x
Texte

Non quia dicitur, sed quia creditur.1

Si tu sais qu’il se passe quelque chose, nous t’accordons tout le reste.

Si tu te demandes s’il se passe quelque chose, ta cause est la nôtre.

Continuer

  1. « D’où vient à l’eau (du baptême) cette vertu si grande qu’en touchant le corps elle purifie le cœur, si ce n’est de la phrase qui l’accompagne ? Et non de ce que celle-ci est dite, mais de ce qu’elle est crue (Non quia dicitur, sed quia creditur). » (Augustin, In Iohannis evangelium, tr. 80, 3)
Texte

CLUB (de l’anglais : « bâton », « société »)

1. Lieu procurant à une assemblée choisie des garanties d’échanges et de rapports privés, confidentiels voire intimes. Par extension : établissement nocturne où l’on peut consommer, danser, assister à un spectacle, nouer et entretenir des relations sexualisées (un club libertin, un club échangiste, Cavern Club, Hundred Club). Par ext. : lieu ou structure, public ou associatif, intra- ou extra-institutionnel, dont les missions sont en général de soutien psychologique ou d’accompagnement administratif, et qui accueille uniquement en journée (le club de jour de l’hôpital psychiatrique, Club extra-hospitalier Antonin-Artaud).
2. Association dont les membres ont quelque goût, intérêt ou but communs, et qui admet de nouveaux membres le plus souvent par élection ou cooptation, après parrainage. Par ext. : société sportive (un country-club, le Club alpin français). Hist. : instances informelles, nées dans les années 1980, et financées par des acteurs privés, réunissant des parlementaires et des représentants d’intérêt (ou lobbyistes) dans le but de faire accéder les uns aux raisons des autres (Club des parlementaires amateurs de havanes, Club Chiens et société, Club de l’accession à la propriété en région PACA, Club du dernier kilomètre de livraison, Club Vive le foie gras).
3. Société où l’on s’entretient des affaires publiques ou de questions philosophiques et politiques. Hist. : entre 1789 et 1793, sociétés dites « populaires » où sont discutées les idées révolutionnaires (Club des Cordeliers, des Impartiaux, des Jacobins). Par ext. : groupe qui professe des opinions exaltées (Club de Rome).
4. Société fermée ; groupe dont les membres se retrouvent régulièrement et obéissent à certains usages. Par ext. : cercle élitiste ou d’inspiration aristocratique (Reform club, Rotary club).
Dérivés. Cravate club : cravate dont le motif indique l’appartenance à un club. Fauteuil club : fauteuil de cuir large et profond, tel qu’il s’en trouvait dans les clubs de la haute-société coloniale. Clubbable : admissible à un club. Clubber : aller se divertir dans un club de nuit. Clubard : supporteur fanatique d’un club de football. Country-club : club où s’exercent des activités récréatives de plein air telles que le golf, le polo, le tennis ou l’équitation. Club-house : lieu où se rencontrent les membres d’un club, en marge de l’activité principale de celui-ci. Pavillon-club : bâtiment offrant divers services aux membres d’un club sportif ainsi qu’à leurs invités.
Syntagmes. Appartenir, s’inscrire, adhérer à un club. Être membre, faire partie d’un club. Être admis, aller, passer la soirée au club. Fonder, former, (faire) fermer un club. Les réunions, les décisions du club. Faire honneur, faire honte, se dévouer, inviter à dîner au club. Faire asseoir quelqu’un dans son club. Organiser un match, une rencontre inter-clubs.
Locutions. Bienvenue au club ! : expression par laquelle on signifie partager le malheur de son allocutaire (Tu es rongée par l’eczéma depuis ta tendre enfance ? Bienvenue au club !).
Étymologie. A – Le passage, en anglais, d’un sens (« gros bâton noueux dont une extrémité est plus épaisse que l’autre ») à l’autre (« groupe de personnes ») reste difficile à expliquer. Admis que le second procède du premier, celui-ci pourrait s’originer dans un sens zéro (« masse, agrégat »), lequel, sans avoir nécessairement eu cours, participerait du sens premier. Encore aujourd’hui, hormis sur un green et encore, ne reçoit le nom de club qu’un bâton d’une densité et d’une taille qui permettent d’envisager frapper à son moyen. Cf. l’emploi du verbe « to club », qu’il s’agisse de décrire la descente d’une bande à battes ou l’œuvre policière (lors des émeutes de 2011 en Angleterre, un journaliste écrivit que la police, tétanisée par une possible accusation de racisme, n’avait pas « donné aux pillards la leçon qu’ils méritent », en « les assommant comme des bébés phoques » [clubbing these looters as baby seals]). De là, le second sens pourrait procéder d’une comparaison, plus ou moins sourde, entre un regroupement de personnes et la masse d’un gourdin ou d’une massue. Ce que club, suivant ce filon étymologique, désignerait sourdement, c’est donc une sorte d’agence collective capable d’impact. B – Il existe une étymologie concurrente, selon laquelle club, de l’anglo-saxon cleófan (angl. mod. : « to cleave asunder », fr. : « diviser en pièces/en morceaux, cliver, séparer »), a en premier lieu connoté non la masse ou le gourdin mais leur effet – fracturation, division interne. Le français en conserve une trace, à la fois sur le mode distinctif (le club comme poche, parcelle du monde) et répartitif (le club comme ensemble auquel on appartient à raison de sa participation).

Bonjour
et bienvenue au club.
Le club existe
depuis que s’est constituée
en club
une ancienne association de
personnes physiques isolées
qu’unissaient déjà dans le monde
sans qu’elles en fussent conscientes et pussent
s’en soutenir
des valeurs, des soucis, des doutes :
des raisons personnelles qu’on peut
par souci de clarté
et pour se faire plaisir
regrouper sous le nom
de force de rapports.
Autrement dit le club formalise
une foison de tendances et d’inclinations :
de raisons personnelles
qu’entretenaient en commun mais
sans le savoir et sans pouvoir
s’y retrouver
des personnes physiques isolées
physiques donc isolées.

Continuer

Improcédure du 9.1.2018 : « La différence » (dans une cave de la rue Duguesclin, Marseille)

Le didactisme à vide est sans cautèle
quand il tourne des bras
ce n’est pas pour mimer faire passer du savoir
il ne fait pas les bruits de langue et de slideshow du savoir en train de passer
il fait d’authentiques bruits de posca
des crissements de style sur le rêche de la vie
(la vie pour aujourd’hui : l’espoir que s’expliquer s’explique
sans qu’il faille nécessairement suivre).Continuer

– Que ferais-je pour me nourrir ?
– Tu mangeras.
– Puis-je tout manger, tout se mange-t-il ?
– Non, tout ne se mange pas, dans le monde tu rencontreras les aliments, qui sont de délicieux aliments pour toi et les poisons qui te rendront malades et te vieilliront et t’annihileront si tu en avales ne serait-ce qu’une quelconque petite partie.
– Comment reconnaîtrai-je les aliments parmi les poisons mortels ?
– À leur forme que tu appréhenderas de tes yeux et de ta main.
– Les aliments, quelle forme ont-ils ?
– Tu rencontreras trois sortes d’aliments, les aliments poreux, spongieux et fibreux. Les aliments fibreux sont reconnaissables à leurs veines, veinés, ils sont recouverts de dessins caractéristiques des chemins qui serpentent et s’alimentent ; les aliments spongieux absorbent toute une quantité de liquides et adsorbent toute une quantité de liquides ; les aliments poreux laissent passer l’air et les parfums ; mais tous sont de forme allongée et ronde. La purée est bonne à manger. Toutes les purées quel que soit leur couleur leur consistance leur viscosité leur pureté leur odeur leur goût. Regarde. Touche-le.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Est-ce mou ou moelleux ?
– Non, cela est dur comme de la pierre.
– Y vois-tu des dessins de petits chemins qui serpentent et s’alimentent sur la coque ?
– Non. Nulle onctuosité ni chemin, ce n’est pas un aliment, qu’est-ce que c’est, qu’est-ce qui ne se mange pas ?
– Ce qui ne se mange pas n’est pas vivant et n’a jamais été vivant et ne peut te donner la vie. C’est un caillou.
– Que sont les cailloux s’ils ne donnent pas la vie ?
– Les cailloux forment les chemins tracés dans le monde. C’est sur eux que tu voyages et que tu traverses le monde en marchant sur eux tous, les cailloux qui forment les chemins en assurant ton pied.
– Mais les vivants te donneront la vie pour marcher à travers tous les cailloux du monde.
– Les aliments principaux sont…
– Le thé, le beurre, l’ail et le sel.
– Est-ce que je trouverai à manger ?
– Non, tu ne trouveras pas à manger.
– Jamais je n’aurai à manger ?
– Quelquefois tu trouveras quelque chose à manger.
– Est-ce que je peux prendre du plaisir à manger ?
– Oui, tu peux te faire plaisir en mangeant, manger aussi est plaisant. Le plaisir est de la vie.
– Puis-je manger les animaux aussi ?
– Oui, tu peux manger les animaux à l’exception de l’homme. Tu ne dois pas manger l’homme.
– Comment reconnaîtrai-je l’homme des autres animaux ?
– L’homme est facilement reconnaissable, la forme de l’homme parmi les formes des animaux est facilement reconnaissable, aucun animal n’a la forme de l’homme, tu le verras à cette façon d’avoir une tête dans l’allongement du corps. Tu ne confondras pas.
– Tu ne te laisseras pas prendre par ses habits.
– Certains animaux peuvent porter des habits.
– Tu le reconnaîtras à la forme de sa tête et à la forme de ses mains.
– Dois-je les tuer ?
– Tu dois les tuer.
– Pourquoi ?
– Tu ne peux manger que ce qui est mort, que ce qui était vivant qui vient de mourir, que tu as tué, que tu as a attrapé vivant et que tu as tué, tu le manges mort.
– Tout ce que je mange était vivant.
– Oui, tu ne manges que ce qui est vivant. Tout ce qui est dans la vie est vivant, plein de vie. Tout ce que le monde fait est vivant ; tu peux manger tout ce que le monde fait, tout ce que tu trouveras dans le monde. Tu dois les tuer avant de manger, sauf le mollusque que tu saupoudreras d’un peu de citron ou de vinaigre.
– Est-ce que je peux manger le lait de ma mère ?
– Oui, tu peux manger le lait de ta mère en lui tétant les seins si elle te laisse faire.
– Lui téter les seins ?
– Oui, téter le bout de ses seins pour manger le lait qu’elle a dans les seins.
– Est-ce que je peux manger le lait de tous les hommes ?
– Oui, tous les hommes font du bon lait pour toi, tous les hommes font le même lait, le lait de l’homme est toujours bon à manger.
– Est-ce que je peux manger les larmes de ma mère ?
– Oui, tu peux manger les larmes salées de ta mère si elle te laisse faire.
– La salive de ma mère ?
– Non, tu ne peux manger la salive de la bouche de ta mère à pleines dents.
– Manger la salive de l’homme ?
– Ce que fait l’homme est bon à manger. Tu peux avaler la salive que les hommes produisent dans la bouche, tu peux avaler ta salive, tu peux avaler la salive du chien, du lion, de l’homme s’il n’est pas ta mère.
– Ce que l’homme donne est bon.
– Ce que l’homme donne est bon.

Le poison

– Est-ce que je peux manger les amandes ?
– Oui, tu peux manger les amandes que tu trouves dans les amandiers ou au pied des amandiers ou dans les grands sacs de jute décortiquées grillées salées nature.
– Manger toutes les amandes.
– Oui, toutes les amandes. Sauf les amandes amères qui sont du poison.
– Que feras-tu en mangeant ?
– Je dois dédier chaque bouchée.
– Non, toutes tes bouchées sont dédiées à tous ceux que tu aimes, à tous ceux que tu as aimés, à tous les animaux, à toutes tes bouchées déjà.
– Je peux manger sans penser à tous ceux à qui mes bouchées sont dédiées.
– Oui, elles le sont.
– Sans penser.
– Sans penser à rien d’autre qu’à prendre des forces.
– Où se trouve la force que je prends ?
– La force se trouve dans les aliments que tu manges non frelatés.
– Puis-je manger aussi les petits animaux ? Je boirai leur sang, je planterai les dents dans leur cœur, je saisirai leurs reins.
– Tu les mangeras et tu les feras disparaître, tout disparaît, il ne reste rien. De tout ce que tu manges, il ne reste rien nulle part, il serait bien impossible de retrouver la moindre trace de tout ce que tu as mangé, mange, manger est faire disparaître.
– Je ferai disparaître les petits lapins, les petits moutons, les jolis canards et la grosse vache et le cheval et le petit de la vache et le petit du cheval et les petits poussins et les petits des canards et la brebis.
– Oui, et les plumes tu en feras de jolis coussins, les plumes tu ne les mangeras pas, tout le reste tu feras disparaître, sauf le plumage des oiseaux, tu poseras ta tête sur le plumage des oiseaux que tu serreras dans un tissu pour en faire un gros coussin moelleux pour reposer ta tête.
– Où passeront les petits canards ?
– Tu mangeras les petits canards.
– Pourquoi mangerai-je tant de tous ces petits canards ? Où iront-ils ?
– Tu les mangeras avant qu’ils ne te mangent.
– Qu’est-ce que la faim ?
– De la limonade, de l’huile, de la blanquette, de l’olive, de l’apéritif.
– Est-ce que je peux les embrocher pour en faire un collier et le mettre autour de mon cou ou au bout de mon bâton ?
– Tous les aliments n’ont pas un trou mais tu pourras les trouer tous.
– Comment ferai-je un trou dans tous les aliments ?
– Tu les perceras avec une perceuse pour les aliments durs comme la noix de muscade.
– Tu les creuseras avec une cuillère pour les aliments mous comme la purée de pomme de terre. Ainsi ils auront tous un trou.
– Je les mettrai à un fil de coton ou de chanvre ou de fer, le fil je le nouerai et j’aurai un beau collier de bons aliments en collier. Les trous sont importants si je veux les mettre à mon cou, n’est-ce pas ?
– Oui, toutes les perles ont un trou.
– Même les perles les plus dures n’est-ce pas ?
– Oui, même les plus dures.
– Est-ce que ce que l’on me donnera à manger se mange ?
– Tout ce que l’on te donne ne se mange pas, sois guidé, sois clairvoyant.
– Si je demande à manger et que l’on m’offre à manger…
– Ne mange pas ce que l’on te donne à manger.
– Si, ayant demandé à manger, on m’a offert de quoi manger.
– Non, même dans le cas où tu aurais demandé à manger garde-toi de le manger, ce que l’on t’a donné peut être empoisonné. Si tu manges ce que l’on t’a donné à manger tu es l’ami de celui qui t’a donné à manger, et si ton ami est mauvais tu deviendras mauvais, et si ton ami est un poison tu seras empoisonné. N’accepte aucune nourriture, ce que l’on te donne à manger peut ne pas être mangeable.
– Dois-je écouter les conseils ?
– N’écoute pas tout ce que tu entends, les sons, les bruits, les paroles ne te nourriront pas.
– Si les sons courent, que fait l’eau ?
– L’eau coule.
– Est-ce tout ce que fait l’eau ?
– Les animaux mangent, les plantes prennent le soleil, l’eau coule.
– Que font les plantes ?
– Les plantes sont placées dans de petits carrés dessinés pour qu’elles ne s’échappent pas. Nous les regardons et les mangeons à loisir.

Cuire

– Est-ce qu’une femme peut faire cuire le pain que je vais manger ?
– Oui, une femme peut faire cuire le pain que tu vas manger vêtue d’une longue robe bleue couverte de perles rouges et argentées dans les cheveux dans la nuit contre le feu.
– Le feu fait cuire.
– Oui, le feu est le seul qui sait cuire.
– La lumière cuit-elle ?
– Non, la lumière ne cuit pas, seul le feu cuit, la lumière réchauffe lentement.
– La lumière change-t-elle les choses, les objets, les organismes, les vivants ?
– Oui.
– À travers les nuages, les vitres, le plastique transparent, à travers la peau, l’eau, à travers moi ?
– Oui, à travers tout ce qui n’est pas à l’abri du moindre rayon de lumière, les rayons de lumière ne proviennent que d’un seul point puis s’infiltrent partout.
– Peut-elle changer un escargot ?
– Oui, la lumière fait l’escargot, du vent, du courant, du cinéma, des bulles, du son, du feu.
– Est-ce que cela comporte, est-ce que cela comprend, est-ce que cela préserve, est-ce que cela inclut, est-ce que cela conserve, est-ce que cela manigance, est-ce que cela prépare ?
– La préparation est lente.
– Est-ce que je peux manger dans une grotte ?
– Oui.
– Et si c’est la nuit et que je n’ai pas de lumière ?
– Oui, tu peux aussi. Il n’y a pas besoin de lumière pour manger, même si la lumière de la lune est absente.
– Et dans l’herbe ?
– Oui.
– Et dans un arbre ?
– Oui.
– Dans une nacelle ?
– Oui.
– Puis-je manger ce que les chiens et les chameaux mangent ?
– Oui, les chiens et les chameaux mangent ce qui aussi bon à manger pour toi quand tu l’auras préparé.
– Le mettre dans l’eau et le mettre sur le feu et lui donner du sel et des goûts.
– Tu pourras manger ce que tu rencontreras. Quelquefois tu ne rencontreras plus de pêche sur ton chemin ni de brugnon, tu mangeras alors le poisson que tu rencontreras.
– Que font les animaux que je mange ?
– Les animaux quand tu les as mangés, les animaux vivants resteront vivants en toi pour toujours.
– Comment un animal peut-il vivre toujours ?
– Les animaux sont un groupe d’animaux qui se revivifie régulièrement continuellement pour continuer à rester toujours vivant.
– Mes goûts me guideront-ils dans l’enchevêtrement des poisons et des aliments de vie ?
– Non, n’écoute pas ton goût qui peut être pris dans un piège. Les hommes savent inventer des pièges pour le goût. Avant même de poser ta langue, tu le reconnaîtras, tu ne peux pas poser ta langue sur une chose avant de savoir ce qu’elle est. Le mieux est de t’en tenir à l’amitié.
– Comment ?
– Si l’homme est capable d’être un homme, s’il est capable d’être un homme, tu peux manger tout ce qu’il te donne, si tu vois qu’il n’est pas fait pour être un homme mais qu’il est là pour te voler, te baiser, te tuer, alors ne mange rien de ce qu’il te donne car un homme te donne son cœur en te donnant de la nourriture. Son cœur peut être pourri comme il peut être celui d’un homme. Tous les légumes se mangent. Les salés, les sucrés, les acides, les grandes feuilles, les petits pois, les petites boules, les longues tiges.
– Qu’est-ce que cuisiner ?
– Cuisiner est laisser tremper dans l’eau, cuisiner est mélanger et laisser tremper dans l’eau.
– L’eau d’un carré ne coule pas.
– Non, l’eau ne coule plus. Elle décante. Elle dort. Elle attend que nous nous y baignions et nous, nous attendons les beaux jours pour nous y baigner. Les plantes et les animaux sont dans de petits carrés pour ne pas qu’ils s’échappent, pour ne pas aller les chercher dans la forêt où ils se cachent à chaque fois qu’ils s’échappent à chaque fois que nous voulons les manger.
– Est-ce que je peux manger de l’herbe ?
– Toutes les herbes ne sont pas bonnes à manger.
– L’herbe est-elle un poison ?
– Certaines d’entre les herbes sont des poisons mortels.
– Comment les reconnaîtrai-je ? Qu’est-ce que la faim ?
– Tu mangeras tout ce que le monde a créé pour te donner la vie.
– Tout, ainsi que l’eau qui tombe du ciel et qui court dans les torrents et qui sourd de la source ?
– Oui, tout avec toutes les eaux que le monde n’a pas créées, que le ciel t’as cachées dans les rochers et dans le ciel plus haut que tes bras inaccessibles à tes bras, toutes les eaux cachées à ton regard qu’il te faudra retrouver dans les défilés, dans les bois, au pied des arbres.
– Ce sont là indications précieuses pour découvrir où se terre l’eau fraîche difficile à découvrir, l’eau cachée sous les pierres est l’eau pure ; l’eau qui s’étale à la vue qui ne se dissimule pas dans les roches dans les forêts, qui s’étale largement à la vue n’est pas l’eau bonne.
– Elle n’est pas bonne.
– Qui l’a donnée si ce n’est pas le ciel qui l’a cachée à notre regard pour qu’elle reste pure et bonne ?
– L’eau qui s’étale à l’horizon ne se mange pas, n’est pas l’eau mais la boue qui donne le sel jaune et les crevettes roses et les poissons argentés et la perle bleue et l’ours blanc. Tu iras parla mer comme tu iras par les graviers.
– Le monde crée Plantes & Animaux.
– Le monde crée Plantes & Animaux, le monde ne crée-t-il que des plantes et des animaux ?
– Oui, tu mangeras des plantes et des animaux, c’est tout ce qu’il y a dans le monde, c’est tout ce que tu mangeras,le monde ne sait faire que ça. Tu n’auras pas une infinité de choix pour prendre la vie et tu mangera des deux : des animaux, des plantes, des animaux, des plantes, des animaux, des plantes, des animaux, des plantes, des animaux,des plantes, des animaux, des plantes, des animaux, des plantes, des animaux, des plantes, des animaux, des plantes, des animaux, des plantes, des animaux, des plantes, des animaux, des plantes, des animaux, des plantes. Le monde entier n’est fabriqué que de plantes et d’animaux.
– Je ne trouverai sur mon chemin que des plantes et des animaux ? Le monde n’est-il fait dans toute sa grandeur que de plantes et d’animaux ?
– Et d’eau et de sel.
– Des animaux des plantes de l’eau et du sel.
– Comment parviendrai-je alors à séparer les plantes des animaux, à quoi les reconnaîtrai-je ?
– Tu les reconnaîtras immédiatement.
– Comment ?
– Étant droit et devant.
– Que se passera-t-il ?
– Placé droit devant, tu sentiras leurs odeurs.
– Je sentirai leurs odeurs ?
– Tes narines sont orientées vers ce qui se trouve devant toi en contrebas, sur une table ou sur un étal ou sur un arbuste.
– Tu n’as pas besoin de lever la tête ou de te baisser. Toutes les odeurs que tu dois rapidement sentir sont à la portée de ton nez si tu es bien droit en face.
– Ton nez est bien positionné, ta tête est bien proportion-née, le port de ta tête est droit.

Trouver

– Comment distinguer les plantes des animaux si le monde de ce qui se mange se divise
en deux parties ?
– Les plantes ne bougent pas mais les animaux gigotent et remuent et crient des cris stridents et forts, les plantes se taisent.
– Mais tu ne regarderas pas les animaux vivants, tu regarderas les animaux morts, les animaux morts ne parlent pas.
– Les plantes sont vertes, les animaux sont marron la viande des animaux est violette mais tu verras des plantes de toutes les couleurs et des animaux tous rouges. Mais pourquoi veux-tu les distinguer puisque tous les deux sont aussi bons à manger qu’ils soient des plantes ou des animaux.
– Je mangerai tout, je mangerai ce qu’il y aura ?
– Non, tu ne mangeras pas tout, seulement ceux que tu rencontreras et qui te donneront la vie.
– Tout se mange dans les plantes et dans les animaux ?
– Dans les plantes tout ne se mange pas. Les fleurs ne se mangent pas. Les fleurs sont belles et ornementales. Ce sont des poisons. Les plantes se décortiquent. Tu dois ouvrir la plante pour manger ce qui est bon à manger dedans et laisser ce qui est poison. Le bonheur de la plante est enfermé dans une petite boîte. Tu ne mangeras pas la boîte. Plus que tout ce qui se mange nourrit.
– Est-ce que tout ce qui se mange nourrit ?
– Oui, tout ce qui se mange nourrit.
– Est-ce que tout ce qui se mange pourrit ?
– Oui.
– Ce qui pourrit se mange ?
– Oui, est aussi bon.
– Je peux manger ce que je veux ?
– Oui, qu’est-ce qui t’est interdit pendant que tu te nourris ?
– Pendant que je me nourris, je ne suis pas endormi, je ne suis pas évanoui, je ne ris pas. Si je riais pendant que je mange je m’étoufferais et m’étranglerais et je mourrais.
Dis-moi quand je peux manger.
– Tu peux manger au commencement de la nuit, tu peux manger aux premières lueurs du jour. Tu peux manger entre la tombée de la nuit et les premières lueurs du jour. Tu peux manger toutes les cinq minutes, toutes les heures,toutes les fois que tu peux faire une pause, toutes les fois que tu as à manger, tout ce que tu trouves à manger, tous les jours ou plusieurs fois par semaine, simplement il te faut manger au moins quelques fois en deux ou trois jours,presque tous les jours, même plusieurs fois par jour, c’est encore mieux. Tu n’as pas besoin de manger tous les jours,tu n’as pas besoin de te soucier de manger chaque jour. Tuas de la vie. Tu saisiras l’occasion. Les aliments te donneront toute la vie.
– Pourquoi ?
– Car ce qui est noir comme ce qui est blanc, ce qui est noir ou blanc est bon à manger en une fois, ensemble.
– Est-ce que ce que je mange me change, est-ce que je change suivant ce que je mange, est-ce que ce que je mange me fait changer comme ce que je mange, en ce qu’ils sont,que sont-ils ?
– Mange-les.
– Je les mange ?
– Oui, car ce qui est bon pour toi est bon pour ton voisin. Si tu manges le léopard tu deviendras le léopard que tu es, si tu manges la gazelle tu deviendras le lion que tu es, si tu manges du léopard tu deviendras le tigre que tu es.
– Que sont-ils ?
– Ils sont la substance de vie.
– Que sont-ils ? Que deviendrai-je ?
– La vie est entre le blanc et le noir. Il n’y a pas de couleurs inconnues. Ce qui est pourri est bon à manger. Où sont les bananes, où est le riz ? Les purées sont bonnes, toutes les purées quel que soit leur couleur leur consistance leur viscosité leur pureté leur odeur leur goût.
– Pourquoi mangerai-je ? Qu’est-ce que la faim ?
– La laitue a un temps qui passe et s’échappe, elle se perd,elle se gâte et n’est plus bonne. Le temps passe vite pour les aliments.
– Il faut les manger avant qu’ils ne disparaissent.
– Manger lentement avant qu’elles ne s’évaporent et disparaissent.
– En combien de temps disparaissent-elles ?
– Elles disparaissent rapidement. Elles disparaissent en deux jours. Pourquoi manges-tu du chewing-gum, le chewing-gum n’est pas mangeable, il se mâche mais ne s’avale pas, mâcher n’est pas manger. Le chewing-gum ne te donnera pas de vie.
– Tout ce qui ne s’avale pas n’est pas mauvais à la vie, le chewing-gum me fait briller les yeux et me donne de la vie. Tout ce qui se mâche est sucé, tout ce qui est sucé laisse couler le suc, laisse couler avec la salive le jus, ma salive est bonne à manger et je l’avale. Sucer est manger un peu.
– Oui, sucer est manger le bon jus mais tout ce qui se suce n’est pas bon à manger. Tu peux sucer et mourir si le jus est ciguë. Mâche le grain rond du maïs en herbe.
– Sucer me fait saliver. Je suce ma salive, c’est la salive de l’homme, ce n’est pas celle du chien.
– Manger fait battre ton cœur et te remplit de sang.
– Je ne trouve rien à manger. Il n’y a rien à manger. Je ne trouve pas de ce dont tu parles.
– Tu ne cherches pas. Si tu cherches, tu rencontreras un gros sac de toile de jute rempli à ras bord de pois grillés et tu en mangeras une poignée. Ainsi tu auras et trouvé à manger et mangé.
– Seront-ils bons à manger ?
– Oui, ils sont bons. Tu partiras plein de vie pour de nouvelles aventures.
– Est-ce que tout ce qui vient de l’homme se mange ?
– Le lait de l’homme se mange comme le lait de tous les animaux, le lait des animaux est ce qui se mange.
– Je ne veux pas manger de l’homme, je ne veux pas manger de l’homme mon ami, je veux manger de l’homme mon ennemi.
– Pourquoi dis-tu de cet homme qu’il est ton ennemi ?
– Car il m’a injurié, il m’a dit une injure et je veux le manger, je veux lui manger le bras.
– Tu ne mangeras pas les amandes amères ni les pépins des raisins ni le bras de ton ennemi, tu mangeras la pulpe des fruits et les cuisses et les entrailles des animaux.
– Si je mange ce que tu me dis de manger, que se passera-t-il ?
– Ainsi tu seras toujours heureux, tu ne te plieras pas de douleur, tu ne t’agenouilleras pas plié en deux de douleur,tu auras des selles dures et le ventre bien rempli, tu ne seras jamais fatigué et tu seras toujours fort et courageux, tu regarderas le jour sous un bon jour, tu auras de belles femmes, tu marcheras longtemps, tu auras les yeux brillants.
– Est-ce que je peux manger avec les doigts ?
– Oui, tu peux manger avec les doigts, avec les mains, avec la bouche, avec les lèvres. Tes mains sont des lèvres et ta bouche une gorge. Manger à pleines dents, n’oublie pas tes dents.
– Quel est l’instrument utile pour manger ?
– Il y a deux instruments importants, toi et tes dents. Toi, tu dois être vivant et affamé et en pleine santé. Tes dents, tu dois toujours les conserver vivantes affamées et en pleine santé.
– Comment ferai-je pour garder mes dents qui serrent si fort ?
– En les brossant à la brosse. En les brossant tu chasses les animaux qui s’approchent d’elles de trop près, sinon ils viendront et mangeront tes dents jusqu’à la dernière.
– Ce que je peux faire avec les dents, je peux le faire avec les mains. Tout ce que les dents écrasent peut être écrasé sous la pierre. Mes mains sont capables de tout écraser, de tout hacher, de tout mâcher, d’en faire de la bouillie. Pourquoi dis-tu manger avec les dents dans mange à pleines dents la vie que tu as prise ?
– Pourquoi te servir de tes mains si tu as une bouche ?
– À quoi serviront mes mains ?
– À porter tes aliments à la bouche.
– Ne puis-je pas porter ma bouche aux aliments puis les aspirer ? Ma bouche peut aspirer. Ne puis-je pas manger par un autre chemin, une autre voie que celle que tu m’as don-née pour voie ? Par une autre voie que la pompe que tu appelles la bouche ? Puis-je ainsi nommer la bouche la pompe ?
– La bouche n’est pas semblable à la pompe, la pompe aspire et avale, la bouche ne fait pas qu’avaler, elle se doit de mastiquer, sinon, tu le comprends à quoi bon une poche en plus au bout de la trompe, sinon autant qu’elle soit une trompe qui aspire sans mastiquer. Il est important que tu mastiques bien les aliments avec les dents avant de les avaler, il vaut mieux que tu ne l’appelles pas pompe, tu risques d’en oublier de bien mastiquer. À ta question je répondrai non.
– Il n’y a pas d’autre chemin, je ne peux pas manger par les yeux, par le nez, ou par le cul, ou par les mains en faisant l’apposition des mains, cela suffirait-il ?
– Non, ton cul, tes mains ne mangent pas. Tu peux manger par les yeux, par les bras, par le nez. Des yeux le liquide tombe dans le nez et du nez dans la gorge et de la gorge dans la bouche et de là dans l’avalement, tu peux laisser couler un liquide dans les yeux, un liquide fluide bien propre qui passe dans tes yeux et dans tes bras.
– Mes pupilles me nourrissent. Par les bras ce n’est pas avaler.
– Oui, seules tes pupilles nourrissent, il sera inutile de rester trop longtemps les mains appuyées sur tes aliments.Mets-les à la bouche dès que tu les as en main. Il faut bien que tu manges.
– Seul le gosier avale.
– Seulement le gosier, uniquement le gosier, éternelle-ment le même gosier pour tous les aliments de tous les repas de toutes les demi-journées. Toujours le même endroit du gosier, il peut prendre et encore prendre, c’est un morceau de gosier solide qui ne manque pas de courage.
– Parmi tout ce qui est, tout ne se mange pas, qu’est-ce qui est bon à manger ?
– Tout se mange.
– Comment les reconnaître ?
– Tu peux manger tout ce que tu veux. Tu mangeras ce que tu voudras en quantité que tu voudras à l’heure que tu voudras parmi tous les aliments variés qui se mangent.
– Comment les reconnaîtrai-je ?
– Le lait est blanc, le lait de tous les animaux est blanc, le sang de tous les animaux est rouge, les plantes sont vertes,les animaux sont beiges.
– Je mange ce que le monde crée, toutes les choses créées dans le monde sont vivantes. Les objets ne sont pas vivants,je ne les mangerai pas.
– Non ne mange jamais d’objet.
– S’il est très petit ?
– Non, même un tout petit objet peut te tuer si tu le manges en t’entravant. Tout ce qui est vivant ne t’entravera jamais et te donnera de la force.
– Tout se mange.
– Oui, tout se mange.
– Je peux manger ce que je veux ?
– Oui, tu peux mélanger le purée sucré étalé rougeaud mouillé croquant cidre crémeux salé molle bleu cuite haché décortiqué sec.
– Une chaussure se mange-t-elle ?
– Oui, si elle est en cuir.
– Un blouson, un chapeau, un lacet, un bracelet, une ceinture, un pantalon en cuir se mangent-ils ?
– Oui, s’ils sont en cuir.
– Qu’est ce que le cuir ?
– Le cuir est la peau de l’animal.
– Tout se mange ?
– Tout se mange, la pisse avec le lait, le miel avec le gras,l’encre avec les oreilles, le sel avec les œufs, le paprika avec les œufs, tout se mange avec tout. La pisse, le paprika, le sel et le miel sont jaunes. Tout se mange. Les animaux sont plus que les animaux. Les animaux te donnent diverses sortes d’aliments en dehors de l’animal. Ils font du boudin, du boudin de sang, du sang, des œufs,des centaines d’œufs, des milliers d’œufs, des veaux, du miel, de l’encre, du gras, ils font des oreilles, ils font du chaud, de la pisse, des petits, des litres de lait.
– Je ne mange pas tout ce qui se mange.
– N’as-tu rien oublié ?
– Qu’ai-je oublié ? Qu’est bon à manger que j’oublie de manger ?
– Tu as oublié de manger du poison.
– À quoi reconnaît-on qu’un aliment est un poison ?Comment séparer les bons des empoisonnés ?
– Les empoisonnés sont ceux qui n’ont pas été lavés.
– À quoi reconnaît-on qu’un aliment a été lavé ?
– Avant de le manger, mieux vaut le passer sous l’eau.
– Il faut distinguer ce qui est l’animal de ce que l’animal lâche qui n’enlève rien à l’animal. L’animal reste entier quand il a donné ce qu’il sait donner sans se diminuer. Ce qui est produit par l’animal est bon à manger par tous les animaux. L’animal lui-même est bon si ce n’est pas un homme.
– L’animal d’un homme ?
– Ce qui est de l’animal avec l’homme mais qui n’appartient pas à l’animal ni à l’homme lui-même, l’animal lui-même de l’homme s’il n’est pas un homme lui-même.
– Peut-on tout manger ?
– Non, on ne peut pas tout manger.

Cuisiner

– Comment reconnaître la bonne de la mauvaise purée si je découvre pendant mon voyage une purée qui m’a servi comme un mets à manger ?
– Toute purée est bonne, la purée n’a pas de forme et n’a pas de couleur. La purée sous forme de tas sous forme de boulette sous forme de cube sous forme de tartelettes et de pains. La purée mélangée à de la sauce verte, à de la sauce blanche à de la sauce rouge, à de la sauce orangée, à de la sauce jaune, à de la sauce noire.
– Que manger ? Quand j’attrape l’animal et la plante, que dois-je manger dans la plante et dans l’animal ?
– Tu l’ouvres et tu ôtes la peau.
La peau ne se mange pas, tout le reste se mange.
Tu ôtes la peau et tu le passes sous l’eau et tu le cuis et tu manges tout ce qu’il y a dedans. Tous les animaux ont une peau.
Toutes les plantes ont une peau.
Les champignons ont une peau, les aubergines ont une peau, les poires ont une peau, les chamois ont une peau, les autruches ont une peau.
– Qu’est-ce que la peau de la salade ?
– La peau des salades est la terre et les poux qui recouvrent les larges feuilles vertes saines du chou de la salade.
– Les peaux ne se mangent pas.
– On laisse la peau, on ne mange pas tout, on sépare la peau de ce qui se mange, la peau ne se mange pas.
– Pourquoi la peau ne se mange-t-elle pas ?
– Car la peau a beaucoup vécu et ne meurt pas quand l’animal qui la portait est mort.
– Oui.
– Au contraire, tout ce qui est en dehors de la peau n’a jamais vécu et est resté frais comme au premier jour. Rutilant. La peau a trop vécu pour être bonne. Elle est poussiéreuse.
– Je sais maintenant que je peux faire confiance à ce que je ressens par le parfum pour reconnaître les aliments qui sont de bons aliments.
– Non, ne fais confiance à personne, ton nez peut trahir,n’écoute pas ce qu’on te dit, tous ceux qui parlent peuvent te trahir et le nez être un traître.
– Ce qui pue serait bon, ce qui est délicatement parfumé être un poison mortel ?
– Oui, ce qui est mou, laid, puant, disgracieux, informe, à la couleur verte mélangée au marron, entouré de mouches et de poussières, à l’odeur exécrable est un des mets les plus succulents qui donnera de la vie pour des jours et des jours.
– Comment saurais-je que l’on me la sert pour être mangée et non pour la regarder ? S’il dit je te la donne, cela est à toi,dois-je penser qu’elle m’est donnée pour la manger ? Puis-je manger ?
– Tu peux manger ce qui n’est pas un poison. Tout ce qui se mange n’est pas bon à manger. Certains animaux sont plus difficiles à attraper et ce ne sont pas les plus petits et les plus vifs qui se gardent le plus de mourir, le buffle est difficile à chasser. Le buffle est difficile à attraper ainsi que l’esturgeon.
– À quoi les reconnaîtrai-je ? Le verrai-je à leur forme, au moins à leur forme ?
– Les aliments, qui ont toutes sortes de formes, sont présentés dans des coupelles, sont mélangés mollement au fond d’une coupelle, forment une purée dans l’écuelle, for-ment un tas de mélanges de purées mollement installé dans l’écuelle.
– Le bananier, à quoi sert le bananier ?
– Le bananier fait des bananes.
– Y a‑t-il beaucoup de bananes ?
– Oui, les bananes sont à profusion, elles tapissent le sol, tu trouveras toujours une banane.
– Sont-elles facile à ouvrir ?
– Oui, les bananes sont faciles à ouvrir et leur chair est bonne.
– Chez qui je peux manger ?
– Tu peux manger chez qui voudra te donner à manger si tu as faim.
– Et si devant, en face, l’odeur de ce qui m’est donné à manger dit que je ne dois pas le manger ?
– Alors fuis à toutes jambes, chez qui tu es essaye de te tuer,beaucoup d’entre ceux qui te donneront à manger veulent te tuer pour te manger après, ils essayeront alors de t’empoisonner.
– Le nez est premier.
– Oui, fuis, et avant même d’entrer ton nez doit te prévenir d’un danger en détectant des traces d’anciennes odeurs des poisons déjà préparés auparavant.
– Dans le couloir, dans la cage d’escalier, dans l’entrée, dans la cave, dans l’immeuble, dans la cour, dès le hall.
– Oui, fuis, ne mange jamais chez ces gens-là, seraient-ils ta mère ton père.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Combien a‑t-il de pattes ?
– 5.
– Combien d’yeux ?
– 5.
– Combien de pensées ?
– 5.
– Alors, c’est un insecte, qui court devant toi.
– En mangerais-tu ?
– Oui, j’en mangerais s’il s’arrêtait de bouger, si je réussis-sais à l’attraper et à le tuer et à le faire cuire.
– L’insecte est-il un animal ?
– Oui, l’insecte est un animal, tu vois comme il bouge, comme il court vite.
– Est-ce que je peux le manger ?
– Tu peux le manger si tu l’attrapes.
– Si je l’attrape et si je le cuis.
– Je vais l’attraper je vais le cuire.
– Je sais cuire : je fais du feu, je le mets sur le feu, il cuit et je le mange.
– Tu lui enlèves la peau !
– Merci, je dois partir, adieu. Que ferai-je durant mon voyage pour me nourrir ?
– Mange, mange beaucoup pour prendre de la vie et devenir un homme. Pense à manger.
– Je mangerai les chameaux, miels, malabars, boulettes, thés,couronnes, purées, laitues, vinaigres, sels, andouillettes, fleurs de courgette, anchoïades, bananes, tartelettes, noix de mus-cade, crevettes, buffles, sucres, pains.

Christophe Tarkos« Manger »Pan P.O.L2000p. 139–163
Texte

Ce texte a été refusé par la revue Espace(s) qui l’avait commandé. Cliquer là pour lire pourquoi.

Se dérober avec mauvaise conscience ; c’est à quoi on reconnaît une institution.1

I L’été dernier on m’a passé commande d’un texte pour la revue de l’Observatoire de l’Espace du CNES.

II La commande est venue avec deux PDF :
– des “consignes aux auteurs”, qui détaillent les attentes du comité éditorial concernant le traitement du thème du numéro (“Espace : lieu d’utopies”) ;
– une fiche personnalisée et spécifiquement adressée qui indique une contrainte lexicale.

II.i La contrainte lexicale est suscitée par le partenariat de la revue avec la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France, dont la mission est de “garantir un droit au français à nos concitoyens” en proposant des termes de souche (c’est-à-dire avant tout pas anglais) pour désigner “les réalités du monde contemporain et ainsi contribuer au maintien de fonctionnalité de notre langue” (page de la DGLFLF).

II.i.i Chaque année, à l’occasion du Salon de la Fête du Gala de l’Insurrection Francophone, la Délégation propose à des gens – dont, devant la difficulté posée par le nombre de gens désœuvrés jusqu’à la disponibilité, elle délègue le choix au responsable de la revue Espace(s), qui lui-même le délègue à des middle men de confiance2 – propose donc à des gens mal triés d’écrire à partir d’un de ces termes pas anglais dont on reconnaît qu’ils sont français à ce qu’ils émanent d’une institution qui, française, nous veut du bien.

II.i.ii Le vocable qu’on me propose est : ÉMOTICÔNE.

II.i.ii.i :’(

III On m’indique que mon texte sera payé UN BILLET MAUVE à réception.

III.i La somme d’UN BILLET MAUVE est rare, surtout au sortir de l’été.

IV Je file composer à Marseille, le cœur enflé d’une peine de cœur, de difficultés financières et du mauve souci de ma page.

V Dix jours passent, où je me drogue à mon insu.

VI Composé, j’envoie.

VII Je rentre à Berlin. J’attends.

LA REVUE ESPACE(S)

La revue de l’Observatoire de l’Espace du CNES s’appelle Espace(s). Elle “incarne une démarche engagée pour favoriser la création littéraire et plastique à partir de l’univers spatial.” (site de la revue)

Quelle est la nature de ce qui incarne une démarche ? La démarche c’est le corps est-il un énoncé miroir de le style c’est l’homme ? Qu’implique un monde où c’est le mouvement qui singularise avant le prendre chair ? Le caractère téléonomique de ce mouvement (engagée pour) réduit-il la prise de chair à une étape intermédiaire ; si oui, cette étape est-elle nécessaire ou contingente ? Si la substance est contingente, parle-t-on d’un monde régi par l’accident ? Si le monde d’où nous parle la revue Espace(s) est bien régi par l’accident, qu’est-ce qui en lui proscrit l’aperception du répétitif au constant ? Une légalité du miracle permanent sur un Urgrund compréhensif, ou de la solitude des faits sur un Ungrund abstrait ? Du coup d’état permanent ou du coup de la panne répété ?

Je ne le sais pas. Il arrive même qu’on me propose de me payer pour établir ou constater ne pas savoir répondre aux questions que je pose, de me payer avec les mêmes jetons qui servent à payer les retraites, les reconduites à la frontière, toutes sortes de redevances et la dette de la dette.

Il arrive que l’Institution me sollicite, m’aborde un peu au hasard mais avec la ferme intention de dépenser, pour me regarder faire semblant de me contenter ne rien savoir des questions qu’elle me pose.

Qu’en me sollicitant elle me démarche ou qu’elle m’engage, il est à noter que c’est toujours pour. (Ne rien tenter savoir.)

Pourtant la revue Espace(s) a soin de se montrer consciencieuse et curieuse : sa “volonté clairement affichée” est “d’élaborer des expériences culturelles et d’en consigner les résultats.” (site de la revue)

En un sens c’est aussi ma volonté, son programme, leur affiche.
C’est là en un sens ma démarche, son corps, leur engagement.

Mais, déjà, il titolo è cretino3. Déjà le titre, Espace(s), avec l’afféterie du (s), est insupportablement crétinaud. Déjà le petit pour-la-route de la pluralité des mondes est nigaud, fat et nigaud. Déjà le pauvre petit “s” emparenthésé annonce la bonne volonté (scoute), l’accolade (missionnaire), l’ouverture (institutionnelle).

TOUS LES (S) SONT DES PRISONNIERS POLITIQUES.

En ouvrant et fermant la parenthèse autour du pauvre petit s de la pluralité des mondes, la revue du CNES signifie sa volonté d’ouverture à d’autres espaces que celui qui capitalisé constitue son objet, notamment son ouverture à l’Espace Littéraire (fermé).

La suite montre ce qu’on aurait dû voir si on avait su lire : qu’une volonté clairement affichée s’appelle d’abord velléité, et que ce qu’en premier lieu veut la revue Espace(s) c’est au calme être vue voulant4, comme on peut parfois s’égarer à préférer à désirer être constaté désirant.

La revue Espace(s) veut, par exemple, être vue voulant résister aux clichés, travailler aux lisières, braver les assignations :

Dans chaque ouvrage, l’enjeu est de déjouer l’entrée symbolique qui prédomine souvent notre rapport à l’Espace. Si le pouvoir d’attraction et de fascination du milieu spatial ne peut être nié, l’objectif de l’Observatoire de l’Espace à travers la revue Espace(s) est, comme le dit son responsable de la rédaction Gérard Azoulay, de “bâtir une méthodologie destinée à faire percevoir que nous sommes autant habitants de l’espace qu’habités par lui, et donc in fine d’abolir cette partition fictive”. (site de la revue)

En dépit du gadget de la porosité diathétique5 et malgré un soupçon jamais levé sur toute idée d’habitation6, le programme du responsable de la revue m’arrête et me met au travail, surtout pour ce qu’il fait disparaître la capitale d’espace, troublant les métonymes.

« NOUS SOMMES UNE INSTITUTION ET D’AILLEURS J’ASSUME »

VII Je rentre à Berlin.

J’attends.

(Il y a un problème ?)

VII.i Il y a un problème.

VII.ii Poème votif de fin d’attente
Ma démarche
suspendue à son
Corps
en
gage-
Moi
uni
vers
ce qui (s’) espace.

VIII L’attente prend fin alors que je négocie un découvert au guichet de la Volksbank, par un coup de fil du commanditaire,

VIII.i coup de fil interrompu par un vigile migraineux dont je ne retiens que cette phrase : “Nous sommes une institution et d’ailleurs j’assume.”

VIII.i.i (La phrase est du coup de fil du commanditaire, pas du vigile dont le coup de fil dans le lobby de la banque augmentait la migraine.)

VIII.i.i.i (Le vigile justifie en des termes tout autres mon éviction du lobby : ce n’est pas le lieu et d’ailleurs il a une migraine.)

VIII.i.ii “Nous sommes une institution et d’ailleurs j’assume” est une phrase du responsable éditorial de la revue Espace(s) et d’ailleurs de la revue Espace(s) elle-même en tant qu’elle est, d’ailleurs, l’Observatoire du Centre National d’Études Spatiales.

VIII.i.ii.i Phrases de service, comme corps pris dans démarche anodine,
au coeur des contradictions de l’engagement
de ce qui, contingent, cherche son nécessaire d’allant.
Et la vérité est ici d’ailleurs – elle dodeline

IX Nous remettons ce qui reste à se dire à un coup de fil du lendemain, dont j’ai un souvenir plus précis.

IX.i (Par souci de brièveté, j’ai reproduit infra de ce coup de fil l’esprit, sa teneur, leurs mots.)

X En résumé, le commanditaire propose d’amputer le texte de tout ce qui :
A. critique la Délégation Générale à la Langue Française, un partenaire institutionnel qu’il ne s’agit pas d’offenser ;
B. critique les termes mêmes de la commande en donnant à la fiche ÉMOTICÔNE une importance grotesque.

X.i Le problème de ces aménagements, c’est qu’ils dépouillent mon dispositif d’au moins deux de ses agents.

X.i.i En effet, un des objets du texte est l’interrogation des missions, des fonctions et de la logique de ces fonctions : commanditaire voulant-être-vu-ouvrant, barbons du français-de-droit, poète licencieux requis par la science, scientifique strict-parleur. Or les deux premiers sont, dans la version amendée, évincés.

X.ii Mais curieux d’assister jusqu’au bout à la justification au je de l’homme de lettres d’une coupe franche au nous de la raison institutionnelle, je fais ma plus belle algue et obtiens que mon interlocuteur stabilote les passages “qui ne vont pas” (cf. X. A. & B.).

GAMBERGE SUR LES INTENTIONS

XI Ayant besoin du BILLET MAUVE et d’ailleurs pas envie de prêter le texte au caviardage, se pose à moi la bonne vieille question politique, pratique, éthique :

QUE FAIRE ?

XI.i (Question brûlante de ma démarche, son corps, notre mouvement.)

XI.ii Je me la pose sérieusement ; d’abord parce que ça me fait jouir, ensuite parce que l’inconfort qu’il y a à y consacrer du temps n’égale pas l’angoisse qu’il y aurait à constater avoir traité un dilemme pratique, éthique, politique, comme un chien fout sa merde.

XI.iii Mes amis berlinois et mon amie N., bien plus casseurs que moi, m’engagent à

1 accepter une publication caviardée,

2 empocher les thunes,

3 publier ensuite la version intégrale, ailleurs.

XI.iii.i Je les entends sur un point : refuser l’arrangement et la thune qui va avec teinte nécessairement le refus d’un “héroïsme du censuré” typiquement petit-bourgeois. Et qui ferait de ce refus l’estrade d’une performance de radicalité ne pourrait que faire voir sur cette estrade aussi une performance de classe.

XI.iii.ii Mais leur pragmatisme émeutier m’est étranger. Mon tambour éthique tourne à 1000rpm, déjà, c’est trop tard, la question est posée en conscience.

XI.iii.ii.i En conscience, pourquoi accepter de supprimer les références à la Délégation ? La critique douce d’une légalité interne des langues institutionnelles n’est rien à côté du programme de ces commissions – typique des organes républicains en leurs manifestations coloniales (« garantir » à des gens qui s’en tapent quelque chose dont ils n’ont pas besoin, au nom de principes qui leur sont étrangers).

XI.iii.ii.ii En conscience, pourquoi accepter de supprimer ce qui discute les termes du commanditaire ? Celui-ci peut bien considérer la fiche ÉMOTICÔNE anodine (“c’est un simple document de travail qui n’exprime pas une position de la revue”), elle reste le matériau à partir duquel il m’était demandé de travailler. Bien que mon texte en exagère l’importance (dans un dispositif explicitement pisse-froid qui fait converser les missions et les formes d’intercession), je n’enfreins en rien, ce faisant, les consignes du comité.

XII.iv Si j’accepte le caviardage, je laisse irrésolue la question éthique ; or pour qui se soucie d’éthique (et on n’est vraiment pas obligé), cette irrésolution est un boulet sur la voie de l’ataraxie (question pratique ; réponse stoïcienne).

XII.v Si j’accepte, je me maintiens encore dans une position inadéquate, sacrifiant à une éthique du rachat (le cachet qui compense), rendant plus visible (à mes propres yeux d’abord) cette inadéquation (question éthique ; réponse spinozienne).

XII.vi La réponse la plus radicalement politique à la question m’est donnée par mon ami L., le plus évidemment radical de tous mes amis. Elle se justifie via Diogène – le plus évidemment etc. – : si j’ai l’occasion de déposséder un puissant de son fétiche, je ne dois pas m’en priver. Mais c’est à la seule condition de piétiner ensuite devant lui ce fétiche.

XIV.vi.i Accepter, donc, le caviardage, mais ensuite : brûler la thune.

XII.vi.i.i Un brin dramatique, et pas toujours lisible.

XII.vi.i.i.i D’autant que je ne suis pas sûr que le fétiche soit tant dans ce cas le bifton que la prérogative éditoriale sur le littéraire ou le poétique. Et le dernier mot de la raison institutionnelle.

XII.vii J’opte finalement pour la méthode Keyser Söze, suggérée par mon amie A. : il a commandé, j’ai livré, il raque et ferme sa gueule – s’il voulait des fleurs sur le paquet, il fallait demander des fleurs sur le paquet.

XII.vii.i Or le commanditaire n’a pas demandé de fleurs sur le paquet. Il a même plutôt incité à ce qu’on pourrait appeler foutre la merde : « Humour✓, ironie✓, acidité✓, et même méchanceté✓ ou violence✓, prise de risque formelle✓, ouverture du sens✓, attention aux détails✓, au quotidien✓, au matériau verbal spécifique✓, sont des voies possibles pour s’éloigner des tentations de formules trop grandiloquentes quand l’Espace est en jeu. » (Consignes aux auteurs, « Lignes éditoriales », coches miennes).

XII.vii.i.i Mais voilà, avec le commanditaire institutionnel c’est comme avec les syndicats : quand, le plus ardemment consciencieusement minutieusement possible, on se met, croyant répondre à leur appel, à foutre la merde, c’est toujours une fin de non-recevoir, parce qu’on n’avait pas bien compris, c’était pas comme ça qu’il fallait entendre foutre, la, et merde.

XII.vii.i.i.i Et merde. Motto opposable : c’est en la foutant mal, la merde, qu’on tape là où ça le fait, mal.

XIII Je reçois les propositions de caviardage et renvoie poliment :

1 non, vraiment, le texte amputé perd toute sa pertinence ;

2 voici m’IBAC et BIN de bank, et faise abouler thune, centime endistingué.

XIV On m’informe en réponse que je toucherai 250 roros pour le travail d’écriture, mais que l’autre moitié du mauve aurait correspondu à l’achat exclusif des droits du texte,

XIV.i ce à quoi je me serais de toute façon opposé.

XIV.ii À une amie qui me fait remarquer ce qu’il y a de radical dans l’option choisie, je réponds que c’est, en dépit de son nom, probablement la moins radicale de toutes, parce que A. Elle est légale (je ne fais pas semblant de céder les droits pour ensuite reproduire le texte) ; B. Elle mène au meilleur compromis possible (droits de reproduction préservés donc possibilité préservée de la présente exposure ; thunes en moins mais pas rien non plus).

XV Finalement on n’apprend rien d’autre de cette parabole que ce qu’on savait déjà :

  • l’Institution existe ;
  • de l’institution existe plus densément dans l’Institution qu’ailleurs ;
  • de l’institution n’est pas également répartie (et si “il y a de l’institution partout et qui est distribuée en nous-mêmes”, elle est principalement distribuée en certains lieux et certains nous);
  • que l’Institution engage ou démarche, elle ne s’adresse jamais à autre qu’à elle-même ;
  • la capitale d’Institution n’est pas une capitale d’essence mais ;
  • la capitale d’Institution chapeaute des logiques institutionnelles, une raison institutionnelle, une con-spiration institutionnelle, une visibilité, une tangibilité, une intelligibilité des objets émanés de ou suscités par l’Institution qui débordent l’Institution – débordent sur les Personnes (et dans l’engagement comme dans le service, la personne perd en général);
  • la visibilité, la tangibilité et l’intelligibilité institutionnelles ne diffèrent pas significativement de celles de la marchandise (visibilité de la reconnaissance, tangibilité de la validation, intelligibilité indexée);
  • que l’Institution fasse un usage du droit d’auteur confiscatoire des objets qu’elle consacre (achat exclusif) ne fait que rendre explicite le type de valorisation de ces objets et pour tout dire le genre de fétichisme sur lesquels repose toute économie institutionnelle.

Bonus :

I. GAMBERGE SUR LES INTENTIONS

Qu’est-ce que la vie des humains une image de la déité
Évoluant sous le ciel, tous les terriens
voient celui-ci. Mais lisant pour ainsi dire, comme
Dans une écriture, les humains ils imitent
l’infini et le profus.

Friedrich Hölderlin7

1 Le texte qu’on me propose d’écrire pour la revue Espace(s) doit intégrer deux contraintes : celle, thématique, qui gouverne à ce numéro (« Espace : lieu d’utopies ») ; celle, lexicale, qui place chaque auteur sous la tutelle d’un vocable.

2 La contrainte thématique est suscitée par la perspective, à (très) moyen terme, de l’établissement de colonies extraterriennes, en tant que cette perspective retrempe le caractère utopique des rapports à l’Espace.

2.1 L’Espace, au sens méritant capitale, s’entend comme ensemble des espaces situés au-delà du ciel des humains.

3 La contrainte lexicale est suscitée par le partenariat de la revue avec la Délégation Générale à la Langue Française et aux Langues de France, dont le but est de “garantir à nos concitoyens un droit au français”.

La délégation générale coordonne un dispositif de dix-huit commissions spécialisées de terminologie, chargées de proposer des termes français pour désigner les réalités du monde contemporain et contribuer ainsi au maintien de la fonctionnalité de notre langue. (site de la DGLFLF, rubrique “Nos priorités”)

4 Tous j’imagine songeons fixant le ciel aux espaces qui le dépassant nous dépassent ; tous partageons chacun sa jargue l’aspiration de la langue française sous sa tutelle républicaine : un maintien de fonctionnalité dans
le monde contemporain

4.1 Je nous crois tous concernés à tous termes par ce qui nous dépassant nous attire et par ce qui nous peuplant nous maintient.

4.2 J’ai moi-même pour le ciel au-dessus de moi et la langue en moi un souci qui va de la considération à la sidération.

Continuer

  1. Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, Paris : Le Seuil, 1971, p. 271
  2. Mon intermédiaire s’appelle David Christoffel.
  3. « Déjà le titre est insupportablement crétin. Sa crétinerie est un chantage, parce qu’elle implique une sorte de complicité dans le mauvais goût, et parce qu’elle est imposée au nom d’un conformisme que la plus grande majorité accepte. » (P. P. Pasolini, « Déjà le titre est crétin », Contre la télévision)
  4. J’emprunte cette expression à LL de Mars, dans son Dialogue de morts à propos de musique
  5. Pas que cette porosité ne puisse pas être féconde, mais elle est souvent gadgétique parce qu’incantatoire, ça jusque par chez les Amis : “Le monde ne nous environne pas, il nous traverse. Ce que nous habitons nous habite.”
  6. Le trope de l’habitation, en poésie, procède essentiellement d’une lecture heideggerienne de deux vers de Hölderlin :
    Voll Verdienst, doch dichterisch,
    wohnet der Mensch auf dieser Erde
    (Plein de mérite, pourtant poétiquement,
    l’humain habite sur cette Terre)
    Les versions françaises, en général, traduisent wohnet par l’usage transitif direct du verbe habiter, et Erde (Terre) par monde. Le trope se dit ainsi en général : habiter poétiquement le monde ou habiter le monde en poète. La lecture de Heidegger, représentative à cet égard de tout un pan de sa pensée, flatte la porosité diathétique du verbe habiter dans son usage transitif direct en français : j’habite une maison (actif) / le doute m’habite ou je suis habité par un sentiment (passif). Pourtant en allemand ce double-sens est absent : être habité par le doute se traduit avec le verbe beherrschen : je suis dirigé, régi, contrôlé, par le doute (c’est d’ailleurs un des sens possibles de l’étymon latin habeo qui donne habiter). Mais Heidegger abuse autrement des ressources propres de la langue allemande, dans un texte qui la consacre comme seule langue – après le Grec Ancien – de la philosophie. Pour résumer : le degré de l’écoute, dans sa correspondance avec le verbe poétique, seul verbe authentique, est fonction de la qualité de l’habitation. Cette équation n’est vraiment lisible que dans la version originale, où la densité de jeux de mots de vieil oncle est exceptionnelle : sprechen / zusprechen / entsprechen (parler / attribuer / répondre-correspondre), hören (auf) / zuhören / gehören (entendre / écouter (obéir) / appartenir). Jusqu’au fameux : Eigentlich spricht die Sprache. Der Mensch spricht erst und nur, insofern er der Sprache entspricht, indem er auf ihren Zuspruch hört. (“En réalité c’est la langue qui parle. L’homme ne parle que dans la mesure où il répond à (entsprechen : répondre à une norme, être à la mesure, se mettre à l’échelle de la langue), en ce qu’il obéit à son assignation (Zuspruch, aussi : attribution))”. (Sur les jeux d’étymons chez Heidegger, cf. G.-A. Goldschmidt, Heidegger et la langue allemande). Le trope de l’habitation poétique est plus largement suspect, après l’hermétisme germain de Heidegger, d’une reconduction de ses partitions : poétique/non-poétique est largement superposable à la division de Sein und Zeit entre authentique et inauthentique. Habiter poétiquement revient en fin de compte pour Heidegger à être vraiment, de plain pied (retour à un bauen (“bâtir”) anhistorique, étymologiquement formé à partir du bin de ich bin (je suis) qui s’entend dans l’articulation “bâtir, habiter, penser”). Au jeu de l’étymologisme, on pourrait tout aussi bien, côté latin, fonder une ontologie modale, une éthique radicale à partir du verbe latin habitare, fréquentatif d’habeo (signifiant donc “avoir souvent”).
  7. Was ist der Menschen Leben…, début