Curtius rap­pelle que poe­sis, poe­ma, poe­ti­ca, poe­ta sont des mots peu employés au Moyen Âge : « la poé­sie, en effet n’était pas recon­nue comme un art en soi. Au début, il n’existait même pas de mot signi­fiant “com­po­ser” (dich­ten). On employait alors des péri­phrases telles que metri­ca facun­dia,metri­ca dic­ta, tex­tus per dic­ta poe­ti­ca scrip­tus, ou un verbe comme metri­care, “faire des mètres.” » Le poème dicte un dit dans un dire. Il inef­face (exhibe) le dire dans le dit et le dit dans le dire. « Dictare signi­fie à l’origine dic­ter. Dès l’Antiquité, on avait cou­tume de dic­ter non seule­ment les lettres, mais sur­tout les écrits en style sou­te­nu. C’est pour­quoi depuis saint Augustin, dic­tare prend le sens d’écrire, de rédi­ger et, avant tout, d’écrire des œuvres poé­tiques. C’est à cette évo­lu­tion lin­guis­tique que nous devons les mots alle­mands Dichter, dich­ten et Gedicht. (…)Dichter et dic­ta­teur pro­viennent de la même racine. Les trou­ba­dours s’appellent chez Dante dic­ta­tores illustres.

Écrire avec sen­ti­ment, c’est pour ces mes­sieurs par­ler constam­ment de ten­dresse, d’amitié et d’amour des hommes. Mais, pauvres benêts, vou­drais-je leur dire, ce n’est qu’une petite branche de l’arbre. (…) Ce n’est pas tant ce que vous écri­vez que nous détes­tons ; c’est que vous pin­ciez tou­jours la même corde.

Nos enthou­siastes sen­ti­men­taux qua­li­fient tous ceux qui se moquent d’eux de railleurs super­fi­ciels et ne s’imaginent pas que l’on puisse éprou­ver des émo­tions fortes sans céder au bavar­dage. Transportez vos sen­ti­ments jusqu’au troi­sième ciel et faites don­ner à vos sen­ti­ments la force de grandes et bonnes actions, ce n’est pas de par­ler des émo­tions que je me moque, que le tout-puis­sant me garde d’une telle chose, c’est du bavar­dage des émo­tions. Croyez-vous donc être les seuls êtres sensibles (…) ?

Ceux qui ont de la force dans le pin­ceau donnent de l’ossature aux carac­tères, ceux qui en manquent leur donnent seule­ment de la chair. On dit d’une écri­ture qui pos­sède une forte ossa­ture et peu de chair qu’elle est “mus­clée”, tan­dis qu’on appelle “cochons d’encre” les carac­tères qui ont beau­coup de chair et peu d’ossature. Une écri­ture pleine de force mus­cu­laire est une écri­ture accom­plie ; une écri­ture qui n’en a pas est une écri­ture malade.

Le mou­ve­ment de l’expression est-il pos­sible à par­tir du dis­cours inté­rieur, dis­po­sé au-dedans ? Le mou­ve­ment ver­bal se com­prend si le logos endia­thè­tos, le dis­cours posé dans l’intimité, dans l’intensité sans résis­tance de quelqu’un, n’est pas un dis­cours sépa­ré du logos pro­pho­ri­kos, du dis­cours avan­cé au dehors pour s’exposer à la per­cep­tion d’autres sor­tants. Un domaine pure­ment imma­nent, où résident les concep­tions intimes, ne peut expli­quer qu’un lan­gage inté­rieur s’exprime, c’est-à-dire sorte de lui-même, donne forme exté­rieure à l’énoncé intense ou depuis cette inté­rio­ri­té sor­tante, s’exposant de soi en soi. Une dis­po­si­tion interne pro­fé­rante, une pro­fé­ra­tion interne, un com­men­ce­ment d’exposition, ou une expo­si­tion pre­mière, avance dans le dia­logue inté­rieur où je suis tou­jours tran­si d’un public anté­rieur qui me parle et se parle en moi. Le logos endia­thè­tos a donc une inten­tion expres­sive en soi : il com­mence un logos pro­pho­ri­kos. Merleau-Ponty affirme que « c’est le logos endia­thè­tos qui appelle le logos pro­pho­ri­kos ». Le dis­cours sor­ti, expri­mé, pro­fé­ré, por­té au devant de soi, n’appelle pas le dis­cours inté­rieur, intense, sans que l’intention, la ten­sion inté­rieure ne pro­duise déjà un dis­cours exté­rieur dedans, un pro­fé­ré intime, une inten­si­té pro­fé­rante et inten­tion­nelle, une dic­tion pres­sante, un suc for­ma­li­sant avant la pro­fé­ra­tion dehors. Selon Sextus Empiricus (Contre les pro­fes­seurs, VIII), « ce n’est pas par le lan­gage pro­fé­ré que l’homme dif­fère des ani­maux non ration­nels (car les cor­beaux, les per­ro­quets, les geais pro­fèrent des sons vocaux arti­cu­lés) : c’est par le lan­gage comme dis­po­si­tion inté­rieure (logos endia­thè­tos). Il n’en dif­fère pas non plus seule­ment par l’impression simple (car eux aus­si reçoivent des impres­sions), mais par l’impression trans­fé­ren­tielle (méta­ba­ti­kè) et com­bi­na­toire (syn­thé­ti­kè). C’est pour­quoi, moyen­nant la notion de la consé­cu­tion (ako­lou­thia), il sai­sit d’emblée le concept de signe ; car le signe même est du genre “si ceci, alors cela”. L’existence du signe suit donc de la nature et de la consti­tu­tion de l’homme. » La consé­cu­tion, le dis­cours per­met la syn­thèse d’impressions, le rai­son­ne­ment et le « sym­bo­lisme ver­bal », i.e. un « accord du sens et du son » (Royère). L’accord com­mence dans le silence rela­tif d’un ban­deau ou d’un ruis­seau dedans.

Dans Le Masque et la Lumière, Zumthor à la fois constate qu’en régime pro­si­mé­trique « la fron­tière entre prose et vers manque de net­te­té » et pro­pose de dis­tin­guer le « pro­si­mètre inté­gré » ou sys­té­ma­tique du « pro­si­mètre occa­sion­nel ». Et s’« il y a un terme com­mun, non négli­geable » au vers et à de la prose, qui est la rhé­to­rique, c’est aus­si que l’enjeu du pro­si­mètre est para­doxa­le­ment poli­tique : il doit ordon­ner un monde chao­tique en attes­tant un désordre for­mel. Attestation sati­rique : le mélange ne ren­voie pas, au départ, à une fusion des gene­ra dic­ta­mi­num. Le dic­ta­men pro­si­me­tri­cum n’implique aucu­ne­ment le mariage ori­gi­naire du vers et de la prose, que sup­pose le phi­lo­sophe (Idée de la prose, 1988, dans la tra­duc­tion de Gérard Macé), mais une suave arti­cu­la­tion de deux registres appe­lés à tendre et à détendre le lec­teur. Si « l’idée de la poé­sie, c’est la prose », alors l’idée d’une bous­tro­phique trans­cen­dan­tale se reverse en faveur d’une prose sépa­rée et sou­ve­raine, expli­cante et « plus que for­melle », qui « dit quelque chose », ou « parle de ce qui a lieu », dans les termes de Jean-Claude Milner (Mallarmé au tom­beau). Cette prose est comme le nain caché qui actionne l’automate joueur d’échecs. Il y a une théo­lo­gie de la prose et une his­toire de la poé­sie.

À sup­po­ser qu’il y ait « de bons vers, de mau­vais vers, et le chaos » (T. S. Eliot, 1917), le pro­blème de l’histoire chao­tique et de ses ban­deaux n’est pas réso­lu. Même les vers de Frost parlent de la forme visée dans l’informe : « que souffle le chaos !/ que se fondent les nuages !/ j’attends ce qui a forme ». Les nuages sont des formes sans formes. Meschonnic inten­si­fie la contra­dic­tion en décla­rant : « Il ne s’agit pas d’opposer des formes à une absence de formes. Puisque l’informe est encore une forme. » Mais si « la liber­té n’est pas plus un choix qu’une absence de contrainte », étant « la recherche de sa propre his­to­ri­ci­té », la contra­dic­tion est la conclu­sion his­to­rique de la cri­tique du rythme : « le poète n’est pas libre devant le vers libre ». (En symé­trie et au ras de l’époque, Eliot dit élé­men­tai­re­ment : « Cela signi­fie que la liber­té n’est réel­le­ment libre qu’à se mani­fes­ter sur la base d’une limi­ta­tion arti­fi­cielle. ») L’histoire induit une récep­ti­vi­té ins­pi­rée, la pas­si­vi­té d’un ven­tri­loque : « on ne choi­sit pas ce qu’on écrit, ni de l’écrire ». La liber­té de choi­sir une « ryth­mique car­rée » (Creeley), par exemple, n’est plus une question.

Avant de (croire) choi­sir, le plus sou­vent les écri­vains confondent la prose avec de la prose. Les défen­seurs de « la prose » (laprose) pensent qu’il y a une seule prose, la prose sou­ve­raine (le gou­ver­nail sans frein). Or, cette prose est sou­vent décla­rée à venir. Souvent ou tou­jours. Les défen­seurs, les amants de la prose qui vient, croient que la prose unique se tient à hau­teur de la vie vraie, indé­ro­bée, bru­tale comme sa misère consti­tu­tion­nelle, sa vie nue : sa matière tra­hie ou ines­thé­ti­sée. En prose cri­tique véhi­cu­laire, la vie vou­lue, inac­ces­sible et côtoyée, s’appelle tou­jours la prose du monde, le lieu mythique et pro­fane. Or, la prose mon­daine étour­dit, fas­cine l’intellect inquiet. Elle a ses rai­sons. Elle empêche aus­si l’élan du rai­son­ne­ment en fas­ci­nant les yeux ouverts. Le fas­ci­né parle déjà. Il croit sou­vent subli­mer son arrêt (son sus­pens) en le disant. Les tenants d’une prose après le poème voient en elle l’informe du réel. (Car la véri­té du « monde sen­sible », c’est la misère, selon une gnose de la prose.) L’idée se défait, puisque la prose n’existe pas et s’annonce tou­jours. Pour Flaubert et Baudelaire, il n’y a pas la prose, il y a des proses, ondu­lantes. Ou une, ou deux, à faire. Jusqu’ici, mal­gré Fénelon, mal­gré le roman et ses puis­sances, la prose n’a pas été défi­nie une acti­vi­té qua­li­fiée, inef­fa­çant l’effacement de la forme ; elle cherche une forme. Elle est indé­ter­mi­née. Sa force est d’être indé­fi­nie. Une acti­vi­té for­melle spé­ciale, contes­tée, plu­rielle, s’appelle poésie.

Une fois que la dif­fé­ren­cia­tion des genres s’est impo­sée pour se recom­pli­quer,i.e. depuis que les tra­gé­dies en prose, au xviie siècle, ont pré­pa­ré le ter­rain au poème en prose, le phé­no­mène aujourd’hui recons­ti­tué par l’histoire lit­té­raire n’a pas empê­ché Rimbaud de tenir Racine pour le plus grand poète fran­çais (ce que ne diraient pas obli­ga­toi­re­ment les « per­for­mers » de main­te­nant, à l’inconscient rimbaldien).

La période qui a débu­té depuis que la croûte ter­restre fut accu­lée aux qua­li­fi­ca­tions de pri­vé et public, veut que les ins­tances de pou­voir dési­gnées gèrent non plus seule­ment le par­tage du ter­ri­toire mais aus­si la dis­po­si­tion du bâti. Et pour légi­ti­mer leur démarche, nous les voyons se munir de tout l’attirail idéo­lo­gique de la domi­na­tion mar­chande : confort, esthé­tismes et sécu­ri­té. Les grilles d’analyse ici agi­tées semblent moins ser­vir la réa­li­sa­tion de la fable que sous-entend ce cre­do que cher­cher à impo­ser, comme on impo­se­rait un chan­ge­ment de devise moné­taire, le change de la convi­via­li­té contre la satis­fac­tion d’être « inté­gré », éta­blis­sant ain­si une équi­va­lence de prin­cipe entre sur­veillance poli­cière et menace de la dis­so­lu­tion du foyer. C’est qu’une cer­taine légis­la­tion vou­drait que ceux qui s’organisent et expé­ri­mentent, entre autre, l’hospitalité sans conces­sion soient obli­gés de se mesu­rer à la répres­sion poli­cière et judi­ciaire tan­dis que ceux qui gagnent leur vie et réus­sissent doivent se mon­trer aus­si méri­tants et dignes qu’un chien de cirque se montre agile dans la réité­ra­tion de son numé­ro. Cette dua­li­té – bien que navrante com­po­sante du dis­cours qui vou­drait asseoir comme réa­li­té ter­ri­to­riale la fable sociale (essayant de nous convaincre qu’une carte est le ter­ri­toire) – trouve son fon­de­ment en un fait simple : le milieu maté­riel et ter­ri­to­rial, dont le bâti est une consti­tuante, est déter­mi­nant quant aux poten­tia­li­tés rela­tion­nelles de chaque être. Fiers de cet ensei­gne­ment et véhi­cules du dis­cours à la mode sur l’identité de la carte et du ter­ri­toire, nombre d’architectes et de « col­lec­ti­vi­tés locales » pri­vi­lé­gient l’isolement (dé)responsabilisant de la mai­son indi­vi­duelle et favo­risent ain­si, comme pers­pec­tive répres­sive, la honte d’être indigne des condi­tions de vie per­mises par les biens concédés.
La fable sociale, par sou­ci de main­tien, agite le vieil épou­van­tail de l’intranquillité sociale, évo­quant son sou­ve­nir et ses dites résur­gences, et déplace celui-ci vers un masque de dis­cours por­tant sur la ges­tion de la sub­jec­ti­vi­té et de son envi­ron­ne­ment direct.
De son côté le ter­ri­toire, par nature inca­pable de cré­du­li­té, conti­nue d’évoluer sans que ce type d’initiative ne puisse tota­le­ment l’entraver.

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« Ça a déjà commencé… »
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