Les combattants qui continuent à libérer leur peuple font également voir les paysages. Nous sommes familiers des paysages d’Indochine depuis les guerres de libération du Viêtnam ; des paysages de l’Atlas, du Maghreb depuis la guerre d’indépendance algérienne, etc. Ce sont les tyrans qui enferment leur pays dans des limites et qui le rendent invisible.…
Récitatif sobre et didactique, au mieux ou dans l’idée sentie. Il navigue entre deux vagues puissantes et quasi-régnantes. D’abord, la vague emphatique ordinaire et « persienne », aux nombreuses variétés, aux plusieurs degrés de talents, qui franchissent le pas, et tendent à confondre chanson et chant, ou plutôt chant poétique et chant musical strict. Ensuite, la vague de prose, qui confond la sobriété et le caractère indifférencié et pédestre des varia de la prose du monde (nourriture de la prière laïque, matin, midi et soir).…
La littérature a aussi inspiré la musique dans sa forme. Par exemple, les titres des Märchenbilder (« Images de contes ») pour alto et piano opus 113 (1851) et des Märchenerzählungen (Récits de contes) pour clarinette, alto et piano opus 132 de Schumann (1853) sont des références explicites au Märchen, au conte. La notion de la Märchenerzählung montre que le texte musical raconte à nouveau ce que le conte dit à sa manière. La musique ne met donc pas en rythme et mélodie un récit ; elle raconte dans son médium. Elle est récit au carré, ou sens au carré, et de façon très…
Car « dire » et « tout » sont antagonistes. « Tout dire » est un oxymore. Il faut alors faire ce pari : le bruissement du tout (du « réel ») ne s’entend que dans l’écho spectral qu’en enregistrent quelques fictions littéraires. Et si le fait d’écrire engage une dissolution de la trame verbale où s’enracine le destin totalitaire de toute société, la fiction dispose d’une puissance d’analyse de tout discours.…
Le cut-up comme technique n’est qu’un moment (situable dans la modernité récente), un avatar formel ponctuel de cette prise de parti éthique fondamentale. Il est la solution qu’a trouvée cette prise de parti pour faire, dans les années 60, une littérature romanesque vivante (l’essor des médias, les manipulations de l’information, les début de l’informatique, etc, ont quelque à dire, sociologiquement, de ce qui a motivé cette trouvaille).…
Peut-être est-il vrai que l« Unheimlische » est le « Heimliche-Heimische », c’est-à-dire l” »intime de la maison », après que celui-ci a subi le refoulement.…
Je ne puis ici qu’indiquer comment l’impression d’inquiétante étrangeté produite par la répétition de l’identique dérive de la vie psychique infantile et je suis obligé de renvoyer à un exposé plus détaillé de la question dans un contexte différent1. En effet, dans l’inconscient psychique règne, ainsi qu’on peut le constater, un « automatisme de répétition » qui émane des pulsions instinctives, automatisme dépendant sans doute de la nature la plus intime des instincts, et assez fort pour s’affirmer par-delà le principe du plaisir. Il prête à certains côtés de la vie psychique un caractère démoniaque, se manifeste encore très nettement dans les…
Le facteur de la répétition du semblable ne sera peut-être pas admis par tout le monde comme produisant le sentiment en question. D’après mes observations, il engendre indubitablement un sentiment de ce genre, dans certaines conditions et en combinaison avec des circonstances déterminées ; il rappelle, en outre, la détresse accompagnant maints états oniriques. Un jour où, par un brûlant après-midi d’été, je parcourais les rues vides et inconnues d’une petite ville italienne, je tombai dans un quartier sur le caractère duquel je ne pus pas rester longtemps en doute. Aux fenêtres des petites maisons on ne voyait que des femmes…
Mais après avoir ainsi exposé la motivation manifeste de cette figure du « double », nous sommes forcés de nous avouer que rien de tout ce que nous avons dit ne nous explique le degré extraordinaire d’inquiétante étrangeté qui lui est propre. Notre connaissance des processus psychiques pathologiques nous permet même d’ajouter que rien de ce que nous avons trouvé ne saurait expliquer l’effort de défense qui projette le double hors du mot comme quelque chose d’étranger. Ainsi le caractère d’inquiétante étrangeté inhérent au double ne peut provenir que de ce fait : le double est une formation appartenant aux temps psychiques primitifs,…
La perversion, comme dit Klossowski, est « hors de prix » ; en fait de valeur. À la limite, comme il le dit, un phantasme sadien, ça coûte une population entière, ça s’achète au prix que coûterait la survie d’une population.…
Cette génitalité dont parle Freud, où on passe des pulsions partielles dans un parcours réputé normal, de l’état pervers polymorphe de l’enfant jusqu’à la génitalité … En fait, c’est Freud lui-même qui nous a donné le matériel pour penser cela non pas comme un parcours normal, mais comme une espèce de conflit, de lutte, pour obtenir un corps génital érotique. En fait, ce corps érotique génital, c’est celui qui est exigé par la reproduction, c’est à dire par l’instance capitaliste pour notre société. Freud nous donne encore les moyens de penser ce qu’est la jouissance, en tant qu’elle échappe à…
Cette idée d’un système clos est fantasmatique. C’est le fantasme du capital, bien sûr ! C’est pour ça que, simultanément, le Kapital est foncièrement impérialiste : non pas simplement au sens où il a besoin d’écraser des peuples à sa périphérie, mais il a besoin d’une périphérie en général, et il a besoin de la pomper, et ce, sans le dire, i.e. de faire des prélèvements d’énergie où que ce soit dans le système solaire, dans l’air et dans l’eau, de faire entrer dans son propre circuit en faisant croire au miracle de la croissance autonome de ce circuit. Ce qui est…
La haine de l’art (la haine de la mort informe, de la brume sans effet, qu’il semble porter), la haine que l’art peut se vouer s’il stylise le chaos malgré lui, s’il met en forme la dispersion, n’est pas le propre de l’art. Une exception le prouve : le poème. La haine de la poésie, si le terme de haine attire, est le propre de la poésie ; elle se défie nativement de son « esthétique », de son charme vorace, du procès de formalisation, de mise en forme signifiante. La méfiance peut avoir nom Dionysos. Et c’est une haine double : a) pour la…
On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volonté, appauvrissante et sacrificatrice.) Dans une double, triple, quintuple vie, on serait plus à l’aise, moins rongé et paralysé de subconscient hostile au conscient (hostile des autres « moi » spoliés). La plus grande fatigue de la journée et d’une vie serait due à l’effort, à la tension nécessaire pour garder un même moi à travers les tentations continuelles de le changer. On veut trop être quelqu’un. Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi.…
La langue est encore comparable à une feuille de papier : la pensée est le recto et le son le verso ; on ne peut découper le recto sans découper en même temps le verso ; de même dans la langue, on ne saurait isoler ni le son de la pensée, ni la pensée du son.…
Pour se combiner en situation de groupe il y a moins de systèmes applicables que des axes d’effectuation, dont les linéaments restent flous, indéterminés, ce qui implique qu’ils soient singularisés en chaque occasion. Il en est ainsi pour les chansons à boire, le eefing, les éléments musicaux d’une procession religieuse, les conciliabules rythmés de femmes de marins au Cap-Vert, les polyphonies villageoise ukrainienne, « happy birthday » ou d’autres chansons de circonstances, etc.…
Lorsque plusieurs gamins prirent des instruments percussifs, ils avaient pour référents communs des rythmes « stylisés » à telle ou telle sauce. La cacophonie n’était pas pensée comme cacophonie, et encore moins comme style : nous prenions appui sur des référents stylistiques qui avaient fermentés pour chacun d’entre nous depuis des années à la proximité de multiples sons. Si l’un chantait une chanson pop, les autres la connaissaient et l’avaient aussi comme référent stylistique. La cacophonie nous apparût ainsi dans le rapport que chacun, seul ou en groupes réduits entretenait avec un ensemble de référents stylistiques. Nous assistions, dans ces cacophonies naillacoises, à…
La période qui a débuté depuis que la croûte terrestre fut acculée aux qualifications de privé et public, veut que les instances de pouvoir désignées gèrent non plus seulement le partage du territoire mais aussi la disposition du bâti. Et pour légitimer leur démarche, nous les voyons se munir de tout l’attirail idéologique de la domination marchande : confort, esthétismes et sécurité. Les grilles d’analyse ici agitées semblent moins servir la réalisation de la fable que sous-entend ce credo que chercher à imposer, comme on imposerait un changement de devise monétaire, le change de la convivialité contre la satisfaction d’être « intégré »,…
Une fois que la différenciation des genres s’est imposée pour se recompliquer,i.e. depuis que les tragédies en prose, au xviie siècle, ont préparé le terrain au poème en prose, le phénomène aujourd’hui reconstitué par l’histoire littéraire n’a pas empêché Rimbaud de tenir Racine pour le plus grand poète français (ce que ne diraient pas obligatoirement les « performers » de maintenant, à l’inconscient rimbaldien).…
Avant de (croire) choisir, le plus souvent les écrivains confondent la prose avec de la prose. Les défenseurs de « la prose » (laprose) pensent qu’il y a une seule prose, la prose souveraine (le gouvernail sans frein). Or, cette prose est souvent déclarée à venir. Souvent ou toujours. Les défenseurs, les amants de la prose qui vient, croient que la prose unique se tient à hauteur de la vie vraie, indérobée, brutale comme sa misère constitutionnelle, sa vie nue : sa matière trahie ou inesthétisée. En prose critique véhiculaire, la vie voulue, inaccessible et côtoyée, s’appelle toujours la prose du monde, le…
À supposer qu’il y ait « de bons vers, de mauvais vers, et le chaos » (T. S. Eliot, 1917), le problème de l’histoire chaotique et de ses bandeaux n’est pas résolu. Même les vers de Frost parlent de la forme visée dans l’informe : « que souffle le chaos !/ que se fondent les nuages !/ j’attends ce qui a forme ». Les nuages sont des formes sans formes. Meschonnic intensifie la contradiction en déclarant : « Il ne s’agit pas d’opposer des formes à une absence de formes. Puisque l’informe est encore une forme. » Mais si « la liberté n’est pas plus un choix qu’une absence…
Dans Le Masque et la Lumière, Zumthor à la fois constate qu’en régime prosimétrique « la frontière entre prose et vers manque de netteté » et propose de distinguer le « prosimètre intégré » ou systématique du « prosimètre occasionnel ». Et s’« il y a un terme commun, non négligeable » au vers et à de la prose, qui est la rhétorique, c’est aussi que l’enjeu du prosimètre est paradoxalement politique : il doit ordonner un monde chaotique en attestant un désordre formel. Attestation satirique : le mélange ne renvoie pas, au départ, à une fusion des genera dictaminum. Le dictamen prosimetricum n’implique aucunement le mariage originaire du…
Le mouvement de l’expression est-il possible à partir du discours intérieur, disposé au-dedans ? Le mouvement verbal se comprend si le logos endiathètos, le discours posé dans l’intimité, dans l’intensité sans résistance de quelqu’un, n’est pas un discours séparé du logos prophorikos, du discours avancé au dehors pour s’exposer à la perception d’autres sortants. Un domaine purement immanent, où résident les conceptions intimes, ne peut expliquer qu’un langage intérieur s’exprime, c’est-à-dire sorte de lui-même, donne forme extérieure à l’énoncé intense ou depuis cette intériorité sortante, s’exposant de soi en soi. Une disposition interne proférante, une profération interne, un commencement d’exposition, ou une…
Ceux qui ont de la force dans le pinceau donnent de l’ossature aux caractères, ceux qui en manquent leur donnent seulement de la chair. On dit d’une écriture qui possède une forte ossature et peu de chair qu’elle est “musclée”, tandis qu’on appelle “cochons d’encre” les caractères qui ont beaucoup de chair et peu d’ossature. Une écriture pleine de force musculaire est une écriture accomplie ; une écriture qui n’en a pas est une écriture malade.…
Nos enthousiastes sentimentaux qualifient tous ceux qui se moquent d’eux de railleurs superficiels et ne s’imaginent pas que l’on puisse éprouver des émotions fortes sans céder au bavardage. Transportez vos sentiments jusqu’au troisième ciel et faites donner à vos sentiments la force de grandes et bonnes actions, ce n’est pas de parler des émotions que je me moque, que le tout-puissant me garde d’une telle chose, c’est du bavardage des émotions. Croyez-vous donc être les seuls êtres sensibles (…) ?…
Écrire avec sentiment, c’est pour ces messieurs parler constamment de tendresse, d’amitié et d’amour des hommes. Mais, pauvres benêts, voudrais-je leur dire, ce n’est qu’une petite branche de l’arbre. (…) Ce n’est pas tant ce que vous écrivez que nous détestons ; c’est que vous pinciez toujours la même corde.…
Curtius rappelle que poesis, poema, poetica, poeta sont des mots peu employés au Moyen Âge : « la poésie, en effet n’était pas reconnue comme un art en soi. Au début, il n’existait même pas de mot signifiant “composer” (dichten). On employait alors des périphrases telles que metrica facundia,metrica dicta, textus per dicta poetica scriptus, ou un verbe comme metricare, “faire des mètres.” » Le poème dicte un dit dans un dire. Il inefface (exhibe) le dire dans le dit et le dit dans le dire. « Dictare signifie à l’origine dicter. Dès l’Antiquité, on avait coutume de dicter non seulement les lettres,…
Je crois que pour être bien l’homme, la nature se pensant, il faut penser de tout son corps ― ce qui donne une pensée pleine et à l’unisson comme ces cordes du violon vibrant immédiatement avec sa boîte de bois creux. Les pensées partant du seul cerveau (dont j’ai tant abusé l’été dernier et une partie de cet hiver) me font maintenant l’effet d’airs joués sur la partie aiguë de la chanterelle dont le son ne réconforte pas dans la boîte, ― qui passent et s’en vont sans se créer, sans laisser de traces d’elles. En effet, je ne me…
Contre Benn, qui dit : « Un Gemüt ? Je n’en ai aucun. » « Gemüt ? Gemüt habe ich keines. » Dans Die Struktur der modernen Lyrik, Hugo Friedrich reprend à son compte le thème des Probleme der Lyrik de Benn (1951). Ainsi se renforce une doctrine sans cœur de la poésie, doublée d’une doctrine de la poésie sans cœur, c’est-à-dire sans foyer problématique, sans intellect rythmique, « instinct logique » ou instinct formateur, immanent et reconstituable. Car c’est exactement ce que désigne, quoi qu’il en soit, le mot cœur ; Empédocle dit que le cœur est le lieu des pensées, pensées qui se pensent ou pensées impuissantes à se…
Dans le débat somme toute conventionnel entre la subjectivité et la science, j’en venais à cette idée bizarre : pourquoi n’y aurait-il pas, en quelque sorte, une science nouvelle par objet ? Une Mathesis singularis (et non plus universalis ?).…
Il y aura des encyclopédies du langage, toute une mathésis des formes, des figures, des inflexions, des interpellations, des intimidations, des dérisions, des citations, des jeux de mots. Tous ces mouvements autrefois massés et contenus dans des parcs et des quarantaines.…
Et pourtant encore, ce n’était pas une expérience individualiste, car elle emportait – fût-ce par surcroît l’idée d’une certaine totalité : totalité du faire, d’abord, Réquichot accomplissant et révisant toutes les techniques de la modernité, ne répugnant pas à s’incorporer une certaine Mathésis de la peinture et ne négligeant nullement ce que pouvaient lui enseigner ses devanciers ; concurrence des arts ensuite : de même que les peintres de la Renaissance étaient aussi, bien souvent, des ingénieurs, des architectes, des hydrauliciens, Réquichot a utilisé un autre signifiant, l’écriture : il a écrit des poèmes, des lettres, un journal intime et un texte, intitulé précisément…
Il est faux de voir dans Don Quichotte la fin du roman de chevalerie, en invoquant les hallucinations, les fuites d’idées, les états hypnotiques ou cataleptiques du héros. Il est faux de voir dans les romans de Beckett la fin du roman en général, en invoquant les trous noirs, la ligne de déterritorialisation des personnages, les promenades schizophréniques de Molloy ou de l’Innommable, leur perte de nom, de souvenir ou de projet. Deleuze et Guattari, Mille Plateaux…
Composition, composition, c’est la seule définition de l’art. […] On ne confondra pas toutefois la composition technique, travail du matériau qui fait souvent intervenir la science (mathématiques, physique, chimie anatomie) et la composition esthétique, qui est le travail de la sensation.…
Les chiens qui sont musiciens par leurs postures mêmes.…
Le devenir sensible est l’altérité engagée dans une matière d’expression. Le devenir conceptuel est l’hétérogénénité comprise dans une forme absolue.…
Et s’il faut aimer, c’est pour pouvoir être jaloux, la jalousie étant le sens des signes, l’affect comme sémiologie.…
Mais justement ce n’est qu’une ressemblance produite. C’est plutôt une extrême contiguïté, dans une étreinte de deux sensations sans ressemblance, ou au contraire dans l’éloignement d’une lumière qui capte les deux dans un même reflet.…
Bergson analyse la fabulation comme une faculté visionnaire très différente de l’imagination, qui consiste à créer des dieux et des géants, « puissances semi-personnelles ou présences efficaces ».…
Ce sont des athlètes : pas des athlètes qui auraient bien formé leurs corps et cultivé le vécu, quoique beaucoup d’écrivains n’aient pas résisté à voir dans les sports un moyen d’accroître l’art et la vie, mais plutôt des athlètes bizarres du type « champion du jeûne » ou « grand Nageur » qui ne savait pas nager. Un Athlétisme qui n’est pas organique ou musculaire, mais « un athlétisme affectif », qui serait le double inorganique de l’autre, un athlétisme du devenir qui révèle seulement des forces qui ne sont pas les siennes, « spectre plastique ».…
À chaque fois il faut le style – la syntaxe d’un écrivain, les modes et rythmes d’un musicien, les traits et les couleurs d’un peintre – pour s’élever des perceptions vécus au percept, des affections vécues à l’affect.…
Le but de l’art, avec les moyens du matériau, c’est d’arracher le percept aux perceptions d’objet et aux états d’un sujet percevant, d’arracher l’affect aux affections comme passage d’un état de l’un à l’autre.…
Bloc de sensations, c’est-à-dire un composé de percepts et d’affects.…
clichés are the commonplaces by which we begin a discourse there is no way to put down cliché in the beginning because if there was nothing in common in the utterances with which we addressed each other thered be no way that we could understand what we were saying in some sense there is no adequate theory of how we understand what we say to each other one of the most depressing things about the present attempts at knowledge is the array of formal machines we have for explaining how we know what we say and how poorly they explain it…
now lets take a pair of words like « generous » and « thrifty » say we could probably find an axis that ran through them unfortunately we could find many more than one axis but lets take an axis an axis is a good word it suggests so much a kind of space through with it runs a kind of semantic globe domain ? hyperspace ? anyway lets call it an axis […] but what could that mean that a word could lie closer to the same axis than another it could mean that we will have to find only pure opposites or antonyms lying at ends of feature axes and that all the words in…
about two years ago elly and i decided we needed a new mattress or maybe elly decided it because i didnt pay much attention to the problem we had an old mattress wed had it for years and the salesman wed bought it from had assured us it would last us a lifetime and it was getting older and lumpy or lumpy in some places and hollowed out in others and i just assumed it was part of a normal process of aging it was getting older we were getting older and wed get used to it but eleanor has a bad back and she was getting desperate to get rid of this…
there are stories without narratives in every newspaper in the country a hurricane swung inland and hit the coast of florida once there was a peaceful town called tallahassee and now its in ruins […] and as i see it a story is all about plot a story is the representation of a series of events and parts of events that result in a significant transformation its a logical form but a narrative is a representation of the confrontation of somebody who wants something with the threat and or promise of a transformation that he or she struggles to bring about or prevent or both these are two different cognitive modalities addressed to the problems posed…
Probably this is one of the main reasons that 60s modernism dispensed with all notions of “composition, ” because of the deadly way in which “arrangement ” smothers any interest in the presented object in favor of a banal pleasure based on recurrence phenomena or else treats it to the red carpet presentation of a “little king.” They reasoned quite correctly that if there are pieces there is arrangement, and all arrangements, no matter how “random,” are apprehended as some kind of order, because randomness is conceivable but not perceivable. Personally I share this distaste for ideas of arrangement and I…
“Prose” is the name for a kind of notational style. It’s a way of making language look responsible. You’ve got justified margins, capital letters to begin graphemic strings which, when they are concluded by periods, are called sentences, indented sentences that mark off blocks of sentences that you call paragraphs. This notational apparatus is intended to add probity to that wildly irresponsible, occasionally illuminating and usually playful system called language. Novels may be written in “prose;” but in the beginning no books were written in prose, they were printed in prose, because “prose” conveys an illusion of a commonsensical logical…
I think it is clear that the relation of poetry to truth, which is a question of domain, not of medium, haunts all great Romantic art, which had rejected the more modest role of existing “to divert and to amuse.” Poets like Wordsworth launched a powerful claim to truth through a complicated poetic argument that adjusted mind to nature in the medium of the image, while poets like Keats split “truth” from “value” and lined up poetry on the side of “value,” giving this new domain of truthless value the name Imagination.…
et ensuite le chantage norvégien la cabane en rondins soi-disant projet contre lui-même Fétichisme des toilettes d’été il me l’a jeté à la figure…
Nos petits déjeuners rien n’a changé depuis vingt ans depuis trente ans rien nous tartinons depuis trente ans la même chose sur le même pain et nous buvons le même thé en plus tu ne trouves pas que nous devrions nous suicider uniquement à cause de se fait…
je suis l’incommode je suis celle qui énerve je ne sais même pas faire la cuisine même recuisiner je ne sais pas le faire…
Les desserts ont toujours été ton fort Veau boeuf porc finissaient toujours en catastrophe rôtie et panée La mère ne savait pas faire la cuisine elle détestait la cuisine Mais comme en attendant tu as cuisiné RITTER Elle ne l’a que re-cuisiné VOSS ce que tu as re-cuisiné c’est loin d’être mauvais Thomas Bernhard, Déjeuner chez Wittgenstein…
Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs, Il n’y a rien à célébrer, rien à condamner, rien à dénoncer, mais il y a beaucoup de choses dérisoires ; tout est dérisoire quand on songe à la mort. On traverse l’existence, affecté, inaffecté, on entre en scène et on la quitte, tout est interchangeable, plus ou moins bien rôdé au grand magasin d’accessoires qu’est l’État : erreur ! Ce qu’on voit : un peuple qui ne se doute de rien, un beau pays – des pères morts ou consciencieusement dénués de conscience, des gens dans la simplicité et la bassesse, la pauvreté de leurs besoins… Rien que des…
Moins un homme est prisonnier des liens de son destin, moins il est déterminé par le plus proche, qu’il s’agisse de circonstances ou d’hommes, peu importe. Un homme libre sous ce rapport fait sien tout ce qui lui est proche ; c’est même lui qui le détermine. En revanche, la détermination de sa vie – considérée en terme de destin –, c’est du lointain qu’elle lui vient. Il n’agit pas « en regardant derrière lui » pour voir ce qui arrive, comme s’il allait être rattrapé, mais « en regardant autour de lui » vers le lointain auquel il s’adapte. C’est pourquoi le projet d’interroger…
Une tradition populaire met en garde contre l’idée de raconter ses rêves le matin, à jeun. Dans cet état, en effet, l’homme éveillé est encore sous l’emprise du rêve. Car la toilette ne rappelle à la lumière que la surface du corps et ses fonctions motrices visibles, alors que, dans les couches inférieures, pendant que nous faisons notre toilette, la pénombre grise du rêve persiste et se renforce même dans l’isolement de la première heure de veille. Celui qui appréhende d’entrer en contact avec le jour, peu importe que ce soit par peur des hommes ou parce qu’il veut se…
Les idées nous marquent souvent moins par ce qu’elles disent qu’à cause de l’instant où elles nous viennent. Une idée qui s’ajuste à la cohue de toutes les autres (c’est ainsi la plupart du temps lorsque nous sommes hésitants et que nous cherchons, pesant le pour et le contre, à prendre une décision) ne nous marque pas autant que celle qui nous vient, dans l’isolement, lorsque nous ne sommes absolument pas disposés à penser et qui a donc pris le chemin le plus secret à travers les chambres obscures, à travers le coeur et les reins, le diaphragme et le…
Structure dialectique du réveil : souvenir et réveil sont très étroitement apparentés. Le réveil, en effet, est la révolution copernicienne, dialectique de la remémoration. C’est un renversement éminemment élaboré qui transforme le monde du rêveur en monde de veille. Les Chinois ont trouvé, avec leurs contes et leurs nouvelles, l’expression la plus radicale du schématisme dialectique qui est à la base de ce processus physiologique. La nouvelle méthode dialectique de la science historique apprend à transformer intellectuellement ce qui a déjà eu lieu avec la rapidité et l’intensité du rêve, afin de faire l’expérience, sous la forme d’un monde éveillé, du…
Nous construisons le réveil théoriquement, ce qui veut dire que nous reproduisons, au niveau du langage, le stratagème qui, au niveau physiologique, est l’élément décisif du réveil. Le réveil opère par la ruse. C’est par la ruse, non sans elle, que nous nous arrachons au domaine du rêve.…
Le réveil est la forme exemplaire du souvenir : c’est la forme importance, capitale, dans laquelle nous parvenons à nous souvenir de ce qu’il y a de plus récent (de plus proche). Lorsqu’il déplace expérimentalement les meubles, Proust vise la même chose que Bloch sous le nom d” »obscurité de l’instant vécu ».…
L’ennui est une étoffe grise et chaude recouverte, à l’intérieur, d’une doublure de soie aux couleurs vives et chatoyantes. Quand nous rêvons, nous nous roulons dans cette étoffe. Nous nous sentons chez nous dans les arabesques de sa doublure. Mais, enveloppé dans son étoffe grise, le dormeur a l’air de s’ennuyer. La plupart du temps, lorsqu’il se réveille et veut raconter le contenu de son rêve, il communique cet ennui. Qui est capable de retourner d’un geste la doublure du temps ? Pourtant, raconter ses rêves ne signifie rien d’autre. On ne peut parler autrement des passages, ces architectures dans lesquelles…
À la fin de Matière et mémoire, Bergson développe l’idée selon laquelle la perception serait une fonction du temps. Si nous vivions, peut-on dire, selon un autre rythme, plus serein, il n’y aurait plus rien de « permanent » pour nous ; tout adviendrait sous nos yeux, tout viendrait nous frapper. C’est précisément ce qui se passe dans le rêve. Pour comprendre ce que sont, au fond, les passages, nous les enfouissons dans la plus profonde couche du rêve et nous en parlons comme s’ils étaient venus nous frapper. Un collectionneur considère les choses de la même façon. Les choses viennent frapper le collectionneur.…
Il existe en fait une double volonté de bonheur, une dialectique du bonheur. Une figure hymnique et une figure élégiaque du bonheur. L’une : l’inouï, ce qui n’a encore jamais existé, le sommet de la félicité. L’autre : l’éternel retour, l’éternelle restauration du premier bonheur, du bonheur originel. Cette idée élégiaque du bonheur, qu’on pourrait également qualifier d’éléatique, est celle qui, pour Proust, transforme l’existence en forêt enchantée du souvenir. C’est à elle qu’il a sacrifié, non seulement amis et société dans sa vie, mais aussi intrigue, unité de la personne, cours du récit, jeu de l’imagination dans son oeuvre. Un de…
L’angoisse, évidemment, ne s’apprend pas. On la provoquerait ? C’est possible : je n’y crois guère. On peut en agiter la lie… Si quelqu’un avoue de l’angoisse, il faut montrer le néant de ses raisons. Il imagine l’issue de ses tourments : s’il avait plus d’argent, une femme, une autre vie… La niaiserie de l’angoisse est infinie. Au lieu d’aller à la profondeur de son angoisse, l’anxieux babille, se dégrade et fuit. Pourtant l’angoisse était sa chance : il fut choisi dans la mesure de ses pressentiments. Mais quel gâchis s’il élude : il souffre autant et s’humilie, il devient bête, faux, superficiel. L’angoisse éludée…
Inutile de dire à quel degré il est vain (bien que la philosophie se ferme dans cette impasse) d’imaginer un jeu pur de l’intelligence sans angoisse.…
…D’une particule simple à l’autre, il n’y a pas de différence de nature, il n’y a pas non plus de différence entre celle-ci et celle-là. Il y a de ceci qui se produit ici ou là, chaque fois sous forme d’unité, mais cette unité ne persévère pas en elle-même. Des ondes, des vagues, des particules simples ne sont peut-être que les multiples mouvements d’un élément homogène ; elles ne possèdent que l’unité fuyante et ne brisent pas l’homogénéité de l’ensemble. Les groupes composés de nombreuses particules simples possèdent seuls ce caractère hétérogène qui me différencie de toi et isole nos différences dans le…
Je ne suis et tu n’es, dans les vastes flux des choses, qu’un point d’arrêt favorable au rejaillissement. Ne tarde pas à prendre une exacte conscience de cette position angoissante : s’il t’arrivait de t’attacher à des buts enfermés dans ces limites où personne n’est en jeu que toi, ta vie serait celle du grand nombre, elle serait privée de merveilleux. Un court moment d’arrêt : le complexe, le doux, le violent mouvement des mondes se fera de ta mort une écume éclaboussante. Les gloires, la merveille de ta vie tiennent à ce rejaillissement du flot qui ne nouait en toi dans…
Quant à mon honneur, j’entends bien que personne ne s’en soucie plus que moi, maintenant qu’il est trop tard pour le faire. Si seulement mes parents s’en étaient souciés quand ils m’ont donnée à vous ! S’ils ne l’ont pas fait alors, je n’entends pas me préoccuper du leur à présent. Si je vis en état de péché mortier, j’y resterai, aujourd’hui et demain, bien bêchée par ce pilon : n’en soyez pas plus soucieux que moi ! Et puis, je vous le déclare : ici, j’ai l’impression d’être l’épouse de Paganino, tandis qu’à Pise, j’avais l’impression d’être votre putain, quand je songe que…
Étant fait de faire, Tancredi, tu aurais dû savoir que tu avais engendré une fille faite de chair et non de pierre ou de fer ; tout vieillard que tu es, tu aurais dû et tu dois te rappeler quelles sont les lois de la jeunesse, et la puissance de leur appel ; même si, virilement, tu as consacré à la pratique des armes les meilleures années de ta vie, tu n’aurais pas dû ignorer les conséquences d’une vie oisive et raffinée sur les vieillards et, partant, sur les jeunes gens. Engendrée par toi, je suis donc faite de chair, et j’ai…
En cas que vous… J’espère vivement que ma venue à Paris va approcher le jour où nous allons faire connaissance J’espère, Monsieur, d’avoir bientôt de vos nouvelles. Peut-être vous savez dès à présent vers quel temps vous serez à Paris ? Pas plus tard qu’à Cannes j’ai demandé dans une pharmacie « l’aérophagyl » qui, d’un coup, a mis fin à mon état détestable. Mille fois merci ! Il me paraissait quelquefois que l’esprit capricieux et tourmenté du conteur allait trop en avant des événements dont le charme bizarre et lugubre aurait, par-ci, par-là, un relief plus puissant encore en se détachant d’un fond plus prosaïque.s…
Un jour, j’avais dix ans, j’ai été enfermé dans la morgue de Sophiahemmet. Le gardien de l’hôpital s’appelait Algit. C’était un grand pataud avec des cheveux blonds presque blancs coupés ras et des petits yeux bleus perçants sous des sourcils blancs, des mains grasses et violacées. Algot transportait les cadavres et il parlait volontiers de la mort, des morts, des agonies, des morts qui n’étaient morts qu’en apparence. La morgue se composait de deux pièces, il y avait, devant, une chapelle où les parents prenaient une dernière fois congé des leurs et, derrière, une pièce où l’on arrangeait les cadavres…
Un ami, je n’avais jamais voulu en avoir depuis mes vingt ans, où tout à coup je me suis mis à penser par moi-même. Les seuls amis que j’aie sont les morts qui m’ont légué leur littérature, je n’en ai pas d’autres. D’ailleurs, il m’a toujours été difficile rien que d’avoir quelqu’un, alors je ne songe même pas à un mot aussi galvaudé par tout le monde et aussi peu appétissant que le mot d’amitié. Et déjà, très tôt, par périodes je n’ai absolument eu personne, tout le monde avait quelqu’un, moi je n’avais personne, au moins je savais que…
Mais j’ai toujours eu le sens de ce qu’il faut ou ne faut pas publier, bien que j’aie toujours pensé que publier est une pure folie, sinon même un crime de l’esprit, mieux encore, un crime capital contre l’esprit. Oui, nous ne publions que pour satisfaire notre désir de gloire, pour nulle autre raison, quand ce n’est pas pour la raison encore beaucoup plus vile de l’argent, qui, toutefois, vu les conditions dans lesquelles je suis né, peut être écartée en ce qui me concerne, Dieu merci ! […] Toute publication est une bêtise et une preuve de médiocrité. Faire paraître…
Ce n’est pas aussi absurde que cela semble à première vue quand je dis que le monde doit ses guerres les plus atroces au prétendu amour des bêtes de ses dirigeants. Tout cela est confirmé par des documents et il faudrait qu’on s’en rende compte une bonne fois. Ces gens, les politiciens, les dictateurs, sont gouvernés par un chien et ainsi précipitent des millions d’êtres humains dans le malheur et dans la ruine, ils aiment un chien et déclenchent une guerre dans laquelle des millions de gens sont tués à cause de ce seul chien. Qu’on se demande seulement quel…
Je m’étais d’ailleurs toujours préoccupé fort peu de l’opinion publique, parce que j’avais toujours le plus grand mal avec ma propre opinion et n’avais donc aucun temps à consacrer à l’opinion publique, je ne l’acceptais pas et aujourd’hui encore je ne l’accepte pas et je ne l’accepterai jamais. Cela m’intéresse, ce que les gens disent, mais avant toute chose, il ne faut pas les prendre au sérieux. C’est comme ça que j’avance le mieux.…
À Dubno, on y va avec la charrette de Sameschkin ; à Moscou, on y va avec le chemin de fer ; en Amérique, on n’y va seulement en bateau mais aussi avec des papiers. Et, pour les obtenir, on doit aller à Dubno. Aussi Deborah se rendit-elle chez Sameschkin. Sameschkin n’est plus assis sur le banc du poêle, il n’est même pas chez lui, c’est jeudi, jour de marché aux cochons, Sameschkin ne rentrera pas avant une heure. Deborah va et vient, va et vient devant la bicoque de Sameschkin, elle ne pense qu’à l’Amérique. Un dollar vaut plus que deux roubles, un…
Non, Deborah n’appelait plus Miriam. Deborah s’approcha de Miriam. Deborah, dans son vieux châle, était vieille, laide et craintive devant Miriam baignée de lumière et d’or ; elle s’arrêta au bord du trottoir de bois, comme si elle obéissait à une ancienne loi qui commandait aux mères laides de se tenir au moins à une demi-verste au-dessous de leurs filles jolies. Nein, Deborah rief Mirjam nicht mehr. Deborah kam zu Mirjam. Deborah, in einem alten Schal, stand alt, häßlich, ängstlich vor der goldüberglänzten Mirjam, hielt ein am Rande des hölzernen Bürgersteigs, als befolgte sie ein altes Gesetz, das den häßlichen Müttern…
Tous trois sentirent sur Sam le savon à barbe qui avait l’odeur du muguet et un peu aussi celle du phénol. Cela leur fit penser à un jardin et en même temps à un hôpital. Alle drei rochen an Sam Rasierseife, die nach Schneeglöckchen duftete und auch ein wenig wie Karbol. Er erinnerte sie an einen Garten und gleichzeitig an ein Spital.…
Il croyait ses enfants sur parole : l’Amérique était la terre de Dieu, New York la ville des miracles et l’anglais la plus belle langue. Les Américains étaient sains, les Américaines belles, les sport important, le temps précieux, la pauvreté un vice, la richesse un mérite, la vertu la moitié de la réussite, la foi en soi-même une réussite totale, la danse hygiénique, le patinage à roulette un devoir, la bienfaisance un investissement, l’anarchisme un crime, les grévistes les ennemis de l’humanité, les agitateurs les alliés du diable, les machines modernes une bénédiction du Ciel, Edison le plus grand génie. Bientôt…
Des œufs et des baguels aux œufs, nourritures rondes, sans commencement et sans fin, rondes comme les sept jours du deuil. Eier und Eierbeugel für Mendel Singer, runde Speisen, ohne Anfang und ohne Ende, rund wie die sieben Tage der Trauer.…
Mais si je peux, avec d’aussi bonnes raisons, affirmer d’une chose qui ne s’est pas produite qu’elle aurait dû se produire, tout comme je peux le dire de celle qui s’est effectivement produite, finalement, qu’ai-je vraiment démontré, ai-je éclairé l’énigme ? Effacement des frontières, incertitude, hésitation et doute, ici aussi. Position de Montaigne : Que sais-je ? Position de Renan : le point d’interrogation, le plus important de tous les signes de ponctuation. Position aux antipodes de l’entêtement et de l’assurance des nazis. Le pendule de l’humanité oscille entre ces deux extrêmes, cherchant la position médiane. On a prétendu à satiété, avant Hitler puis pendant…
Je pense qu’un modèle historique et social soucieux de faire vivre les hommes plus vieux grâce à l’aide de la médecine, mais indifférent au fait qu’ils vivent plus mal à cause de ses valeurs, est régressif. Ce sont les modèles les plus tenacement conservateurs qui se drapent inlassablement dans le manteau de gloire progressiste. Qu’ils le fassent armés de la science est le signe d’une forme superstitieuse de rapport à la quiddité : les radicalisations normatives, computatives, du langage visent à le considérer comme communication, comme les radicalisations comportementalistes de la psychologie visent à considérer l’homme comme une machine poilue. Le…
Quand Philippe roy de Macedonie entreprint assieger & ruiner Corinthe, les Corinthiens par leurs espions advertiz, que contre eulx il venoit en grand arroy & exercice numereux, tous feurent non à tort espoventez, & ne feurent negligens soy soigneusement mettre chascun en office & debvoir, pour à son hostile venue, resister, & leur ville defendre. Les uns des champs & forteresses retiroient meubles, bestail, grains, vins, fruictz, victuailles, & munitions necessaires. Les autres remparoient murailles, dressoient bastions, esquarroient ravelins, cavoient fossez, escuroient contremines, gabionnoient defenses, ordonnoient plates formes, vuidoient chasmates, rembarroient faulses brayes, erigeoient cavalliers, ressapoient contrescarpes, enduisoient courtines, taluoient…
Hommes antédiluviens : des homéostats, des organismes clos, rebouchés sur le plaisir, l’affect. Comme si toutes les couleurs les traversaient sans déborder, sans se montrer ; des caméléons blancs.…
Voilà donc comment ils reviennent, les morts. Parfois, après plus de sept décennies, ils sortent de la glace et gisent au bord de la moraine, un petit tas d’os polis, une paire de chaussures cloutées.…
La plupart des appartements sont depuis longtemps désertés et leurs propriétaires ne sont plus de ce monde. Seules quelques vieilles dames indestructibles reviennent été après été hanter la gigantesque bâtisse. Elles enlèvent pour quelques semaines les housses de sur les meubles, gisent immobiles la nuit quelque part au milieu du vide, longent les larges couloirs, traversent les immenses salles, montent et descendent, en posant précautionneusement un soulier devant l’autre, les escaliers dans leurs cages sonores et sortent au petit matin sur la Promenade, avec leurs caniches et leurs pékinois rongés par les ulcères.…
La poussière, dit-il, lui était beaucoup plus familière que la lumière, que l’air, que l’eau. Rien ne lui paraissait plus insupportable qu’une maison où l’on fait la poussière, et nulle part il ne se trouvait plus à l’aise que là où les choses ont le droit de rester où elles sont, sans qu’on les dérange, adoucies par la scorie noire et veloutée qui se dépose quand la matière, par touches imperceptibles, se décompose pour retourner au néant.…
Lorsque j’évoque la liberté réflexive distinguant un enracinement illusoire et un déracinement relatif, j’oppose un monde structuré par la figure du père, qui dicte l’identité et a vocation à l’incarner exemplairement, à un univers de frères. La liberté, au sens étymologique, participe en français de la relation du pater familias à ses fils ; on n’est libre que dans la mesure où le père nous protège. Le terme allemand de Freiheit provient du lien d’amitié noué entre frères qui, en cas de guerre, s’enchaînaient et se ruaient ainsi sur les légions romaines. Chacun était le garant de l’autre, mais tous signifiaient…
Lorsque je parle de « l’allemand », je désigne la langue allemande, non pas dans sa diversité dialectale, mais en tant que langue codifiée, soustraite en quelque sorte à la communauté immédiate. J’évoque en réalité ce que l’ont appelle le « Hochdeutsch », cette langue qui, pour être parlée, suppose que les locuteurs soient libérés de la contingence des affects. S’il est évidemment toujours possible de recréer dans cette langue les conditions de l’expression affective, cela passe uniquement par la littérature, si bien que l’allemand se présente sous une forme très stratifiée. On a tout d’abord affaire à un idiome très souvent régional, qui…
Benjamin [dans La Tâche du traducteur] dit qu’il est impossible de traduire le contenu – c’est-à-dire le signifié – d’une langue à l’autre, parce que dans ce cas on réduit la particularité de la langue à quelque chose d’universel et d’abstrait. Brot en allemand, ce n’est pas « pain », voilà la difficulté. Brot a une tout autre forme empirique en allemand : ça se mangue autrement, ça s’associe à d’autres situations que ce que le mot « pain » évoque dans le contexte culturel français. Ce qui fait que traduire Bort par « pain », c’est trahir quelque chose que Brot évoque. Donc quand Hölderlin traduit…
Pour résumer, je vois donc trois étapes. La première, c’est soit Pindare, soit Archiloque. La deuxième : Pindare et Archiloque – Heine, donc. Et la troisième : un au-delà de Pindare et d’Archiloque, quelque chose qui évoque la possibilité de l’une et l’autre poésie à travers leur absence, qui est structurée par l’effort poétique. Comme si le poème conjurait une chose perdue, une chose absente qui ne peut, sans être profanée, sans être mésusée, être évoquée que de cette manière négative et ne pourra plus jamais être positivement revendiquée. Celan ne peut pratiquer l’éloge comme le fait Rilke, c’est impossible dans cette…
Pour échapper à la morosité ambiante, on va puiser, dans le vocabulaire, des mots-refuges pour dorer la pilule. À ce compte-là, pourquoi ne pas dire onde pour eau, vaisseau pour bateau, courroux pour colère, nues pour nuages, flots pour mer, ondée pour averse, fragrance pour odeur, destrier pour cheval, orée pour bord, appas pour charme, dessein pour projet, etc. Bref, tout ce maquillage idéaliste qui rend la campagne si jolie aux yeux des bourgeois en mal de poésie. Toute cette hypocrisie contre laquelle s’étaient déjà battus les Baudelaire et Flaubert d’autrefois. Aujourd’hui, le recours à ces valeurs fantasmatiques apparaît clairement…
Le bilan sévère du projet ne fait que faciliter la reconnaissance de la solution, qui m’aveugle, comme étant l’unique possible, et me force à en accepter les conséquences pratiques, puisqu’il n’y a rien d’autre à faire, puisque je ne peux pas continuer comme avant, attendre que tout se mette en place de soi-même. Si je reviens, mentalement, en arrière, si je me dis, dramatiquement : « Je n’ai rien fait ! », c’est que je viens de découvrir ce qu’il faut faire pour faire, et ainsi je suis sûr de n’avoir pas d’autres choix, à moins de renoncer. Et renoncer, c’est me retrouver au…
GRAND-PEUR ET MISÈRE DU TROISIÈME REICH est maintenant parti à l’impression. déjà, Lukàcs a salué LE MOUCHARD comme si j’étais un pécheur rentré dans le giron de l’armée du salut. voilà enfin qui est pris à même la vie ! on oublie vite qu’ils s’agit d’un montage de 27 scènes, d’un simple répertoire de gestes, se taire, inspecter autour de soi, sursauter d’effroi, etc.…
De mes lignes matinales j’accroche la lumière montante, et les autres affrontent la lumière qui diminue. Moi, je me sens semblable à l’ermite de l’énigme : imaginez, dit l’énigme, un ermite. Il se lève à l’aube, avec le soleil. Il monte sur le chemin poussiéreux jusqu’au sommet de la colline. Il arrive en haut au soleil couchant. Il passe la nuit en prières et le lendemain, avec le soleil nouveau, il redescend pour arriver le soir dans la plaine. Montrez (telle est l’injonction de l’énigme) qu’il y a un endroit sur son chemin où il est passé à la même heure…
Une liste – une liste de courses, par exemple – a généralement l’aspect d’une bande verticale de mots écrits les uns sous les autres, sur une feuille volante ou un bout de papier quelconque. L’idée de bande est inscrite dans le mot. Bande à part, pourrait-on dire, la liste est en marge du langage articulé en phrases ou en vers. Il est rare qu’y figurent des verbes conjugués. Parfois des infinitifs (passer chez le cordonnier), rarement des articles, peu d’adjectifs, pas de ponctuation, pas d’adverbes ni de prépositions. Une liste n’est pas un poème ; ni bien sûr, une prose. Elle…
Et, par l’accumulation de tels matins interchangeables, le cahier et la lampe toujours au même endroit, le jour venant toujours semblablement diluer, troubler, emmêler, immerger le cercle d’isolement où je fais effort, un peu plus tôt seulement chaque journée vers l’été, un peu plus tard ensuite jusqu’à l’automne, et l’hiver, et ainsi de suite, je conserverai aussi intacte et inchangée que possible l’impulsion du moment initial que je rapporte ici pendant qu’il passe.…
Selon Benjamin, Freud estimerait que la sexualité est vouée à dépérir un jour. Notre bourgeoisie estime représenter l’humanité. Lorsque l’aristocratie perdit la tête, elle garda au moins sa queue. La bourgeoisie, pour sa part, a réussi à ruiner jusqu’à la sexualité. Je suis en train d’aider Ruth à terminer un volume de nouvelles intitulé TOUT ANIMAL PEUT. 70% des femmes seraient frigides. Nous tenons de bons titres (HATE EST LE NOM DU VENT, qui fait chuter l’échafaudage. TOUS LES CHEVAUX DU ROI ET TOUS LES HOMMES DU ROI. Puis SERVICE etc.) Improductivité de la technique. L’orgasme comme coup de chance…
J’ai connu autrefois à Tanger un personnage sympathique et fantasque qui pratiquait le métier peu commun de renfloueur d’épaves. Lorsqu’un bateau avait fait naufrage, il était le premier à proposer ses services aux armateurs et aux compagnies d’assurance. Son travail était lucratif mais délicat. Il exigeait surtout de la célérité car si l’on tarde à repêcher une épave, elle fait sa souille. Autrement dit, elle s’enfonce dans la vase ou le sable du fond et y adhère à la manière d’une ventouse. Il n’est dès lors plus possible de l’en arracher. Un jour, sans doute, ce personnage estima-t-il qu’il était…
D’où la nécessité de faire autre chose : attaquons la métaphore avec ses propres armes, envoyez un virus d’image dans l’imagerie. Ça fait des bulles. Cuisine gazeuze, je lis ça sur un menu : Marshmallow de parmesan, Lait électrique, Caviar sphérique de melon, Truffe-nitro coulant de pistache, Soupe d’huile d’olive à l’orange sanguine, Nitro-pâte de fruit de ramarillo, Morphings de patate. Plat du jour : Métonymie heureuse. Et à volonté.…
L’érotisme est, je crois, l’approbation de la vie jusque dans la mort. La sexualité implique la mort, non seulement dans le sens où les nouveaux venus prolongent et remplacent les disparus, mais parce qu’elle met en jeu la vie de l’être qui se reproduit. Se reproduire est disparaître, et les êtres asexués les plus simples se subtilisent en se reproduisant. Ils ne meurent pas, si, par la mort, on entend le passage de la vie à la décomposition, mais celui qui était, se reproduisant, cesse d’être celui qu’il était (puisqu’il devient double). La mort individuelle n’est qu’un aspect de l’excès…
L’ordre moral est moins obtus qu’on ne serait tenté de le croire. L’ordre moral, c’est l’ordre de l’esprit. Il peut fort bien se servir de ce qui, apparemment, le conteste l’érotisme, par exemple. L’érotisme n’est pas un retour au corps, il n’est qu’une intensification narcissique de son image. Et cette image censure, dans le corps, tout ce qui est organique, tout ce qui est physique. On n’a jamais autant montré de corps, et ceux-ci n’ont jamais été aussi peu des corps. Ce sont des objets, toujours neufs, toujours beaux, qui paupérisent également le désir en le stylisant. Quand l’ordre moral…
Notre époque se prétend celle des moyens de communication, c’est un abus de langage. Les moyens de communication sont théoriquement fondés sur l’absence de censure. La liberté d’information est leur critère. En réalité, l’inflation des nouvelles ruine toue la mise en perspective de l’information : tout y devient égal, et bientôt également indifférent Ainsi se produit un glissement bien plus habile que l’ancienne censure, car on ne le repère pas sur le moment même. Pour désigner ce tour de passe-passe, j’ai fabriqué le mot SENSURE avec un S à la place du C initial. Cette Sensure exprime la privation de sens,…
Nous examinons quelques-unes de ces propositions-à-la-tu-peux-tu-dois, relatives au comportement social, qui proviennent d’éthiques anciennes (il n’a pas été facile de lui imposer ce pluriel), ou du moins qui se présentent en elles. Finalement je lui soumets une formule pratique. Dans l’intérêt de la lutte de classe, il convient de transformer les propositions-à-la-tu-peux-tu-dois, incluant un « espèce de porc ! », en propositions incluant un « espèce de bœuf ! ». Celles qui ne se prêtent pas à l’opération sont à éliminer. Exemple : la proposition « tu ne dois pas coucher avec ta mère » était jadis une proposition du type « espèce de bœuf ! », car dans…
L’air était doux, le soleil.…
Une littérature réaliste, ce serait quoi ? Les procès-verbaux, il y a les flics pour ça ? Ou bien dressons les procès-verbaux qu’on ne dresse jamais. Disons comment on fait parler. Comment on parle. La réalité fout le camp au même train que la minute. Voici des mots sur du papier, c’est la seule réalité entre nous. Tout le reste, illusion, et l’illusion censure, elle aussi. On n’écrit pas pour fixer : on écrit pour superposer de la dérive à l’universelle dérive. Et merde pour le message, d’ailleurs le message est une tentative de censure puisqu’il vise à imposer une vérité. Le signifié,…
Il est un peu moins de cinq heures, heure d’été, trois heures du matin au soleil ; la nuit, quoi.…
A l’utopie de la nostalgie il fallait un topos, cependant. L’un de ces topos est la mère. La figure de sa mère est présente, constamment, dans les textes et dans les propos de Pasolini (qui, jusqu’à sa mort, vivra avec elle). « Ce fut ma mère, déclare-t-il, qui me révéla comment la poésie pouvait être écrire de façon concrète. Ainsi, d’entrée la mère est une sorte d’Ange de l’Annonciation de ce dont le fils, littéralement accouchera. Les premiers poèmes sont écrits en frioulan, « à Casarsa dans la ville de (la) mère ». Et peu après, quittant le Frioul, c’est avec cette mère…
La première personne est d’abord une manière de dire : présent — comme on dit « présent » en classe, au moment de l’appel. Allow me to introduce myself. Or il a fallu que je gagne mon présent. J’ai été élevé à l’idée de la discrétion, nourri au Beckett ou au Bartleby… Mais j’ai bien dû constater ce que cela pouvait produire de rhétorique, de posture, de prêchi-prêcha. Ça finit par donner du basique ressassé. Le majeur du mineur. Il y a là un problème qu’il faudrait examiner dans tous les arts, dans toutes les dimensions politiques et humaines : comment, à un moment…
On ne peut assigner un domaine particulier à l’essai. Au lieu de produire des résultats scientifiques ou de créer de l’art, ses efforts mêmes reflètent le loisir propre de l’enfance, qui n’a aucun scrupule à s’enflammer pour ce que les autres ont fait avant elle. Il réfléchit sur ce qu’il aime et ce qu’il hait, au lieu de présenter l’esprit comme une création ex nihilo, sur le modèle de la morale du travail illimitée. Le bonheur et le jeu lui sont essentiels.…
L’interprétation ne peut pas faire ressortir ce qu’elle n’aurait pas en même temps introduit. Ses critères, c’est la compatibilité de l’interprétation avec le texte et avec elle-même, et sa capacité de faire parler tous ensemble les éléments de l’objet.…
Chaque fois que la philosophie croit pouvoir abolir, par des emprunts à la poésie, la pensée objectivante et son histoire, ce que la terminologie habituelle nomme l’antithèse du sujet et de l’objet, espérant même que l’être lui-même pourrait parler dans une poésie préfabriquée à partir de Parménide et de Jungnickel, elle se rapproche de ce bavardage culturel éculé. Avec une malice paysanne déguisée en langage de l’origine, elle se refuse à respecter les exigences de la pensée conceptuelle auxquelles elle a pourtant souscrit, dès lors qu’elle utilisait des concepts dans l’affirmation et le justement ; en même temps, son élément esthétique…
(…) le chercheur le plus loyal à l’égard de l’esthétique sera de manière négative celui qui se révolte contre le langage et qui, au lieu de rabaisser la parole au rang de simple paraphrase de ses chiffres, lui préfère le graphique, qui confesse sans réserve la réification de la conscience et trouve ainsi pour l’exprimer quelque chose comme une forme, sans emprunts apologétiques à l’art.…
Mais si l’art et la science se sont séparés dans l’histoire, leur opposition ne saurait pour autant être hypostasiée. La peur de l’amalgame anachronique ne justifie pas l’organisation de la culture en rubriques. Bien qu’elles soient nécessaires, ces rubriques accréditent du même coup, institutionnellement, le renoncement à la vérité totale. Les idéaux de pureté, de propreté, qui sont communs à une science capable de résister à toutes les attaques, parfaitement entièrement organisée, et à un art qui reproduirait sans concept la réalité, portent les traces de l’ordre répressif.…
Depuis Bacon – un essayiste lui aussi –, l’empirisme, tout autant que la rationalisme, a été une « méthode ». L’essai a été presque le seul à réaliser dans la démarche même de la pensée la mise en doute de son droit absolu. Sans même l’exprimer, il tient compte de la non-identité de la conscience ; il est radical dans son non-radicalisme, dans sa manière de s’abstenir de toute réduction à un principe, de mettre l’accent sur le partiel face à la totalité, dans son caractère fragmentaire.…
Ce qui fait qu’une pensée est profonde, c’est qu’elle se plonge profondément dans la chose, et non qu’elle ramène profondément à une autre. L’essai applique cela de façon polémique, en traitant de ce que l’on considère, selon les règles du jeu, comme dérivé, sans suivre lui-même le fil définitif de cette dérivation. Il rassemble par la pensée, en toute liberté, ce qui se trouve réuni dans l’objet librement choisi. Il ne se fixe pas arbitrairement sur un au-delà des médiations – et ce sont les médiations historiques dans lesquelles se sont déposés les sédiments de la société tout entière –…
L’essai ne rend pas moins mais plutôt plus intense, au contraire, l’influence réciproque de ses concepts dans le processus de l’expérience intellectuelle. Ils ne constituent pas en elle un continuum des opérations, la pensée n’avance pas de manière univoque, mais au contraire les moments sont tissés ensemble comme dans un tapis. C’est du serré de ce tissage que dépend la fécondité des pensées. A vrai dire, celui qui pense ne pense pas, il fait de lui-même le théâtre de l’expérience intellectuelle, sans l’effilocher.…
Ce qui pourrait le mieux se comparer à la manière dont l’essai s’approprie les concepts, c’est le comportement de quelqu’un qui se trouverait en pays étranger, obligé de parler la langue de ce pays, au lieu de se débrouiller pour la reconstituer de manière scolaire à partir d’éléments. Il va lire sans dictionnaire. Quand il aura vu trente fois le même mot, dans un contexte chaque fois différent, il se sera mieux assuré de son sens que s’il l’avait vérifié dans la liste de ses différentes significations, qui en général sont trop étroites en regard des variations dues au contexte,…
Des éléments distincts s’y rassemblent [dans l’essai] discrètement pour former quelque chose de lisible ; [l’essai] ne dresse ni une charpente ni une construction. Mais, par leur mouvement, les éléments se cristallisent en tant que configuration. Celle-ci est un champ de forces, de même que sous le regard de l’essai toute oeuvre de l’esprit doit se transformer en un champ de forces.…
L’essai doit faire jaillir la lumière de la totalité dans un trait partiel, choisi délibérément ou touché au hasard, sans que la totalité soit affirmée comme présente. Il corrige le caractère contingent ou singulier de ses intuitions en les faisant se multiplier, se renforcer, se limiter, que ce soit dans leur propre avancée ou dans la mosaïque qu’elles forment en relation avec d’autres essais ; et non en les réduisant abstraitement à des unités typiques extraites d’elles. « Voilà donc ce qui distingue l’essai du traité. Pour écrire un essai, il faut procéder de manière expérimentale, c’est-à-dire retourner son objet dans tous…
L’essai est à la fois plus ouvert et plus fermé qu’il ne plaît à la pensée traditionnelle. Il est plus ouvert dans la mesure où sa disposition propre nie le système et où il répond d’autant mieux à ses propres exigences qu’il s’y tient plus rigoureusement ; les résidus systématiques de certains essais, comme par exemple l’infiltration d’études littéraires par des philosophèmes largement répandus, acceptés tels quels, ne valent guère mieux que des trivialités psychologiques. Mais l’essai est plus fermé, parce qu’il travaille de façon emphatique à la forme de la présentation. La conscience de la non-identité de la présentation et…
L’essai coordonne les éléments au lieu de les subordonner. […] Si l’essai, comparé aux formes dans lesquelles un contenu tout prêt est communiqué de manière indifférente, est plus dynamique que la pensée traditionnelle, grâce à la tension entre la présentation et la chose présentée, il est en même temps plus statique, en tant qu’ensemble construit de juxtapositions.…
Chacun éprouve son emploi comme une allocation déguisée, un prélèvement arbitraire et révocable sur le produit social total, en vue de maintenir les rapports existants.…
La « splendeur du simple » est célébrée. Heidegger va chercher dans l’artisanat l’idéologie, usée jusqu’à la corde, de purs matériaux et la rapporte à l’esprit, comme si les mots étaient un matériel pur, en quelque sorte brut. Gepriesen wird die „Pracht des Schlichten“. Heidegger holt die fadenscheinige Ideologie der reinen Stoffe aus dem Kunsthandwerk in den Geist zurück, wie wenn Worte reines, gleichsam gerauhtes Material wären.…
De même que la fixation du moment pur de la signification menace de conduire à l’arbitraire, de même assurément la croyance à la prépotence du configuratif menace de conduire au mauvais fonctionnel, à la simple communication – au mépris de l’aspect objectif du mot. Dans une langue, pour autant qu’elle vaut quelque chose, les deux éléments s’entremettent. Wie die Fixierung des reinen Bedeutungsmoments in Willkür überzugehen droht, so freilich der Glaube an die Vormacht des konfigurativen ins schlecht Funktionelle, bloß Kommunikative ; in Mißachtung des objektiven Aspekts der Worte. In Sprache, die etwas taugt, vermittelt sich beides.…
Déjà la dite psychologie platonicienne exprime l’intériorisation de la division sociale du travail. Toute rubrique à l’intérieur de la personne, une fois fermement délimitée, nie le principe de celle-ci : la personne devient la somme de ses fonctions. Elle est d’autant plus mal protégée contre cela que son unité propre, péniblement gagnée, est restée fragile. Ses fonctions séparées, régies par la loi de l’auto-conservation, s’affermissent à tel point qu’aucune ne peut plus vivre par elle-même, qu’aucune vie ne peut se construire à partir d’elles : elles se retournent contre le soi qu’elles sont supposées servir. La vie, pour autant qu’elle existe encore,…
Le jargon de l’authenticité, qui apporte à cet homme l’identité à soi comme quelque chose de plus haut, projette la formule de l’échange dans ce qui s’imagine ne pas être échangeable ; car en tant qu’individu biologique, chacun est identique à soi. C’est ce qui demeure après qu’on a retiré de l’âme immortelle l’âme et l’immortalité. Der Jargon der Eigentlichkeit, der die sich selbst Gleichheit als Höheres an den Mann bringt, entwirft die Tauschformel dessen, was sich einbildet, nicht tauschbar zu sein ; denn als biologisches Einzelwesen gleicht ein jeder sich selbst. Das bleibt nach Abzug von Seele und Unsterblichkeit von der…
Heidegger n’est nullement illisible, comme les positivistes l’écrivent en rouge dans la marge ; mais il s’entoure du tabou selon lequel toute compréhension le concernant serait en même temps une falsification. L’impossibilité de sauver ce que cette pensée veut sauver est très intelligemment transformée en son propre élément. Keineswegs ist Heidegger unverständlich, wie Positivisten ihm rot an den Rand schreiben ; aber er legt um sich das Tabu, ein jegliches Verständnis fälsche ihn sogleich. Die Unrettbarkeit dessen, was dies Denken retten will, wird weltklug zu dessen eigenem Element gemacht.…
Dans le monde universellement médiatisé, tout ce qui est expérimenté comme premier est culturellement préformé. In der universal vermittelten Welt ist alles primär Erfahrene kulturell vorgeformt.…
Sous la domination du « On », personne ne serait responsable de quoi que ce soit, dit Heidegger : « Le On est partout là, mais de telle manière aussi qu’il s’est toujours déjà dérobé là où le Dasein se presse vers une décision. Néanmoins, comme le On pré-donne tout jugement et toute décision, il ôte à chaque fois au Dasein la responsabilité. Le On ne court pour ainsi dire aucun risque à ce qu’« on » l’invoque constamment. S’il peut le plus aisément répondre de tout, c’est parce qu’il n’est personne qui ait besoin de répondre de quoi que ce soit. C’« était » toujours…
Au lieu de quoi la langue se retrousse les manches et donne à entendre que l’acte opportun au moment opportun vaut mieux que la réflexion. Une attitude contemplative, sans aucune échappée sur la praxis et ses changements sympathise de façon d’autant plus frappante avec le « ici et maintenant », l’office de distribution des tâches à l’intérieur du donné. Statt dessen krempelt die Sprache sich die Ärmel hoch und gibt zu verstehen, rechtes Tun am rechten Ort tauge mehr als Reflexion. Kontemplative Haltung, ohne allen Durchblick auf verändernde Praxis, sympathisiert desto auffälliger mit der jetzt und hier, dem Dienst an Aufgaben innerhalb des…
Les curieux sont des caractères dont l’exigence enfantine n’a pas été satisfaite : leur plaisir est un substitut minable. Celui qui a été privé de ce qui le regarde, celui-là se mêle malignement de ce qui ne le regarde pas, il se grise par envie d’informations sur choses auxquelles lui-même ne prend aucune part. C’est ainsi que toute avidité se comporte à l’égard du libre désir. Neugierige sind Charaktere, deren kindliches Verlangen nach der Wahrheit übers Geschlechtliche nicht befriedigt wurde : ihre Lust ist schäbiger Ersatz. Wem vorenthalten ward, was ihn angeht, der mischt böse in das sich ein, was ihn nicht angeht,…
Parce que les hommes ne restent en aucune manière ce qu’ils sont, ni socialement ni biologiquement, ils se dédommagent avec le reste insipide de l’identité à soi, comme marque distinctive quant à l’être et au sens. Cet inaliénable qui n’a aucune espèce de substrat excepté son propre concept, l’ipséité tautologique du soi, doit fournir le sol, comme Heidegger le nomme, que les authentiques possèdent et qui fait défaut aux inauthentiques. Ce qu’est l’essence du Dasein donc ce qui est plus que son simple être-là, n’est rien d’autre que son ipséité : le soi-même. Weil die Menschen keineswegs bleiben, was sie sind,…
L’ontologie de Heidegger veut écarter toute facticité : parce que celle-ci dément le principe d’identité et qu’elle n’est pas de l’essence du concept, qui précisément voudrait, en vue de sa totale domination, dissimuler qu’il est concept ; les dictateurs emprisonnent ceux qui les nomment dictateurs. Nicht zuletzt deshalb will Heideggers Ontologie jegliche Faktizität ausscheiden : sie dementierte das Identitätsprinzip, wäre nicht vom Wesen des Begriffs, der eben um seiner Allherrschaft willen vertuschen möchte, daß er Begriff ist ; Diktatoren kerkern solche ein, die sie Diktatoren nennen.…
Pour Heidegger, se confondent en se brouillant dans le « on » ce qui est un simple dérivé idéologique du rapport d’échange, d’une part : les idola fori des discours de condoléances et des avis de décès et, d’autre part, l’humanité qui n’identifie pas les autres, mais qui s’identifie à l’autre, qui dépasse la fascination de l’ipséité abstraite et pénètre celle-ci dans sa médiation. Für Heidegger fließt im Man trüb zusammen, was bloßes ideologisches Derivat des Tauschverhältnisses ist, die idola fori von Trauerreden und Todesanzeigen, und die Humanität, die nicht die Anderen, sondern sich mit dem Anderen identifiziert, über den Bann der abstrakten…
Le ton de voix de Heidegger est prophétisé dans la discussion schillerienne sur la dignité comme fermeture sur soi ou comme fixation du soi : « Si on a l’occasion d’observer la grâce affectée, dans les théâtre de salle de bal, on peut aussi très souvent étudier la fausse dignité dans les cabinets des ministres et dans les salles d’études des hommes de sciences (particulièrement dans les universités). Si la vraie dignité se satisfait d’empêcher la domination des affects et si elle pose des limites à la pulsion naturelle simplement là où celle-ci veut jouer le maître, c’est-à-dire, dans les mouvements involontaires ;…
Le soleil entrait de toutes parts dans la chambre, car il n’était que trois heures de l’après-midi, et ses larges rayons étaient bleus, parce qu’ils traversaient de grands rideaux de soie de cette couleur. Il y avait quatre fenêtres très hautes et quatre rayons très longs ; chacun de ces rayons formait comme une échelle de Jacob dans laquelle tourbillonnaient des grains de poussière dorée, qui ressemblaient à des myriades d’esprits célestes montant et descendant avec une rapidité incalculable, sans que le moindre courant d’air se fît sentir dans l’appartement le mieux tapissé et le mieux rembourré qui fût jamais. La…
Le premier qui ne soit pas triomphant mais s’accuse, montre ses plaies, sa paresse, son inutilité au milieu de ce siècle travailleur et dévoué.…
L’originalité coquettement, savamment voulue, travaillée, selfsame.…
Comparaisons palpables, trop premier plan, en un mot américaines semble-t-il : palissandre, toc déconcertant et ravigottant……
le public (répertoire humain)…
le jeune éléphant qui va cassant des bambous…
Baudelaire chat, hindou, yankee, épiscopal, alchimiste.…
On voit les fils de fer et les trucs…
Le genre somnambule : divagation d’un cœur magnétisé par la paresse, l’été, l’ennui, une digestion copieuse.…
L’école nous dit : « tu n’es plus en famille » et l’armée dit : « tu n’es plus à l’école ».…
Dans la distinction médicale entre le tic clonique ou convulsif, et le tonique ou spasmodique, peut-être faut-il voir dans le premier cas la prévalence du trait de visagéité qui tente de fuir, dans le second cas celle de l’organisation de visage qui cherche à refermer, à immobiliser.…
Quand nous disions que la tête humaine appartient encore à la strate d’organisme, évidement nous ne récusions pas l’existence d’une culture et d’une société, nous disions seulement que les codes de ces cultures et ces sociétés portent sur les corps sur l’appartenance des tête et des corps, sur l’aptitude du système corps-tête à devenir, à recevoir les âmes, les recevoir en amies et repousser les âmes ennemies. Les « primitifs » peuvent avoir les têtes les plus humaines, les plus belles et les plus spirituelles, ils n’ont pas de visage et n’en ont pas besoin.…
Il est faux de voir dans Don Quichotte la fin du roman de chevalerie, en invoquant les hallucinations, les fuites d’idées, les états hypnotiques ou cataleptiques du héros. Il est faux de voir dans les romans de Beckett la fin du roman en général, en invoquant les trous noirs, la ligne de déterritorialisation des personnages, les promenades schizophréniques de Molloy ou de l’Innommable, leur perte de nom, de souvenir ou de projet.…
Composition, composition, c’est la seule définition de l’art.…
On ne confondra pas toutefois la composition technique, travail du matériau qui fait souvent intervenir la science (mathématiques, physique, chimie anatomie) et la composition esthétique, qui est le travail de la sensation.…
Pourtant les figures esthétiques ne sont pas identiques aux personnages conceptuels. Peut-être passent-ils les un dans les autres, dans un sens ou dans l’autre, comme Igitur ou comme Zarathoustra, mais c’est dans la mesure où il y a des sensations de concepts et des concepts de sensations.…
Je désire non pas parler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la germination du temps. Ma mémoire est hostile à tout ce qui est personnel […]. Je le répète, ma mémoire est non pas d’amour mais d’hostilité, et elle travaille non à reproduire, mais à écarter le passé. Pour un intellectuel de médiocre origine, la mémoire est inutile, il lui suffit de parler des livres qu’il a lus, et sa biographie est faite. Là où, chez les générations heureuses, l’épopée parle en hexamètres et en chronique, chez moi se tient un signe de béance, et entre moi…
Ce sont des athlètes : pas des athlètes qui auraient bien formé leurs corps et cultivé le vécu, quoique beaucoup d’écrivains n’aient pas résisté à voir dans les sports un moyen d’accroître l’art et la vie, mais plutôt des athlètes bizarres du type « champion du jeûne » ou « grand Nageur » qui ne savait pas nager. Un Athlétisme qui n’est pas organique ou musculaire, mais « un athlétisme affectif », qui serait le double inorganique de l’autre, un athlétisme du devenir qui révèle seulement des forces qui ne sont pas les siennes, « spectre plastique ». Deleuze et Guattari, Qu’est-ce que la philosophie…
Même les bizarreries et les déformations névrotiques des adultes de la vieille génération donnent l’image d’une réussite humaine, d’un caractère, en comparaison de la santé pathologique et d’un infantilisme érigé au rang de norme.…
Naguère, alors qu’il existait encore quelque chose comme une séparation entre profession et vie privée – ce qui a été dénoncé comme une aliénation bourgeoise, qu’on en viendrait maintenant presque à regretter – celui qui se servait de la vie privée pour parvenir à ses fins faisait figure de goujat importun, que l’on considérait avec la plus grande méfiance. Aujourd’hui, c’est celui qui tient à sa vie privée, sans y laisser paraître de visée utilitaire, qui n’est pas dans la note et semble faire preuve d’arrogance. Celui qui ne demande rien est presque suspect : on n’arrive pas à croire qu’il…
Celui qui n’est pas méchant, il ne vit pas dans la sérénité, mais dans une sorte particulière d’amertume et d’intransigeance pleines de pudeur.…
Aucune pensée n’est immunisée contre les risques de la communication : il suffit de l’exprimer dans un contexte inadéquat et sur la base d’un mauvais consensus pour en miner la vérité.…
Être condescendant ou penser qu’on ne vaut pas mieux que les autres, cela revient au même. En s’adaptant à la faiblesse des opprimés, on justifie dans une telle faiblesse les conditions de domination qu’elle présuppose et l’on développe soi-même ce qu’il faut de grossièreté, d’apathie et de violence pour exercer cette domination.…
Une solitude intangible est pour l’intellectuel la seule attitude où il puisse encore faire acte de solidarité. Dès qu’on rentre dans le jeu, dès qu’on se montre humain dans les contacts et dans l’intérêt qu’on témoigne aux autres, on ne fait que camoufler une acceptation tacite de l’inhumain. Il faut être du côté des souffrances des hommes ; mais chaque pas que l’on fait du côté de leur joie est un pas vers un durcissement de la souffrance.…
C’est encore la domination de l’universel qui se cache dans le principe monadologique de l’individu, même là où il est protestataire.…
Avec la liquidation du libéralisme, le principe proprement bourgeois de la concurrence n’est pas dépassé : de l’objectivité du processus social, il est passé en quelque sorte à l’anthropologie, c’est-à-dire à une dynamique d’atomes individuels qui s’attirent et se repoussent. L’assujettissement de la vie au processus de production rabaisse chacun d’entre nous et impose quelque chose de cet isolement et de cette solitude où nous avons la tentation de voir notre choix souverain.…
Dans son intérêt particulier, chaque individu se considère meilleur que tous les autres mais, en tant que clientèle collective, il les place en même temps au-dessus de lui-même – voilà deux principes de l’idéologie bourgeoise aussi vieux l’un que l’autre. Depuis que la classe bourgeoise traditionnelle a abdiqué, ils continuent l’un et l’autre à se survivre dans l’esprit des intellectuels, qui sont les derniers ennemis des bourgeois et en même temps les derniers bourgeois.…
Il n’y a pas moyen d’échapper au système. La seule attitude défendable consiste à s’interdire toute utilisation fallacieuse de sa propre existence à des fins idéologiques et, pour le reste, à se conduire en tant que personne privée d’une façon aussi modeste, aussi discrète et aussi peu prétentieuse que l’exige, non plus ce qu’était il y a bien longtemps une bonne éducation, mais la pudeur que doit inspirer le fait qu’on trouve encore dans cet enfer de quoi respirer.…
Ce qui est vrai des pulsions ne l’est pas moins de la vie intellectuelle : le peintre ou le compositeur qui s’interdisent tel agencement de couleurs ou telle suite d’accords parce qu’ils les trouvent de mauvais goût (kitschig), l’écrivain qui ne supporte pas certaines tournures de phrases parce qu’il les trouve banales ou trop recherchées, ils ne réagissent les uns et les autres si énergiquement contre de tels moyens expressifs que parce qu’ils sentent en eux-même quelque chose qui les y porte.…
La main pleine de sollicitude qui continue à prendre soin avec amour de son coin de jardin – comme si ce dernier n’était pas devenu depuis longtemps un lot de terrain parmi d’autres – mais qui avec défiance tient à distance l’intrus qu’on ne connaît pas, c’est déjà celle qui refusera l’asile politique à un réfugié. Objectivement menacés, ceux qui ont le pouvoir et leur clientèle deviennent, subjectivement, tout à fait inhumains. C’est ainsi que la classe dominante vient à la conscience d’elle-même et fait sienne la volonté destructrice immanente à la marche du monde. Les bourgeois continuent à vivre…
Il y a deux sortes d’avarice. L’une est l’avarice archaïque, passion qui ne s’accorde rien, ni à soi ni aux autres, dont Molière a immortalisé la figure et que Freud a identifiée comme caractère anal. […] Mais l’avare de maintenant, c’est celui pour qui rien n’est assez cher quand c’est pour lui et tout est trop cher dès qu’il s’agit des autres. […] Ce qui le caractérise le plus sûrement, c’est sa hâte à « renvoyer l’ascenseur » pour chacune des attentions dont ils ont bénéficié car il ne faut surtout pas laisser interroöpre la chaîne des échanges où on rentre dans…
Libre et solitaire, l’individu bourgeois est responsable de lui-même, alors que les formes de respect et d’égards hiérarchiques développées par l’absolutisme, privées dès lors de leurs fondements économiques et de leur pouvoir menaçant, subsistent encore tout juste assez pour rendre supportable la vie sociale au sein de groupes privilégiés. Ce « match nul » paradoxal entre l’absolutisme et le libéralisme, pour ainsi dire, est perceptible non seulement dans le Wilhelm Meister, mais aussi dans le rapport qu’entretient Beethoven aux schémas traditionnelles de la composition et même jusque dans la Logique, dans la reconstruction subjective des idées nécessaires objectivement chez Kant.…
Celui qui se met en colère apparaît toujours comme le chef de bande de lui-même, qui donne à son inconscient l’ordre de « taper dans le tas », et dans les yeux duquel brille la satisfaction de parler au nom de tous ceux qu’il est lui-même. Plus un individu a pris à son compte son agression, mieux il représente le principe répressif de la société. C’est en ce sens, plus peut-être qu’en aucun autre, qu’est vraie la fameuse phrase selon laquelle le plus individuel est en même temps le plus général.…
Il y a lieu de se défier de certaines poses affichant la virilité, qu’il s’agisse de celle des autres ou de la sienne propre. Ces attitudes expriment l’indépendance, l’assurance du commandement et une connivence tacite entre hommes. C’est ce qu’on appelait auparavant, avec une admiration craintive, des caprices de maître ; de nos jours, cela s’est démocratisé et les héros de la pellicule montrent comment il faut faire au dernier des employés de banque lui-même. L’archétype est l’homme séduisant qui, tard le soir et en smoking. rentre seul chez lui dans sa garçonnière, allume son éclairage indirect et se sert un…
Ce qui manque aux paysages américains, [… c’est] le fait que sur eux la main de l’homme n’a pas laissé de traces. Ce n’est pas seulement qu’il n’y a guère de champs labourés et que les bois n’y sont souvent que des taillis non défrichés ; ce sont surtout les routes qui donnent cette impression. Elles coupent le paysage sans jamais aucune transition. Plus on les a tracées larges et plates – moins leur chaussée luisante semble à sa place dans cet environnement d’une végétation trop sauvage et plus elle semble lui faire violence. Ces routes n’ont pas d’expression. On n’y…
Entre le pouvoir et la connaissance, il n’y a pas seulement un rapport de sujétion, il y a aussi un rapport de vérité. Nombreuses sont les connaissances qui, hors de proportions avec le rapport des forces, restent sans aucune valeur, pour exactes qu’elles puissent être formellement. Quand un médecin expatrié d’Allemagne vient nous dire : « Pour moi, Adolf Hitler est un cas pathologique », il est possible qu’en fin de compte les résultats de l’examen clinique lui donnent raison ; mais il y a une telle disproportion entre cette phrase et le désastre objectif qui s’étend sur le monde au nom dudit paranoïaque…
Il y a quelque chose de sentimental et d’anachronique dans la réflexion subjective, quand bien même elle retourne sa propre critique contre elle-même : quelque chose qui est de l’ordre d’une lamentation sur la marche du monde, et cette lamentation n’a pas lieu d’être récusée au nom de la bonté du monde mais parce que le sujet risque ainsi de se figer dans l’état où il se trouve (Sosein) et d’en venir à confirmer lui-même cette loi du monde.…
Il ne suffit pas de dire que, dans la société individualiste, l’universel se réalise à travers l’interaction des individus (die Einzelnen), il faut bien voir ainsi que c’est la société qui fait essentiellement la substance de l’individu (das Individuum).…
Au regard de l’unanimité totalitaire qui, à la criée, est prête à faire passer l’idée que le sens de l’individu est dans l’élimination immédiate de sa différence, il est même permis de penser que quelque chose des possibilités libératrices de la société a reflué pour un temps dans la sphère de l’individuel.…
31. Peut-on appliquer la théorie de l’anamnèse au souvenir ? l’opinion (vraie) du souvenir, c’est ce dont on se souvient. Mais il y a un autre souvenir, un souvenir-savoir qui serait l’ingegno de Vico ?…
99. méditation : retourner les techniques et stratégies de méditation contre la doctrine de l’inspiration…
133. La déduction mémorielle est à la fois naturelle, universelle (« prouvée » par Cherechevski) et condition de la logique, de la syntaxe, de la métrique (du rythme dans la langue). Telle est la thèse que je proposerai, en toute irresponsabilité.…
3497. Entre poésie et prose, un critère de partition : le mémorable. Ce n’est pas qu’un critère pragmatique. 3498. Il y a vingt-cinq ans Denis Roche disait : « la poésie est inadmissible ; d’ailleurs elle n’existe pas. » Aujourd’hui, Emmanuel Hocquard dit à peu près : « la poésie est trop admissible ; et elle existe trop. » 3499. Qui ne connaît qu’un poète ne connaît rien à la poésie. 3500. Qui ne lit qu’un poète n’en lit aucun. 3501. Qui n’a retenu qu’une seule ligne de poésie n’en connaît aucune. 3502. Chaque unité poétique posée (en mémoire externe), que ce soit un poème ou un vers ou autre chose, n’est qu’une histoire figée…
« Das ewige Zögern in Gottes Kopf kurz vor der Weltschöpfung. » Le shoebill, ce dieu songif, sa longue hésitation mais avant quoi, sa cause demeure impénétrable, ou peut-être a‑t‑il forgotten to name his cause enough et depuis c’est la merde, il cherche en vain sa cause, il ne cherche pas vraiment ce qu’il voulait faire, ce qu’il était gerade dabei zu machen, plutôt pourquoi il allait le faire. Il faudrait proposer à chacun de fournir une interprétation de la placidité shoebille ; on ne fait pas les sondages sur les bonnes choses. Memo : die schoebillige Sanftheit name your cause gerade pas dieu eugène dabei…
146. L’invention des arts de la mémoire constitue une tentative de sauvetage de la conception ancienne de la poésie, des arts de la parole et de l’ouïe plus généralement (aussi le conte) permettant une traduction visuelle interne. 147. Tel est le sens du « ut pictura poesis ». 148. Il faut réapprendre à marcher dans sa tête. 149. Ce n’est pas seulement une référence commune dans la langue qui a été perdue avec la chute de la poésie, parce qu’on ne l’apprend plus, c’est toute vraie référence individuelle à la poésie. 150. Un poème doit être mémorable, pour être mémorisé, ou au moins revisité intérieurement. 151. La position « simonidienne »…
Les rimes chiraquiennes est un recueil de rimes, un chien subjectif aujourd’hui. AVANT PROPOS Les rimes chiraquiennes sont prometteuses, sont fantaisistes, sont canines et sont ordurières, souvent déçoivent les chiraquiennes, ce sont des ramas clinquants de brics mathétiques et truqués1 pris au cours sur la préparation du roman de Roland Barthes et de brocs pillés à la Vita Nuova de Dante lue en VOSTFR. Les rimes chiraquiennes s’intéressent au patrimoine divers de chuintantes, sifflantes, vélaires, pépiantes, piaulantes qui font le bonheur commun du poète et des deux chansonniers cités. Chaques rimes sont accompagnées d’une prose (essence de prose) et d’un commentaire…
178. Sens des arts de la mémoire : intériorisation de la mémoire externe. 179. Lutte de la mémoire interne contre la mémoire externe, plutôt que lutte de l’oral contre l’écrit, à travers une lutte de l’« aural » contre le visuel (anti-Ong). Contre le « partage des tâches » scientifiques entre langage, écriture et raisonnement (pour lequel, selon Platon et Aristote, le langage internalisé, la logique, suffit). 180. La pensée dite « occidentale » nie la mémoire, nie le rôle premier de la mémoire dans toute pensée. Elle tend à l’exclusion ou infériorisation de tout autre savoir (mémoire manuelle, gestuelle : outils, arts du geste ; mémoire langagière : poésie). 181. La conception du…
194. La poésie est maintenant (un aspect de l’hypothèse) : le poème n’existe que dans le moment de sa profération ou appréhension (œil-oreille). 195. Les poèmes ne sont que dans un présent non discrétisé, plein, continu, étendu. 196. Du point de vue de la poésie, les tautologies jouent le même rôle que les paradoxes. 197. La poésie disant ce qu’elle dit en le disant ne dit pas quelque chose. Elle ne dit pas quelque chose qui serait hors d’elle, ceci ou cela. D’où on conclura aisément (selon l’opinion), qu’elle ne dit rien. 198. La poésie est comme le mètre étalon. Une langue s’y mesure, qui sans…
205. Un poème devrait avoir un projet formel, pas seulement une forme prise parce qu’elle se trouvait là. 206. La poésie n’est pas une citation de la langue mais son signal. 207. La poésie est (au début) une mimesis aurale. 208. Le mot oreille contient aussi le mot réel (mais cette fois « dans le désordre »). 209. Un poème réel est sa propre idée. 210. Un poème ne se distingue pas de l’idée de lui-même. 211. Chaque poème est singulier dans la succession. 212. Dans un poème tout peut arriver. 213. La technique de la poésie est combinatoire. 214. Poésie : une pensée sans connaissance. 215. Poésie : une pensée qui perd connaissance. 216. Si vous…
4069. Planètes, installations dans les cadres du ciel, maries-louises cachant le vide qui mange les étoiles.…
Bonjour à tous les problèmes actuels. Rien n’est normal. Les participants se lassent. La personne perd en général. Cordialement caprine, la personne perd en général. Je veux qu’on puisse savoir le pourquoi réel (le summum), et pour par qui nous buse, ma chère amie, je te crois toi et pas yahoo ; tes problèmes sont les miens : des centaines de réserves techniques. Mais ils t’ont envoûtée, du jour au lendemain, leurs robots à la noix. Maintenant, tu as le moral des turbos sympathiques. Autrefois la question était écrite. La rubrique Algérie répondait très bien. C’était un énorme changement. Du jour au…
3736. C’est la « composition » des ciels qui dit le temps. Les nuages ont la charge du temps. Le paysage au sol marque la permanence. Mais c’est une permanence caduque. Car simultanément le ciel perpétuellement changeant a un large degré de permanence, puisque les « châteaux » de nuages, comme dit Shelley, sont sans cesse reconstruits. Et le pourrissement végétal, les ruines des habitations, etc., marquent au contraire l’irrémédiablement passé dans le paysage au sol. Permanence et changement échangent leurs propriétés (c’est cela le rapport passé-présent, temps-durée) ; et pour les faire sentir de la manière la plus efficace il faut que le ciel soit…
1470. Les philosophes, si jamais ils s’intéressent à la poésie, ne connaissent en règle générale qu’un poète. Ils ont « leur » poète. Deleuze-Guattari connaissent, apparemment, Henri Michaux. Heidegger avait phagocyté Hölderlin. Milner, dans « L’amour de la langue », s’intéresse à Bonnefoy (comme Renaud Camus). Certains Philosophes assignent à certains poètes des rôles : X est ceci, Y cela. Ils font même d’eux (ainsi Badiou de Mallarmé) des philosophes à part entière. Ils se comportent en cela comme le lecteur un peu paresseux. Cela ne tire pas à conséquence. Mais ce qui est tout à fait défendable chez un lecteur est plutôt abusif chez…
402. Ce qui peut arriver de pire au roman c’est le « poétique ». See « la recherche » : its cloying sentimentality. On lui pardonne plus ou moins parce que ce n’est pas de la poésie. 403. Des commencements perpétuels parce que des fins provisoires.…
444. Définitions en S + 7. Exemples : – académicien : ver parasite du porc. – écrivain : herse destinée à émietter la croûte superficielle d’une terre. – lecteur : fonctionnaire romain adjoint à un proconsul. – printemps : forme d’un cristal qui a plusieurs faces parallèles à une même droite. « Les printemps irisés de la neige » (Nerval). – été : Durée qui n’a ni commencement ni fin « Il songeait à l’été futur, étrange mystère ; à l’été passé, mystère plus étrange encore » (Hugo). – Poésie : pop. argent « avoir de la poésie plein les poches » (Céline). – prose : caractères quantitatifs et mélodiques des sons en tant qu’ils interviennent dans la poésie « en apprenant la poésie d’une langue, on entre plus intimement…
489. Most autobiographers do not work on their memories but on the supposed meanings of their memories. They never question their modes of access.…
635. Un singulier ne vient jamais seul. 636. Les singuliers sont soumis au principe du changement. 637. Tout singulier aura été. 638. Un singulier n’est appréhendé qu’après changement(s).…
706. Il faut qu’un poème soit ouvert et fermé.…
1028. Une hypothèse du moderne : période de l’affaiblissement, sinon de la destruction non de la mémoire interne mais de ses modes antérieurs de fonctionnement, en particulier des stratégies, des formes de vie de sa maîtrise (en particulier l’oubli et la décadence en mnémotechnie des arts de mémoire). 1029. Une (des) hypothèse(s) de fiction anthropologique : les stratégies d’apprentissage de la mémoire sont aussi anciennes que le langage, la poésie, le nombre. 1030. L’affaiblissement de la maîtrise de la mémoire interne s’accompagne d’une dépendance croissante et finalement peut-être absolue des modes de la mémoire externe. 1031. Corollaire a) de l’hypothèse de la chute des arts de…
1099. Hypothèse treize de la poésie : Dans toute langue il y a de la poésie. 1100. L’invention simonidienne est de rendre explicite ce qui est poésie dans la poésie (i‑e les compositions poétiques). 1101. L’invention de la poésie doit s’entendre comme possibilité de reconnaître qu’il y a de la poésie (au sens des hypothèses de la poésie). 1102. On peut la reconnaître alors ailleurs. (Autres temps, autres lieux.) 1103. La poésie, dans Homère, est plagiat par anticipation de la poésie (au sens de Simonide, au sens contemporain). 1104. L’invention de la poésie permet de reconnaître que ce que disent (au sens ordinaire de dire) les poésies…
1143. Il faut défendre la posture suivante : nécessité de la poésie ; nécessité, si on est poète, de se revendiquer comme poète. 1144. Il faut affirmer que la question de la poésie ne concerne pas que les poètes. La chute de la poésie menace la langue. La chute de la poésie menace chacun en sa mémoire, menace sa faculté d’être libre. 1145. Il n’y a cependant aucune raison d’être œcuménique en poésie. Bien que la question interne à la poésie : qu’est-ce qui vaut ?, qu’est-ce qui ne vaut pas ?, ne soit pas la première question qui se pose, en des temps de menace absolue sur la…
1860. Les réponses sur les mêmes rimes sont un écho de la tenso. 1861. fatrasies, etc. le « je ne sais quoi » est présent aussi bien dans les fatrasies d’Arras que chez Beaumanoir. 1862. Fatrasies, etc. Dans la rotrouenge de Richart comme dans les fatrasies de Beaumanoir, on voit le brusque passage de vers longs à vers courts, présent aussi dans la frottola et dans le « vers de nien ». Mais on voit surtout le passage de la même rime instantanément du mètre long au mètre court. Là est le nœud formel : l’attente de l’identité rime-mètre, immédiatement niée et de la manière la plus évidente. 1863. Fatrasie,…
1893. (Warburg) La poésie (mythique) des Indiens comme confessions du mélancolique incurable, l’homme, disposées dans les archives des shamans.…
1897. L’effet Malherbe sur le sonnet : suppression du jeu par la règle. Un jeu codifié strictement, voilà qui peut détruire le jeu comme forme de vie.…
1991. La chaise est une critique de l’arbre plus intéressante que l’incendie de forêt.…
2011. Poétiquement, la structure profonde de la phrase « la souris est mangée par le chat » est : « la souris mange le chat et le chat mange la souris ».…
2054. Le maniérisme, vu positivement et trans-historiquement (ou plutôt répétitivement dans l’histoire ; valable pour plusieurs moments historiques), est un formalisme qui tente d’imposer une corrélation (la plus poussée possible) entre une intention de sens (qui peut d’ailleurs elle-même être formelle ; il y a un sens formel) et une procédure, des procédures de composition de poème (des algorithmes poétiques).…
HTML : Le chevauchant cravachant le galopant Un texte sur Marcel Jousse, son anthropologie de la connaissance par le geste. Pour Jousse (le prêtre anthropologue artilleur mystique sarthois au vocabulaire bourgeonneux), l’anthropos fait des drames pour soi-même – est mimodramatiste. Ses drames consistent en des jeux erratiques. L’anthropos jouit de l’indétermination de ces jeux et de la possibilité préservée d’une reprise, d’un recommencement. Mais la tentation du partage des règles est forte, et les jeux erratiques se cristallisent en jeux ordonnés. Le ruissellement et le scénario sont deux aspects antagonistes de ces jeux ; chacun exerce une pression et une séduction avec lesquelles…
2126. Un axiome : il y a encore de la poésie (rem. 51). 2127. La poésie n’existe pas sans support. Ce support comprend nécessairement de la langue. (Il n’y a pas de poésie dans les choses, ni dans le coucher de soleil ni dans la décharge publique.) 2128. Un jeu de poésie est toujours, quoi qu’il soit par ailleurs, un jeu de langue. 2129. Un jeu de poésie est dans la poésie, n’est jamais seulement un jeu de langue. 2130. La poésie se réduit à la langue comme le poisson à l’eau. 2131. Certains jeux de poésie appartiennent à des formes poétiques. 2132. Poésie, jeux de poésie, formes poétiques…
Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l’eau, qu’enfin elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas, l’homme est en ce monde ainsi que l’oiseau sur la branche ; la branche est attachée à l’arbre ; qui s’attache à l’arbre, suit de bons préceptes ; les bons préceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se trouvent à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ; la fantaisie est une faculté de l’âme ; l’âme est ce qui nous donne la vie ; la…
Comme le champ semé en verdure foisonne, De verdure se hausse en tuyau verdissant, Du tuyau se hérisse en épi florissant, D’épi jaunit en grain, que le chaud assaisonne :…
2196. Séparer les strophes d’un sonnet par des lignes de blanc, c’est mettre une couche d’air entre les étages d’un bâtiment. 2197. Les retraits initiaux des débuts de strophe, dans la présentation « Renaissance » du sonnet, ne marquent pas seulement leur existence autonome. Ils introduisent aussi une troisième dimension dans la page. Il faut les « lire » comme une « mise en perspective ». Dans un cas, il y a fuite vers l’avant, dans l’autre vers l’arrière. 2198. Dans un alexandrin, la parenthétisation métrique (qui assure la « correction » du vers) est toujours associée à des « récaténations » (changements de parenthèses). Les règles du mètre assurent la cohérence de ces…
Here is the English version of the feedback (original in FR) I wrote with Jacques Pradillon about our experience during the Ten-Minute Play Competition organized by the English Theatre Berlin and staged by the collective Shakespeare im Park. About a postdramatic attempt, a look back at Shakespeare im Park, Strength and Health March (ENG) — [PDF, 460 Ko] …
2374. En l’an Mil (see D. Milo) l’immense majorité des habitants des pays chrétiens ne sait pas qu’on est en l’an mille. De plus (et surtout selon moi) le nombre mille est trop grand pour ce monde-là. Il n’a aucun sens pour eux (see Tongas). […] 2376. Suite des nombres : pas le « plus uno » mais le « encore plus grand ». 2377. La possibilité de discrétiser distinctement les grandes quantités de singuliers est une hypothèse invérifiable. 2378. On peut avoir le souvenir d’une année, pas d’un siècle. 2379. Les progrès de la « numeracy » (USA, 19e) ont été liés à la question : qui avait besoin de compter ?, et jusqu’où ? […]…
Voici un feedback sur Shakespeare im Park, Strength and Health March, rédigé avec mon hômie Pradi. La version anglaise sera mise en ligne la semaine prochaine. HTML : D’une tentative postdramatique, retour sur Strength and Health March PDF : D’une tentative postdramatique, retour sur Strength and Health March English version there [pdf, 460Ko]…
Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi. – Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines Du beurre et du jambon qui fût à moitié froid. Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table Verte : je contemplai les sujets très naïfs De la tapisserie. – Et ce fut adorable, Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs, – Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! – Rieuse, m’apporta des tartines de beurre, Du jambon tiède, dans un plat colorié, Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse D’ail, – et m’emplit la chope immense, avec sa mousse Que dorait…
En quoi le savoir symbolique diffère-t-il du savoir encyclopédique ? On caractérisera tout d’abord ce dernier en l’opposant au savoir sémantique. Le savoir sémantique porte sur les catégories et non sur le monde. Il peut s’exprimer sous la forme d’un ensemble de propositions analytiques. Par exemple : (1) Le lion est un animal. (2) La licorne est un animal. (3) Un bon couteau est un couteau qui coupe bien. (4) Un célibataire n’est pas marié. Savoir que le lion est un animal ce n’est rien savoir des lions, même pas qu’ils existent, comme le montre (2), mais seulement quelque chose du sens du mot…
La « palabre » [palaver] pourrait être considérée comme la langue du terrain de jeu dans la mesure où le terrain de jeu est aussi un laboratoire. Ce qui revient à considérer la « palabre » et le « sabir » [gobbledygook] non pas comme des formes dégradées du standard mais comme des modes d’expérimentation linguistique, des modes de théorie linguistique rendus par une pratique linguistique expérimentale dont l’effet est au moins double : d’une part, la convocation d’une sorte de standard carcéral qui aura été fabriqué à partir des modes et désirs administratifs, normatifs et régulatoires ; d’autre part la mise en exergue, non moins problématique, de…
Il n’y a pas donc pas de raison de mettre en doute l’efficacité de certaines pratiques magiques. Mais on voit, en même temps, que l’efficacité de la magie implique la croyance en la magie, et que celle-ci se présente sous trois aspects complémentaires : il y a, d’abord, la croyance du sorcier dans l’efficacité de ses techniques ; ensuite, celle du malade qu’il soigne, ou de la victime qu’il persécute, dans le pouvoir du sorcier même ; enfin, la confiance et les exigences de l’opinion collective, qui forment à chaque instant une sorte de champ de gravitation au sein duquel se définissent et…
…la voix, qui est la diathèse fondamentale du sujet dans le verbe ; elle dénote une certaine attitude du sujet relativement au procès, par où ce procès se trouve déterminé dans son principe. Sur le sens général du moyen, tous les linguistes s’accordent à peu près. Rejetant la définition des grammairiens grecs, on se fonde aujourd’hui sur la distinction que Panini, avec un discernement admirable pour son temps, établit entre le parasmaipada, « mot pour un autre » (= actif), et l’atmanepada, « mot pour soi » (= moyen). À la prendre littéralement, elle ressort en effet d’oppositions comme celle dont le grammairien hindou fait…
Je reprends et je vais prendre une référence qui a son intérêt qui n’est rien d’autre que quelque chose qui touche au caractère tout à fait le plus radical des relations du « je » avec le signifiant. Dans les langues indo-européennes anciennes et dans certaines survivances des langues vivantes, il y a ce qu’on appelle, et que vous avez tous appris à l’école, « la voix moyenne ». La voix moyenne se distingue de la voix positive et de la voix passive en ceci que nous disons, dans une approximation qui vaut ce que valent d’autres approximations qu’on apprend à l’école, que le…
Ce sont bien trois ablatifs juxtaposés, l’ensemble étant subsumé comme un mot unique avec le suffixe d’adjectif ‑ilis, ‑ilia, ajouté au dernier terme avec élision. Pourquoi ce juxtaposé ? C’est qu’il est tiré de l’expression rituelle où le nom de l’animal sacrifié est à l’ablatif : sū facere « sacrifier au moyen d’un animal », et non l’animal lui-même ; facere + l’ablatif est certainement la construction ancienne. Donc, faire l’acte sacré au moyen de ces trois animaux ; groupement ancien, consacré, de ces trois espèces où sūs est le nom de l’espèce porcine.…
Pendant un peu plus d’un an, à des intensités diverses, j’ai travaillé en tant que dramaturg pour Exposure Berlin, écrivant des textes dans un allemand, un anglais et un français plus ou moins corrects & plus ou moins intriqués. La pièce a été jouée pendant deux semaines, du 12 au 21 octobre 2012, dans un ancien cinéma muet de Berlin, le Delphi, et a fait se bouger entre 200 et 300 personnes chaque soir. Victor Labarthe, le mac du set de la bühne (Toutes les photos qui suivent ont été prises par Peter Gesierich.) LE CADRE (ehemaliges Stummfilmkino Delphi) Le…
The paraontological distinction between blackness and blacks allows us no longer to be enthralled by the notion that blackness is a property that belongs to blacks (thereby placing certain formulations regarding non/relationality and non/communicability on a different footing and under a certain pressure) but also because ultimately it allows us to detach blackness from the question of (the meaning of) being. The infinitesimal difference between pessimism and optimism lies not in the belief or disbelief in descriptions of power relations or emancipatory projects ; the difference is given in the space between an assertion of the relative nothingness of blackness and…
What would it be for this drama to be understood in its own terms, from its own standpoint, on its own ground ? This is not simply a question of perspective awaiting its unasking, since what we speak of is this radical being beside itself of blackness, its appositionality. The standpoint, the home territory, chez lui—Charles Lam Markmann’s insightful mistranslation of Fanon illuminates something that Richard Philcox obscures by way of correction, Among one’s own, signifies a relationality that displaces the already displaced impossibility of home and the modes of relationality that home is supposed to afford (Fanon 1967). Can this…
I am totally with him in locating my optimism in appositional proximity to his pessimism even if I would tend not to talk about the inside/outside relationality of social death and social life while speaking in terms of apposition and permeation rather than in terms of opposition and surrounding.…
Les Solutions Grammaticales sont un recueil, datant de 1807, dans lequel Urbain Domergue (1745 – 1810, grammairien, élu à l’académie en 1803) reprend partiellement des articles de son Journal de la langue française (1795), au sein duquel le conseil grammatical de sa Société des amateurs de la langue française (créée en 1791) émettait ses avis sur tout un tas de trucs (“la langue, la grammaire, l’idéologie, l’art du poète et de l’orateur, l’enseignement”). Il semble qu’il se soit agi du premier périodique de ce type en France. Les sociétaires ou souscripteurs sont nombreux parmi l’élite révolutionnaire : Condorcet, Fabre d’Églantine, Brissot,…
It seems to me that this special ontic-ontological fugitivity of/in the slave is what is revealed as the necessarily unaccounted for in Fanon. So that in contradistinction to Fanon’s protest, the problem of the inadequacy of any ontology to blackness, to that mode of being for which escape or apposition and not the objectifying encounter with otherness is the prime modality, must be understood in its relation to the inadequacy of calculation to being in general.…
Meanwhile, Reinhardt sees black as a kind of negation even of Mondrianic color, of a certain Mondrianic urban victory. Like all the most profound negations, his is appositional. This is to say that in the end the black paintings stand alongside Mondrian’s late work and stand as late work in the private and social senses of lateness. Insofar as blackness is understood as the absence and negation of color, of a kind of social color and social music, Reinhardt will have had no music playing, or played as he painted, or as you behold—neither Ammons’s strong left hand or Taylor’s…
While noncooperation is figured by Fanon as a kind of staging area for or a preliminary version of a more authentic “objectifying encounter” with colonial oppression (a kind of counter-representational response to power’s interpellative call), his own formulations regarding that response point to the requirement of a kind of thingly quickening that makes opposition possible while appositionally displacing it. Noncooperation is a duty that must be carried out by the ones who exist in the nearness and distance between political consciousness and absolute pathology. But this duty, imposed by an erstwhile subject who clearly is supposed to know, overlooks (or,…
The black radical tradition is in apposition to enlightenment. Appositional enlightenment is remixed, expanded, distilled, and radically faithful to the forces its encounters carry, break, and constitute. It’s (the effect of) critique or rationalization unopposed to the deep revelation instantiated by a rupturing event of dis/appropriation, or the rapturous advent of an implicit but unprecedented freedom.…
So you pause at the recitation of lost names and the mumbled jargon where the rest of Uncle Toliver’s utterance remains unheard. In the space that jargon opens (a space off to the side or out-from-the-outside ; an appositional spacing or displacement of the encounter in the interest of a subjectivity whose presence remains to be activated ; a space not determined by the zero encounter that ruptures the subject or the nostalgic return to an other subject before the encounter ; a space where Uncle Toliver speaks through Tom and Henry—the sons of the master—and through the Workers of the Writers’ Project…
In the trick of politics we are insufficient, scarce, waiting in pockets of resistance, in stairwells, in alleys, in vain. The false image and its critique threaten the common with democracy, which is only ever to come, so that one day, which is only never to come, we will be more than what we are. But we already are. We’re already here, moving. We’ve been around. We’re more than politics, more than settled, more than democratic. We surround democracy’s false image in order to unsettle it. Every time it tries to enclose us in a decision, we’re undecided. Every time…
In The painting of modern life T. J. Clark says Olympia has a choice, working against the definition of the prostitute offered by Henri Turot, for whom prostitution implies ‘first venality and second absence of choice’ (Clark 1984, 79). For Turot, further, the prostitute’s very existence depends upon the temporary relations she entertains with her customers, the subjects, relations that are public and without love. An absence of privacy, then, where privacy implies a self-possession aligned not only with reason, will, choice, but also with feeling or with the ability to feel. An absence of sovereignty where sovereignty implies a…
I speak of her placement, her position (within a structure), thereby raising, by way of a kind of submergence, the question of her agency, her transverse, auto-excessive intervention in the history of agency. To attempt to locate her agency is precisely to mark the fact that it lies, impossibly, in her position, in an appositional force derived from being-posed, from being-sent, from being-located. Her agency is in her location in the interval, in and as the break. This is what it is to take, while apposing, the object position with something like that dual force of holding and outpouring that…
Refugees study change not only because they’ve been put through changes but also because changes are what they want and what they play and what they are. Refugees study a mode of study—the contrapuntal intersection of a set of interstitial fields, dislocation in a hole or a hold or a whole or a crawlspace. Such study is inhabitation that moves : by way of—but also in apposition to—injury, which is irreducible in the refugee though she is irreducible to it. There is, in turn, passage in acknowledging the theoretical practice of the one who emerges as if from nowhere, rooted in…
Such optimism, black optimism, is bound up with what it is to claim blackness and the appositional, runaway, phonoptic black operations-expressive of an autopoetic organization in which flight and inhabitation modify each other-that have been thrust upon it. The burden of this paradoxically aleatory goal is our historicity, animating the reality of escape in and the possibility of escape from.…
Tombé sur L’Orchésograpie de Thoinot Arbeau (1588), un recueil de notations chorégraphiques pour branles, appellation générique qui regroupe des danses populaires héritières de la ronde médiévale. Le texte prend la forme d’une dispute entre l’auteur et un contradicteur imaginaire. Pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est un maquis d’orthographes irrégulières et réjouissantes. À propos du bransle des chevaulx : A ce propos, jay veu que l’on dançoit en ceste ville un branle, qu’on nommoit le branle des chevaulx, ou l’on faisoit des tappements de pied, comme au branle precedent, & me semble que l’air est tel ou semblable que voyez en la tabulature suyvante, laquelle…
L’expérience cristallise le plus souvent comme essais de possibilités surtout des types et des genres, et réduit aisément l’oeuvre concrète au cas-type : un des motifs de vieillissement de l’art nouveau. Certes, en esthétique, il ne faut pas séparer les moyens et les fins. Cependant, les expérience qui, par définition, s’intéressent presque avant tout aux moyens, aiment à faire vainement attendre le but. En outre, ces dernières décennies, le concept d’expérience s’est fait équivoque. Si, vers 1930, il désignait encore une tentative, filtrée par la conscience critique, contre la continuation irréfléchie, il est entre-temps apparu que les oeuvres doivent contenir des…
Dans l’histoire de l’art, la dialectique du laid absorbe également le beau ; de ce point de vue, le kitsch est beau comme quelque chose de laid : il fut banni au nom de ce même beau qu’il fut jadis et qu’il contredit maintenant à cause de l’absence de son contraire.…
L’aporie de l’art, entre la régression à la magie et la cession de l’impulsion mimétique à la réalité chosifiante, lui prescrit sa ligne de conduite. Cette aporie est inévitable.…
Paradoxalement, l’art doit témoigner de l’irréconcilié et tendre cependant à la réconciliation ; cela n’est possible qu’à partir de son langage non-discursif. C’est seulement dans ce processus que se concrétise son Nous.…
La critique de la profondeur et du sérieux, jadis dirigée contre la surestimation d’une intériorité et d’une profondeur provinciale, est aujourd’hui autant idéologique que cette dernière, participation agissante de l’activité qui n’a d’autre fin qu’elle-même.…
Toute opération salutaire que produit un écrit, et même toute opération qui n’est pas dans sa nature profonde dévastatrice, est fondée sur son mystère (celui du mot, celui du langage). Si variées que soient les formes selon lesquelles le langage peut se montrer efficace, il ne l’est pas en communiquant des contenus, mais en produisant au jour de la manière la plus limpide sa dignité et sa substance. Et si je fais ici abstraction d’autres formes d’efficacité que la poésie et la prophétie, je reviens toujours à cette idée qu’éliminer l’indicible de notre langage jusqu’à le rendre pur comme un…
Le célèbre ouvrage de Huizinga Homo Ludens a placé récemment la catégorie du jeu au centre de l’esthétique et pas seulement de l’esthétique : il prétend que la culture elle-même naît comme jeu. « L’expression “élément ludique de la culture” ne signifie pas que les différentes activité de la vie culturelle ont réservé une place importante aux jeux, ni que la culture provient du jeu selon un processus évolutif, de telle sorte que quelque chose qui, à l’origine, était du jeu serait devenu plus tard quelque chose qui n’est plus du jeu et qu’on peut qualifier désormais de culture. Il s’agit bien plus…
Morrai Sicuramente (paru dans Enculer – Civilisation en décembre 2009) est un odillon courtois écrit en août 2009 für Ju. C’est un döner amoureux qui se digère trop vite et coule sur des objets qui sont comme l’amour putrescibles mais quand même enviables avec leur putréfaction lente alors qu’on se tape des chiasses éruptives en se moquant de Rilke mal traduit à cause d’un dîner de saumon fané – péché de solde, de promotion de fin de marché, péché d’affaire – et qu’on ignore que ce sera fini dans un mois comme avec le cancer de tout le monde. Morrai…
L’art acquiert sa spécificité en se séparant de ce dont il est issu. La loi de son mouvement constitue sa loi formelle. Il n’existe que dans le rapport à son autre et est le processus qui l’accompagne. Une esthétique orientée différemment pose comme postulat la thèse, développée par Nietzsche à la fin de sa vie contre la philosophie traditionnelle, selon laquelle même le devenu peut être vrai. Il faut inverser le point de vue traditionnel qu’il démolit : la vérité n’existe que comme devenu. Ce qui se présente dans l’oeuvre d’art comme étant sa légalité est un produit tardif aussi bien…
L’art est pour soi et ne l’est pas ; il manque son autonomie sans ce qui lui est hétérogène. Les grandes épopées qui survivent encore à l’oubli se confondaient, en leur temps, avec le récit historique et géographique. Valéry a dû reconnaître que même si, dans les épopées homériques, païennes-germaniques et chrétiennes, beaucoup de choses n’étaient pas refondues à l’intérieur d’une légalité formelle, elles s’affirment néanmoins sans que leur qualité soit amoindrie vis-à-vis des œuvres dépourvues d’imperfections. De même la tragédie, dont pourrait bien être tirée l’idée d’autonomie esthétique, était-elle la copie de pratiques cultuelles conçues comme devant avoir des effets…
Le langage des œuvres d’art est, comme tout langage, constitué par un courant collectif souterrain ; surtout celui des œuvres que le cliché culturel considère comme solitaires, comme emmurées dans une tour d’ivoire ; leur substance collective s’exprime à partir de leur caractère imageant lui-même, et non pas comme le déclare le bavardage habituel, à partir de ce qu’elles aimeraient dénoncer au regard de la collectivité. L’accomplissement spécifiquement artistique consiste à présenter la force d’obligation qui lui est inhérente, non pas en l’hypostasiant par la thématique ou par l’effet produit dans sa sphère de « réception », mais pas immersion dans ses expériences fondamentales,…
Le comportement mimétique lui-même, par lequel les œuvres hermétiques luttent contre le principe bourgeois selon lequel tout doit avoir une utilité, s’en fait complice par l’apparence du pur en-soi auquel même ce qui le détruit par la suite n’échappe pas. Si aucun malentendu idéaliste n’était à craindre, on pourrait appeler cela la loi de toute œuvre et on approcherait ainsi de la légalité esthétique ; le fait qu’elle devienne analogue à son propre idéal objectif, nullement à celui de l’artiste. La mimésis des œuvres d’art est ressemblance en soi. Univoque ou ambiguë, cette loi est établie par les bases même de…
La mathématisation comme période d’objectivation immanente de la forme est une chimère. Son insuffisance peut s’expliquer du fait qu’on s’efforce de l’appliquer à des époques où l’évidence traditionnelle des formes s’effrite et où aucune règle objective n’est par avance imposée à l’artiste. Celui-ci fait alors appel aux mathématiques ; elles lient le stade de la raison subjective auquel il se trouve à l’apparence d’objectivité, à l’aide de catégories comme l’universalité ou la nécessité ; apparence, parce que l’organisation, le rapport entre eux des éléments qui constituent la forme ne provient pas de la structure spécifique et échoue devant le détail. De là…
Pour l’oeuvre d’art, et donc pour la théorie, le sujet et l’objet constituent ses propres éléments ; ils sont dialectiques en ce que les composants de l’oeuvre : le matériau, l’expression, la forme sont chaque fois aussi bien sujet qu’objet. Les matériaux sont élaborés par la main de ceux dont l’oeuvre d’art les reçut ; l’expression objectivée dans l’oeuvre, et objective en soi, pénètre comme émotion subjective ; la forme doit, selon les nécessités de l’objet, être élaborée subjectivement dans la mesure où sa relation au formé ne doit pas être mécanique. De façon analogue à la construction d’un donné dans la théorie de…
Il y a dans un musée de Londres « la valeur d’un homme » : une longue boîte-cercueil, avec de nombreux casiers, où sont de l’amidon – du phosphore – de la farine – des bouteilles d’eau, d’alcool – et de grands morceaux de gélatine fabriquée. Je suis un homme semblable.1 En 1856, Dumont de Monteux décrit une affliction mentale dont il se croit atteint, dans son autopathographie Testament médical, philosophique et littéraire, destiné non seulement aux médecins et aux hommes de lettres, mais aussi à toutes les personnes éclairées qui souffrent d’une manière occulte, ce qui fait beaucoup de monde, surtout quand…
Le sérieux chez Beethoven est bourgeois. La contingence déborde sur le caractère formel. Finalement, la contingence est une fonction de la structuration complète et croissante. Des choses apparemment aussi marginales que le rétrécissement temporel de la dimension des compositions musicales et les formats réduits des meilleurs tableaux de Klee peuvent s’expliquer ainsi. La résignation devant l’espace et le temps céda à la crise de la forme nominaliste au point de l’indifférence. L’action painting, la peinture informelle et la musique aléatoire ont peut-être poussé à l’extrême ce caractère de résignation : le sujet esthétique se dispense de l’effort de la mise en…
La cohérence immanente des œuvres d’art et leur vérité méta-esthétique convergent dans leur contenu de vérité. Celui-ci tomberait du ciel, comme l’harmonie préétablie de Leibniz qui a besoin du créateur transcendant, si le déploiement de la cohérence immanente des œuvres n’était pas au service de la vérité, de l’image d’un en-soi qu’elles ne peuvent être elles-mêmes. Si les œuvres d’art tendent vers une vérité objective, elles reçoivent celle-ci de la réalisation de leur propre légalité. Die immanente Stimmigkeit der Kunstwerke und ihre metaästhetische Wahrheit konvergieren in ihrem Wahrheitsgehalt. Er fiele vom Himmel wie nur die Leibnizsche prästabilierte Harmonie, die des…
La position des œuvres d’art par rapport à l’histoire varie elle-même historiquement. Lukacs a déclaré dans une interview sur la littérature récente, en particulier sur Beckett : attendez dix, quinze ans pour voir ce qu’on en dira. Il adoptait ainsi le point de vue d’un homme d’affaires paternaliste qui, voyant loin, aurait voulu tempérer l’enthousiasme de son fils ; implicitement, il se référait au critère du durable, et en fin de compte, il appliquait à l’art les catégories de la propriété. Et pourtant, les oeuvres d’art ne sont pas indifférentes au jugement un peu suspect de l’histoire. Il est possible que, parfois,…
Le concept d’homéostasie, équilibre des tensions qui ne s’établit que dans la totalité d’une œuvre d’art, est sans doute lié à ce moment où l’oeuvre se rend manifestement autonome ; c’est le moment où l’homéostasie, si elle ne se constitue pas immédiatement, devient du moins prévisible. Le discrédit qui entache ainsi le concept d’homéostasie correspond à la crise de cette idée dans l’art contemporain. C’est au moment précis où l’oeuvre d’art se possède, sûr d’elle et de sa justesse, que tout se fausse du fait que l’autonomie qu’elle a eu le bonheur d’acquérir scelle sa réification et la prive du caractère…
Pour satisfaire à l’exigence qui veut que l’esthétique soit réflexion de l’expérience artistique – sans que celle-ci lui retire de son caractère résolument théorique – la meilleure méthode est d’introduire dans les catégories traditionnelles, au moyen de modèles, un mouvement du concept qui les fasse se confronter à l’expérience artistique. Il ne s’agit pas de constituer ici un continuum entre les deux pôles. Le médium de la théorie est abstrait, et elle ne doit pas nous masquer ce fait en ayant recours à des exemples. Mais il peut arriver, comme jadis dans la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, qu’un contact soudain…
Mit der Produktion hängt das regressive Hören durch den Verbreitungsmechanismus sinnfällig zusammen : eben durch Reklame. Regressives Hören tritt ein, sobald die Reklame in Terror umschlägt : sobald dem Bewußtsein vor der Übermacht des annoncierten Stoffes nichts mehr übrigbleibt als zu kapitulieren und seinen Seelenfrieden sich zu erkaufen, indem man die oktroyierte Ware buchstäblich zur eigenen Sache macht. Im regressiven Hören nimmt die Reklame Zwangscharakter an.…
Durch die modernen Musiker selber geht vielfach der Riß zwischen der Gesellschaft und der Neuen Musik nochmals hindurch. Während sie diese aus innerem Zwang gleichwie eine unausweichliche Aufgabe auf sich nehmen, sperrt sich in ihnen der eigene anerzogene Geschmack wiederum dagegen ; ihre musikalische Erfahrung ist nicht frei vom Moment der Ungleichzeitigkeit. Sobald sie einmal von dem Unerreichten der vergangenen Musik betroffen werden, kapitulieren insbesondere die, welche dem Neuen unbedenklich sich überließen, weil sie vom Alten zu wenig wußten.…
Die totenhafte Eleganz und Verbindlichkeit des Exzentriks, der die Hand dorthin legt, wo einmal das Herz war, ist zugleich die Geste der Kapitulation, der Empfehlung des Subjektlosen ans totenhaft allmächtige Dasein, über das er eben noch sich mokierte.…
Il est vrai qu’on ne peut les [sujet et objet] concevoir l’un sans l’autre ; l’apparence de la séparation s’exprime toutefois dans le fait qu’ils se médiatisent, l’objet par le sujet, plus encore et autrement, le sujet par l’objet. Cette séparation devient idéologie, pour ainsi dire sa forme normale, dès qu’on la fige sans médiation. C’est alors que l’esprit s’arroge le statut de l’autonomie absolue, statut qui n’est pas le sien : dans sa prétention à l’autonomie pointe sa prétention à la domination.…
C’est ainsi que la réduction ad hominem entraîne la chute de l’anthropocentrisme. Le fait que même l’homme tel qu’il est constitué st quelque chose de fait par l’homme, démystifie le caractère créateur de l’esprit. Mais comme la primauté de l’objet a besoin de la réflexion sur le sujet et de la réflexion subjective, la subjectivité, elle, à la différence du matérialisme primitif qui n’admet pas la dialectique, devient le moment qu’on a retenu.…
La conviction généralement répandue selon laquelle les innervations, les points de vue, les connaissances ne sont que « subjectives », ne tient plus dès qu’on perçoit la subjectivité comme une forme de l’objet. L’apparence c’est l’ensorcellement du sujet dans ses propres déterminations, le fait qu’il est posé comme être authentique. Il importe d’amener le sujet lui-même à l’objectivité, et non pas d’exclure ses réactions de la connaissance.…
Ce que la philosophie transcendantale louait dans la subjectivité créatrice, c’était le sujet prisonnier de lui-même et qui se le cachait. Dans tout ce qu’il pense d’objectif, il reste prisonnier, comme les animaux le sont de la carapace dont ils cherchent en vain à se débarrasser ; sauf que ceux-ci n’ont pas idée de proclamer que leur prison est liberté.…
Ces mondes de légende étaient crus vrais, en ce sens qu’on n’en doutait pas, mais on n’y croyait pas comme on croit aux réalités qui nous entourent. Pour le peuple des fidèles, les vies de martyrs remplies de merveilleux se situaient dans un passé sans âge, dont on savait seulement qu’il était antérieur, extérieur et hétérogène au temps actuel. […] [Pour les Grecs], le monde mythique n’était pas empirique : il était noble. Ce n’est pas à dire qu’il ait incarné ou symbolisé les « valeurs » : on ne voit pas que les générations héroïques aient davantage cultivé les vertus que les hommes…
Ce monde supérieur [le monde mythique, celui du temps des héros] est-il un modèle ou une leçon de modestie ? L’un ou l’autre, selon l’usage qu’un sermonneur en ferait, et Pindare, qui n’est pas un sermonneur, en fait, lui un piédestal ; il rehausse la fête et le vainqueur en se rehaussant lui-même. C’est précisément parce que le monde mythique est définitivement autre, inaccessible, différent et éclatant, que le problème de son authenticité reste en suspens et que les auditeurs de Pindare flottaient entre l’émerveillement et la crédulité. On ne donne pas de féerie en exemple : si Persée était donné comme modèle,…
Disons qu’une oeuvre d’art est, à sa manière, tenue pour vraie, même là où elle passe pour de la fiction ; car la vérité est un mot homonyme qui ne devrait s’employer qu’au pluriel : il n’existe que des programmes hétérogènes de vérité. […] Il en est de la vérité comme de l’Être selon Aristote : elle est homonymique et analogique, car toutes les vérités nous semblent analogues entre elles, si bien que Racine nous semble avoir peint la vérité du coeur humain. Un monde ne saurait être fictif par lui-même, mais seulement selon qu’on y croit ou pas. […] L’objet n’est jamais incroyable…
Le symbolisme des Huichol admet une identité entre le blé et le cerf ; M. Levy-Bruhl ne veut pas qu’on parle ici de symbole, mais plutôt de pensée prélogique. Mais la logique du Huichol ne serait prélogique que le jour où il préparerait une bouillie de blé en croyant faire un ragoût de cerf.…
Les Sedang Moï d’Indochine, qui ont institué des moyens permettant à l’homme de renoncer à son statut d’être humain et de devenir sanglier, réagissent néanmoins différemment, selon qu’ils ont affaire à un sanglier véritable ou à un sanglier nominal.…
Quoi qu’on en dise, les conceptions les plus répandues du temps ne sont, ni celle du temps cyclique, ni celle du temps linéaire, mais celle du déclin (Lucrèce la tient pour une évidence) : tout est fait et inventé, le monde est adulte et n’a donc plus qu’à vieillir. Cette conception est la clé implicite d’une phrase difficile de Platon, Lois, 677C, pour qui il n’y aurait plus de place pour les inventions (qui ne sont que des réinventions), si la plus grande partie de l’humanité n’était périodiquement détruite avec tout son acquis culturel.…
Nous en croyons Michel Foucault : l’histoire des idées commence vraiment quand on historicise l’idée philosophique de vérité. […] Le mythe avait un contenu qui était situé dans une temporalité noble et platonique, aussi étrangère à l’expérience individuelle et à ses intérêts que l’auraient été des phrases ministérielles ou des théories ésotériques apprises à l’école et crues sur parole. […] Le mythe était un tertium quid, ni vrai, ni faux.…
À côté des spéculations plus ou moins ésotériques, la vérité sur créance avait un autre type de héros : le perceur d’énigmes. […] [Il ne fournit pas] une explication, mais une clé, et une clé doit être simple. Monisme ? Même pas : ce n’est pas par monisme que nous parlons au singulier du « mot » d’une énigme. Or une clé n’est pas une explication. Tandis qu’une explication rend compte d’un phénomène, une clé, elle, fait oublier l’énigme, l’efface, prend sa place, de même qu’une phrase claire éclipse une première formulation qui était confuse et peu compréhensible.…
Ceux qui vous renseignent sont donc renseignés et, en ce domaine, la vérité s’oppose moins à l’erreur que le renseignement ne s’oppose à l’ignorance. Seulement un enquêteur professionnel n’a pas la docilité des autres hommes devant le renseignement : il recoupe et vérifie l’information. La distribution sociale du savoir en est transformée : désormais, les autres hommes devront se référer de préférence à ce professionnel, sous peine de n’être que des esprits incultes. Et, comme l’enquêteur recoupe l’information, il impose à la réalité l’obligation de cohérence : le temps mythique ne peut plus rester secrètement hétérogène à notre temporalité : il n’est plus que…
Une autre tâche apparaît qui n’est pas moins intéressante : expliciter les contours imprévisibles de ce polygone, qui n’a plus les formes convenues, l’ample drapé, qui font de l’histoire une noble tragédie. Rendre aux événements leur silhouette originale qui se dissimule sous des vêtements d’emprunts. Car les vraies formes, si biscornues, on ne les voit littéralement pas : les présupposés « vont de soi », passent inaperçus, et, à leur place, on voit des généralités conventionnelles. On n’aperçoit pas l’enquête ni la controverse : on voit la connaissance historique à travers les siècles et ses progrès ; la critique grecque du mythe devient un épisode du…
Comment ne pas voir que si l’événement s’explique toujours, après coup, par tels ou tels des événements antécédents, un événement tout différent se serait aussi bien expliqué, dans les mêmes circonstances, par des antécédents autrement choisis – que dis-je ? par les mêmes antécédents autrement découpés, autrement distribués, autrement aperçus, enfin, par l’attention rétrospective ?…
L’esprit de sérieux fait que, depuis Marx, nous nous représentons le devenir historique ou scientifique comme une succession de problèmes que l’humanité se pose et résout, alors qu’à l’évidence l’humanité agissante ou savante ne cesse d’oublier chaque problème pour penser à autre chose ; si bien que le réalisme serait moins de se dire : « Comment tout cela finira-t-il ? » que de se demander : « Que vont-ils bien encore inventer, cette fois ? » Qu’il, y ait inventivité veut dire que l’histoire ne se conforme pas à des schémas : l’hitlérisme fut une invention, en ce sens qu’il ne s’explique pas par la politique éternelle ni par…
[À propos de l’âge où le mythe devient mythologie, discours sur le mythe, vulgate scolaire, Veyne parle des « doctes crédules », istoriens professionnalisés, qui forment un accommodement de dupes en rationalisant le merveilleux, de façon à conserver au mythe son caractère de véracité :] Restait le côté sérieux de l’affaire : que pensée de cette masse de récits ? Ici, deux écoles, que l’on confond souvent à tort sous le terme trop moderne de traitement rationnel du mythe ; d’un côté, les crédules, tels que Diodore, mais aussi Evhémère ; de l’autre, les doctes. Il existait, en effet, un public crédule, mais cultivé, qui exigeait un…
[Veyne cite un extrait de Diodore dans lequel il voit la coexistence « non pacifique » de deux programmes de vérité :] « En matière d’histoire légendaire, il ne faut pas réclamer âprement la vérité, car tout se passe comme au théâtre : là, nous ne croyons pas à l’existence des Centaures mi-humains et mi-animaux, ni à celle de Géryon à trois corps, mais nous n’en agréons pas moins les fables de ce genre et, en y applaudissant, nous rendons hommage au dieu. Car Héraclès a passé sa vie à rendre la terre habitable : il serait choquant que les hommes perdent le souvenir de leur…
Les rapports de force, symboliques ou non, ne sont pas des invariants ; ils ont l’arbitraire des formations analogiques, sans doute, mais différentes : leur apparence transhistorique est une illusion analogique. […] Critiquer les mythes n’était pas en démontrer la fausseté, mais plutôt retrouver leur fond de vérité. Car cette vérité a été recouverte de mensonges. […] Mais d’où viennent les mensonges et à quoi servent-ils ? C’est ce que les Grecs ne se sont pas beaucoup demandé, un mensonge n’ayant rien de positif : c’est un non-être, et voilà tout. Ils ne se demandaient guère pourquoi certains avaient menti, mais plutôt pourquoi les…
Chrysippe voulant prouver que la raison gouvernante siégeait dans le cœur plutôt que dans le cerveau, avait rempli de longues pages de citations poétiques de ce genre : « Achille résolut en son cœur de tirer son épée. » Je ne sais pas si l’on a reconnu la vraie nature de cette preuve par la poésie chez les Stoïciens, qui ne semblent pas en avoir fait eux-mêmes la théorie ; mais leur pratique constitue une théorie implicite.…
Qu’y avait-il de commun entre poésie, mythes, étymologies et proverbes ? Était-ce une preuve par le consentement général ? Non, puisque alors la prose aurait été aussi probante, ou tout simplement une phrase entendue dans la bouche d’un passant. Était-ce l’ancienneté de ces témoignages ? Non, puisque Euripide était appelé lui aussi en renfort. L’explication, je suppose, est que la poésie est du même côté que le vocabulaire, le mythe et les expressions toutes faites : loin de tirer son autorité du génie du poète, elle est, malgré l’existence du poète, une sorte de parole sans auteur ; elle n’a pas de locuteur, elle est…
Le mode de transmission ne compte pas ; la parole est un simple miroir ; par la parole, les Grecs entendaient le mythe, le lexique ou plutôt l’étymologie, la poésie, les proverbes, bref tout ce qui « se dit » et parle tout seul (puisque nous ne faisons que le répéter). Dès lors, comment la parole pourrait-elle parler de rien ? On sait quel gros problème a été l’existence du néant pour la philosophie grecque jusqu’à Platon : c’est un autre symptôme de ce « discours » du miroir que nous venons de retrouver dans le problème du mythe. Pour se tromper, mentir ou parler à vide, il…
Ce n’est donc pas une histoire édifiante que nous racontons ici, celle de la raison contre le mythe. Car la raison n’a pas gagné, on le verra (le problème du mythe a été oublié plutôt que résolu), ce n’était pas pour une bonne cause qu’on se battait (le principe des choses actuelles fut le refuge de tous les préjugés : Épicure et saint Augustin niaient en son nom l’existence des antipodes) et enfin ce n’était pas elle qui se battait, mais seulement un programme de vérité dont les présupposés sont assez étranges pour nous échapper, ou nous étonner quand nous les…
Les Grecs [ont fini par faire] un usage cérémoniel de l’aitiologie ; en effet, le mythe était devenu vérité rhétorique. […] D’où une modalité particulière de croyance : le contenu des discours d’apparat n’était pas senti comme vrai et pas davantage comme faux, mais comme verbal. Les responsabilités de cette « langue de bois » ne sont pas du côté des pouvoirs politiques, mais d’une institution propre à cette époque, à savoir la rhétorique. Les intéressés n’étaient pas contre pour autant, car ils savaient distinguer la lettre et la bonne intention : si ce n’était pas vrai, c’était bien trouvé. Les Grecs avaient une vieille complaisance…
La vérité n’a de constante que sa prétention à être et cette prétention est formelle.…
La Vérité est balkanisée par des forces et bloquée par des forces. L’adoration et l’amour du souverain sont des efforts impuissants pour reprendre le dessus sur la soumission : « puisque je l’aime, il ne me veut donc pas de mal ». (Un ami allemand m’a raconté que son père avait voté Hitler pour se rassurer : puisque je vote pour lui, tout juif que je suis, c’est donc qu’au fond il pense comme moi). Et, si l’empereur se faisait ou, plus souvent, se laissait adorer, cela servait d” »information de menace » : puisqu’il est adorable, que nul ne s’avise de contester son autorité. […] L’esclave…
Pour rejeter le mythe ou le Déluge, il ne suffit pas d’une étude plus attentive ou d’une meilleure méthode : il faut changer de programme ; on ne rebâtit pas ce qui était construit de travers : on va habiter ailleurs. Car le matter of facts n’est connaissable que dans une interprétation. Je ne veux pas dire que les faits n’existent pas : la matérialité existe bel et bien, elle est en acte, mais, comme disait le vieux Duns Scot, elle n’est l’acte de rien. La matérialité des chambres à gaz n’entraîne pas la connaissance qu’on peut en avoir. Distincts en eux-mêmes, matter of facts et interprétation…
Il est rare que les grands problèmes politiques ou intellectuels débouchent sur une solution, soient résolus, réglés et dépassés ; plus souvent ils se perdent dans les sables, où ils sont oubliés ou effacés. La christianisation a effacé un problème dont les Grecs n’avaient pas trouvé la clé et dont ils n’arrivaient pas davantage à se déprendre. Il est permis de supposer qu’ils s’en étaient épris pour des raisons non moins accidentelles.…
12- Des méthodes de validation aussi « irrationnelles » sont rendues nécessaire par le « développement inégal » (Marx, Lénine) des différentes branches de la science. Le copernicianisme et d’autres parties essentielles de la science moderne ont survécu parce que la raison a fréquemment été transgressée dans leur passé. 13- La méthode de Galilée fonctionne également dans d’autres domaines. Par exemple, on peut s’en servir pour éliminer les arguments actuels contre le matérialisme et pour mettre fin au problème philosophique du dualisme corps/esprit (sans cependant toucher aux problèmes scientifiques correspondants). 14- les résultats obtenus jusqu’à présent conduisent à penser qu’on pourrait abolir la distinction entre…
goutte à goutte où va-t-il ? dans une veine du pied de la salade avec les drogues qui contribuent à contribuer à ces réactions de défense sans qu’elles frissonnent notamment un modèle récent de ?-rateur le compresseur s’appelle mastère ou tubulure : c’est un cocktail sous une tente qui couvre le corps nue, la salade est pour ainsi dire bombardée par de l’air marqué « stérilisation qu’est-ce que c’est ? » un air que l’on souffle sur la salade qui n’a pas toujours disposé d’aussi si zappareils. Il s’agit d’une salade déjà épuisée dans son entier la tension s’abaisse chez l’hibernée nous la notons sur une feuille spéciale…
Texte de Benjamin sur le poreux napolitain dans les Denkbilder Seine Privatexistenz ist die barocke Ausmündung gesteigerter Öffentlichkeit. « Son existence privée est l’estuaire baroque d’une vie publique intensifiée. » Suit la comparaison avec le village hottentot : Ausgeteilt, porös und durchsetzt ist das Privatleben. Was Neapel von allen Großstädten unterscheidet, das hat es mit dem Hottentottenkral gemein : jede private Haltung und Verrichtung wird durchflutet von Strömen des Gemeinschaftslebens. Existieren, für den Nordeuropäer die privateste Angelegenheit, ist hier wie im Hottentottenkral Kollektivsache. (“Distribuée, poreuse et mêlée est la vie privée. Ce qui différencie Naples de toutes les grandes villes a à voir avec…
Nous voyons et nous parlons. Et ce qui tient dans l’écart de ces évidences, ce serait déjà toute la structuration de notre problème, autrement dit le problème de notre structuration. Nous parlons et nous voyons. Et ce qui peut ici nous retenir, mais un bon moment, ce ne sera, à bien réfléchir, que le statut de cette conjonction, de cet et. > Suit un développement sur les deux « annexionnismes » (du visuel au linguistique et du linguistique au visuel).…
Ibn Rushd plaide à la fois pour la foule et pour l’élite.…
Enquêter sur le concept de « sujet », de subiectum, renvoie à celui de « substance » puis, de fil en aiguille, à celui d’« hypostase » et de suppositum. On se rend ainsi progressivement compte qu’il y a un lien à travailler entre la problématique philosophique du sujet et la problématique théologique de l’hypostase, qu’il faut suivre les variations et les écarts dans le domaine du concept qu’induisent et masquent à la fois les changements de langue, les traductions (le latin suppositum qui traduit le grec hupostasis est et n’est pas synonyme de subiectum), les allers et retours entre disciplines.…
J’ai depuis longtemps renoncé au fait que quelque chose (idée, concept, problème) « viendrait de » quelque chose d’autre ou d’antérieur : c’est là une vision, me semble-t-il, simpliste. Je pense plutôt qu’une même structure de problèmes et de questionnements (une même épistémè, au sens, pour le coup, foucaldien du terme) subsiste en se déformant petit à petit, certaines places étant investies par de nouveaux acteurs, d’autres se mettant à fonctionner ensemble, alors que ce n’était pas le cas auparavant, etc.…
l’archéologie articule l’étude des structures à une forme d’ensemble de type narratif qui induit un récit dans la longue durée, au sens de Fernand Braudel. L’une de mes ambitions avec cette méthode archéologique (et en particulier avec mon Archéologie du sujet) est d’introduire le long cours en histoire de la philosophie. Il s’agit donc de dégager des structures pour les narrativiser, d’où cette notion d’intrigue que je reprends à Paul Veyne. Comme tout autre historien, l’historien de la philosophie « raconte des intrigues », qui sont « autant d’itinéraires qu’il trace » à travers un champ événementiel objectif « divisible à l’infini » : il ne peut…
Les puzzles suscités par la théorie lockéenne de l’identité personnelle, notamment l’hypothèse de deux personnes habitant un même corps (identité synchronique) ou d’une même personne habitant deux corps différents (identité diachronique) présentent la même structure argumentative que les questions médiévales sur le baptême des siamois. L’archéologie du sujet fouille une archive où, sur la longue durée, Martin Scribler, le roman écrit à quatre mains (au moins), par Arbuthnot, Pope et Swift contre Locke, coexiste avec les quodlibets de Jean Peckham ou d’Henri de Gand rédigés contre Thomas d’Aquin et Averroès. Un des plaisirs de l’intrigue sur la longue durée est…
J’entends par attributivisme* toute doctrine qui fait des actes et des états mentaux des propriétés attribués à un sujet défini comme ego. Cette position, qui fonde les idées lockéennes du sujet comme sujet d’attribution et d’(auto-)imputation d’actes (et jusqu’à l’idée de la personne comme « terme de barreau », forensic term), est donc très différente de l’attributivisme en son sens classique tel que je l’évoquais juste auparavant. Ce schème selon lequel je suis le sujet et l’auteur, le sujet-agent de mes pensées, apparaît au Moyen Âge, chez Thomas d’Aquin, mais aussi chez Pierre de Jean Olieu (dit Olivi, un franciscain de la…
The cross-hatching technique which allowed our ancestors to exchange certain genetic traits for others, in order to provide their offspring with a way of life at once more variegated and more secure than their own, has just about run out of steam and has left us wondering, once more, what there is about this plush solitude that makes us think we will ever get out, or even want to. The ebony hands of the clock always seem to mark the same hour. That is why it always seems the same, though it is or course changing constantly, subtly, as though…
Lyotard résumant Antisthène : « Qu’il n’y a nulle définition de chose, mais seulement nominale, que toute proposition définitionnelle est de type déictique : ceci est Socrate, que les jugements en général sont de forme non pas attributive, mais événementielle, comme : Socrate musicien (= Socrate est en train de s’adonner aux Muses). Partant, qu’il n’y a pas de contradiction possible entre deux interlocuteurs, car ou bien ils parlent de la même chose, et il faut alors qu’ils emploient les mêmes mots, ou bien si leurs énoncés diffèrent, c’est qu’ils désignent des choses différentes. (…) Et qu’il n’y a pas non plus d’erreur en…
Telle serait la diablerie en matière de théorie (fort éloignée du diabolisme) qu’on y préfère laisser courir la puissance d’inventer plutôt que consolider par des preuves les nouveautés qu’on propose. Encore est-ce peu dire : on préfère se mettre en situation d’avoir à inventer plutôt que de rester en position d’avoir à prouver. C’est ainsi qu’on « décide » de cesser de répondre, qu’on se fait irresponsable, et qu’on s’exclut de la société savante. L’intelligence théorique se fait insensible aux arguments, aux sic et non, aux valeurs du savoir, aux mathèmes. Elle désire le nouveau, nur aus wissenschaftlicher Neugierde ; mais alors quelle…
(…) le chercheur le plus loyal à l’égard de l’esthétique sera de manière négative celui qui se révolte contre le langage et qui, au lieu de rabaisser la parole au rang de simple paraphrase de ses chiffres, lui préfère le graphique, qui confesse sans réserve la réification de la conscience et trouve ainsi pour l’exprimer quelque chose comme une forme, sans emprunts apologétiques à l’art. (Adorno, L’essai comme forme) Voici un diagramme du logiciel poétique postromantique. Par jeu, il prend comme contrainte l’utilisation d’un max d’icônes d’iO7, c’est dire si c’est inutile pour penser quoi que ce soit. L’article défini…
En invoquant le désir, on n’a encore rien dit, car il s’entend fort bien, Diotime l’enseignait déjà au crédule Socrate, comme Penia, le manque ; et cela suffit pour que la représentation conserve tous ses droits. Elle sera seulement plus nostalgique, mystique : riche tradition, en Occident, de la théologie négative du désir. Mais l’humour procède d’un Eros qui est tout Poros, rien que moyen de moyenner, comme d’une logique sans aporie et d’une politique sans utopie. A ce désir, il faut des dieux beaucoup plus retors que celui qui s’est proclamé la vérité, et des divinations sans pêché.…
Pour parler sérieusement, je crois qu’il y a de bons motifs d’espérer que tout dogmatisme en philosophie — quelle que fût son attitude solennelle et quasi-définitive — n’a été qu’un noble enfantillage et un balbutiement. Et peut-être le temps n’est-il pas éloigné où l’on comprendra sans cesse à nouveau ce qui, en somme, suffit à former la pierre fondamentale d’un pareil édifice philosophique, sublime et absolu, tel que l’élevèrent jusqu’à présent les dogmatiques. Ce fut une superstition populaire quelconque, datant des temps les plus reculés (comme, par exemple, la superstition de l’âme qui est encore la cause de la superstition…
Il faut faire ses preuves devant soi-même, pour démontrer que l’on est né pour l’indépendance et le commandement, il faut les faire au bon moment. Il ne faut pas vouloir éviter ses épreuves d’essai, bien qu’elles soient peut-être le jeu le plus dangereux que l’on puisse jouer et qu’en somme il ne s’agit que d’essais dont nous sommes les seuls témoins et dont personne d’autre n’est juge. Ne s’attacher à aucune personne, fût-elle même la plus chère, — toute personne est une prison, et aussi un recoin.…
De quoi s’occupe en somme toute la philosophie moderne ? Depuis Descartes — et cela plutôt par défi contre lui qu’en s’appuyant sur ses affirmations — tous les philosophes commettent un attentat contre le vieux concept de l’âme, sous l’apparence d’une critique de la conception du sujet et de l’attribut, c’est-à-dire un attentat contre le postulat de la doctrine chrétienne. La philosophie moderne, en tant que théorie sceptique de la connaissance, est, soit d’une façon ouverte, soit d’une façon occulte, nettement anti-chrétienne, bien que, soit dit pour des oreilles plus subtiles, nullement anti-religieuse. Jadis, on croyait à l’ « âme », comme on…
Il semble qu’il n’y ait jamais de conscience ni d’inconscience — ni de vouloir ni de non-vouloir — mais que selon un système de fluctuations désignantes il n’y a dans le suppôt qu’une discontinuité de mutisme et de déclarations. Pour autant que l’extériorité est installée dans le suppôt par le code des signes quotidiens, le suppôt déclare ou se déclare à lui-même, pense, ne peut penser, se tait, ne peut se taire qu’en fonction de ce code. Lui-même pensant en est le produit. Or, il n’est tel suppôt pensant que selon le plus ou moins de résistance des forces impulsionnelles…
Et en effet, ces abréviations de signes (les mots) valant pour la conscience comme uniques vestiges de sa continuité, c’est-à-dire inventés à partir d’une sphère où le « vrai » et le « faux » nécessitent la représentation erronée que quelque chose puisse durer, rester identique (donc qu’il puisse y avoir une concordance entre les signes inventés et ce qu’ils sont censés désigner) c’est pourquoi aussi les impulsions mêmes sont désormais signifiées à partir de l’ « unité » cohérente, sont comparées dans ce qu’elles ont de plus semblable ou de dissemblable par rapport à l’unité première : laquelle désormais est l’âme du suppôt ou sa conscience…
Mais le particulier et l’individu se trouvent sous un mode encore plus spécial et parfait dans les substances raisonnables, qui sont maîtresses / ont maîtrise de leurs actes, et ne sont pas seulement agies, comme les autres, mais qui agissent par elles-même (per se) : les actions sont dans les singuliers (cf. actiones sunt suppositorum). C’est pourquoi parmi les autres substances les individus de nature raisonnable ont aussi un nom spécial. Et ce nom est personne. Sed adhuc quodam specialiori et perfectiori modo invenitur particulare et individuum in substantiis rationalibus, quae habent dominium sui actus, et non solum aguntur, sicut…
La convalescence est le signal d’une nouvelle offensive du « corps » — du corps repensé — contre le « moi Nietzsche qui pense » : ainsi se prépare une nouvelle rechute : pour Nietzsche, jusqu’à la rechute finale, ces rechutes à chaque fois s’annoncent par une nouvelle investigation et un nouvel investissement du monde impulsionnel, et à chaque fois la maladie en est le prix de plus en plus élevé. A chaque fois, le corps se libère un peu plus de son propre suppôt, et ce suppôt à chaque fois s’affaiblit davantage : donc le cerveau voit de plus en plus se rapprocher les frontières qui…
Qu’est-ce donc qui exige que le suppôt même le plus lucide demeure inconscient de ce qui en deçà de lui-même se poursuit ? Par exemple, Nietzsche sait, pendant qu’il rédige ses notes sur les impulsions, que celles-ci agissent en lui, mais qu’il n’y a aucune concordance entre les observations qu’il transcrit et les impulsions qui aboutissent à les lui faire écrire. Mais s’il est conscient de ce qu’il écrit, en tant que le suppôt nommé Nietzsche, c’est parce qu’à l’instant même il sait non seulement qu’il ignore ce qui vient de se produire pour qu’il écrive, mais qu’il le lui faut…
C’est une condition d’existence pour le suppôt que d’ignorer le combat même dont sa pensée résulte : ce n’est point cette unité vivante le « sujet », mais « le combat impulsionnel qui se veut maintenir ».…
Dans le cadre du dernier concours à la con du Terrier, j’ai fait ça. Ça s’appelle « Enregistrer et continuer » :…
Le vouloir ne concerne que le suppôt. La puissance, qui appartient à la vie, au cosmos, — qui représente un degré de force accumulée et accumulante — entraîne le suppôt, suivant les hausses et les chutes. Donc là où il y aurait volonté de puissance, que le suppôt soit malade ou sain : s’il est malade, il cède à l’impulsion, s’il est sain, il cède à son trop-plein, mais il cède tout de même au mouvement d’une puissance qu’il confond avec son vouloir. Résister à des forces envahissantes non contrôlées n’est qu’une question d’interprétation — et relève toujours d’une décision arbitraire.…
Au fur et à mesure que l’humanité cherche la consistance dans et par la seule conservation, elle tombe d’autant plus dans l’inconsistance : l’augmentation du nombre des suppôts de l’existence est proportionnelle à la diminution de la puissance de chacun. Si déjà la puissance est violence de l’absurde, tant s’en faut qu’au niveau de la grégarité elle trouve dans le suppôt individuel une signification quelconque de l’espèce : donc plus elle s’augmente, plus elle se perpétue pour rien. Car, dans son ensemble, elle ne saurait se comporter comme un suppôt unique de l’existence, qui rendrait compte de la singularité de chacun.…
Ainsi la puissance à l’œuvre dans la propagation de l’espèce, considérée désormais en tant que suppôt unique de l’existence, aurait atteint à un état d’équilibre : en tant que celui-ci se vérifierait par la fixité de l’espèce. Mais (comme Nietzsche l’a démontré selon la théorie de l’énergie) la puissance répugne à tout état d’équilibre et le rompt par son augmentation : de même, en tant que propagation, excède-t-elle aussi l’espèce humaine, en tant que suppôt unique de l’existence : et c’est en l’excédant que la puissance fait de l’espèce une monstruosité pullulante : à ce stade, l’espèce n’est plus maîtresse de son destin : c’est…
De la sorte, en réalisant un aspect de son projet, l’industrialisme, aujourd’hui devenu une technique, forme exactement l’inverse de son postulat : ce n’est ni le triomphe des cas singuliers, ni le triomphe des médiocres, mais simplement une nouvelle forme totalement a‑morale de la grégarité — suppôt unique à définir l’existence : non pas le surhumain, mais la surgrégarité, — le Maître de la Terre.…
Le mot, dès qu’il signifie une émotion, la fait passer pour identique à l’émotion éprouvée, qui n’est forte qu’au moment où il n’y avait pas de mot. L’émotion signifiée, plus faible que l’émotion insignifiante. Ainsi, à chaque fois qu’intervient la désignation communicative dans un échange de paroles avec les autres (sujets), il y a décalage entre ce qui a été éprouvé et ce qui a été exprimé. Cette expérience détermine sciemment tout rapport de Nietzsche avec son entourage : ses amis ne réfléchissent pas sur la genèse émotionnelle d’une pensée. Et quand Nietzsche les invite à penser avec lui, c’est à…
La cohérence, que le suppôt ressent entre un état impulsionnel et « lui-même », n’est jamais qu’une redistribution des forces pulsionnelles aux dépens de la cohérence du suppôt avec lui-même en tant qu’intellect.…
S’il n’y a pas de « cohérence » ni d’ « incohérence » dans l’activité pulsionnelle — mais que l’on puisse en parler, c’est grâce à cette autre force pulsionnelle qu’est aussi l’intellect. Il y a désormais une cohérence de l’impulsion et du suppôt dont le suppôt admet qu’il est lui-même la fin, en tant qu’il subit la contrainte de cette impulsion. Et il y a, d’autre part, une cohérence entre le suppôt et cette autre impulsion qu’est l’intellect, en tant qu’elle assure la cohérence du suppôt en tant que suppôt. Entre sa propre cohérence ainsi assurée et la cohérence de l’impulsion avec le…
Le sérieux ne réside pas ici dans la frénésie avec laquelle ce suppôt s’attache à son phantasme impulsionnel, mais dans la force irréductible avec laquelle les impulsions maintiennent le suppôt dans son phantasme, pour se manifester en le dévorant.…
Klosswski dit : ma syntaxe, c’est la peau de Roberte, la peau enfermant le volume du corps singulier portant un nom propre. Or cela, ce que dit Klossowki, n’est pas la perversion ? La dureté, la tension de la grammaire et du lexique opèrent comme la production d’un écran tendu à rompre, cet écran se referme sur lui-même en un corps volumineux, le corps de Roberte, ce corps est attachable à un sujet qui viendra en occuper l’intérieur. Et alors toute variation fixe de la grammaire, du lexique fera signe, frisson, passage d’intensité sur le corps propre de la victime. Cette variation…
Le présent volume, consacré à la condition du sujet, traite donc à la fois de ses infortunes et de ses prospérités. D’un côté, disons dans une certaine tradition postlockéeenne, la reconnaissance de la nécessité d’un sujet des pensées et des actions creuse le lit de la personne ; remplacé par la personne, le sujet ne survit, sous son propre nom, que comme instrument d’analyse logique, balayé ontologiquement en même temps que la substance. Le triomphe de la personne n’est cependant pas total ou, plutôt, celui de l’hypostase (trinitaire) sur le sujet (aristotélicien) ne passe pas par la seule exaltation de la…
Une autre manière de lire, concurrente, dans tous les sens du terme, puisque c’est de cette concurrence, devenue concours, que résulte en partie ce que j’ai appelé dans Naissance du sujet le « chiasme de l’agence » (p. 50), est d’y voir la personne s’emparer des insignes du sujet, en le vidant, littéralement, de sa substance. Si l’on peut penser la fonction sujet sans la substantialité, si l’on peut se passer de la substance comme caution ontologique de la possibilité de « nous-même », de my own, si l’on peut se passer de la substance comme hypostase du moi, on peut aussi bien se…
L’homme n’est pas le sujet : le suppôt auquel s’attribuent ses actions est soit la personne, soit son âme. La place du sujet dans ce dispositif est marquée à l’endroit du « suppôt », d’où procèdent les actions : c’est celle d’une fonction. La seule question que pose [Pierre-Sylvain] Régis est de savoir qui en est le véritable titulaire dans l’homme : la personne ou l’âme. Sa thèse propre suppose l’équation théologique : personne = suppôt (= hypostase). […] S’agissant de l’homme, le sujet est soit personne soit âme, il n’est pas encore Je, Ich, ego, Self. Subiectum et ego, subjectité et égoïté (Ichheit) n’ont pas…
Le sujet d’inhésion est sujet d’inhérence pour des accidents. Pourchot le subdivise en deux, suivant la distinction lointainement héritée de l’ontologie porrétaine entre quod est (le ce qui est, la chose existante) et quo est (ce par quoi une chose est ce qu’elle est) : (1.1) le sujet d’inhésion éloigné ou subiectum quod est le suppositum, le suppôt, qui reçoit un accident ou un mode par l’entremise d’un autre ; comme l’homme philosophe reçoit la philosophie par l’intermédiaire de son esprit ; (1.2) le subiectum quo est le subiectum par l’intermédiaire duquel l’accident est reçu : dans l’exemple choisi, l’esprit par rapport à…
C’est avec de « vieux termes » que nous poserons la thèse la plus générale de cette naissance du sujet : notre propos est de montrer que le « sujet » aristotélicien est devenu le sujet-agent des modernes en devenant « suppôt » d’actes et d’opérations.…
Ainsi, sur la côte du Pacifique, trouve-t-on d’anciennes tombes péruviennes où l’on voit le mort entouré de statuettes en terre cuite : elles ne représentent ni ses parents, ni ses dieux, mais seulement ses façons préférées de faire l’amour : ce que le mot emporte, ce ne sont pas ses biens, comme dans tant d’autres religions, mais les traces de sa jouissance.…
Dans l’art conceptuel (art réflexif), il n’y a, en principe, aucune place pour la délectation ; ces artistes savent bien, à défaut d’autre chose, que pour blanchir définitivement la gangrène idéologique, c’est le désir tout entier qui doit être coupé, car le désir est toujours féodal.…
Car il est bien entendu que le Morgan de James, « l’extraordinaire petit garçon » n’est qu’un enfant ordinaire, dès que celui-ci, sortant du triangle familial, commence, avec qui que soit d’autre dont il a la confiance et l’amour à exister, « primeseautier, spontané, amusant », avec une « fraîcheur fertile en bouffées d’humour ». Enfant qui, « ayant observé, touchant le comportement des hommes, plus de choses qu’on peut le supposer », n’en conserve pas moins sa propre « chambre à superstitions ». L’enfant non dupe, hors de tout marchandage ; et cela, il n’y a que le rapt, sous quelque forme qu’il emprunte, qui puisse le rendre visible.…
Couper la nasse des réciprocités de statut pour dégager la route à quantité de relations précises, spécifiques, colorées et concrètes.…
L’enfant est l’être qui, soit par la famille, soit par la société, doit être intégralement pris en charge. Là est notre idée fixe, là notre délire. Folie de pédagogie enseignante ou médicale, qui entre dans chaque foyer, qui fait de chaque fonctionnaire social, voué à la récupération des âmes perdues, un nouveau missionnaire, jamais découragé par l’échec que le système même secrète, de même que le système scolaire est fait pour provoquer l’échec.…
Certes, il pourra sembler étrange que nous refusions d’accorder à l’enfant la « personnalité » puisque c’est là la garantie essentielle que l’on peut revendiquer et qu’il peut revendiquer pour lui. Mais il ne s’agit pas de cela. Nous entendons avec « personne » cette détermination abstraite et artificielle de l’individu qui est beaucoup plus la marque de sa servitude que de sa libération, au sens où toutes les formes de responsabilité personnelle progressive débouchent sur la requête de prise en charge des formes, soit d’asservissement, soit de dérivation. Un lycée aux lycéens, ce n’est tout de même pas, tout le monde s’en rend…
Car c’est cela l’essentiel : un ensemble flou, une synthèse de disparates n’est défini que par un degré de consistance rendant précisément possible la distinction des éléments disparates qui le constituent (discernabilité){342}. Il faut que le matériau soit suffisamment déterritorialisé pour être molécularisé, et s’ouvrir à du cosmique, au lieu de retomber dans un amas statistique. Or on ne remplit cette condition que par une certaine simplicité dans le matériau non uniforme : maximum de sobriété calculé par rapport aux disparates ou aux paramètres. C’est la sobriété des agencements qui rend possible la richesse des effets de la Machine. On a souvent…
Vous trouverez d’autant plus de disparates que vous serez dans une atmosphère raréfiée. Votre synthèse de disparates sera d’autant plus forte que vous opérerez avec un geste sobre, un acte de consistance, de capture ou d’extraction qui travaillera sur un matériau non pas sommaire, mais prodigieusement simplifié, créativement limité, sélectionné. Car il n’y a d’imagination que dans la technique. La figure moderne n’est pas celle de l’enfant ni du fou, encore moins celle de l’artiste, c’est celle de l’artisan cosmique : une bombe atomique artisanale, c’est très simple en vérité, cela a été prouvé, cela a été fait. Etre un artisan,…
Pierre Clastres décrit le chasseur solitaire qui ne fait plus qu’un avec sa force et son destin, et lance son chant dans un langage de plus en plus rapide et déformé : Moi, moi, moi, « je suis une nature puissante, une nature irritée et agressive ! » Tels sont les deux caractères du chasseur, le grand paranoïaque de brousse ou de forêt : déplacement réel avec les flux, filiation directe avec le dieu. C’est que, dans l’espace nomade, le corps plein du socius est comme adjacent à la production, il ne s’est pas encore rabattu sur elle. L’espace du campement reste adjacent à…
De même que toute éthicité harmonieuse qui pourrait donner de la consistance à l’illusion d’un moi « authentique » fait désormais défaut, de même tout ce qui pourrait faire croire à l’univocité de la vie, ou à la formelle positivité du monde s’est dissipé. En vérité, notre « sens du réel » ne demeure jamais qu’une modalité bornée de ce « sens du possible qui est la faculté de penser tout ce qui pourrait être “aussi bien”, et de ne pas accorder plus d’importance à tout ce qui est qu’à ce qui n’est pas » (Robert Musil, L’Homme sans qualités). Sous l’occupation marchande, la vérité la…
Bartleby n’est pas une métaphore de l’écrivain, ni le symbole de quoi que ce soit. C’est un texte violemment comique, et le comique est toujours littéral. C’est comme une nouvelle de Kleist, de Dostoievski, de Kafka ou de Beckett, avec lesquelles il forme une lignée souterraine et prestigieuse. Il ne veut dire que ce qu’il dit, littéralement.…
Si la ligne de fuite est comme un train en marche, c’est parce qu’on y saute linéairement, on peut enfin y parler ‘littéralement’, de n’importe quoi, brin d’herbe, catastrophe ou sensation, dans une acceptation tranquille de ce qui arrive où rien en peut plus valoir pour autre chose.…
Ce n’est pas seulement littéralement qu’on parle, on perçoit littéralement, on vit littéralement, c’est-à-dire suivant des lignes, connectables ou non, même quand elles sont très hétérogènes.…
Paru dans Enculer 1 et 2. 1 Argument qu’ On raconte qu’ A Bagdad Au Xe siècle Un médecin du nom de Sakaryia Razi Suspendit des quartiers de viande dans divers endroits de la ville, pour déterminer l’emplacement d’un hôpital qu’il devait faire construire. * Il choisit l’endroit où la viande pourrissait le moins vite. * Les hygiénistes et leurs disciples indiquent que l’état de sédentarité est le plus sain de tous, et qu’il faut ainsi se choisir une prison. * Pour ce qu’on y sent d’élégance salie sous les aisselles (la souillure n’est plus une coquetterie du Monde, elle fonde…
Un discours s’engendre dont nous pourrions aisément supprimer les noms. Nous désirons l’impliquer dans ces cahiers pour le dépliage productif d’une lecture durant le temps du regard. Car, ce qui se donne en dernier recours, hors l’incidence des auteurs, c’est la parturition et la partition de l’écriture « différente » de laquelle il faut prendre acte. Les textes ici présentés ne sont donc séparés qu’illusoirement. Ils forment en effet une composition lexicale qui leur échappe. L’ouverture où de tels produits apparaissent (en leur genèse) rétablit l’insignifié et l’illisibilité, supprime le lecteur bénéficiaire, oriente vers un univers double et non-contradictoire.…
Tout phénomène psychique est caractérisé par ce que les scolastiques du Moyen Âge ont appelé l’inexistence intentionnelle (ou encore mentale) d’un objet, et ce que nous pourrions appeler, bien qu’avec des expressions quelque peu équivoques, la relation à un contenu, l’orientation vers un objet (par quoi il ne faut pas entendre une réalité) ou l’objectivité immanente. Tout phénomène psychique contient en lui-même quelque chose comme objet, bien que chacun le contienne à sa façon. Dans la représentation c’est quelque chose qui est représenté, dans le jugement quelque chose qui est admis ou rejeté, dans l’amour quelque chose qui est aimé,…
Un tout, c’est ce qui est divisible en parties. Il y aura donc trois sortes de totalité, selon les trois sortes de division : 1. Un tout peut être divisible en parties quantitatives, comme le tout d’une ligne, d’un corps. 2. Un tout peut être divisé logiquement ou réellement en parties de l’essence : par exemple, l’objet défini se divise selon les parties de la définition, le composé se résout en matière et en forme. 3. Il y a encore le tout potentiel, qui est divisible du point de vue de l’étendue de sa vertu en puissance d’action. Le premier mode de…
3. “ Tout ” se dit par rapport à des parties. Or il y a deux sortes de parties : les parties de l’essence : ainsi la matière et la forme, qui sont dites les parties du composé ; le genre et la différence, parties de l’espèce ; les parties de la quantité, en lesquelles se divise une quantité donnée. Qu’un tout selon la totalité de la quantité soit dans un lieu, il ne peut pas être en même temps en dehors de ce lieu, car la quantité du localisé est exactement mesurée par la quantité du lieu qu’il occupe ; de sorte qu’il n’y…
Totalitas est un terme tardif de la langue latine, datant probablement du XIIe siècle, qui ne traduit ni l’idée de « toutes les choses » (« ta panta » des Grecs – traduit par « omnia »), ni son « ensemble » (« to pan – universitas rerum »), ni le « tout structuré » (« to holon – totum »).…
« ET CETTE FORCE. LE VISAGE. LA BEAUTÉ DE LA FORCE DU VISAGE. ET CETTE FFFFFFFOOOOORCE. »…
Testa non pertinente, littéralement « tête non pertinente » (dans le sens de « non congruente »), est une indication muséographique qu’on trouve sur certaines statues en Italie. Elle signifie que, sur une statue, la tête n’est pas d’origine. La pratique qui consistait à permuter les têtes des statues a eu cours de l’époque romaine impériale jusqu’à la Renaissance dans la région. Pline L’Ancien atteste de sa contemporanéité dans son Histoire Naturelle. Au début du livre XXXV sur la peinture, il donne à penser la reproduction en des termes où seule est légitime la ressemblance par génération ou par transmission (le verbe tradere, qui…
Spécificité de l’énoncé apophantique et division interne (17) L’énoncé apophantique est celui qui est marqué de vérité et de fausseté. Il est de deux sortes, le simple et le composé. Le simple est ce qui est composé d’un prédicat un et d’un sujet un, non d’un prédicat pluriel, ni d’un sujet pluriel. Et cela couvre deux espèce, la première espèce, antérieure, l’affirmation, et la seconde espèce, postérieure, la négation. […] (19) En tout énoncé apophantique, il ne saurait manquer de se trouver un verbe – je veux dire un fi’l – ou bien ce qui tient lieu du verbe dans…
Ce que j’ai appelé dans Les mots et les choses « épistémè » n’a rien à voir avec les catégories historiques. J’entends tous les rapports qui ont existé à une certaine époque entre les différents domaines de la science […] Ce sont tous ces phénomènes de rapport entre les sciences ou entre les différents discours dans les divers secteurs scientifiques qui constituent ce que j’appelle « épistémè d’une époque ».…
[Il faut entendre épistémè] « comme le dispositif stratégique qui permet de trier, parmi tous les énoncés possibles, ceux qui vont pouvoir être acceptables à l’intérieur, je ne dis pas d’une théorie scientifique, mais d’un champ de scientificité, et dont on pourra dire : celui-ci est vrai ou faux. C’est le dispositif qui permet de séparer, non pas le vrai du faux, mais l’inqualifiable scientifiquement du qualifiable. Michel Foucault, entretien de 1977…
En eux-mêmes les noms et les verbes sont semblables à la notion qui n’a ni composition, ni division : tels sont l’homme, le blanc, quand on n’y ajoute rien, car ils ne sont encore ni vrais, ni faux. En voici une preuve : bouc-cerf signifie bien quelque chose, mais il n’est encore ni vrai, ni faux, à moins d’ajouter qu’il est ou qu’il n’est pas, absolument parlant ou avec référence au temps.…
Ce qui le prouve c’est la nécessité de phantasier pour intelliger, soit que, comme le veulent les Platoniciens, l’action d’intelliger soit l’action de phantasier, — soit que, sans être la même opération que l’opération intelligente, l’opération de phantasier soit requise pour exécuter l’action d’intelliger.…
[La langue] n’est pas une oeuvre (ergon), mais une activité (energeia). [Die Sprache] ist kein Werk (Ergon), sondern eine Thätigkeit (Energeia).…
Qu’il y ait de la pensée ou de la vérité formée dans le poème justifie la reconstitution en sa séparation et sa conceptualisation relatives. La reconstitution poétique peut affecter la reconstitution philosophique, pourvu que celle-ci se déploie dans son ordre décideur, c’est-à-dire en intériorité continuée, fidèle au procès du poème. D’où un manuel ouvert. Il y a une intériorité de la philosophie à ses modalités, dont l’art poétique ne traite pas.…
L’axiome unique de la poésie est : “Tout ce qui participe de l’être (…) a un nom. Le difficile est de l’inventer.” Ce n’est pas pour rien que la poésie utilise, pour cette invention inouïe, les ressources maximales de la différence, y compris sonore, entre noms de la langue héritée. » L’axiome que formule Badiou dans L’antiphilosophie de Wittgenstein (2009) établit que « la poésie est une pensée » par la nomination. « Il faut réintroduire la nomination dans la pensée », contre Wittgenstein. Le poème n’est pas « une instance verbale du silence ». Cela revient, pour la poésie, à enter Joyce (le nom déterminant la phrase)…
Dans un sensible de langue, nous traçons ce qui se dicte insensiblement sous le nom de philosophie (à charge d’effacer le tracement), pour le meilleur et le pire. Le pire se nomme d’un côté le poétisme, le goût de l’horizon comme horizon, ou du champ comme champ (le goût du phrasement dans le tracé), et le philosophisme, de l’autre côté, pur goût de l’effacement de l’horizon ou du champ des mots qui s’imposent à la pensée, oubli que l’effacement du tracé est une difficile condition du philosopher en langue.…
Se désinscrire de Badou est la correspondance entre d’attachants utilisateurs d’un réseau social aux abois, et un imposteur qui dans le fond imposte beaucoup moins que ce réseau social aux abois. Ces mails proviennent des Archives Mystérieuses de Le Internet, et ont été regroupées par Cid Jean-Palefrenier Cornemuse VII.…
On sait aussi qu’une thèse n’est pas un livre, c’est l’accomplissement littéraire d’un rite de passage, les minutes d’un procès d’amphithéâtre dont la principale singularité est qu’elles sont rédigées par l’accusé lui-même durant les années qui précèdent son jugement. On sait aussi qu’un livre peut naître d’une thèse : il suffit que le coupable efface les traces, qu’il parvienne à maquiller la servitude de son travail en un libre divertissement ou, inversement, qu’il sache donner à l’intériorisation de la contrainte administrative la force stylistique de l’obligation intérieure.…
Avec son squelette torturé de questions et d’articles, la somme donne une impression de morcellement infini – singulière synthèse d’un savoir qui se compose en multipliant les détails et les appendices, telle une mélodie qui hésiterait entre cent thèmes directeurs et qui, en les essayant tous successivement, voire simultanément, finirait par emporter dans un fracas pitoyable le chef, les musiciens et tout l’auditorium. Avec ses surcharges, ses prolongements artificiels, ses tâtonnements et ses ânonnements qui emplissent le texte commenté d’une foule hasardeuse de rapprochements et de comparses (qui semblent n’avoir là rien d’autre à faire que de compléter un tableau…
À propos des calculatores anglais : En introduisant les notions de grandeur intensive et de proportion dans le champ de la physique, en mathématisant les qualités, en systématisant la pratique du raisonnement imaginaire – cette esquisse médiévale de « l’expérience de pensée » – ils n’en ont pas moins, sans le vouloir, puissamment contribué au développement de la philosophie telle que nous l’entendons aujourd’hui.…
La confusion entre l’expérience (l’experimentum d’Aristote) et l’expérimentation est l’expression ultime de cette dérive. Ni Albert ni Frédéric ne sont les créateurs de la méthode expérimentale. C’est au nom du concept aristotélicien de l’expérience que l’empereur s’écarte d’Aristote. « Nous ne suivons pas en tout le prince des philosophes, car il s’est rarement – pour ne pas dire jamais – personnellement exercé à la chasse avec des oiseaux, alors que nous nous y sommes au contraire toujours complu et exercé. Au vrai, beaucoup de ce qu’il raconte dans son Livre des animaux, il dit lui-même que d’autres l’ont dit ainsi avant…
Si l’on doute qu’il y ait eu des philosophes au Moyen Age, cela tient d’abord au fait que l’on doute qu’il y ait eu un besoin de philosophie. En réduisant le travail intellectuel au commentaire de textes, et la liberté de pensée aux jeux stériles de disputes caricaturées, l’historiographie d’inspiration humaniste a désarticulé la philosophie médiévale en deux sortes de vanités : le sérieux de la lectura ; l’absence de sérieux de la disputatio.…
Reprenant une définition, alors moderne, de la science, couramment attestée dans le Paris des années 1250, Manfred soutient que le savoir ne progresse que « distribué ou réparti », en un mot : communiqué.…
Métaphore, mais au sens précis de « transfert de légitimité »…
La violence de la lettre est ici maximale : un manifeste s’affiche dans un travail de cache.…
il appartiendra à chacun de définir pour lui-même le parti qu’il doit prendre face à des obstacles épistémologiques privés que sont les impedimenta felicitatis, autrement dit le sexe, la nourriture, la boisson : amovere, detruncare, sive regulare – tout arrêter, élaguer, ou régler. La vérité philosophique de l’ascétisme est la tempérance, ce qu’on appelle aujourd’hui « l’équilibre ».…
Pour le philosophe aristotélicien, la première règle de l’éthique n’est pas le choix de la « médiocrité », fut-elle « dorée », mais celui de la mesure [référence à l’aurea mediocritas d’Horace, ndr]. Le vertueux doit « produire en tout des actions mesurées ». C’est là la place de la tempérance. Réciproquement, celui qui s’abstient de tout plaisir, celui qui fuit devant eux, sans exception aucune, sombre dans l’hébétude « tel un rustre ». « De telles gens se rencontrant rarement », Aristote explique qu’ils n’ont pas reçu de nom. Il en propose donc un : « Appelons-les, dit-il, des insensibles. » L’insensibilité, littéralement l’anesthésie (suit le mot grec, ndr), c’est-à-dire aussi la…
C’est en rendant le monde lui-même apocryphe que l’astrologie a conquis son rang de science universelle.…
Alles in allem bin ich aus einer durchaus interessanten Mischung, sozusagen ein Querschnitt durch alles bin ich. Thomas Bernhard, Alte Meister Chien n’est pas le contraire de chat. Longtemps le binaire amadoua. L’enfance : un chien est le contraire d’un chat. L’enfance, longtemps, le binaire amadoua. À un moment tu apprends que chien n’est pas, n’est définitivement pas, tout ce temps n’était pas, ne fut jamais le brave contraire de chat, que dans aucune sphère sémantique, sur aucune corde de cette sphère, sur aucune branche de proxémie chien ne fait face à chat. Ce moment, dont aucun souvenir personnel n’est en mesure de…
L’archive n’est pas non plus ce qui recueille la poussière des énoncés devenus inertes et permet le miracle éventuel de leur résurrection ; c’est ce qui définit le mode d’actualité de l’énoncé-chose ; c’est le système de son fonctionnement[…] Entre la langue qui définit le système de construction des phrases possibles, et le corpus qui recueille passivement les paroles prononcées, l’archive définit un niveau particulier : celui d’une pratique qui fait surgir une multiplicité d’énoncés comme autant d’événements réguliers, comme autant de choses offertes au traitement et à la manipulation. Elle n’a pas la lourdeur de la tradition ; et elle ne constitue pas…
§ 1. [90a] Le nombre des choses qu’on cherche est précisément égal au nombre même des choses que l’on sait. Or il y a quatre choses que l’on peut chercher à savoir, si la chose est telle chose, pourquoi elle est telle chose, si elle est, ce qu’elle est. […] § 3. Il en est d’autres que nous cherchons à résoudre d’une manière différente, par exemple quand nous cherchons s’il y a ou s’il n’y a pas de centaure, s’il y a ou s’il n’y a pas de Dieu. Je dis d’une manière absolue si la chose est ou n’est pas, et…
§ 6. Ainsi donc ces connaissances des principes ne sont pas en nous toutes déterminées ; elles ne viennent pas non plus d’autres connaissances plus notoires qu’elles ; elles viennent uniquement de la sensation. A la guerre, au milieu d’une déroute, quand un fuyard vient à s’arrêter, un autre s’arrête, puis un autre encore, jusqu’à ce que se reforme l’état primitif de l’armée ; de même l’âme est ainsi faite qu’elle peut éprouver quelque chose de semblable. § 7 C’est ce qui déjà vient d’être dit. Mais comme cela ne l’a pas été très clairement, nous ne craindrons pas de le répéter. Au moment où l’une de…
La thèse d’Alexandre est que les formes matérielles (engagées dans la matière) deviennent immatérielles « quand elles sont connues séparément de la matière ». Cela ne veut pas dire que les abstractions (= les objets mathématiques) sont des universaux, mais que les universaux et les abstractions sont des concepts produits par une aphairesis, i. e. par un acte de l’intellect consistant à concevoir séparément (de la matière) quelque chose qui par soi n’existe pas à l’état séparé (de la matière). Or, c’est bien là selon nous l’originalité d’Alexandre : elle ne consiste pas à interpréter les objets mathématiques comme des universaux, mais tout…
Selon Sharples, l’abstraction porte donc sur l’universel qu’elle dégage (= libère) du particulier, non sur le particulier dont elle dégagerait (= extrairait) l’universel : ce n’est pas une induction allant du particulier à l’universel, mais une ablation du particulier qui laisse voir l’universel. L’idée est séduisante. Le registre du grec aphairesis est, on l’a vu, plus large que celui de l””abstraction”, puisqu’il inclut aussi l’idée de “retranchement” ou de “négation”. Selon ces acceptions, on peut donc être tenté de dire qu’il y a moins, chez Alexandre, induction abstractive de l’universel à partir de particuliers que retranchement des accidents accompagnant un universel…
Berkeley se reconnaît « capable d’abstraire en un certain sens ». Il distingue donc deux sortes d’abstraction : l’abstraction authentique et la pseudo-abstraction (celle qui, selon lui, préside chez Locke à la formation des idées générales abstraites). Il y a abstraction authentique, « lorsque je considère certaines parties ou qualités particulières à part des autres, si malgré leur union en un objet, elles peuvent pourtant exister effectivement de manière indépendante ». Il y a pseudo-abstraction, lorsque je prétends « abstraire l’une de l’autre ou me représenter séparément des qualités qui ne pourraient exister séparément les unes des autres ». Le point de départ historial de cette distinction…
Il y a le stock d’énoncés disponibles à chaque moment de l’histoire, sur quoi le travail du philosophe s’exerce concrètement, qui définit pour lui l’horizon du questionnnable. Au Moyen Age, ce champ d’énoncés disponibles a un nom technique : ce sont les auctoritates, les « autorités », c’est-à-dire les propositions philosophiques considérées comme ayant une valeur définitionnelle ou opératoire. Il faut les recenser, différencier les champs produits par leurs multiples combinaisons et, le cas échéant, leurs phases de latence et de retour.…
Une conjoncture philosophique peut être appréhendée à la fois à partir de ce qu’Alain de Libera nomme « l’horizon du questionnable » et à partir de la logique propre du débat. L’horizon du questionnable, c’est le stock d’énoncés disponibles à un moment donné de l’histoire. Au Moyen Âge, ce stock est aisément identifiable : il correspond à un corpus technique, les auctoritates (propositions philosophiques ayant une valeur définitionnelle ou opératoire). Par logique du débat, il faut entendre simultanément les invariants que constituent les continuités interprétatives, les réarrangements de ces structures, et les « discontinuités épistémiques » (recombinaison d’éléments « irréductible à la donne initiale »). La logique…
La nature est devant nous comme un ensemble de hiéroglyphes. Tout depuis les atomes jusqu’aux astres forme un tableau des passions humaines, un tableau hiéroglyphique qui livre d’autant plus de significations et peut-être d’intentions que nous savons mieux regarder. Le voile d’airain n’est que pour les aveugles. Toutes les formes naturelles révèlent leur secret si on les interroge librement, si on ne met pas d’abord la nature en prison sous des lois abstraites et trop simples.…
Les corps célestes sont ainsi classés par originaux et par copies. Les originaux, c’est l’ensemble des globes qui forment chacun un type spécial. Les copies, ce sont les répétitions, exemplaires ou épreuves de ce type. Le nombre des types originaux est borné, celui des copies ou répétitions, infini. C’est par lui que l’infini se constitue. Chaque type a derrière lui une armée de sosie dont le nombre est sans limites.…
Dans l’imagination moderne, la représentation de la spiritualité médiévale emprunte largement au morbide. Ce ne sont partout que Melmoth grimaçants, prédicateurs faillis et confesseurs obscènes que le désir arde et que la chair trahit ; les couvents sont comme des harems où des vierges alanguies savourent les affres de l’attente sous le regard pesant de quelques femmes de tête. En somme, tous les spirituels sont des « mystiques », et ce que « traite la mystique, c’est la question du corps ». Le corps jouissant de l’hystérique, la capacité et le langage symboliques du corps féminin comme « répondant d’une vérité (insue) », tels sont les objets…
Contrairement à ce que suggère le mot d’ordre bonaventurien de reductione artium ad theologiam, l’interdépendance des disciplines, tout particulièrement des arts du langage et de la théologie, ne signifie pas que la logique médiévale n’ait qu’une fonction de « servante » (philosophia ancilla theologiae). Au vrai, la réflexion théologique est si peu coupée de la sémantique philosophique qu’elle fait même partie de son histoire. On sait que l’un des principaux apports des summulae logicales du XIIIe siècle est d’offrir une description du fonctionnement sémantique des termes catégorématiques pris dans des contextes propositionnels variés. Cette démarche a été décrite comme une « approche contextuelle »…
Les Sommes de logique ne forment pas la totalité du savoir médiéval sur le langage et la logique. […] Le seule apport véritable des Sommes est d’offrir une sémantique des termes qui, à la fois, complète et fonde la théorie aristotélicienne des prpositions, inférences et syllogismes. Cet apport se trouve concentré dans un certains nombre de petits traités ayant pour objet de définir le fonctionnement sémantique des termes catégorématiques pris dans des contextes propositionnels variables. Cette démarche a été décrite comme une « approche contextuelle » par De Rijk (1962–1967). Elle résulte, pour une large part, d’une itneraction et d’une interpénétration de…
Qu’est-ce que connaître pour un technicien de l’approche propositionnelle ? Tout acte de connaissance est un acte propositionnel, puisque toute connaissance est un énoncé sur le monde. Mais il y a différentes sortes de connaissances : la connaissance ordinaire et la connaissance scientifique. L’appréhension, la saisie, la perception de la nature d’une chose, par exemple d’un homme en tant qu’homme, est à la fois un acte de connaissance simple et un acte de simple connaissance ; ce qu’Aristote appelle « la saisie des indivisibles ». La connaissance véritable commence lorsqu’il y a jugement développé, composition de notions, aperception non plus d’une chose ou quiddité, mais…
Si l’énoncé gît tout entier dans la composition des termes, sous des contraintes catégoriales qui en surveillent le rapport et les assignent à titre de mesures, toute attitude propositionnelle, tout préfixe déclaratif est mis hors champ de l’apophantique.…
S’il est vrai que nous avons ce pouvoir de nous oublier, c’est-à-dire de nous défaire [défaite], nous pourrons, grâce à la libre nolonté, après avoir décidé quel être nous devons être, après avoir, en imagination, sculpté, comme disaient les anciens, notre belle statue, rompre le charme qui nous lie à notre être apparent, et, après l’avoir répudié, marcher résolument à la conquête de notre être véritable : la personne !…
Mais est-il possible de réagir contre son caractère ? Est-il possible de se défaire pour se refaire ? Cette difficulté ne pourra être résolue qu’après que nous aurons opposé la personne au caractère.…
Cependant, la pensée qui se déploie dans la Somme est aux prises avec elle-même : l’objection n’est pas la simple opposition rhétorique d’une antithèse à une thèse, c’est le ressort d’un dynamisme de l’interrogation exprimant un effort de la pensée sur elle-même.…
Bien que les insolubilia traités par les logiciens médiévaux ne soit pas liés à la sui-réflexivité, la forme d’insoluble la plus connue est celle où l’énoncé de départ (positum) d’une dispute obligationnelle est fourni par une proposition signifiant sa propre fausseté, tel le « Menteur » : Ego dico falsum (« Je dis [le] faux »). L’importance prise par la problématique du « Menteur », dans l’historiographie des insolubilia s’explique par l’intérêt que lui ont porté les premiers travaux de C. Pierce et de B. Russell, mais il est certain qu’elle ne reflète qu’une partie des questions médiévales. Les principales solutions du « Menteur » proposées du XIIe au XVe siècle…
La physique de Grosseteste est une cosmogonie nouvelle, d’intention scientifique et non plus symbolique ou allégorique, donnant une explication de l’engendrement des sphères (sphaerae lucis) et de la production du réel exclusivement fondée sur la matière et la lumière, forme de tous les corps, avec ses deux propriétés fondamentales – l’autodiffusion ou multiplication de soi et la propagation instantanée. […] La cosmogonie de Grosseteste, qui fait de la lumière (distinguée en lumière-source – lux – et lumière émanée – lumen) le principe d’explication physique de toute la nature, va, pour plusieurs décennies, porter l’optique – la « perspective » – au rang de paradigme…
Défini comme processus d’actualisation susceptible d’être envisagé de manière « formelle », comme l” »entéléchie de ce qui est en puissance en tant qu’il est en puissance » (d’après Phys., 201a, 10–11), « matérielle », comme l” »acte d’une chose qui est en puissance, quand on la prend dans l’entéléchie qu’elle possède en tant qu’elle est en acte, non en elle-même mais comme mobile » (d’après 201a, 28–29), ou « complète », comme l’actualité simultanée d’un agent – le moteur a quo, cause efficiente et finale du mouvement et d’un patient, le mobile in quo, siège ou sujet du mouvement (200b, 31–82), le mouvement, tel que le conçoivent les commentateurs d’Aristote, est considéré…
24/01 [artifice] Allen Ginsberg : « la méthode doit être de la viande la plus crue ». Non. Dans mes livres tout se passe dans la distance (de la pensée), dans l’écart (du symbolique). Pas de « spontanéité », pas d”«authenticité » confessionnelle, pas de transcrit direct. Une fabrique, ostensible. Tout livre est un théâtre techniquement monté. L’action d’écrire se joue entre d’une part un rêve subjectif de délectation im-médiate (« nature », « corps », « souvenirs », « sensations ») et d’autre part l’objectivité d’une élaboration composée. Résultat : un artifice complexe, armé du savoir que l’immédiateté n’est qu’un leurre, qu’on ne travaille pas face à la « réalité », mais à travers le mur…
eQda : 1. Longtemps le binaire amadoua À un moment tu apprends que chien n’est pas, n’est définitivement pas, tout ce temps n’était pas, ne fut jamais le brave contraire de chat, que dans aucune sphère sémantique, sur aucune corde de cette sphère, sur aucune branche de proxémie chien ne fait face à chat. Ist der einfältige Himmel Denn reich ?1 Friedrich Hölderlin, « Was ist der Menschen Leben ? » Version courte : quand le binaire n’amadoue plus, la connaissance est comme rendue momentanément indigeste. Peut-être surtout pour les yeux. Peut-être pas. Version longue, émolliente mais pénible, peut-être surtout pour les yeux, peut-être pas : Le…
Toute propriété a deux usages, qui tous deux lui appartiennent essentiellement, sans toutefois lui appartenir de la même façon : l’un est spécial à la chose, l’autre ne l’est pas. Une chaussure peut à la fois servir à chausser le pied ou à faire un échange. On peut du moins en tirer ce double usage. Celui qui, contre de l’argent ou contre des aliments, échange une chaussure dont un autre a besoin, emploie bien cette chaussure en tant que chaussure, mais non pas cependant avec son utilité propre ; car elle n’avait point été faite pour l’échange. J’en dirai autant de toutes…
Lambert Marie de Rijk a décrit le XIIe siècle logico-sémantique comme le moment où émergent et se développent des approches « contextuelles » du langage, en ce sens que les analyses s’intéressent de manière croissante au rapport entre les variations de valeurs de vérité des énoncés et leur composition – le contexte est ici intralinguistique. Au tournant du XIIIe siècle naît la « théorie de la supposition », à savoir, pour une part au moins, une approche systématique des conditions de vérité des propositions à partir des propriétés intrinsèques attribuées aux termes : type de quantification, temps du verbe, modalités aléthiques, restriction adjectivale, etc. Frédéric Goubier,…
La suppositio est l’élément-clé de ce dispositif. Elle fournit trois types d’informations : le « mode de supposer » indique 1) la nature du suppositum ou des supposita (les ‘référents’ d’un substantif donné peuvent être des choses, le concept sous lequel elles tombent, le substantif lui-même) et, 2) à l’intérieur de la désignation de choses, le type de quantification (existentielle, universelle et ses variations) ; 3) les concepts d’ampliatio et de restrictio se chargent eux du calcul du volume des supposita. Au XIVe siècle, et dans une bien moindre mesure au XIIIe, la distinction entre modi supponendi permet à la théorie d’aborder d’emblée…
La théorie de la supposition, dans la version développée au XIIIe siècle, est avant tout concernée par les catégorèmes – et par les effets de quelques syncatégorèmes triés sur le volet, comme les quantifieurs. Elle ne représente toutefois qu’une partie de l’édifice sémantique : son socle, pour l’essentiel, qu’une sémantique des syncatégorèmes complète et présuppose par ailleurs. Dotée d’un espace littéraire propre, cette sémantique se déploie dans l’un des réseaux théoriques les plus riches, les plus sophistiqués et des moins connus du Moyen Âge philosophique, un réseau de concepts et d’arguments dialectiquement développés dans l’analyse des sophismata. Les discussions auxquelles ces…
Le but n’est pas de redonner ses lettres de noblesse à l’écriture, mais de les lui enlever, de la soustraire aux critères qui commandent, d’autant mieux qu’ils restent implicites, sa crtique et sa production : Produits Industriels de Fiction ou Artisanat Local de Poésie. Objets verbaux non identifiés Dans un fictif premier temps, pour essayer d’échapper à cette fausse alternative, on a intérêt à se fabriquer des objets. Il faut que quelque chose arrête, que quelque chose objecte. Des objets-freins. Plutôt que d’un appel du vide (dont il n’y a rien à dire à moins de verser dans une pénible mystique…
Il va de soi que l’on peut non seulement corriger une oeuvre ou intéger divers fragments d’oeuvres périmées dans une nouvelle, mais encore changer le sens de ces fragments et truquer de toutes les manières que l’on jugera bonnes ce que les imbéciles s’obstinent à nommer des citations. De tels procédés parodiques ont été souvent employés pour obtenir des effets comiques. Mais le comique met en scène une contradiction à un état donné, posé comme existant. En la circonstance, l’état de choses littéraire nous parraissant presque aussi étranger que l’âge du renne, la contradiction ne nous fait pas rire. Il…
[L’homme du XVIe] est coincé dans le sort commun. Appelé Chacun (un nom qui trahit l’absence de nom), cet anti-héros est donc aussi Personne, Nemo, tout comme l’Everyman anglais devient Nobody, ou le Jedermann allemand Niemand. Il est toujours l’autre, privé de responsabilités propres et de propriétés particulières qui limitent un chez-soi (la mort efface toutes les différences).…
Laissant de côté le « petit nombre » des « penseurs » et des « artistes » capables de métamorphoser le travail en plaisir par la sublimation, quittant donc ces « rares élus » qui désignent pourtant la place où son texte s’élabore, il passe contrat avec « l’homme ordinaire » et marie son discours à la foule dont le destin commun est d’être leurrée, frustrée, contrainte au labeur, soumise donc à la loi de la tromperie et au travail de la mort. Ce contrat, analogue à celui que l’histoire de Michelet passe avec « le Peuple » qui jamais pourtant n’y parlera, semble devoir permettre à la théorie de s’étendre à…
Dans le conte philosophique qu’est Malaise dans la civilisation, l’homme ordinaire, c’est le locuteur. Il est dans le discours le point de jonction entre le savant et le commun – le retour de l’autre (tous et personne) dans la place qui s’en était soigneusement distinguée. Une fois de plus, il y trace le débordement de la spécialité par la banalité, et la reconduction du savoir à son présupposé général : de sérieux, je ne sais rien. Je suis comme tout le monde.…
Depuis que la scientificité s’est donné des lieux propres et appropriables par des projets rationnels capables de poser dérisoirement leurs procédures, leurs objets formels et les conditions de leur falsification, depuis qu’elle s’est fondée comme une pluralité de champs limités et distincts, en somme depuis qu’elle n’est plus de type théologique, elle a constitué le tout comme son reste, et ce reste est devenu ce que nous appelons la culture. Ce clivage organise la modernité. Il la découpe en insularités scientifiques dominantes sur un fond de « résistances » pratiques et de symbolisations irréductibles à de la pensée. Même si l’ambition de…
C’est vrai que l’expert prolifère dans cette société, au point d’en devenir la figure généralisée, distendue entre l’exigence d’une croissante spécialisation et celle d’une communication d’autant plus nécessaire. Il efface (et d’une certaine façon il remplace) le philosophe, hier spécialiste de l’universel. Mais sa réussite n’est pas tellement spectaculaire. La loi productiviste d’une assignation (condition d’une efficacité) et la loi sociale d’une circulation (forme de l’échange) se contredisent en lui. […] Faute de pouvoir s’en tenir à ce qu’il sait, l’expert se prononce au titre de la place que sa spécialité lui a value. Par là il s’inscrit et il…
Nous sommes soumis, quoique non identifiés, au langage ordinaire. Comme dans la nef des fous, nous sommes embarqués, sans possibilité de survol ni de totalisation. C’est la « prose du monde » dont parlait Merleau-Ponty. Elle englobe tout discours, même si les expériences humaines ne se réduisent pas à ce qu’elle peut en dire. Les scientificités se permettent de l’oublier pour s’autoriser à en traiter. Ni les uns ni les autres, sous cet aspect, ne touchent la question philosophique, sans cesse ré-ouverte par cet « élan » qui « pousse l’homme à buter contre les limites du langage » (an die Grenze der Sprache anzurennen). Wittgenstein…
[Wittgenstein doit beaucoup] à la tradition philosophique qu’il a connue à Cambridge. [… Celle ‑ci] s’était fixée sur les « manières de parler » (ways of speaking) du langage quotidien (ordinary or everyday language) au point que Austin avait pour programme de « traquer les minuties du langage ordinaire » et pour réputation d’être « l’évangéliste du langage ordinaire » (TLS, 16 nov. 1973). Plusieurs raisons en étaient données, qui nous concernent aussi : 1. les manières de parler usuelles n’ont pas d’équivalences dans les discours philosophiques et elles n’y sont pas traductibles parce qu’il y a plus de choses en elle que dans ces discours ; 2.…
« Lorsque nous faisons de la philosophie nous sommes comme des sauvages, des hommes primitifs qui, entendant la façon de s’exprimer d’hommes civilisés, en font une fausse interprétation »…
Là, toujours, les forts gagnent et les mots trompent – expérience qui rejoindrait le constat d’un Maghrébin syndicaliste à Billancourt : « Nous sommes toujours niqués »…
Une manière d’utiliser des systèmes imposés constitue la résistance à la loi historique d’un état de fait et à ses légitimations dogmatiques. Une pratique de l’ordre bâti par d’autres en redistribue l’espace ; elle y crée au moins du jeu, pour des manœuvres entre forces inégales et pour des repères utopiques. Là se manifesterait l’opacité de la culture « populaire » – la roche noire qui s’oppose à l’assimilation. Ce qui s’y appelle « sagesse » (sabedoria) se définit comme un stratagème (trampolinagem, qu’un jeu de mots associe à l’acrobatie du saltimbanque et à son art de sauter sur le tremplin, trampolim) et comme « fourberie »…
Les jeux spécifiques de chaque société : ces opérations disjonctives (productrices d’événements qui différencient) donnent lieu à des espaces où des coups se proportionnent à des situations. Depuis le jeu d’échecs, forme aristocratique d’un « art de la guerre » venu de Chine et entré par les Arabes dans l’Occident médiéval où il constitua l’essentiel de la culture dans les manoirs, jusqu’à la belote, le loto ou le scrabble, les jeux formulent (et formalisent déjà) les règles organisatrices de coups et constituent aussi une mémoire (un stockage et une classification) de schémas d’actions articulant des réparties à des occasions. Ils exercent cette fonction…
L’usage doit donc être analysé pour lui-même. Les modèles ne manquent pas, surtout en ce qui concerne la langue, terrain privilégié pour le repérage des formalités propres à ces pratiques. Giblert Ryle, reprenant la distinction saussurienne entre la « langue » et (un système) et la « parole » (un acte), comparait la première à un capital et la seconde aux opérations qu’il permet : d’un côté, un stock ; de l’autre, de affaires et des usages. Dans le cas de la consommation, on pourrait presque dire que la production fournit le capital et que les utilisateurs, comme des locataires, acquièrent le droit de faire des…
Producteurs méconnus, poètes de leurs affaires, inventeurs de sentiers dans les jungles de la rationalité fonctionnaliste, les consommateurs produisent quelque chose qui a la figure des « lignes d’erre » dont parle Deligny. Ils tracent des « trajectoires indéterminées », apparemment insensées parce qu’elles ne sont pas cohérentes avec l’espace bâti, écrit et préfabriqué où elles se déplacent. Ce sont phrases imprévisibles dans un lieu ordonné par les techniques organisatrices de systèmes. Bien qu’elles aient pour matériel les vocabulaires des langues reçues (celui de la télé, du journal, du supermarché ou des dispositions urbanistiques), bien qu’elles restent encadrées par des syntaxes prescrites (modes temporels…
Habiter, circuler, parler, lire, faire le marché ou la cuisine, ces activités semblent correspondre aux caractéristiques des ruses et des surprises tactiques : bons tours du « faible » dans l’ordre établi par le « fort », art de faire des coups dans le champ de l’autre, astuce de chasseurs, mobilités manœuvrières et polymorphes, trouvailles jubilatoires, poétiques et guerrières.…
Les pratiques quotidiennes relèvent d’un vaste ensemble, difficile à délimiter et qu’à titre provisoire on peut désigner comme celui des procédures. Ce sont des schémas d’opérations, et des manipulations techniques. À partir de quelques analyses récentes et fondamentales (Foucault, Bourdieu, Vernant et Detienne, etc.) il est possible, sinon de les définir, du moins d’en préciser le fonctionnement relativement au discours (ou à « l’idéologie », comme dit Foucault), à l’acquis (l’habitus de Bourdieu) et à cette forme du temps qu’est l’occasion (le kairos dont parlent Vernant et Detienne). Manières de repérer une technicité d’un type particulier, en même temps que d’en situer…
L’usage du terme « stratégie » n’est pas moins limité. Il est justifié par le fait que les pratiques donnent une réponse adéquate aux conjonctures. Mais Bourdieu répète en même temps qu’il ne s’agit pas stratégies à proprement parler : il n’y a pas de choix entre plusieurs possibles, donc pas d’« intention stratégique » ; il n’y a pas introduction de correctifs dus à une meilleure information, donc pas « le moindre calcul » ; il n’y a pas prévision, mais seulement un « monde présumé » comme la répétition du passé. En somme, « c’est parce que les sujets ne savent pas, à proprement parler, ce qu’ils font, que ce…
In meinen Gegenden sagt der gemeine Mann, wenn man ihm etwa eine solche Aufgabe vorlegt, wie Columbus mit seinem Ei : das ist keine Kunst, es ist nur eine Wissenschaft. D. i. wenn man es weiß, so kann man es ; und eben dieses sagt er von allen vorgeblichen Künsten des Taschenspielers. Die des Seiltänzers dagegen wird er gar nicht in Abrede sein, Kunst zu nennen.…
Même lorsque l’idéologie médicale s’inverse lentement, au début du XIXe siècle, lorsque, majoritairement, une thérapeutique d’extractions (le mal est un surcroît – quelque chose de plus ou de trop – qu’il faut enlever du corps par la saignée, la purge, etc.) est remplacée par une thérapeutique d’adjonctions (le mal est un manque, un déficit, qu’il faut suppléer par des drogues, des soutiens, etc.), l’appareillage de l’outilité continue à exercer son rôle d’écrire sur le corps le nouveau texte du savoir social au lieu de l’ancien, tout comme la herse de la Colonie pénitentiaire [de Kafka, ndr] reste identique, même si…
Une crédibilité du discours est d’abord ce qui fait marcher des croyants. Elle produit des pratiquants. Faire croire, c’est faire faire. Mais par une curieuse circularité, la capacité de faire marcher – d’écrire et de machiner les corps – est précisément ce qui fait croire. Parce que la loi est déjà appliquée avec et sur des corps, « incarnée » en des pratiques physiques, elle peut s’en accréditer et faire croire qu’elle parle au nom du « réel ». Elle se rend fiable en disant : « Ce texte vous est dicté par la Réalité même ». On croit ce qu’on suppose réel, mais ce « réel » est…
[La rhétorique] prétendait faire de la parole ce qui joue sur le vouloir de l’autre, établit des adhésions et des contrats, coordonne ou modifie des pratiques sociales, et donc façonne l’histoire. Elle a été peu à peu rejetée des champs scientifiques. Et ce n’est pas un hasard si elle se retrouve du côté où prospèrent des légendaires, et si Freud la restaure dans les régions exilées et improductives du rêve ou un « parler » inconscient fait retour. Cette division, déjà si marquée au XVIIIe siècle, dans l’opposition croissante entre les techniques (ou les sciences) et l’opéra, ou, plus spécifiquement, dans la…
En général, cette image du « public » ne s’affiche pas. Elle n’habite pas moins la prétention qu’ont les « producteurs » d’informer une population, c’est-à-dire de « donner forme » aux pratiques sociales. Les protestations mêmes contre la vulgarisation/vulgarité des médias relèvent souvent d’une prétention pédagogique analogue ; portée à croire ses propres modèles culturels nécessaires au peuple en vue ‘une éducation des esprits et d’une élévation des cœurs, l’élite émue par le « bas niveau » des canards ou de la télé postule toujours que le public est modelé par les produits qu’on lui impose. C’est là se méprendre sur l’acte de « consommer ». On suppose qu’« assimiler » signifie…
Une des choses qui m’a toujours parues essentielles à ces expériences mystiques, c’est justement leur volonté de récuser l’exception, l’extase, le moment exceptionnel, qui est effectivement un moment nécessaire dans l’expérience mystique, mais qui doit être dépassé pour rentrer dans le quotidien, dans le banal, dans « la vie commune ». Le réel étant justement l’acceptation d’une limite d’un travail particulier et, au fond, plus essentiellement, de la mort.…
Le sens « littéral », produit d’une élite sociale Des analyses qui suivent l’actualité liseuse en ses détours, dérives à travers la page, métamorphoses et anamorphoses du texte par l’œil voyageur, envols imaginaires ou méditatifs à partir de quelques mots, enjambements d’espaces sur les surfaces militairement rangées de l’écrit, danses éphémères, il ressort au moins, en première approche, qu’on ne saurait maintenir la partition qui sépare de la lecture le texte lisible (livre, image, etc.). Qu’il s’agisse d’un journal ou de Proust, le texte n’a de signification que par ses lecteurs ; il change avec eux ; il s’ordonne selon des codes de perception…
Processus permettant l’imposition d’un nom et qui se déroule de la manière suivante (nous nous appuyons sur le De Intellectibus) : au fondement de toute connaissance, il y a la sensation qui « touche légèrement » l’objet, puis vient l’imagination qui, en se débarrassant d’une extériorité, saisit la chose de manière confuse ou indéterminée – car imaginer, c’est accueillir simplement la chose sans considérer encore en elle ni nature ni propriété. Enfin vient l’intellection. Celle-ci, ayant comme acte essentiel celui de l’« attentio », débarrassée de toute extériorité, observant à travers les yeux de l’esprit, intellige « sa chose ». Par les images, l’intellect vise…
Ce cercle est si parfaitement un que son diamètre est sa circonférence. Mais un diamètre infini a un milieu infini. Or son milieu est son centre. On voit donc que centre, diamètre et circonférence sont la même chose. […] Tu vois comment le maximum parfait tout entier est à l’intérieur de tout, qu’il est simple et indivisible, puisqu’il est le centre infini ; et en dehors de tout, entourant toutes choses, puisque circonférence infinie ; et pénétrant tout, puisque diamètre infini ; principe de toutes choses, puisque centre ; fin de toutes choses, puisque circonférence ; milieu de tout, puisque diamètre. Cause efficiente, puisque centre ;…
Il n’est pas possible qu’il y ait aucun intermédiaire entre les énoncés contradictoires : il faut nécessairement ou affirmer ou nier un seul prédicat, quel qu’il soit. » alt : « Nous en avons dit assez pour établir que le plus sûr de tous les principes, c’est que les affirmations opposées ne peuvent être vraies en même temps, et pour montrer les conséquences et les causes de l’opinion contraire. Et, puisqu’il est impossible que deux assertions contraires sur le même objet soient vraies en même temps, il est évident qu’il n’est pas possible non plus que les contraires se trouvent en même temps dans…
Qu’en serait-il d’une question qui n’impliquerait pas de réponse ? Elle ne diviserait pas le monde en deux : la demande, la réponse ; elle se tiendrait d’emblée en leur milieu, éclatante de leur contradiction, et cependant fermée à la discontinuité que la contradiction engendre. Pareille question ne saurait pas ce qu’elle est, car niant sa nature et se niant elle-même, elle se contenterait justement d’être ce qu’elle est. Il va donc falloir « jouer jusqu’à la mort », me donnant la comédie de ces mots qui ne sont pas ce qu’ils vont tout d’abord paraître — qui ne sont pas là pour manifester un…
Je ne suis pas une intellectuelle engagée. Je suis poète. Je remarque tout ce qui sensiblement me heurte, me capte, m’arrête. Je remarque qu’on a passé une journée de procès à regarder des vidéos, c’est tout. Je n’ai pas de thèse à défendre. Je ne viens pas vérifier ce que je sais déjà, parce que je ne sais rien avant de l’avoir écrit. Je n’ai rien à apprendre à qui que ce soit, ni sur Jeanne d’Arc, ni sur les classes moyennes – sur lesquelles j’ai pourtant écrit deux petits livres parus chez P.O.L. Je crois simplement que ma place…
Foucault, les quatre modalités alèthurgiques : prophétique (destinal), saptientiel (ontologique), pédagogique (technique), parrêsiastique (éthique). Il me semble – c’est tout cas ce que j’ai essayé de vous montrer, même schématiquement – que, dans la culture grecque, à la fin du Ve siècle-début du IVe siècle, on peut repérer bien répartis en une sorte de rectangle, ces quatre grands modes de véridiction : – celui du prophète et du destin, – celui de la sagesse et de l’être, – celui de l’enseignement et de la tekhnê, – et celui de la parrêsia avec l’êthos. Mais si ces quatre modalités sont ainsi assez…
Cette année, je voudrais continuer l’étude du franc-parler, de la parrêsia comme modalité du dire-vrai. (…) L’alèthurgie serait, étymologiquement, la production de la vérité, l’acte par lequel la vérité se manifeste. Donc laissons de côté les analyses de type « structure épistémologique » et analysons un peu les « formes alèthurgiques ».…
On ne dira pas que le géomètre ou le grammairien, enseignant ces vérités auxquelles ils croient, sont des parrèsiastes. Pour qu’il y ait parrêsia (…) il faut que le sujet, [en disant] cette vérité qu’il marque comme étant son opinion, sa pensée, sa croyance, prenne un certain risque, risque qui concerne la relation même qu’il a avec celui auquel il s’adresse. Il faut pour qu’il y ait parrêsia que, en disant la vérité, on ouvre, on instaure et on affronte le risque de blesser l’autre, de l’irriter, de le mettre en colère et de susciter de sa part un certain nombre de conduites qui…
La pratique de la parrêsia s’oppose terme à terme à ce qui est en somme l’art de la rhétorique. (…) Le bon rhétoricien, le bon rhéteur est l’homme qui peut parfaitement et est capable de dire tout autre chose que ce qu’il sait, tout autre chose que ce qu’il croit, tout autre chose que ce qu’il pense, mais de le dire de telle manière que, au bout du compte, ce qu’il aura dit, et qui n’est ni ce qu’il croit ni ce qu’il pense ni ce qu’il sait, sera, deviendra ce que pensent, ce que croient et ce que croient savoir ceux…
Disons, très schématiquement, que le rhéteur est, ou en tout cas peut parfaitement être un menteur efficace qui contraint les autres. Le parrèsiaste, au contraire, sera le diseur courageux d’une vérité où il risque lui-même et sa relation avec l’autre. (…) La parrêsia est tout de même autre chose qu’une technique ou un métier, (…) c’est une attitude, une manière d’être qui s’apparente à la vertu, une manière de faire. »…
(Fiche De Libera 26 03 2018) : Foucault, Courage de la vérité, p. 310 : les deux modalités du « dire-vrai » philosophique (post-socratique) 1) la modalité platonicienne : elle accentue de façon très significative l’importance et l’ampleur des mathêmata, qui donne à la connaissance de soi la forme de la contemplation de soi par soi et de la reconnaissance ontologique de ce qui est l’âme en son être propre ; elle tend à établir un double clivage : de l’âme et du corps ; du monde vrai et du monde des apparences. 2) la modalité cynique : elle « réduit de façon aussi stricte que possible le domaine des mathêmata »,…
Slide De Libera (26 03 2018 – non prononcé) 1.— Foucault reconduit l’éloge de la « manière de vivre » comme spécificité de la philosophie antique et le discrédit relatif du christianisme médiéval dans le schéma philosophique et historiographique de P. Hadot, marqué notamment par la dissociation entre théologie scolastique et vie spirituelle – qui projette sur le monde universitaire certaine vision de la différence entre l’école et le cloître dans les siècles pré-universitaires. 2. — On peut, on doit réviser cette vision de l’université, qui exclut l’êthos académique (il y en a pourtant un, tout comme il y a une vie…
On pense, on craint, quand on prépare un bœuf bourguignon, de ne pas vraiment cuisiner un bœuf bourguignon, quand on écrit de la poésie (vers, champs, blocs, ou lignes, ou phrases, ou propositions) de ne pas être en train d’en écrire, quand on fait un film, de ne pas être suffisamment dans le cinéma – ou trop, ce qui revient au même, la posture consistant à vouloir à tout prix se situer dans la Nouvelle Cuisine, l’Anti-Poésie, ou le Non-Cinéma, produit des effets identiques, puisqu’elle présente l’assignation à un lieu, et l’obligation conséquente qu’aurait ce qu’on fait d’y entrer, ou…
Le « travail de la langue » est une chose absurde quand on ne comprend pas qu’il ne se réduit pas à lui-même comme objet d’auto-contemplation ; ou plutôt, quand on l’a oublié. Baudelaire n’a pas écrit les Petits Poèmes en Prose pour « révolutionner le langage poétique » et coiffer Gautier au poteau ; la rage contenue qu’il y met, y compris à l’égard de lui-même, prouve assez qu’il entendait littéralement faire déchanter le second Empire.…
L’importance des corrections, chez Proust, ne tient pas seulement à son perfectionnisme, ou au fait que, « quelque part », il se sentait incorrect, ou pas assez juste dans sa langue, mais révèle à mon sens un trait de la modernité dont sa syntaxe se saisit dans cette façon d’approcher en spirale, progressivement, son objet, en reculant et en y revenant tour à tour, dans une épanorthose étendue à tout un livre, et qui consiste à reprendre ce qu’on vient de poser pour le reformuler. Il y a aussi comme un filet où se nouent, chez ce roi de la punchline, toutes…
Tant que les écrivains français ne s’auto-provinçialiseront pas, et tant que la France ne sera pas sa propre province et celle de tous les autres pays, nous ne pourrons nous sauver de cette sorte particulière de bêtise que nous nommons l’intelligence.…
Cette idée lysergique de la liberté est assez éloignée du trio dit « républicain » et de son origine révolutionnaire pour que l’auteur bétonne conceptuellement son écho proustien : « [S’emparer de la perspective], c’est rompre le partage entre ceux qui sont soumis à la nécessité du travail des bras et ceux qui disposent de la liberté du regard. (…) [Cette appropriation esthétique] définit la constitution d’un autre corps qui n’est plus « adapté » au partage policier des places, des fonctions, et des compétences sociales. »…
Le relativisme est un terme qui recouvre toute une famille de doctrines, selon le domaine auquel il s’applique (relativisme ontologique, linguistique, moral, esthétique, culturel, social, etc.) et selon aussi le degré que l’on est prêt à lui donner (relativisme des faits, de la justification de nos croyances, de nos raisons épistémiques, morales, esthétiques ?), ou selon encore que l’on estime ou non que l’ introduction d’un paramètre de relativité, quel qu’il soit, engage ou non à une position relativiste. Selon les cas, le relativisme sera reçu comme une position soit incohérente, soit inévitable sans être forcément hostile à l’idée de connaissance,…
Pour William James, au contraire : il n’est pas toujours mauvais de croire sur la base d’évidences insuffisantes. Il y a des cas où en suivant la voie selon laquelle on peut préférer l’injonction « nous devons connaître la vérité » et non l’autre « nous devons éviter l’erreur », il peut être bon (voire rationnel) de croire des choses qu’on n’a pas de raisons bien assurées de croire et même, dans certains cas, il peut être bon de croire à l’encontre des données dont on dispose. Il faut distinguer, d’une part, entre justification épistémique et justification éthique, d’autre part, ce qui peut valoir (et…
Qu’est-ce que l’entêtement ? C’est rester au soleil alors qu’on sent déjà le grésillement des brûlures. C’est manger encore un carré de chocolat alors que chocolat ne désigne plus qu’une pâte sucrée qui tapisse ma gorge. C’est déchirer un papier en pensant ainsi faire disparaître ce qui est écrit, ou mieux : faire en sorte que cela n’ait jamais été écrit. C’est ne pas se couvrir alors qu’il fait froid parce qu’on a décidé qu’il fait chaud. C’est forcer son chien à porter des lunettes de soleil dans le seul but de prendre une photo. C’est refuser d’organiser un pique-nique parce qu’on…
« si la phronesis (prudence ou sagacité), contrairement à la sagesse, est liée à la partie irrationnelle de l’âme, et donc intimement liée à la morale, elle est comme la sagesse une vertu intellectuelle » / « de même que la sagesse suppose un double état, scientifique et rationnel qui permet de démontrer à partir de principe premier, et celui intellectif qui permet de saisir les premiers principes de toute démonstration ; la sagacité ou prudence suppose un double état : délibératif et proprement rationnel (permet de trouver les moyens en vue d’une fin) et celui intellectif qui permet de saisir les fins ultimes de…
Au tout début du XVIIe siècle, un philosophe scholastique du nom de Edmond Pourchot systématise, de façon encore aristotélicienne, les quatre sens selon lesquels le terme de sujet peut se dire. Un sujet est d’inhésion (sujet d’inhérence pour des accidents), de dénomination (ce qui est dénommé par une forme, une perfection, une privation, une action ou une affection), d’information (ce en quoi est reçue une forme essentielle qui l’informe pour constituer un tout individuel physique), d’attribution (la matière sujet d’une discipline de connaissance). Dans un tel cadre philosophique, la réalité commune n’est pas encore définie à partir du rapport particulier…
« […] l’accord fut que je porterai mes efforts en direction des personnes et caractères surnaturels ou du moins romantiques ; le but étant de puiser au fond de notre nature intime une humanité aussi bien qu’une vraisemblance que nous transférerions à ces créatures de l’imagination, de qualité suffisante pour frapper de suspension, ponctuellement et délibérément, l’incrédulité, ce qui est le propre de la foi poétique. »…
La véritable fonction sociale de la philosophie est la critique de l’existant [du subsistant : de ce qui apparaît comme ontologiquement continu, historiquement constant, essentiellement invariable ; des Bestehenden]. Ça implique de ne pas ergoter superficiellement sur des idées ou des états [situations, Zustände] isolés, comme si un philosophe était un drôle de zouave [ein komischer Kauz ; un olibrius, un drôle de loustic]. Ça n’implique pas non plus que le philosophe déplore telle ou telle circonstance prise isolément et trouve un remède à cela. Le seul but d’une telle critique est d’éviter que les Hommes se perdent dans les idées et les…
L’exigence platonicienne d’un gouvernement par les philosophes ne signifie pas que les gouvernants doivent être choisis parmi les auteurs de manuels de logique. Dans les affaires, l’esprit de spécialité [Fachgeist] ne connaît que le profit, dans le domaine militaire le pouvoir, et même en science, le succès seulement dans une discipline particulière [Spezialdisziplin]. Si cet esprit n’est pas contrôlé, il caractérise un état anarchique de la société. Pour Platon, la philosophie allait de paire avec l’effort pour unir et maintenir les différentes capacités [Vermögen] et branches de la connaissance [Arten der Erkenntnis] dans une cohérence qui rende productifs ces éléments…
Je crois avoir bien saisi dans son ensemble ma proposition à l’égard de la philosophie, quand j’ai dit : La philosophie, on ne devrait l’écrire qu’en poème.…
L’essentiel est que l’activité d’éclaircissement soit menée avec courage : si celui-ci manque, elle n’est plus qu’un jeu de l’intelligence.…
Il faut le redire : avant de le céder à la grâce de l’hexamètre et au tonnerre de la Parole, le Moyen Age intellectuel a d’abord été vaincu par la raillerie.[…] Un Rabelais, un Jean Luis Vivès, un Coluccio Salutati, un Luther ont, avec leurs intérêts propres, dit et fait la même chose. Le Moyen Age est stérile. Il est donc mort de rire et de colère, du rire des humanistes, de la colère des réformateurs, avant de nous faire périr d’ennui.…
Démosthène dit ainsi que, à la différence des mauvais parrèsiastes qui, eux, disent n’importe quoi et n’indexent pas leurs discours à la raison, il ne veut pas parler sans raison, il ne veut pas « en venir aux injures » et « rendre coup pour coup » (vous savez, ces fameuses disputes où on dit n’importe quoi, pourvu que ça puisse desservir l’adversaire et être utile à sa propre cause). Il ne veut pas faire cela, il veut au contraire, avec de la parrêsia (meta parrêsias) dire le vrai (ta alethê : les choses vraies). D’ailleurs, il ajoute : je ne dissimulerai rien (oukh apokhrupsômai). Ne…
Le cynisme ne se contente donc pas de coupler ou de faire se correspondre, dans une harmonie ou une homophonie, un certain type de discours et une vie conforme aux principes énoncés dans le discours. Le cynisme lie le mode de vie et la vérité sur un mode beaucoup plus serré, beaucoup plus précis. Il fait de la forme de l “existence une condition essentielle pour le dire-vrai. Il fait de la forme de l “existence la pratique réductrice qui va laisser place au dire-vrai. Il fait enfin de la forme de 1 “existence une façon de rendre visible, dans…
Et un peu plus loin il ajoute : Tu es le meilleur et le plus parfait des philosophes, étant le martyr, le témoin de la vérité (marturôn tês alêtheias). Alors bien sûr, marturôn ([du verbe] marturein) ne désigne pas uniquement le martyr au sens que nous donnons d’ordinaire à ce terme. C’est le témoignage de la vérité qui est ici désigné. Mais vous voyez bien que dans la bouche de Grégoire, il ne s’agit pas simplement du témoignage verbal de quelqu’un qui dirait la vérité. Il s’agit bien de quelqu’un qui, dans sa vie même, dans sa vie de chien, n’a…
Troisièmement, le parrèsiaste, là encore par définition, ne parle pas par énigmes, à la différence du prophète. Il dit au contraire les choses le plus clairement, le plus directement possible, sans aucun déguisement, sans aucun ornement rhétorique, de sorte que ses paroles peuvent recevoir immédiatement une valeur prescriptive. Le parrèsiaste ne laisse rien à interpréter. Certes, il laisse quelque chose à faire : il laisse à celui auquel il s’adresse la rude tâche d’avoir le courage d’accepter cette vérité, de la reconnaître et d’en faire un principe de conduite. Il laisse cette tâche morale, mais, à la différence du prophète, il…
Quand, opérant sur des réalités, pommes, poires, fraises, amandes, je me forme l’idée générale de « fruit » ; quand, allant plus loin, je m’imagine que mon idée abstraite « le fruit », déduite des fruits réels, est un être qui existe en dehors de moi et, bien plus, constitue l’essence véritable de la poire, de la pomme, etc., je déclare — en langage spéculatif — que « le fruit » est la « substance » de la poire, de la pomme, de l’amande, etc. Je dis donc que ce qu’il y a d’essentiel dans la poire ou la pomme, ce n’est pas d’être poire ou pomme. Ce…
Passions sans vérité, vérités sans passion ; héros sans héroïsme, histoire sans événements ; développement dont la seule force motrice semble être le calendrier, fatigant par la répétition constante des mêmes tensions et des mêmes détentes ; antagonismes qui ne semblent s’aiguiser périodiquement d’eux-mêmes que pour pouvoir s’émousser et s’écrouler sans se résoudre ; efforts prétentieusement étalés et craintes bourgeoises devant le danger de la fin de monde, et, en même temps, de la part des sauveurs du monde, les intrigues et les comédies de cours les plus mesquines dont le laisser-aller rappelle moins l’époque actuelle que les temps de la Fronde ; tout le génie officiel…
En février 1849, on organisa des banquets de réconciliation. On esquissa un programme commun, on créa des comités électoraux communs, et l’on présenta des candidats communs. On enleva aux revendications sociales du prolétariat leur pointe révolutionnaire, et on leur donna une tournure démocratique. On enleva aux revendications démocratiques de la petite bourgeoisie leur forme purement politique, et on fit ressortir leur pointe socialiste. C’est ainsi que fut créée la social-démocratie. […] Il ne faudrait pas partager cette conception bornée que la petite bourgeoisie a pour principe de vouloir faire triompher un intérêt égoïste de classe. Elle croit au contraire que les…
On se rend compte immédiatement que, dans un pays comme la France, où le pouvoir exécutif dispose d’une armée de fonctionnaires de plus d’un demi-million de personnes et tient, par conséquent, constamment sous sa dépendance la plus absolue une quantité énorme d’intérêts et d’existences, où l’Etat enserre, contrôle, réglemente, surveille et tient en tutelle la société civile, depuis ses manifestations d’existence les plus vastes jusqu’à ses mouvements les plus infimes, de ses modes d’existence les plus généraux jusqu’à la vie privée des individus, où ce corps parasite, grâce à la centralisation la plus extraordinaire, acquiert une omniprésence, une omniscience, une…
Dans ces voyages, que le grand Moniteur officiel et les petits Moniteurs privés de Bonaparte ne pouvaient moins faire que de célébrer comme des tournées triomphales, il était constamment accompagné d’affiliés de la société du Dix-Décembre . Cette société avait été fondée en 1849. Sous le prétexte de fonder une société de bienfaisance, on avait organisé le lumpenprolétariat parisien en sections secrètes, mis à la tête de chacune d’entre elles des agents bonapartistes, la société elle-même étant dirigée par un général bonapartiste. A côté de « roués » ruinés, aux moyens d’existence douteux et d’origine également douteuse, d’aventuriers et de déchets corrompus…
Tu fais de poétique et de joli des valeurs. Des valeurs affectives, esthétiques et morales. Des valeurs-refuges, dirais-je. […] Aujourd’hui, le recours à ces valeurs fantasmatiques apparaît clairement comme des impasses du langage et une regression de la pensée. Ce serait, en littérature, l’équivalent de Philippe de Villiers en politique. »…
Se laisse-t-elle [la réalité] dépeindre dans un reportage ordinaire ? Depuis quelques années, le reportage jouit en Allemagne d’une faveur suprême parmi toutes les autres formes de représentation, car il est seul capable, pense-t-on, de saisir la vie dans sa spontanéité. Les écrivains n’ont pas de plus haute ambition que de faire du reportage ; reproduire ce que l’on a observé, voilà ce qui compte aujourd’hui. Il y a une sorte de fringale d’immédiateté, qui est sans doute la conséquence de la malnutrition dont est responsable l’idéalisme allemand. Au caractère abstrait de la pensée idéaliste, incapable de s’approcher de la réalité par…
Une information que je recueille dans un grand magasin connu de Berlin est particulièrement instructive : « Lorsque nous recrutons du personnel de vente et du personnel administratif, déclare un personne important du service du personnel, nous attachons une grande importance à une apparence agréable. » […] Je lui demande ce qu’il entend par là, s’il s’agit d’être piquant, ou bien joli. « Pas exactement joli. Ce qui compte, comprenez-vous, c’est plutôt un teint moralement rose. » Je comprends en effet. Un teint moralement rose – cet assemblage de concepts éclaire d’un seul coup un quotidien fait de vitrines décorées, d’employés salariés et de journaux illustrés.…
Les instances dirigeantes se préoccupent plutôt de la formation des jeunes principalement parce qu’elle est imposée par la même logique qui pousse à la mécanisation du travail : « Une mise en valeur intensive des hommes s’avère nécessaire », me dit un responsable économique qui n’a certainement pas en vue l’intensité humaine. Si l’on a besoin de personnel de grande qualité, il faut en organiser l’élevage.…
Toutes les choses semblent leur propre signe Et les noms qui y poussent se ramifient vers d’autres référents. […] Les noms que nous avons volés ne nous éloignent pas : Nous avons pris sur eux un petit peu d’avance Le moment, désormais, est venu d’attendre à nouveau. Rien qu’attendre, l’attente : de quoi se comble l’intervalle ? C’est un autre genre d’attente, attendre que cesse l’attente. Rien ne prend sa juste part du temps. L’attente est intégrée aux choses qui naissent à elles-mêmes. Rien n’est incomplet en partie, mais l’attente Envahit tout comme un climat. Quelle heure est-il ? Rien vaut-il la peine ? Oui, car il…
… Le pétrole n’a pas tardé À prendre la place de L’obscurité qui t’entoure. Tout se passait Comme prévu, mais enfin ça n’était jamais exactement ça : Une petite cassure par ici, un zézaiement sans importance. Il faut que ça se présente Dans une dernière échappée : poiriers et fleurs Un ultime mur résineux Jouissance du climat tempéré De ton identité. Fécondité morose À surveiller. … Pretty soon oil has Taken up the place of The dark around you. It was all As told, but anyway it never came out just right : A fraction here, a lisp where it didn’t matter. It has to be presented Through a final…
Some things we do take up a lot more time And are considered a fruitful, natural thing to do. I am coming out of one way to behave Into a plowed cornfield. On my left, gulls, On an inland vacation. They seem to mind the way I write. Or, to take another example : last month I vowed to write more. What is writing ? Well, in my case, it’s getting down on paper Not thoughts, exactly, but ideas, maybe : Ideas about thoughts. Thoughts is too grand a word. Ideas is better, though not precisely what I mean. Someday I’ll explain. Not today though. I feel as though someone had…
… De toute façon le soir A tendance à modifier les choses. Moins la couleur, La qualité d’une poignée de main, une haleine douteuse, Qu’une impatience générale à voir les comptes faits, Les fleurs disposées loin de tout regard. ……
La métropole apparaît en outre comme la patrie d’élection de la rivalité mimétique, la célébration désolée mais continuelle du « fétichisme de la petite différence ». ON y joue à l’année la tragi-comédie de la séparation : plus les hommes sont isolés, plus ils se ressemblent, plus ils se ressemblent, plus ils se détestent, plus ils se détestent plus ils s’isolent. Et là où les hommes ne peuvent plus se reconnaître les uns les autres comme participant à l’édification d’un monde commun, c’est une réaction en chaîne, une fission collective que tout vient encore catalyser.…
Il n’y a plus, par exemple, cette réalité prétendument substantielle que l’on nommait « la famille » ; il n’y a même plus de pères, de mères, de fils ni de sœurs ; il n’y a plus que des Bloom, qui jouent à la famille, au père, à la mère, au fils ou à la sœur.…
[…] si le Bloom s’apparente à cet homme intérieur, ce n’est le plus souvent que de façon négative. L’habitacle inessentiel de sa personnalité ne recèle guère que le sentiment de se trouver entraîné par une chute sans fin dans un espace sous-jacent, obscur et enveloppant, comme si sans cesse il se précipitait en lui-même tout en s’effritant. Goutte à goutte, par un perlement régulier, son être suinte, file, et s’extravase. Son intériorité est de moins en moins un espace ou une substance,et de plus en plus un seuil et son passage. De là aussi que le Bloom soit au fond…
Certainement, il avait fallu toute l’épaisse vulgarité d’une époque à laquelle l’économie tint lieu de métaphysique pour faire de la pauvreté une notion économique (maintenant que cette époque touche à son terme, il devient à nouveau évident que le contraire de la pauvreté n’est pas la richesse, mais la misère, et que des trois, la pauvreté seule a le sens d’une perfection. La pauvreté désigne l’état de celui qui peut user de tout, n’ayant rien en propre, et la misère l’état de celui qui ne peut user de rien, soit qu’il ait trop, soit que le temps lui fasse défaut,…
Tous les malentendus au sujet du Bloom tiennent à la profondeur du regard avec lequel on s’autorise à le dévisager. En tout état de cause, la palme de la cécité revient aux sociologues qui tels Castoriadis parlent de « repli sur la sphère privée » sans préciser que cette sphère a elle-même été entièrement socialisée. À l’autre extrême, nous trouvons ceux qui se sont laissés aller jusque dans le Bloom. Les récits qu’ils en ramènent s’apparentent tous, d’une manière ou d’une autre, à l’expérience du narrateur de Monsieur Teste découvrant le « chez-soi » de son personnage : « Je n’ai jamais eu plus fortement l’impression…
À maints égards, la société marchande ne peut se passer du Bloom. La rentrée dans l’effectivité des représentations spectaculaires, connue sous le vocable de « consommation », est entièrement conditionnée par la concurrence mimétique à laquelle son néant intérieur pousse le Bloom. Le jugement tyrannique du ON demeurerait un article d’universelle moquerie si « être » ne signifiait pas dans le Spectacle « être différent », ou du moins s’y efforcer. Ce n’est donc pas tant, ainsi que le notait le bon Simmel, que « l’accentuation de la personne se réalise au moyen d’un certain trait d’impersonnalité », mais plutôt que l’accentuation de l’impersonnalité serait impossible sans un…
Mais c’est exactement dans la mesure où il n’est pas un individu que le Bloom est à même de nouer des relations avec ses semblables. L’individu porte dans sa trompeuse intégrité, de façon atavique, la répression de la communication, ou la nécessité de sa facticité. L’ouverture extatique de l’homme, et nommément du Bloom, ce Je qui est un ON, ce ON qui est un Je, est cela même contre quoi la fiction de l’individu fut inventée. Le Bloom ne fait pas l’expérience d’une finitude particulière ou d’une séparation déterminée, mais de la finitude et de la séparation ontologiques, communes à…
Un événement se détache sur fond d’uniformité ; c’est une différence, une chose que nous ne pouvions connaître a priori : l’histoire est fille de mémoire. Les hommes naissent, mangent et meurent, mais seule l’histoire peut nous apprendre leurs guerres et leurs empires ; ils sont cruels et quotidiens, ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants, mais l’histoire nous dira si, à une époque donnée, ils préféraient le profit indéfini à la retraite après fortune faite et comment ils percevaient ou classaient les couleurs. Elle ne nous apprendra pas que les Romains avaient deux yeux et que le ciel était…
Est événement tout ce qui ne va pas de soi. La scolastique dirait que l’histoire s’intéresse à la manière non moins qu’à la forme, aux particularités individuelles non moins qu’à l’essence et à la définition ; la scolastique ajoute, il est vrai, qu’il n’est pas de matière sans forme et nous verrons que le problème des universaux se pose aussi aux historiens. On peut adopter provisoirement la distinction de Dilthey et Windelband : d’un côté, il y a les sciences nomographiques, qui se donnent pour but d’établir des lois et des types, et de l’autre les sciences idiographiques, qui s’intéressent à l’individuel.…
Il est poétique d’opposer le caractère historique de l’homme aux répétitions de la nature, mais c’est une idée non moins confuse que poétique. La nature aussi est historique, elle a son histoire, sa cosmologie ; la nature est non moins concrète que l’homme et tout ce qui est concret est dans le temps.…
La véritable différence ne passe pas entre les faits historiques et les faits physiques, mais entre l’historiographie et la science physique. La physique est un corps de lois et l’histoire est un corps de faits. La physique n’est pas un corps de faits physiques racontés et expliqués, elle est le corpus des lois qui serviront à expliquer ces faits.…
Les faits n’existent pas isolément, en ce sens que le tissu de l’histoire est ce que nous appellerons une intrigue, un mélange très humain et très peu « scientifique » de causes matérielles, de fins et de hasards ; une tranche de vie, en un mot, que l’historien découpe à son gré et où les faits ont leurs liaisons objectives et leur importance relative […]. Une intrigue n’est pas un déterminisme où des atomes appelés armée prussienne culbuteraient des atomes appelés armée autrichienne ; les détails y prennent donc l’importance relative qu’exige la bonne marche de l’intrigue. Si les intrigues étaient de petits déterminismes,…
Trois conséquences peuvent être utilement tirées du nominalisme historique. D’abord, toute histoire est de quelque manière une histoire comparée. Car les traits, retenus comme pertinents, par rapport auxquels on décrit un fait individuel, sont des universaux ; par là, quand on trouve pertinente et intéressante l’existence de sectes dans la religion romaine, on est à même de dire si n’importe quelle autre religion présente ou non le même trait ; et, inversement, constater qu’une autre religion comporte une théologie amène à prendre conscience que la religion romaine n’en comporte pas et à s’étonner qu’elle soit ce qu’elle est. Ensuite, tout « fait » est…
Est historique ce qui n’est pas universel et ce qui n’est pas singulier. Pour que ce ne soit pas universel, il faut qu’il y ait différence ; pour que ce ne soit pas singulier, il faut que ce soit spécifique, que ce soit compris, que cela renvoie à une intrigue. L’historien est le naturaliste des événements ; il veut connaître pour connaître, or il n’y a pas de science de la singularité. Savoir qu’il a existé un être singulier dénommé Georges Pompidou n’est pas de l’histoire, tant qu’on ne peut pas dire, selon les mots d’Aristote, « ce qu’il a fait et ce…
[…] on est conditionné à se dérober avec mauvaise conscience ; c’est à quoi on reconnaît une institution. Une institution est une situation où les gens, à partir de mobiles qui ne sont pas nécessairement idéalistes – faire carrière, ne pas se brouiller avec le milieu, ne pas vivre en état de déchirement –, sont amenés à remplir des fins idéales, aussi scrupuleusement que s’ils s’intéressaient à ces fins par goût personnel ; on voit donc que les valeurs qui sont à l’origine et à la fin d’une institution ne sont pas celles qui la font durer. D’où une tension perpétuelle entre…
L’histoire a une critique, mais elle n’a pas de méthode, car il n’y a pas de méthode pour comprendre. Chacun peut donc s’improviser historien ou plutôt le pourrait, si, à défaut de méthode, l’histoire ne supposait qu’on ait une culture. Cette culture historique (on pourrait l’appeler aussi bien sociologique ou ethnographique) n’a cessé de se développer et est devenue considérable depuis un siècle ou deux : notre connaissance de l’homo historicus est plus riche que celle de Thucydide ou de Voltaire. Mais elle est une culture, pas un savoir ; elle consiste à disposer d’une topique, à pouvoir se poser sur l’homme…