’état et verbes d’action sont également représentés dans les deux classes. Il ne s’agit donc nullement de faire coïncider la différence de l’actif au moyen avec celle des verbes d’action et des verbes d’état. Une autre confusion à éviter est celle qui pourrait naître de la représentation “instinctive” que nous nous formons de certaines notions. Il peut nous paraître surprenant par exemple que “être” appartienne aux activa tantum, au même titre que “manger”. Mais c’est là un fait et il faut y conformer notre interprétation : “être” est en indo-européen, comme “aller” ou “couler”, un procès où la participation du sujet n’est pas requise. En face de cette définition qui ne peut être exacte qu’autant qu’elle est négative, celle du moyen porte des traits positifs. Ici le sujet est le lieu du procès, même si ce procès, comme c’est le cas pour le latin fruor ou sanskrit manyate, demande un objet ; il accomplit quelque chose qui s’accomplit en lui, naître, dormir, gésir, imaginer, croître, etc. Il est bien intérieur au procès dont il est l’agent.
Dès lors supposons qu’un verbe typiquement moyen tel que gr. xxxxxx, “il dort”, soit doté secondairement d’une forme active. Il en résultera, dans la relation du sujet au procès, un changement tel que le sujet, devenant extérieur au procès, en sera l’agent, et que le procès, n’ayant plus le sujet pour lieu, sera transféré sur un autre terme qui en deviendra objet. Le moyen se convertira en transitif. C’est ce qui se produit quand xxx, “il dort”, fournit xxx, “il endort (quelqu’un)” ; ou que skr. vardhate, “il croît”, passe à vardhati, “il accroît (quelque chose)”. La transitivité est le produit nécessaire de cette conversion du moyen à l’actif. Ainsi se constituent à partir du moyen des actifs qu’on dénomme transitifs ou causatifs ou factitifs et qui se caractérisent toujours par ceci que le sujet, posé hors du procès, le commande désormais comme acteur, et que le procès, au lieu d’avoir le sujet pour siège, doit prendre un objet pour fin : xxx, “j’espère” > xxx, “je produis un espoir (chez un autre)” ; xxx, “je danse” > xxx, “je fais danser (un autre)”.
Si maintenant nous revenons aux verbes à double diathèse, qui sont de beaucoup les plus nombreux, nous constaterons que la définition rend compte ici aussi de l’opposition actif : moyen. Mais, cette fois, c’est par les formes du même verbe et dans la même expression sémantique que le contraste s’établit. L’actif alor n’est plus seulement l’absence du moyen, c’est bien un actif, une production d’acte, révélant plus clairement encore la position extérieure du sujet relativement au procès ; et le moyen servira à définir le sujet comme intérieur au procès : xx xxx, “il porte des dons” : xx, xxx, “il portent des dons qui l’impliquent lui-même” (= il emporte des dons qu’il a reçus); – xx xxx xxx, “poser des lois” : xxx xxx, “poser des lois en s’y incluant” (= se donner des lois) ; – xxx xx xxx “il détache le cheval”; xx xx xx, ”il détache le cheval en s’affectant par là-même” (d’où il ressort que ce cheval est le sien); – xxx xx, “il produit la guerre” (= il en donne l’occasion ou le signal) : xxx xxx, “il fait la guerre où il prend part”), etc. On peut diversifier le jeu de ces oppositions autant qu’on le voudra, et le grec en a usé avec une extraordinaire souplesse ; elles reviennent toujours en définitive à situer des positions du sujet vis-à-vis du procès, selon qu’il y est extérieur ou intérieur, à le qualifier en tant qu’agent, selon qu’il effectue, dans l’actif, où qu’il effectue en s’affectant, dans le moyen. Il semble que cette formulation réponde à la fois à la signification des formes et aux exigences d’une définition, en même temps qu’elle nous dispense de recourir à la notion, fuyante et d’ailleurs extra-linguistique, d’”intérêt” du sujet dans le procès.
Cette réduction à un critère purement linguistique du contenu de l’opposition entraîne plusieurs conséquences.
[…] Même le linguiste peut avoir l’impression qu’une pareille distinction (actif : moyen, ndr) reste incomplète, boiteuse, un peu bizarre, gratuite en tout cas, en regard de la symétrie réputée intelligible et satisfaisante entre l’”actif” et le “passif”. Mais, si l’on convient de substituer aux termes “actif” et “moyen” les notions de “diathèse externe” et de “diathèse interne”, cette catégorie retrouve plus facilement sa nécessité dans le groupe de celles que porte la forme verbale.
[…] Ainsi s’organise “en langue” et “en parole” une catégorie verbale dont on a tenté d’esquisser, à l’aide de critères linguistiques, la structure et la fonction sémantiques, en partant des oppositions qui les manifestent. Il est dans la nature des faits linguistiques, puisqu’ils sont des signes, de se réaliser en oppositions et de ne signifier que par là.
Emile Benveniste Problèmes de linguistique générale [Journal de psychologie, jan-fév. 1950, P.U.F.] t. 1 chap. 14 : Actif et moyen dans le verbe Gallimard 1966 p. 169–175 actif/passif benveniste diathèse efficacité interne/externe sacrifice sujet/objet voie moyenne