Dans ce drôle d’article de Deemrson, Le plurilinguisme chez Rabelais  Rabelais est une sorte de drag queen normativiste, un grison coquet qui fait le bougre mais qui au fond est un fin compagnon de veillée (coin du feu, salon, petits crucifix partout à hauteur de plinthes).

Article briolant, dont je reproduis un extrait de vers-la-fin. Un extrait qui achève le lecteur où il l’avait gentiment mené. Où l’expertise est tout engourdie de morale chrétienne (babel détrousse les anges + confusion entre utilitaire et instrumental + curieuse apparition d’une “langue digne de l’homme” — donc d’une langue indigne de l’homme, ou d’une langue digne du pas-homme).

Cet extrait a retenu mon attention pour quatre raisons :
1. il y a le nom Rigolot, avec le même “t” que Nerval dans Les Nuits d’Octobre (“c’est assez rigollot ce soir” — la version wikisource supprime ce “t”… sûrement un coup de la brigade orthographique).

2. la séquelle cannibale misanthrope agélaste (qui m’apprend au passage qu’agélaste, créé par Rabelais, peut être avantageusement employé pour pisse-froid, que j’aimais bien mais trop), et l’art totalisant de caractérisation de l’ennemi (dont Quintane parle bien dans ce texte sur les guerres de position dans les conflits d’héritage).

3. pour l’humanité, caractérisée par le sens du dialogue, un va-de-soi subtil, tout en virgule, façon au fait, je suis ton père (ou « figure Moussu » de Barthes) ; et je ne peux pas ne pas penser au dégueulasse d’un certain humanisme 80s (l’article de Demerson est de 1981).

4. pour la chute, un genre d’ite missa est qui signale que tout peut reprendre sa place.

L’article est tout du long ce farandolier de surconnotations qui se bousculent comme des pintades tristounes au grain, et ça fait le monde me parler, le sédiment babélien bouillir comme un rata — j’ai une vidéo de ragoût comme ça —, et tout entre dans une ronde de cohérence infinie, entropique, où c’est re-le bordel dans quelques secondes mais voilà, il y aura désormais le souvenir d’un temps, béni, où tout bandait, suait, pleurait du pus, un temps où Elvis n’avait pas encore et pour toujours quitté le building.

La performance de Panurge proférant des signes linguistiques selon un modus significandi correct en soi, mais sans se soucier du modus intelligendi, de la compétence des destinataires, est l’acte d’un muet : ce qui compte dans le langage, ce n’est pas son émission mais la convention qui le rend vivant. La communication amicale sera inaugurée non par Panurge, qui possède le don des langues, mais par Pantagruel, qui met en action la charité qui dépasse toute langue et des hommes et des anges comme le rappelle F. Rigolot d’après saint Paul.

Le péché des jargons spécialisés des clercs et des mâchefoin est de continuer l’œuvre de Babel en séparant les hommes, en les étrangeant par le langage au lieu de les unir ; c’est faire œuvre de cannibale misanthrope agélaste que d’interpréter les œuvres de l’esprit comme une langue étrangère, perversement et contre « tout usaige de languaige commun » (QL Lim., p. 565) ; ces cagots, matagots, burgots, auxquels on ne comprend que haut allemand sont une « espèce monstrueuse de animaulx barbares on temps des haulx bonnetz » (QL A Pr., p. 769) : ils sont barbares, c’est-à-dire incapables d’adopter une expression rationnelle ; comme l’affirme Erasme ce sont des animaux : ils échappent à l’humanité, caractérisée par le sens du dialogue, et ils datent de l’époque gothique des ténèbres. L’effort de grammaticalisation de l’humaniste apporte la clarté de la spéculation intellectuelle là où les langues s’étaient corrompues pour le service des techniques utilitaires ; il atteint la révélation là où une expression dégénérée voile la vérité. Une langue digne de l’homme est une manifestation de l’intelligence.

Déjà le nom : un fail. Et le traitement qu’en font les actualités télévisées de l’époque. Petite grammaire du frisson maîtrisé. Musique — l’expertise protège — la presse en référence — les enquêteurs cernent les douilles — le poste de tireurs / le poste de radio — madame constate / monsieur se fait panser — tout est sous contrôle mais rien n’est pas grave — les fêtes, pardon les FAITS — minute infographie — sonorisation déléguée à l’ingénieur vestern — les voitures ONT passé — les conjurés ont détalé — le gros index dans son pansé : c’est peu gravement — futur, pas de narration, mais prophétique : on examinera, le travail sera fait — il y a miracle, on peut le dire comme ça.

Et si on fait apparaître la transcription de la video, les “sous-titres automatiques” générés par youtube sont confondants : “l’attentât”. C’est bien, c’est les années 60. Jamais nous ne revivrons ça. Le poème de la transcription vaut le coup d’œil :

juste dans l’absolu le tir les enquêtes continuent
si inutile que le vtt

Tombé sur L’Orchésograpie de Thoinot Arbeau (1588), un recueil de notations chorégraphiques pour branles, appellation générique qui regroupe des danses populaires héritières de la ronde médiévale. Le texte prend la forme d’une dispute entre l’auteur et un contradicteur imaginaire. Pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est un maquis d’orthographes irrégulières et réjouissantes.

À propos du bransle des chevaulx :

A ce propos, jay veu que l’on dançoit en ceste ville un branle, qu’on nommoit le branle des chevaulx, ou l’on faisoit des tappements de pied, comme au branle precedent, & me semble que l’air est tel ou semblable que voyez en la tabulature suyvante, laquelle se dançoit par mesure binaire, comme le branle commun, le jeune homme tenant sa Damoiselle par les deux mains. Le commencement de l’air dudit branle estoit comme voyez icy notté, & se dançoit par quatre doubles a gaulche, & par quatre doubles a droit.

arbeau

Double a gaul. Double a droit. Double a gaul. Double a droit. Double a gaul. Double a droit. Double a gaul. Double a droit.

À propos de la volte :

Arbeau
Et aprés avoir tournoyé par tant de cadances qu’il vous plaira, restituerez la damoiselle en sa place, ou elle sentira (quelque bonne contenance qu’elle face) son cerveau esbranlé, plain de vertigues & tornoyements de teste, & vous n’en aurez peult estre pas moins : Je vous laisse à considerer si cest chose bien seante à une jeusne fille de faire de grands pas & ouvertures de jambes : Et si en ceste volte l’honneur & la santé y sont pas  hazardez & interessez. Je vous en ay desja dit mon opinion.

Capriol
Ce vertigues & tornoiements de cerveau me fascheroient.

À propos des mouvements de la gaillarde :

Capriol
Vous ne me dictes point comme pourra estre ceste obliquité, ce que je ne vous demande pas sans cause, car les Geometres tiennent qu’entre les lignes de l’esquierre, il y a infinies lignes obliques.

Arbeau
Ceste obliquité est delaissee à l’arbitraige du danceur, tellement que s’il luy plait, il mettra le pied qui se repose à l’esquierre contre le pied qui soustient le corps, ou en tel lieu qu’il luy plaira, entre deux, approchant le pied joinct, pourveu que ce ne soit ledit pied joinct : Car de passer le traict de l’esquierre, la flexion de la jambe ne le permect naturellement : Voyez cy la figure dudit mouvement des pieds joincts obliques.

Pied joinct oblique gaulche. / Pied joinct oblique droict.

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