• Édouard Glissant ⋅ « Solitaire et soli­daire (entre­tien) » 16 01 16

    Les com­bat­tants qui conti­nuent à libé­rer leur peuple font éga­le­ment voir les pay­sages. Nous sommes fami­liers des pay­sages d’Indochine depuis les guerres de libé­ra­tion du Viêtnam ; des pay­sages de l’Atlas, du Maghreb depuis la guerre d’indépendance algé­rienne, etc. Ce sont les tyrans qui enferment leur pays dans des limites et qui le rendent invisible.…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau

    Récitatif sobre et didac­tique, au mieux ou dans l’idée sen­tie. Il navigue entre deux vagues puis­santes et qua­si-régnantes. D’abord, la vague empha­tique ordi­naire et « per­sienne », aux nom­breuses varié­tés, aux plu­sieurs degrés de talents, qui fran­chissent le pas, et tendent à confondre chan­son et chant, ou plu­tôt chant poé­tique et chant musi­cal strict. Ensuite, la vague de prose, qui confond la sobrié­té et le carac­tère indif­fé­ren­cié et pédestre des varia de la prose du monde (nour­ri­ture de la prière laïque, matin, midi et soir).…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau

    La lit­té­ra­ture a aus­si ins­pi­ré la musique dans sa forme. Par exemple, les titres des Märchenbilder (« Images de contes ») pour alto et pia­no opus 113 (1851) et des Märchenerzählungen (Récits de contes) pour cla­ri­nette, alto et pia­no opus 132 de Schumann (1853) sont des réfé­rences expli­cites au Märchen, au conte. La notion de la Märchenerzählung montre que le texte musi­cal raconte à nou­veau ce que le conte dit à sa manière. La musique ne met donc pas en rythme et mélo­die un récit ; elle raconte dans son médium. Elle est récit au car­ré, ou sens au car­ré, et de façon très…

  • Christian Prigent ⋅ « Sade au naturel »

    Car « dire » et « tout » sont anta­go­nistes. « Tout dire » est un oxy­more. Il faut alors faire ce pari : le bruis­se­ment du tout (du « réel ») ne s’entend que dans l’écho spec­tral qu’en enre­gistrent quelques fic­tions lit­té­raires. Et si le fait d’écrire engage une dis­so­lu­tion de la trame ver­bale où s’enracine le des­tin tota­li­taire de toute socié­té, la fic­tion dis­pose d’une puis­sance d’analyse de tout discours.…

  • Christian Prigent ⋅ « Morale du cut-up » ⋅ La Cure de désyntaxication

    Le cut-up comme tech­nique n’est qu’un moment (situable dans la moder­ni­té récente), un ava­tar for­mel ponc­tuel de cette prise de par­ti éthique fon­da­men­tale. Il est la solu­tion qu’a trou­vée cette prise de par­ti pour faire, dans les années 60, une lit­té­ra­ture roma­nesque vivante (l’essor des médias, les mani­pu­la­tions de l’information, les début de l’informatique, etc, ont quelque à dire, socio­lo­gi­que­ment, de ce qui a moti­vé cette trouvaille).…

  • Sigmund Freud ⋅ « L’inquiétante étran­ge­té »

    Peut-être est-il vrai que l« Unheimlische » est le « Heimliche-Heimische », c’est-à-dire l”  »intime de la mai­son », après que celui-ci a subi le refoulement.…

  • Sigmund Freud ⋅ « L’inquiétante étran­ge­té »

    Je ne puis ici qu’indiquer com­ment l’impression d’inquiétante étran­ge­té pro­duite par la répé­ti­tion de l’identique dérive de la vie psy­chique infan­tile et je suis obli­gé de ren­voyer à un expo­sé plus détaillé de la ques­tion dans un contexte différent1. En effet, dans l’inconscient psy­chique règne, ain­si qu’on peut le consta­ter, un « auto­ma­tisme de répé­ti­tion » qui émane des pul­sions ins­tinc­tives, auto­ma­tisme dépen­dant sans doute de la nature la plus intime des ins­tincts, et assez fort pour s’affirmer par-delà le prin­cipe du plai­sir. Il prête à cer­tains côtés de la vie psy­chique un carac­tère démo­niaque, se mani­feste encore très net­te­ment dans les…

  • Sigmund Freud ⋅ « L’inquiétante étran­ge­té »

    Le fac­teur de la répé­ti­tion du sem­blable ne sera peut-être pas admis par tout le monde comme pro­dui­sant le sen­ti­ment en ques­tion. D’après mes obser­va­tions, il engendre indu­bi­ta­ble­ment un sen­ti­ment de ce genre, dans cer­taines condi­tions et en com­bi­nai­son avec des cir­cons­tances déter­mi­nées ; il rap­pelle, en outre, la détresse accom­pa­gnant maints états oni­riques. Un jour où, par un brû­lant après-midi d’été, je par­cou­rais les rues vides et incon­nues d’une petite ville ita­lienne, je tom­bai dans un quar­tier sur le carac­tère duquel je ne pus pas res­ter long­temps en doute. Aux fenêtres des petites mai­sons on ne voyait que des femmes…

  • Sigmund Freud ⋅ « L’inquiétante étran­ge­té »

    Mais après avoir ain­si expo­sé la moti­va­tion mani­feste de cette figure du « double », nous sommes for­cés de nous avouer que rien de tout ce que nous avons dit ne nous explique le degré extra­or­di­naire d’inquiétante étran­ge­té qui lui est propre. Notre connais­sance des pro­ces­sus psy­chiques patho­lo­giques nous per­met même d’ajouter que rien de ce que nous avons trou­vé ne sau­rait expli­quer l’effort de défense qui pro­jette le double hors du mot comme quelque chose d’étranger. Ainsi le carac­tère d’inquiétante étran­ge­té inhé­rent au double ne peut pro­ve­nir que de ce fait : le double est une for­ma­tion appar­te­nant aux temps psy­chiques primitifs,…

  • Gilles Deleuze , Jean-François Lyotard ⋅ « Dialogue »

    La per­ver­sion, comme dit Klossowski, est « hors de prix » ; en fait de valeur. À la limite, comme il le dit, un phan­tasme sadien, ça coûte une popu­la­tion entière, ça s’achète au prix que coû­te­rait la sur­vie d’une population.…

  • Gilles Deleuze , Jean-François Lyotard ⋅ « Dialogue »

    Cette géni­ta­li­té dont parle Freud, où on passe des pul­sions par­tielles dans un par­cours répu­té nor­mal, de l’état per­vers poly­morphe de l’enfant jusqu’à la géni­ta­li­té … En fait, c’est Freud lui-même qui nous a don­né le maté­riel pour pen­ser cela non pas comme un par­cours nor­mal, mais comme une espèce de conflit, de lutte, pour obte­nir un corps géni­tal éro­tique. En fait, ce corps éro­tique géni­tal, c’est celui qui est exi­gé par la repro­duc­tion, c’est à dire par l’instance capi­ta­liste pour notre socié­té. Freud nous donne encore les moyens de pen­ser ce qu’est la jouis­sance, en tant qu’elle échappe à…

  • Gilles Deleuze , Jean-François Lyotard ⋅ « Dialogue »

    Cette idée d’un sys­tème clos est fan­tas­ma­tique. C’est le fan­tasme du capi­tal, bien sûr ! C’est pour ça que, simul­ta­né­ment, le Kapital est fon­ciè­re­ment impé­ria­liste : non pas sim­ple­ment au sens où il a besoin d’écraser des peuples à sa péri­phé­rie, mais il a besoin d’une péri­phé­rie en géné­ral, et il a besoin de la pom­per, et ce, sans le dire, i.e. de faire des pré­lè­ve­ments d’énergie où que ce soit dans le sys­tème solaire, dans l’air et dans l’eau, de faire entrer dans son propre cir­cuit en fai­sant croire au miracle de la crois­sance auto­nome de ce cir­cuit. Ce qui est…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau

    La haine de l’art (la haine de la mort informe, de la brume sans effet, qu’il semble por­ter), la haine que l’art peut se vouer s’il sty­lise le chaos mal­gré lui, s’il met en forme la dis­per­sion, n’est pas le propre de l’art. Une excep­tion le prouve : le poème. La haine de la poé­sie, si le terme de haine attire, est le propre de la poé­sie ; elle se défie nati­ve­ment de son « esthé­tique », de son charme vorace, du pro­cès de for­ma­li­sa­tion, de mise en forme signi­fiante. La méfiance peut avoir nom Dionysos. Et c’est une haine double : a) pour la…

  • Henri Michaux ⋅ Plume ⋅ post­face

    On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir. Préjugé de l’unité. (Là comme ailleurs la volon­té, appau­vris­sante et sacri­fi­ca­trice.) Dans une double, triple, quin­tuple vie, on serait plus à l’aise, moins ron­gé et para­ly­sé de sub­cons­cient hos­tile au conscient (hos­tile des autres « moi » spo­liés). La plus grande fatigue de la jour­née et d’une vie serait due à l’effort, à la ten­sion néces­saire pour gar­der un même moi à tra­vers les ten­ta­tions conti­nuelles de le chan­ger. On veut trop être quelqu’un. Il n’est pas un moi. Il n’est pas dix moi. Il n’est pas de moi.…

  • Ferdinand de Saussure ⋅ Cours de lin­guis­tique générale

    La langue est encore com­pa­rable à une feuille de papier : la pen­sée est le rec­to et le son le ver­so ; on ne peut décou­per le rec­to sans décou­per en même temps le ver­so ; de même dans la langue, on ne sau­rait iso­ler ni le son de la pen­sée, ni la pen­sée du son.…

  • *Anonyme ⋅ « Ça a déjà commencé… »

    Pour se com­bi­ner en situa­tion de groupe il y a moins de sys­tèmes appli­cables que des axes d’effectuation, dont les linéa­ments res­tent flous, indé­ter­mi­nés, ce qui implique qu’ils soient sin­gu­la­ri­sés en chaque occa­sion. Il en est ain­si pour les chan­sons à boire, le eefing, les élé­ments musi­caux d’une pro­ces­sion reli­gieuse, les conci­lia­bules ryth­més de femmes de marins au Cap-Vert, les poly­pho­nies vil­la­geoise ukrai­nienne, « hap­py bir­th­day » ou d’autres chan­sons de cir­cons­tances, etc.…

  • *Anonyme ⋅ « Ça a déjà commencé… »

    Lorsque plu­sieurs gamins prirent des ins­tru­ments per­cus­sifs, ils avaient pour réfé­rents com­muns des rythmes « sty­li­sés » à telle ou telle sauce. La caco­pho­nie n’était pas pen­sée comme caco­pho­nie, et encore moins comme style : nous pre­nions appui sur des réfé­rents sty­lis­tiques qui avaient fer­men­tés pour cha­cun d’entre nous depuis des années à la proxi­mi­té de mul­tiples sons. Si l’un chan­tait une chan­son pop, les autres la connais­saient et l’avaient aus­si comme réfé­rent sty­lis­tique. La caco­pho­nie nous appa­rût ain­si dans le rap­port que cha­cun, seul ou en groupes réduits entre­te­nait avec un ensemble de réfé­rents sty­lis­tiques. Nous assis­tions, dans ces caco­pho­nies nailla­coises, à…

  • *Anonyme ⋅ « Ça a déjà commencé… »

    La période qui a débu­té depuis que la croûte ter­restre fut accu­lée aux qua­li­fi­ca­tions de pri­vé et public, veut que les ins­tances de pou­voir dési­gnées gèrent non plus seule­ment le par­tage du ter­ri­toire mais aus­si la dis­po­si­tion du bâti. Et pour légi­ti­mer leur démarche, nous les voyons se munir de tout l’attirail idéo­lo­gique de la domi­na­tion mar­chande : confort, esthé­tismes et sécu­ri­té. Les grilles d’analyse ici agi­tées semblent moins ser­vir la réa­li­sa­tion de la fable que sous-entend ce cre­do que cher­cher à impo­ser, comme on impo­se­rait un chan­ge­ment de devise moné­taire, le change de la convi­via­li­té contre la satis­fac­tion d’être « intégré »,…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau

    Une fois que la dif­fé­ren­cia­tion des genres s’est impo­sée pour se recompliquer,i.e. depuis que les tra­gé­dies en prose, au xviie siècle, ont pré­pa­ré le ter­rain au poème en prose, le phé­no­mène aujourd’hui recons­ti­tué par l’histoire lit­té­raire n’a pas empê­ché Rimbaud de tenir Racine pour le plus grand poète fran­çais (ce que ne diraient pas obli­ga­toi­re­ment les « per­for­mers » de main­te­nant, à l’inconscient rimbaldien).…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau 17 01 16

    Avant de (croire) choi­sir, le plus sou­vent les écri­vains confondent la prose avec de la prose. Les défen­seurs de « la prose » (laprose) pensent qu’il y a une seule prose, la prose sou­ve­raine (le gou­ver­nail sans frein). Or, cette prose est sou­vent décla­rée à venir. Souvent ou tou­jours. Les défen­seurs, les amants de la prose qui vient, croient que la prose unique se tient à hau­teur de la vie vraie, indé­ro­bée, bru­tale comme sa misère consti­tu­tion­nelle, sa vie nue : sa matière tra­hie ou ines­thé­ti­sée. En prose cri­tique véhi­cu­laire, la vie vou­lue, inac­ces­sible et côtoyée, s’appelle tou­jours la prose du monde, le…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau

    À sup­po­ser qu’il y ait « de bons vers, de mau­vais vers, et le chaos » (T. S. Eliot, 1917), le pro­blème de l’histoire chao­tique et de ses ban­deaux n’est pas réso­lu. Même les vers de Frost parlent de la forme visée dans l’informe : « que souffle le chaos !/ que se fondent les nuages !/ j’attends ce qui a forme ». Les nuages sont des formes sans formes. Meschonnic inten­si­fie la contra­dic­tion en décla­rant : « Il ne s’agit pas d’opposer des formes à une absence de formes. Puisque l’informe est encore une forme. » Mais si « la liber­té n’est pas plus un choix qu’une absence…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau

    Dans Le Masque et la Lumière, Zumthor à la fois constate qu’en régime pro­si­mé­trique « la fron­tière entre prose et vers manque de net­te­té » et pro­pose de dis­tin­guer le « pro­si­mètre inté­gré » ou sys­té­ma­tique du « pro­si­mètre occa­sion­nel ». Et s’« il y a un terme com­mun, non négli­geable » au vers et à de la prose, qui est la rhé­to­rique, c’est aus­si que l’enjeu du pro­si­mètre est para­doxa­le­ment poli­tique : il doit ordon­ner un monde chao­tique en attes­tant un désordre for­mel. Attestation sati­rique : le mélange ne ren­voie pas, au départ, à une fusion des gene­ra dic­ta­mi­num. Le dic­ta­men pro­si­me­tri­cum n’implique aucu­ne­ment le mariage ori­gi­naire du…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau

    Le mou­ve­ment de l’expression est-il pos­sible à par­tir du dis­cours inté­rieur, dis­po­sé au-dedans ? Le mou­ve­ment ver­bal se com­prend si le logos endia­thè­tos, le dis­cours posé dans l’intimité, dans l’intensité sans résis­tance de quelqu’un, n’est pas un dis­cours sépa­ré du logos pro­pho­ri­kos, du dis­cours avan­cé au dehors pour s’exposer à la per­cep­tion d’autres sor­tants. Un domaine pure­ment imma­nent, où résident les concep­tions intimes, ne peut expli­quer qu’un lan­gage inté­rieur s’exprime, c’est-à-dire sorte de lui-même, donne forme exté­rieure à l’énoncé intense ou depuis cette inté­rio­ri­té sor­tante, s’exposant de soi en soi. Une dis­po­si­tion interne pro­fé­rante, une pro­fé­ra­tion interne, un com­men­ce­ment d’exposition, ou une…

  • *Anonyme ⋅ Tableau des manœuvres du pinceau

    Ceux qui ont de la force dans le pin­ceau donnent de l’ossature aux carac­tères, ceux qui en manquent leur donnent seule­ment de la chair. On dit d’une écri­ture qui pos­sède une forte ossa­ture et peu de chair qu’elle est “mus­clée”, tan­dis qu’on appelle “cochons d’encre” les carac­tères qui ont beau­coup de chair et peu d’ossature. Une écri­ture pleine de force mus­cu­laire est une écri­ture accom­plie ; une écri­ture qui n’en a pas est une écri­ture malade.…

  • Georg Christoph Lichtenberg

    Nos enthou­siastes sen­ti­men­taux qua­li­fient tous ceux qui se moquent d’eux de railleurs super­fi­ciels et ne s’imaginent pas que l’on puisse éprou­ver des émo­tions fortes sans céder au bavar­dage. Transportez vos sen­ti­ments jusqu’au troi­sième ciel et faites don­ner à vos sen­ti­ments la force de grandes et bonnes actions, ce n’est pas de par­ler des émo­tions que je me moque, que le tout-puis­sant me garde d’une telle chose, c’est du bavar­dage des émo­tions. Croyez-vous donc être les seuls êtres sensibles (…) ?…

  • Georg Christoph Lichtenberg

    Écrire avec sen­ti­ment, c’est pour ces mes­sieurs par­ler constam­ment de ten­dresse, d’amitié et d’amour des hommes. Mais, pauvres benêts, vou­drais-je leur dire, ce n’est qu’une petite branche de l’arbre. (…) Ce n’est pas tant ce que vous écri­vez que nous détes­tons ; c’est que vous pin­ciez tou­jours la même corde.…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau

    Curtius rap­pelle que poe­sis, poe­ma, poe­ti­ca, poe­ta sont des mots peu employés au Moyen Âge : « la poé­sie, en effet n’était pas recon­nue comme un art en soi. Au début, il n’existait même pas de mot signi­fiant “com­po­ser” (dich­ten). On employait alors des péri­phrases telles que metri­ca facundia,metrica dic­ta, tex­tus per dic­ta poe­ti­ca scrip­tus, ou un verbe comme metri­care, “faire des mètres.” » Le poème dicte un dit dans un dire. Il inef­face (exhibe) le dire dans le dit et le dit dans le dire. « Dictare signi­fie à l’origine dic­ter. Dès l’Antiquité, on avait cou­tume de dic­ter non seule­ment les lettres,…

  • Stéphane Mallarmé ⋅ lettre à Eugène Lefébure, lun­di 27 mai 1867

    Je crois que pour être bien l’homme, la nature se pen­sant, il faut pen­ser de tout son corps ― ce qui donne une pen­sée pleine et à l’unisson comme ces cordes du vio­lon vibrant immé­dia­te­ment avec sa boîte de bois creux. Les pen­sées par­tant du seul cer­veau (dont j’ai tant abu­sé l’été der­nier et une par­tie de cet hiver) me font main­te­nant l’effet d’airs joués sur la par­tie aiguë de la chan­te­relle dont le son ne récon­forte pas dans la boîte, ― qui passent et s’en vont sans se créer, sans lais­ser de traces d’elles. En effet, je ne me…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau

    Contre Benn, qui dit : « Un Gemüt ? Je n’en ai aucun. » « Gemüt ? Gemüt habe ich keines. » Dans Die Struktur der moder­nen Lyrik, Hugo Friedrich reprend à son compte le thème des Probleme der Lyrik de Benn (1951). Ainsi se ren­force une doc­trine sans cœur de la poé­sie, dou­blée d’une doc­trine de la poé­sie sans cœur, c’est-à-dire sans foyer pro­blé­ma­tique, sans intel­lect ryth­mique, « ins­tinct logique » ou ins­tinct for­ma­teur, imma­nent et recons­ti­tuable. Car c’est exac­te­ment ce que désigne, quoi qu’il en soit, le mot cœur ; Empédocle dit que le cœur est le lieu des pen­sées, pen­sées qui se pensent ou pen­sées impuis­santes à se…

  • Roland Barthes ⋅ La chambre claire

    Dans le débat somme toute conven­tion­nel entre la sub­jec­ti­vi­té et la science, j’en venais à cette idée bizarre : pour­quoi n’y aurait-il pas, en quelque sorte, une science nou­velle par objet ? Une Mathesis sin­gu­la­ris (et non plus uni­ver­sa­lis ?).…

  • Roland Barthes ⋅ « Situations »

    Il y aura des ency­clo­pé­dies du lan­gage, toute une mathé­sis des formes, des figures, des inflexions, des inter­pel­la­tions, des inti­mi­da­tions, des déri­sions, des cita­tions, des jeux de mots. Tous ces mou­ve­ments autre­fois mas­sés et conte­nus dans des parcs et des quarantaines.…

  • Roland Barthes ⋅ « Réquichot et son corps » ⋅ Œuvres com­plètes

    Et pour­tant encore, ce n’était pas une expé­rience indi­vi­dua­liste, car elle empor­tait – fût-ce par sur­croît l’idée d’une cer­taine tota­li­té : tota­li­té du faire, d’abord, Réquichot accom­plis­sant et révi­sant toutes les tech­niques de la moder­ni­té, ne répu­gnant pas à s’incorporer une cer­taine Mathésis de la pein­ture et ne négli­geant nul­le­ment ce que pou­vaient lui ensei­gner ses devan­ciers ; concur­rence des arts ensuite : de même que les peintres de la Renaissance étaient aus­si, bien sou­vent, des ingé­nieurs, des archi­tectes, des hydrau­li­ciens, Réquichot a uti­li­sé un autre signi­fiant, l’écriture : il a écrit des poèmes, des lettres, un jour­nal intime et un texte, inti­tu­lé précisément…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Capitalisme et schizophrénie

    Il est faux de voir dans Don Quichotte la fin du roman de che­va­le­rie, en invo­quant les hal­lu­ci­na­tions, les fuites d’idées, les états hyp­no­tiques ou cata­lep­tiques du héros. Il est faux de voir dans les romans de Beckett la fin du roman en géné­ral, en invo­quant les trous noirs, la ligne de déter­ri­to­ria­li­sa­tion des per­son­nages, les pro­me­nades schi­zo­phré­niques de Molloy ou de l’Innommable, leur perte de nom, de sou­ve­nir ou de pro­jet. Deleuze et Guattari, Mille Plateaux…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Composition, com­po­si­tion, c’est la seule défi­ni­tion de l’art. […] On ne confon­dra pas tou­te­fois la com­po­si­tion tech­nique, tra­vail du maté­riau qui fait sou­vent inter­ve­nir la science (mathé­ma­tiques, phy­sique, chi­mie ana­to­mie) et la com­po­si­tion esthé­tique, qui est le tra­vail de la sensation.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Les chiens qui sont musi­ciens par leurs pos­tures mêmes.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Le deve­nir sen­sible est l’altérité enga­gée dans une matière d’expression. Le deve­nir concep­tuel est l’hétérogénénité com­prise dans une forme absolue.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Et s’il faut aimer, c’est pour pou­voir être jaloux, la jalou­sie étant le sens des signes, l’affect comme sémiologie.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Mais jus­te­ment ce n’est qu’une res­sem­blance pro­duite. C’est plu­tôt une extrême conti­guï­té, dans une étreinte de deux sen­sa­tions sans res­sem­blance, ou au contraire dans l’éloignement d’une lumière qui capte les deux dans un même reflet.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Bergson ana­lyse la fabu­la­tion comme une facul­té vision­naire très dif­fé­rente de l’imagination, qui consiste à créer des dieux et des géants, « puis­sances semi-per­son­nelles ou pré­sences efficaces ».…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Ce sont des ath­lètes : pas des ath­lètes qui auraient bien for­mé leurs corps et culti­vé le vécu, quoique beau­coup d’écrivains n’aient pas résis­té à voir dans les sports un moyen d’accroître l’art et la vie, mais plu­tôt des ath­lètes bizarres du type « cham­pion du jeûne » ou « grand Nageur » qui ne savait pas nager. Un Athlétisme qui n’est pas orga­nique ou mus­cu­laire, mais « un ath­lé­tisme affec­tif », qui serait le double inor­ga­nique de l’autre, un ath­lé­tisme du deve­nir qui révèle seule­ment des forces qui ne sont pas les siennes, « spectre plastique ».…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    À chaque fois il faut le style – la syn­taxe d’un écri­vain, les modes et rythmes d’un musi­cien, les traits et les cou­leurs d’un peintre – pour s’élever des per­cep­tions vécus au per­cept, des affec­tions vécues à l’affect.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari

    Le but de l’art, avec les moyens du maté­riau, c’est d’arracher le per­cept aux per­cep­tions d’objet et aux états d’un sujet per­ce­vant, d’arracher l’affect aux affec­tions comme pas­sage d’un état de l’un à l’autre.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Bloc de sen­sa­tions, c’est-à-dire un com­po­sé de per­cepts et d’affects.…

  • David Antin ⋅ « tuning » ⋅ tuning

    cli­chés are the        com­mon­places by which we begin a dis­course        there is no way to        put down cli­ché in the begin­ning because if there was        nothing in com­mon in the utte­rances with which we addres­sed        each other the­red be no way that we could unders­tand what we        were saying in some sense there is no ade­quate theo­ry of how        we unders­tand what we say to each other one of the most        depres­sing things about the present attempts at know­ledge        is the array of for­mal machines we have for explai­ning how we        know what we say and how poor­ly they explain it…

  • David Antin ⋅ « tuning » ⋅ tuning

    now lets take a pair of words like        « gene­rous » and « thrif­ty » say we could pro­ba­bly find an axis        that ran through them unfor­tu­na­te­ly we could find many more        than one axis but lets take an axis an axis is a good        word it sug­gests so much a kind of space through with        it runs a kind of seman­tic globe domain ? hyper­space ?        any­way lets call it an axis        […]        but what could that mean that        a word could lie clo­ser to the same axis than ano­ther it could        mean that we will have to find only pure oppo­sites or anto­nyms        lying at ends of fea­ture axes and that all the words in…

  • David Antin ⋅ « the theo­ry and prac­tice of post-modernism » ⋅ i never knew what time it was

    about two years ago elly and i deci­ded we nee­ded a new mat­tress        or maybe elly deci­ded it        because i didnt pay much atten­tion to the        pro­blem        we had an old mat­tress wed had it for years and the sales­man        wed bought it from had assu­red us it would last us a life­time        and it        was get­ting older and lum­py or lum­py in some places and hol­lo­wed out        in others and        i just assu­med it was part of a nor­mal pro­cess of aging        it was get­ting older we were get­ting older and wed get used to it        but        elea­nor has a bad back and she was get­ting des­pe­rate to get rid of this…

  • David Antin ⋅ « the noise of time » ⋅ i never knew what time it was

    there are sto­ries without nar­ra­tives in eve­ry news­pa­per in the        coun­try        a hur­ri­cane swung inland and hit the coast of flo­ri­da        once        there was a pea­ce­ful town cal­led tal­la­has­see and now its in ruins        […]        and as i see it a sto­ry is all about plot        a        sto­ry is the repre­sen­ta­tion of a series of events and parts of events        that result in a signi­fi­cant trans­for­ma­tion        its a logi­cal form        but a        nar­ra­tive is a repre­sen­ta­tion of the confron­ta­tion of some­bo­dy who        wants some­thing with the threat and or pro­mise of a trans­for­ma­tion        that he or she struggles to bring about or prevent or both        these are        two dif­ferent cog­ni­tive moda­li­ties addres­sed to the pro­blems posed…

  • David Antin ⋅ « Some Questions about Modernism »

    Probably this is one of the main rea­sons that 60s moder­nism dis­pen­sed with all notions of “com­po­si­tion, ” because of the dead­ly way in which “arran­ge­ment ” smo­thers any inter­est in the pre­sen­ted object in favor of a banal plea­sure based on recur­rence phe­no­me­na or else treats it to the red car­pet pre­sen­ta­tion of a “lit­tle king.” They rea­so­ned quite cor­rect­ly that if there are pieces there is arran­ge­ment, and all arran­ge­ments, no mat­ter how “ran­dom,” are appre­hen­ded as some kind of order, because ran­dom­ness is concei­vable but not per­cei­vable. Personally I share this dis­taste for ideas of arran­ge­ment and I…

  • David Antin ⋅ « Some Questions about Modernism »

    “Prose” is the name for a kind of nota­tio­nal style. It’s a way of making lan­guage look res­pon­sible. You’ve got jus­ti­fied mar­gins, capi­tal let­ters to begin gra­phe­mic strings which, when they are conclu­ded by per­iods, are cal­led sen­tences, inden­ted sen­tences that mark off blocks of sen­tences that you call para­graphs. This nota­tio­nal appa­ra­tus is inten­ded to add pro­bi­ty to that wild­ly irres­pon­sible, occa­sio­nal­ly illu­mi­na­ting and usual­ly play­ful sys­tem cal­led lan­guage. Novels may be writ­ten in “prose;” but in the begin­ning no books were writ­ten in prose, they were prin­ted in prose, because “prose” conveys an illu­sion of a com­mon­sen­si­cal logical…

  • David Antin ⋅ « Some Questions about Modernism »

    I think it is clear that the rela­tion of poe­try to truth, which is a ques­tion of domain, not of medium, haunts all great Romantic art, which had rejec­ted the more modest role of exis­ting “to divert and to amuse.” Poets like Wordsworth laun­ched a power­ful claim to truth through a com­pli­ca­ted poe­tic argu­ment that adjus­ted mind to nature in the medium of the image, while poets like Keats split “truth” from “value” and lined up poe­try on the side of “value,” giving this new domain of truth­less value the name Imagination.…

  • Thomas Bernhard ⋅ Déjeuner chez Wittgenstein

    et ensuite le chan­tage nor­vé­gien la cabane en ron­dins soi-disant pro­jet contre lui-même Fétichisme des toi­lettes d’été il me l’a jeté à la figure…

  • Thomas Bernhard ⋅ Déjeuner chez Wittgenstein

    Nos petits déjeu­ners rien n’a chan­gé depuis vingt ans depuis trente ans rien nous tar­ti­nons depuis trente ans la même chose sur le même pain et nous buvons le même thé en plus tu ne trouves pas que nous devrions nous sui­ci­der uni­que­ment à cause de se fait…

  • Thomas Bernhard ⋅ Déjeuner chez Wittgenstein

    je suis l’incommode je suis celle qui énerve je ne sais même pas faire la cui­sine même recui­si­ner je ne sais pas le faire…

  • Thomas Bernhard ⋅ Déjeuner chez Wittgenstein

    Les des­serts ont tou­jours été ton fort Veau boeuf porc finis­saient tou­jours en catas­trophe rôtie et panée La mère ne savait pas faire la cui­sine elle détes­tait la cui­sine Mais comme en atten­dant tu as cui­si­né RITTER Elle ne l’a que re-cui­si­né VOSS ce que tu as re-cui­si­né c’est loin d’être mau­vais Thomas Bernhard, Déjeuner chez Wittgenstein…

  • Thomas Bernhard ⋅ « Discours lors de la remise du prix d’État autrichien » ⋅ Mes prix littéraires

    Monsieur le Ministre, Mesdames et Messieurs, Il n’y a rien à célé­brer, rien à condam­ner, rien à dénon­cer, mais il y a beau­coup de choses déri­soires ; tout est déri­soire quand on songe à la mort. On tra­verse l’existence, affec­té, inaffec­té, on entre en scène et on la quitte, tout est inter­chan­geable, plus ou moins bien rôdé au grand maga­sin d’accessoires qu’est l’État : erreur ! Ce qu’on voit : un peuple qui ne se doute de rien, un beau pays – des pères morts ou conscien­cieu­se­ment dénués de conscience, des gens dans la sim­pli­ci­té et la bas­sesse, la pau­vre­té de leurs besoins… Rien que des…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    Moins un homme est pri­son­nier des liens de son des­tin, moins il est déter­mi­né par  le plus proche, qu’il s’agisse de cir­cons­tances ou d’hommes, peu importe. Un homme libre sous ce rap­port fait sien tout ce qui lui est proche ; c’est même lui qui le déter­mine. En revanche, la déter­mi­na­tion de sa vie – consi­dé­rée en terme de des­tin –, c’est du loin­tain qu’elle lui vient. Il n’agit pas « en regar­dant der­rière lui » pour voir ce qui arrive, comme s’il allait être rat­tra­pé, mais « en regar­dant autour de lui » vers le loin­tain auquel il s’adapte. C’est pour­quoi le pro­jet d’interroger…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    Une tra­di­tion popu­laire met en garde contre l’idée de racon­ter ses rêves le matin, à jeun. Dans cet état, en effet, l’homme éveillé est encore sous l’emprise du rêve. Car la toi­lette ne rap­pelle à la lumière que la sur­face du corps et ses fonc­tions motrices visibles, alors que, dans les couches infé­rieures, pen­dant que nous fai­sons notre toi­lette, la pénombre grise du rêve per­siste et se ren­force même dans l’isolement de la pre­mière heure de veille. Celui qui appré­hende d’entrer en contact avec le jour, peu importe que ce soit par peur des hommes ou parce qu’il veut se…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves 18 01 16

    Les idées nous marquent sou­vent moins par ce qu’elles disent qu’à cause de l’instant où elles nous viennent. Une idée qui s’ajuste à la cohue de toutes les autres (c’est ain­si la plu­part du temps lorsque nous sommes hési­tants et que nous cher­chons, pesant le pour et le contre, à prendre une déci­sion) ne nous marque pas autant que celle qui nous vient, dans l’isolement, lorsque nous ne sommes abso­lu­ment pas dis­po­sés à pen­ser et qui a donc pris le che­min le plus secret à tra­vers les chambres obs­cures, à tra­vers le coeur et les reins, le dia­phragme et le…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    Structure dia­lec­tique du réveil : sou­ve­nir et réveil sont très étroi­te­ment appa­ren­tés. Le réveil, en effet, est la révo­lu­tion coper­ni­cienne, dia­lec­tique de la remé­mo­ra­tion. C’est un ren­ver­se­ment émi­nem­ment éla­bo­ré qui trans­forme le monde du rêveur en monde de veille. Les Chinois ont trou­vé, avec leurs contes et leurs nou­velles, l’expression la plus radi­cale du sché­ma­tisme dia­lec­tique qui est à la base de ce pro­ces­sus phy­sio­lo­gique. La nou­velle méthode dia­lec­tique de la science his­to­rique apprend à trans­for­mer intel­lec­tuel­le­ment ce qui a déjà eu lieu avec la rapi­di­té et l’intensité du rêve, afin de faire l’expérience, sous la forme d’un monde éveillé, du…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    Nous construi­sons le réveil théo­ri­que­ment, ce qui veut dire que nous repro­dui­sons, au niveau du lan­gage, le stra­ta­gème qui, au niveau phy­sio­lo­gique, est l’élément déci­sif du réveil. Le réveil opère par la ruse. C’est par la ruse, non sans elle, que nous nous arra­chons au domaine du rêve.…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    Le réveil est la forme exem­plaire du sou­ve­nir : c’est la forme impor­tance, capi­tale, dans laquelle nous par­ve­nons à nous sou­ve­nir de ce qu’il y a de plus récent (de plus proche). Lorsqu’il déplace expé­ri­men­ta­le­ment les meubles, Proust vise la même chose que Bloch sous le nom d”  »obs­cu­ri­té de l’instant vécu ».…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    L’ennui est une étoffe grise et chaude recou­verte, à l’intérieur, d’une dou­blure de soie aux cou­leurs vives et cha­toyantes. Quand nous rêvons, nous nous rou­lons dans cette étoffe. Nous nous sen­tons chez nous dans les ara­besques de sa dou­blure. Mais, enve­lop­pé dans son étoffe grise, le dor­meur a l’air de s’ennuyer. La plu­part du temps, lorsqu’il se réveille et veut racon­ter le conte­nu de son rêve, il com­mu­nique cet ennui. Qui est capable de retour­ner d’un geste la dou­blure du temps ? Pourtant, racon­ter ses rêves ne signi­fie rien d’autre. On ne peut par­ler autre­ment des pas­sages, ces archi­tec­tures dans lesquelles…

  • Walter Benjamin ⋅ Rêves

    À la fin de Matière et mémoire, Bergson déve­loppe l’idée selon laquelle la per­cep­tion serait une fonc­tion du temps. Si nous vivions, peut-on dire, selon un autre rythme, plus serein, il n’y aurait plus rien de « per­ma­nent » pour nous ; tout advien­drait sous nos yeux, tout vien­drait nous frap­per. C’est pré­ci­sé­ment ce qui se passe dans le rêve. Pour com­prendre ce que sont, au fond, les pas­sages, nous les enfouis­sons dans la plus pro­fonde couche du rêve et nous en par­lons comme s’ils étaient venus nous frap­per. Un col­lec­tion­neur consi­dère les choses de la même façon. Les choses viennent frap­per le collectionneur.…

  • Walter Benjamin ⋅ « L’image prous­tienne » ⋅ Œuvres

    Il existe en fait une double volon­té de bon­heur, une dia­lec­tique du bon­heur. Une figure hym­nique et une figure élé­giaque du bon­heur. L’une : l’inouï, ce qui n’a encore jamais exis­té, le som­met de la féli­ci­té. L’autre : l’éternel retour, l’éternelle res­tau­ra­tion du pre­mier bon­heur, du bon­heur ori­gi­nel. Cette idée élé­giaque du bon­heur, qu’on pour­rait éga­le­ment qua­li­fier d’éléatique, est celle qui, pour Proust, trans­forme l’existence en forêt enchan­tée du sou­ve­nir. C’est à elle qu’il a sacri­fié, non seule­ment amis et socié­té dans sa vie, mais aus­si intrigue, uni­té de la per­sonne, cours du récit, jeu de l’imagination dans son oeuvre. Un de…

  • Georges Bataille ⋅ L’expérience inté­rieure

    L’angoisse, évi­dem­ment, ne s’apprend pas. On la pro­vo­que­rait ? C’est pos­sible : je n’y crois guère. On peut en agi­ter la lie… Si quelqu’un avoue de l’angoisse, il faut mon­trer le néant de ses rai­sons. Il ima­gine l’issue de ses tour­ments : s’il avait plus d’argent, une femme, une autre vie… La niai­se­rie de l’angoisse est infi­nie. Au lieu d’aller à la pro­fon­deur de son angoisse, l’anxieux babille, se dégrade et fuit. Pourtant l’angoisse était sa chance : il fut choi­si dans la mesure de ses pres­sen­ti­ments. Mais quel gâchis s’il élude : il souffre autant et s’humilie, il devient bête, faux, super­fi­ciel. L’angoisse éludée…

  • Georges Bataille ⋅ L’expérience inté­rieure

    Inutile de dire à quel degré il est vain (bien que la phi­lo­so­phie se ferme dans cette impasse) d’imaginer un jeu pur de l’intelligence sans angoisse.…

  • Georges Bataille ⋅ L’expérience inté­rieure

    …D’une par­ti­cule simple à l’autre, il n’y a pas de dif­fé­rence de nature, il n’y a pas non plus de dif­fé­rence entre celle-ci et celle-là. Il y a de ceci qui se pro­duit ici ou là, chaque fois sous forme d’unité, mais cette uni­té ne per­sé­vère pas en elle-même. Des ondes, des vagues, des par­ti­cules simples ne sont peut-être que les mul­tiples mou­ve­ments d’un élé­ment homo­gène ; elles ne pos­sèdent que l’unité fuyante et ne brisent pas l’homogénéité de l’ensemble. Les groupes com­po­sés de nom­breuses par­ti­cules simples pos­sèdent seuls ce carac­tère hété­ro­gène qui me dif­fé­ren­cie de toi et isole nos dif­fé­rences dans le…

  • Georges Bataille ⋅ L’expérience inté­rieure

    Je ne suis et tu n’es, dans les vastes flux des choses, qu’un point d’arrêt favo­rable au rejaillis­se­ment. Ne tarde pas à prendre une exacte conscience de cette posi­tion angois­sante : s’il t’arrivait de t’attacher à des buts enfer­més dans ces limites où per­sonne n’est en jeu que toi, ta vie serait celle du grand nombre, elle serait pri­vée de mer­veilleux. Un court moment d’arrêt : le com­plexe, le doux, le violent mou­ve­ment des mondes se fera de ta mort une écume écla­bous­sante. Les gloires, la mer­veille de ta vie tiennent à ce rejaillis­se­ment du flot qui ne nouait en toi dans…

  • Boccace ⋅ Décaméron

    Quant à mon hon­neur, j’entends bien que per­sonne ne s’en sou­cie plus que moi, main­te­nant qu’il est trop tard pour le faire. Si seule­ment mes parents s’en étaient sou­ciés quand ils m’ont don­née à vous ! S’ils ne l’ont pas fait alors, je n’entends pas me pré­oc­cu­per du leur à pré­sent. Si je vis en état de péché mor­tier, j’y res­te­rai, aujourd’hui et demain, bien bêchée par ce pilon : n’en soyez pas plus sou­cieux que moi ! Et puis, je vous le déclare : ici, j’ai l’impression d’être l’épouse de Paganino, tan­dis qu’à Pise, j’avais l’impression d’être votre putain, quand je songe que…

  • Boccace ⋅ Décaméron 19 01 16

    Étant fait de faire, Tancredi, tu aurais dû savoir que tu avais engen­dré une fille faite de chair et non de pierre ou de fer ; tout vieillard que tu es, tu aurais dû et tu dois te rap­pe­ler quelles sont les lois de la jeu­nesse, et la puis­sance de leur appel ; même si, viri­le­ment, tu as consa­cré à la pra­tique des armes les meilleures années de ta vie, tu n’aurais pas dû igno­rer les consé­quences d’une vie oisive et raf­fi­née sur les vieillards et, par­tant, sur les jeunes gens. Engendrée par toi, je suis donc faite de chair, et j’ai…

  • Walter Benjamin ⋅ Lettres fran­çaises 18 01 16

    En cas que vous… J’espère vive­ment que ma venue à Paris va appro­cher le jour où nous allons faire connais­sance J’espère, Monsieur, d’avoir bien­tôt de vos nou­velles. Peut-être vous savez dès à pré­sent vers quel temps vous serez à Paris ? Pas plus tard qu’à Cannes j’ai deman­dé dans une phar­ma­cie « l’aérophagyl » qui, d’un coup, a mis fin à mon état détes­table. Mille fois mer­ci ! Il me parais­sait quel­que­fois que l’esprit capri­cieux et tour­men­té du conteur allait trop en avant des évé­ne­ments dont le charme bizarre et lugubre aurait, par-ci, par-là, un relief plus puis­sant encore en se déta­chant d’un fond plus prosaïque.s…

  • Ingmar Bergman ⋅ Laterna Magica

    Un jour, j’avais dix ans, j’ai été enfer­mé dans la morgue de Sophiahemmet. Le gar­dien de l’hôpital s’appelait Algit. C’était un grand pataud avec des che­veux blonds presque blancs cou­pés ras et des petits yeux bleus per­çants sous des sour­cils blancs, des mains grasses et vio­la­cées. Algot trans­por­tait les cadavres et il par­lait volon­tiers de la mort, des morts, des ago­nies, des morts qui n’étaient morts qu’en appa­rence. La morgue se com­po­sait de deux pièces, il y avait, devant, une cha­pelle où les parents pre­naient une der­nière fois congé des leurs et, der­rière, une pièce où l’on arran­geait les cadavres…

  • Thomas Bernhard ⋅ Béton

    Un ami, je n’avais jamais vou­lu en avoir depuis mes vingt ans, où tout à coup je me suis mis à pen­ser par moi-même. Les seuls amis que j’aie sont les morts qui m’ont légué leur lit­té­ra­ture, je n’en ai pas d’autres. D’ailleurs, il m’a tou­jours été dif­fi­cile rien que d’avoir quelqu’un, alors je ne songe même pas à un mot aus­si gal­vau­dé par tout le monde et aus­si peu appé­tis­sant que le mot d’amitié. Et déjà, très tôt, par périodes je n’ai abso­lu­ment eu per­sonne, tout le monde avait quelqu’un, moi je n’avais per­sonne, au moins je savais que…

  • Thomas Bernhard ⋅ Béton

    Mais j’ai tou­jours eu le sens de ce qu’il faut ou ne faut pas publier, bien que j’aie tou­jours pen­sé que publier est une pure folie, sinon même un crime de l’esprit, mieux encore, un crime capi­tal contre l’esprit. Oui, nous ne publions que pour satis­faire notre désir de gloire, pour nulle autre rai­son, quand ce n’est pas pour la rai­son encore beau­coup plus vile de l’argent, qui, tou­te­fois, vu les condi­tions dans les­quelles je suis né, peut être écar­tée en ce qui me concerne, Dieu mer­ci ! […] Toute publi­ca­tion est une bêtise et une preuve de médio­cri­té. Faire paraître…

  • Thomas Bernhard ⋅ Béton

    Ce n’est pas aus­si absurde que cela semble à pre­mière vue quand je dis que le monde doit ses guerres les plus atroces au pré­ten­du amour des bêtes de ses diri­geants. Tout cela est confir­mé par des docu­ments et il fau­drait qu’on s’en rende compte une bonne fois. Ces gens, les poli­ti­ciens, les dic­ta­teurs, sont gou­ver­nés par un chien et ain­si pré­ci­pitent des mil­lions d’êtres humains dans le mal­heur et dans la ruine, ils aiment un chien et déclenchent une guerre dans laquelle des mil­lions de gens sont tués à cause de ce seul chien. Qu’on se demande seule­ment quel…

  • Thomas Bernhard ⋅ Béton

    Je m’étais d’ailleurs tou­jours pré­oc­cu­pé fort peu de l’opinion publique, parce que j’avais tou­jours le plus grand mal avec ma propre opi­nion et n’avais donc aucun temps à consa­crer à l’opinion publique, je ne l’acceptais pas et aujourd’hui encore je ne l’accepte pas et je ne l’accepterai jamais. Cela m’intéresse, ce que les gens disent, mais avant toute chose, il ne faut pas les prendre au sérieux. C’est comme ça que j’avance le mieux.…

  • Joseph Roth ⋅ Job. Roman d’un homme simple

    À Dubno, on y va avec la char­rette de Sameschkin ; à Moscou, on y va avec le che­min de fer ; en Amérique, on n’y va seule­ment en bateau mais aus­si avec des papiers. Et, pour les obte­nir, on doit aller à Dubno. Aussi Deborah se ren­dit-elle chez Sameschkin. Sameschkin n’est plus assis sur le banc du poêle, il n’est même pas chez lui, c’est jeu­di, jour de mar­ché aux cochons, Sameschkin ne ren­tre­ra pas avant une heure. Deborah va et vient, va et vient devant la bicoque de Sameschkin, elle ne pense qu’à l’Amérique. Un dol­lar vaut plus que deux roubles, un…

  • Joseph Roth ⋅ Job. Roman d’un homme simple

    Non, Deborah n’appelait plus Miriam. Deborah s’approcha de Miriam. Deborah, dans son vieux châle, était vieille, laide et crain­tive devant Miriam bai­gnée de lumière et d’or ; elle s’arrêta au bord du trot­toir de bois, comme si elle obéis­sait à une ancienne loi qui com­man­dait aux mères laides de se tenir au moins à une demi-verste au-des­sous de leurs filles jolies. Nein, Deborah rief Mirjam nicht mehr. Deborah kam zu Mirjam. Deborah, in einem alten Schal, stand alt, häß­lich, äng­st­lich vor der goldü­ber­glänz­ten Mirjam, hielt ein am Rande des höl­zer­nen Bürgersteigs, als befolgte sie ein altes Gesetz, das den häß­li­chen Müttern…

  • Joseph Roth ⋅ Job. Roman d’un homme simple

    Tous trois sen­tirent sur Sam le savon à barbe qui avait l’odeur du muguet et un peu aus­si celle du phé­nol. Cela leur fit pen­ser à un jar­din et en même temps à un hôpi­tal. Alle drei rochen an Sam Rasierseife, die nach Schneeglöckchen duf­tete und auch ein wenig wie Karbol. Er erin­nerte sie an einen Garten und glei­ch­zei­tig an ein Spital.…

  • Joseph Roth ⋅ Job. Roman d’un homme simple

    Il croyait ses enfants sur parole : l’Amérique était la terre de Dieu, New York la ville des miracles et l’anglais la plus belle langue. Les Américains étaient sains, les Américaines belles, les sport impor­tant, le temps pré­cieux, la pau­vre­té un vice, la richesse un mérite, la ver­tu la moi­tié de la réus­site, la foi en soi-même une réus­site totale, la danse hygié­nique, le pati­nage à rou­lette un devoir, la bien­fai­sance un inves­tis­se­ment, l’anarchisme un crime, les gré­vistes les enne­mis de l’humanité, les agi­ta­teurs les alliés du diable, les machines modernes une béné­dic­tion du Ciel, Edison le plus grand génie. Bientôt…

  • Joseph Roth ⋅ Job. Roman d’un homme simple

    Des œufs et des baguels aux œufs, nour­ri­tures rondes, sans com­men­ce­ment et sans fin, rondes comme les sept jours du deuil. Eier und Eierbeugel für Mendel Singer, runde Speisen, ohne Anfang und ohne Ende, rund wie die sie­ben Tage der Trauer.…

  • Viktor Klemperer ⋅ L.T.I.

    Mais si je peux, avec d’aussi bonnes rai­sons, affir­mer d’une chose qui ne s’est pas pro­duite qu’elle aurait dû se pro­duire, tout comme je peux le dire de celle qui s’est effec­ti­ve­ment pro­duite, fina­le­ment, qu’ai-je vrai­ment démon­tré, ai-je éclai­ré l’énigme ? Effacement des fron­tières, incer­ti­tude, hési­ta­tion et doute, ici aus­si. Position de Montaigne : Que sais-je ? Position de Renan : le point d’interrogation, le plus impor­tant de tous les signes de ponc­tua­tion. Position aux anti­podes de l’entêtement et de l’assurance des nazis. Le pen­dule de l’humanité oscille entre ces deux extrêmes, cher­chant la posi­tion médiane. On a pré­ten­du à satié­té, avant Hitler puis pendant…

  • L L de Mars ⋅ « Conversation à tra­vers Docilités (entre­tien) »

    Je pense qu’un modèle his­to­rique et social sou­cieux de faire vivre les hommes plus vieux grâce à l’aide de la méde­cine, mais indif­fé­rent au fait qu’ils vivent plus mal à cause de ses valeurs, est régres­sif. Ce sont les modèles les plus tena­ce­ment conser­va­teurs qui se drapent inlas­sa­ble­ment dans le man­teau de gloire pro­gres­siste. Qu’ils le fassent armés de la science est le signe d’une forme super­sti­tieuse de rap­port à la quid­di­té : les radi­ca­li­sa­tions nor­ma­tives, com­pu­ta­tives, du lan­gage visent à le consi­dé­rer comme com­mu­ni­ca­tion, comme les radi­ca­li­sa­tions com­por­te­men­ta­listes de la psy­cho­lo­gie visent à consi­dé­rer l’homme comme une machine poi­lue. Le…

  • François Rabelais ⋅ « Prologue » ⋅ Tiers-Livre

    Quand Philippe roy de Macedonie entre­print assie­ger & rui­ner Corinthe, les Corinthiens par leurs espions adver­tiz, que contre eulx il venoit en grand arroy & exer­cice nume­reux, tous feurent non à tort espo­ven­tez, & ne feurent negli­gens soy soi­gneu­se­ment mettre chas­cun en office & deb­voir, pour à son hos­tile venue, resis­ter, & leur ville defendre. Les uns des champs & for­te­resses reti­roient meubles, bes­tail, grains, vins, fruictz, vic­tuailles, & muni­tions neces­saires. Les autres rem­pa­roient murailles, dres­soient bas­tions, esquar­roient rave­lins, cavoient fos­sez, escu­roient contre­mines, gabion­noient defenses, ordon­noient plates formes, vui­doient chas­mates, rem­bar­roient faulses brayes, eri­geoient caval­liers, res­sa­poient contre­scarpes, endui­soient cour­tines, taluoient…

  • Jean-Louis Schefer ⋅ Paolo Uccello, le Déluge

    Hommes anté­di­lu­viens : des homéo­stats, des orga­nismes clos, rebou­chés sur le plai­sir, l’affect. Comme si toutes les cou­leurs les tra­ver­saient sans débor­der, sans se mon­trer ; des camé­léons blancs.…

  • W. G. Sebald ⋅ Les émi­grants

    Voilà donc com­ment ils reviennent, les morts. Parfois, après plus de sept décen­nies, ils sortent de la glace et gisent au bord de la moraine, un petit tas d’os polis, une paire de chaus­sures cloutées.…

  • W. G. Sebald ⋅ Les émi­grants

    La plu­part des appar­te­ments sont depuis long­temps déser­tés et leurs pro­prié­taires ne sont plus de ce monde. Seules quelques vieilles dames indes­truc­tibles reviennent été après été han­ter la gigan­tesque bâtisse. Elles enlèvent pour quelques semaines les housses de sur les meubles, gisent immo­biles la nuit quelque part au milieu du vide, longent les larges cou­loirs, tra­versent les immenses salles, montent et des­cendent, en posant pré­cau­tion­neu­se­ment un sou­lier devant l’autre, les esca­liers dans leurs cages sonores et sortent au petit matin sur la Promenade, avec leurs caniches et leurs péki­nois ron­gés par les ulcères.…

  • W. G. Sebald ⋅ Les émi­grants

    La pous­sière, dit-il, lui était beau­coup plus fami­lière que la lumière, que l’air, que l’eau. Rien ne lui parais­sait plus insup­por­table qu’une mai­son où l’on fait la pous­sière, et nulle part il ne se trou­vait plus à l’aise que là où les choses ont le droit de res­ter où elles sont, sans qu’on les dérange, adou­cies par la sco­rie noire et velou­tée qui se dépose quand la matière, par touches imper­cep­tibles, se décom­pose pour retour­ner au néant.…

  • Heinz Wismann ⋅ Penser entre les langues

    Lorsque j’évoque la liber­té réflexive dis­tin­guant un enra­ci­ne­ment illu­soire et un déra­ci­ne­ment rela­tif, j’oppose un monde struc­tu­ré par la figure du père, qui dicte l’identité et a voca­tion à l’incarner exem­plai­re­ment, à un uni­vers de frères. La liber­té, au sens éty­mo­lo­gique, par­ti­cipe en fran­çais de la rela­tion du pater fami­lias à ses fils ; on n’est libre que dans la mesure où le père nous pro­tège. Le terme alle­mand de Freiheit pro­vient du lien d’amitié noué entre frères qui, en cas de guerre, s’enchaînaient et se ruaient ain­si sur les légions romaines. Chacun était le garant de l’autre, mais tous signifiaient…

  • Heinz Wismann ⋅ Penser entre les langues

    Lorsque je parle de « l’allemand », je désigne la langue alle­mande, non pas dans sa diver­si­té dia­lec­tale, mais en tant que langue codi­fiée, sous­traite en quelque sorte à la com­mu­nau­té immé­diate. J’évoque en réa­li­té ce que l’ont appelle le « Hochdeutsch », cette langue qui, pour être par­lée, sup­pose que les locu­teurs soient libé­rés de la contin­gence des affects. S’il est évi­dem­ment tou­jours pos­sible de recréer dans cette langue les condi­tions de l’expression affec­tive, cela passe uni­que­ment par la lit­té­ra­ture, si bien que l’allemand se pré­sente sous une forme très stra­ti­fiée. On a tout d’abord affaire à un idiome très sou­vent régio­nal, qui…

  • Heinz Wismann ⋅ Penser entre les langues

    Benjamin [dans La Tâche du tra­duc­teur] dit qu’il est impos­sible de tra­duire le conte­nu – c’est-à-dire le signi­fié – d’une langue à l’autre, parce que dans ce cas on réduit la par­ti­cu­la­ri­té de la langue à quelque chose d’universel et d’abstrait. Brot en alle­mand, ce n’est pas « pain », voi­là la dif­fi­cul­té. Brot a une tout autre forme empi­rique en alle­mand : ça se mangue autre­ment, ça s’associe à d’autres situa­tions que ce que le mot « pain » évoque dans le contexte cultu­rel fran­çais. Ce qui fait que tra­duire Bort par « pain », c’est tra­hir quelque chose que Brot évoque. Donc quand Hölderlin traduit…

  • Heinz Wismann ⋅ Penser entre les langues

    Pour résu­mer, je vois donc trois étapes. La pre­mière, c’est soit Pindare, soit Archiloque. La deuxième : Pindare et Archiloque – Heine, donc. Et la troi­sième : un au-delà de Pindare et d’Archiloque, quelque chose qui évoque la pos­si­bi­li­té de l’une et l’autre poé­sie à tra­vers leur absence, qui est struc­tu­rée par l’effort poé­tique. Comme si le poème conju­rait une chose per­due, une chose absente qui ne peut, sans être pro­fa­née, sans être més­usée, être évo­quée que de cette manière néga­tive et ne pour­ra plus jamais être posi­ti­ve­ment reven­di­quée. Celan ne peut pra­ti­quer l’éloge comme le fait Rilke, c’est impos­sible dans cette…

  • Emmanuel Hocquard ⋅ « Les Dernières Nouvelles de la Cabane, bul­le­tin du 11 avril 1998 » ⋅ ma haie 19 01 16

    Pour échap­per à la moro­si­té ambiante, on va pui­ser, dans le voca­bu­laire, des mots-refuges pour dorer la pilule. À ce compte-là, pour­quoi ne pas dire onde pour eau, vais­seau pour bateau, cour­roux pour colère, nues pour nuages, flots pour mer, ondée pour averse, fra­grance pour odeur, des­trier pour che­val, orée pour bord, appas pour charme, des­sein pour pro­jet, etc. Bref, tout ce maquillage idéa­liste qui rend la cam­pagne si jolie aux yeux des bour­geois en mal de poé­sie. Toute cette hypo­cri­sie contre laquelle s’étaient déjà bat­tus les Baudelaire et Flaubert d’autrefois. Aujourd’hui, le recours à ces valeurs fan­tas­ma­tiques appa­raît clairement…

  • Jacques Roubaud ⋅ Le grand incen­die de Londres

    Le bilan sévère du pro­jet ne fait que faci­li­ter la recon­nais­sance de la solu­tion, qui m’aveugle, comme étant l’unique pos­sible, et me force à en accep­ter les consé­quences pra­tiques, puisqu’il n’y a rien d’autre à faire, puisque je ne peux pas conti­nuer comme avant, attendre que tout se mette en place de soi-même. Si je reviens, men­ta­le­ment, en arrière, si je me dis, dra­ma­ti­que­ment : « Je n’ai rien fait ! », c’est que je viens de décou­vrir ce qu’il faut faire pour faire, et ain­si je suis sûr de n’avoir pas d’autres choix, à moins de renon­cer. Et renon­cer, c’est me retrou­ver au…

  • Bertolt Brecht ⋅ Journal de travail ⋅ 15.8.38 19 04 14

    GRAND-PEUR ET MISÈRE DU TROISIÈME REICH est main­te­nant par­ti à l’impression. déjà, Lukàcs a salué LE MOUCHARD comme si j’étais un pécheur ren­tré dans le giron de l’armée du salut. voi­là enfin qui est pris à même la vie ! on oublie vite qu’ils s’agit d’un mon­tage de 27 scènes, d’un simple réper­toire de gestes, se taire, ins­pec­ter autour de soi, sur­sau­ter d’effroi, etc.…

  • Jacques Roubaud ⋅ Le grand incen­die de Londres 19 01 16

    De mes lignes mati­nales j’accroche la lumière mon­tante, et les autres affrontent la lumière qui dimi­nue. Moi, je me sens sem­blable à l’ermite de l’énigme : ima­gi­nez, dit l’énigme, un ermite. Il se lève à l’aube, avec le soleil. Il monte sur le che­min pous­sié­reux jusqu’au som­met de la col­line. Il arrive en haut au soleil cou­chant. Il passe la nuit en prières et le len­de­main, avec le soleil nou­veau, il redes­cend pour arri­ver le soir dans la plaine. Montrez (telle est l’injonction de l’énigme) qu’il y a un endroit sur son che­min où il est pas­sé à la même heure…

  • Emmanuel Hocquard ⋅ « Cette his­toire est la mienne (petit dic­tion­naire auto­bio­gra­phique de l’élégie) » ⋅ ma haie

    Une liste – une liste de courses, par exemple – a géné­ra­le­ment l’aspect d’une bande ver­ti­cale de mots écrits les uns sous les autres, sur une feuille volante ou un bout de papier quel­conque. L’idée de bande est ins­crite dans le mot. Bande à part, pour­rait-on dire, la liste est en marge du lan­gage arti­cu­lé en phrases ou en vers. Il est rare qu’y figurent des verbes conju­gués. Parfois des infi­ni­tifs (pas­ser chez le cor­don­nier), rare­ment des articles, peu d’adjectifs, pas de ponc­tua­tion, pas d’adverbes ni de pré­po­si­tions. Une liste n’est pas un poème ; ni bien sûr, une prose. Elle…

  • Jacques Roubaud ⋅ Le grand incen­die de Londres

    Et, par l’accumulation de tels matins inter­chan­geables, le cahier et la lampe tou­jours au même endroit, le jour venant tou­jours sem­bla­ble­ment diluer, trou­bler, emmê­ler, immer­ger le cercle d’isolement où je fais effort, un peu plus tôt seule­ment chaque jour­née vers l’été, un peu plus tard ensuite jusqu’à l’automne, et l’hiver, et ain­si de suite, je conser­ve­rai aus­si intacte et inchan­gée que pos­sible l’impulsion du moment ini­tial que je rap­porte ici pen­dant qu’il passe.…

  • Bertolt Brecht ⋅ Journal de travail ⋅ 13.8.38

    Selon Benjamin, Freud esti­me­rait que la sexua­li­té est vouée à dépé­rir un jour. Notre bour­geoi­sie estime repré­sen­ter l’humanité. Lorsque l’aristocratie per­dit la tête, elle gar­da au moins sa queue. La bour­geoi­sie, pour sa part, a réus­si à rui­ner jusqu’à la sexua­li­té. Je suis en train d’aider Ruth à ter­mi­ner un volume de nou­velles inti­tu­lé TOUT ANIMAL PEUT. 70% des femmes seraient fri­gides. Nous tenons de bons titres (HATE EST LE NOM DU VENT, qui fait chu­ter l’échafaudage. TOUS LES CHEVAUX DU ROI ET TOUS LES HOMMES DU ROI. Puis SERVICE etc.) Improductivité de la tech­nique. L’orgasme comme coup de chance…

  • Emmanuel Hocquard ⋅ « La biblio­thèque de Trieste » ⋅ ma haie

    J’ai connu autre­fois à Tanger un per­son­nage sym­pa­thique et fan­tasque qui pra­ti­quait le métier peu com­mun de ren­floueur d’épaves. Lorsqu’un bateau avait fait nau­frage, il était le pre­mier à pro­po­ser ses ser­vices aux arma­teurs et aux com­pa­gnies d’assurance. Son tra­vail était lucra­tif mais déli­cat. Il exi­geait sur­tout de la célé­ri­té car si l’on tarde à repê­cher une épave, elle fait sa souille. Autrement dit, elle s’enfonce dans la vase ou le sable du fond et y adhère à la manière d’une ven­touse. Il n’est dès lors plus pos­sible de l’en arra­cher. Un jour, sans doute, ce per­son­nage esti­ma-t-il qu’il était…

  • Olivier Cadiot ⋅ « Cap au mieux (entre­tien avec Philippe Mangeot & Pierre Zaoui) »

    D’où la néces­si­té de faire autre chose : atta­quons la méta­phore avec ses propres armes, envoyez un virus d’image dans l’imagerie. Ça fait des bulles. Cuisine gazeuze, je lis ça sur un menu : Marshmallow de par­me­san, Lait élec­trique, Caviar sphé­rique de melon, Truffe-nitro cou­lant de pis­tache, Soupe d’huile d’olive à l’orange san­guine, Nitro-pâte de fruit de rama­rillo, Morphings de patate. Plat du jour : Métonymie heu­reuse. Et à volonté.…

  • Georges Bataille ⋅ La lit­té­ra­ture et le mal

    L’érotisme est, je crois, l’approbation de la vie jusque dans la mort. La sexua­li­té implique la mort, non seule­ment dans le sens où les nou­veaux venus pro­longent et rem­placent les dis­pa­rus, mais parce qu’elle met en jeu la vie de l’être qui se repro­duit. Se repro­duire est dis­pa­raître, et les êtres asexués les plus simples se sub­ti­lisent en se repro­dui­sant. Ils ne meurent pas, si, par la mort, on entend le pas­sage de la vie à la décom­po­si­tion, mais celui qui était, se repro­dui­sant, cesse d’être celui qu’il était (puisqu’il devient double). La mort indi­vi­duelle n’est qu’un aspect de l’excès…

  • Bernard Noël ⋅ « L’outrage aux mots » ⋅ L’outrage aux mots

    L’ordre moral est moins obtus qu’on ne serait ten­té de le croire. L’ordre moral, c’est l’ordre de l’esprit. Il peut fort bien se ser­vir de ce qui, appa­rem­ment, le conteste l’érotisme, par exemple. L’érotisme n’est pas un retour au corps, il n’est qu’une inten­si­fi­ca­tion nar­cis­sique de son image. Et cette image cen­sure, dans le corps, tout ce qui est orga­nique, tout ce qui est phy­sique. On n’a jamais autant mon­tré de corps, et ceux-ci n’ont jamais été aus­si peu des corps. Ce sont des objets, tou­jours neufs, tou­jours beaux, qui pau­pé­risent éga­le­ment le désir en le sty­li­sant. Quand l’ordre moral…

  • Bernard Noël ⋅ « Littérature et communication » ⋅ Le sens et la sensure

    Notre époque se pré­tend celle des moyens de com­mu­ni­ca­tion, c’est un abus de lan­gage. Les moyens de com­mu­ni­ca­tion sont théo­ri­que­ment fon­dés sur l’absence de cen­sure. La liber­té d’information est leur cri­tère. En réa­li­té, l’inflation des nou­velles ruine toue la mise en pers­pec­tive de l’information : tout y devient égal, et bien­tôt éga­le­ment indif­fé­rent Ainsi se pro­duit un glis­se­ment bien plus habile que l’ancienne cen­sure, car on ne le repère pas sur le moment même. Pour dési­gner ce tour de passe-passe, j’ai fabri­qué le mot SENSURE avec un S à la place du C ini­tial. Cette Sensure exprime la pri­va­tion de sens,…

  • Bertolt Brecht ⋅ Journal de travail ⋅ 15.1.40 19 01 14

    Nous exa­mi­nons quelques-unes de ces pro­po­si­tions-à-la-tu-peux-tu-dois, rela­tives au com­por­te­ment social, qui pro­viennent d’éthiques anciennes (il n’a pas été facile de lui impo­ser ce plu­riel), ou du moins qui se pré­sentent en elles. Finalement je lui sou­mets une for­mule pra­tique. Dans l’intérêt de la lutte de classe, il convient de trans­for­mer les pro­po­si­tions-à-la-tu-peux-tu-dois, incluant un « espèce de porc ! », en pro­po­si­tions incluant un « espèce de bœuf ! ». Celles qui ne se prêtent pas à l’opération sont à éli­mi­ner. Exemple : la pro­po­si­tion « tu ne dois pas cou­cher avec ta mère » était jadis une pro­po­si­tion du type « espèce de bœuf ! », car dans…

  • Jacques Roubaud ⋅ Le grand incen­die de Londres 19 01 16

    L’air était doux, le soleil.…

  • Bernard Noël ⋅ « L’outrage aux mots » ⋅ L’outrage aux mots

    Une lit­té­ra­ture réa­liste, ce serait quoi ? Les pro­cès-ver­baux, il y a les flics pour ça ? Ou bien dres­sons les pro­cès-ver­baux qu’on ne dresse jamais. Disons com­ment on fait par­ler. Comment on parle. La réa­li­té fout le camp au même train que la minute. Voici des mots sur du papier, c’est la seule réa­li­té entre nous. Tout le reste, illu­sion, et l’illusion cen­sure, elle aus­si. On n’écrit pas pour fixer : on écrit pour super­po­ser de la dérive à l’universelle dérive. Et merde pour le mes­sage, d’ailleurs le mes­sage est une ten­ta­tive de cen­sure puisqu’il vise à impo­ser une véri­té. Le signifié,…

  • Jacques Roubaud ⋅ Le grand incen­die de Londres

    Il est un peu moins de cinq heures, heure d’été, trois heures du matin au soleil ; la nuit, quoi.…

  • Christian Prigent ⋅ La langue et ses monstres

    A l’utopie de la nos­tal­gie il fal­lait un topos, cepen­dant. L’un de ces topos est la mère. La figure de sa mère est pré­sente, constam­ment, dans les textes et dans les pro­pos de Pasolini (qui, jusqu’à sa mort, vivra avec elle). « Ce fut ma mère, déclare-t-il, qui me révé­la com­ment la poé­sie pou­vait être écrire de façon concrète. Ainsi, d’entrée la mère est une sorte d’Ange de l’Annonciation de ce dont le fils, lit­té­ra­le­ment accou­che­ra. Les pre­miers poèmes sont écrits en friou­lan, « à Casarsa dans la ville de (la) mère ». Et peu après, quit­tant le Frioul, c’est avec cette mère…

  • Olivier Cadiot ⋅ « Cap au mieux (entre­tien avec Philippe Mangeot & Pierre Zaoui) »

    La pre­mière per­sonne est d’abord une manière de dire : pré­sent — comme on dit « pré­sent » en classe, au moment de l’appel. Allow me to intro­duce myself. Or il a fal­lu que je gagne mon pré­sent. J’ai été éle­vé à l’idée de la dis­cré­tion, nour­ri au Beckett ou au Bartleby… Mais j’ai bien dû consta­ter ce que cela pou­vait pro­duire de rhé­to­rique, de pos­ture, de prê­chi-prê­cha. Ça finit par don­ner du basique res­sas­sé. Le majeur du mineur. Il y a là un pro­blème qu’il fau­drait exa­mi­ner dans tous les arts, dans toutes les dimen­sions poli­tiques et humaines : com­ment, à un moment…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature 02 04 16

    On ne peut assi­gner un domaine par­ti­cu­lier à l’essai. Au lieu de pro­duire des résul­tats scien­ti­fiques ou de créer de l’art, ses efforts mêmes reflètent le loi­sir propre de l’enfance, qui n’a aucun scru­pule à s’enflammer pour ce que les autres ont fait avant elle. Il réflé­chit sur ce qu’il aime et ce qu’il hait, au lieu de pré­sen­ter l’esprit comme une créa­tion ex nihi­lo, sur le modèle de la morale du tra­vail illi­mi­tée. Le bon­heur et le jeu lui sont essentiels.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    L’interprétation ne peut pas faire res­sor­tir ce qu’elle n’aurait pas en même temps intro­duit. Ses cri­tères, c’est la com­pa­ti­bi­li­té de l’interprétation avec le texte et avec elle-même, et sa capa­ci­té de faire par­ler tous ensemble les élé­ments de l’objet.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    Chaque fois que la phi­lo­so­phie croit pou­voir abo­lir, par des emprunts à la poé­sie, la pen­sée objec­ti­vante et son his­toire, ce que la ter­mi­no­lo­gie habi­tuelle nomme l’antithèse du sujet et de l’objet, espé­rant même que l’être lui-même pour­rait par­ler dans une poé­sie pré­fa­bri­quée à par­tir de Parménide et de Jungnickel, elle se rap­proche de ce bavar­dage cultu­rel écu­lé. Avec une malice pay­sanne dégui­sée en lan­gage de l’origine, elle se refuse à res­pec­ter les exi­gences de la pen­sée concep­tuelle aux­quelles elle a pour­tant sous­crit, dès lors qu’elle uti­li­sait des concepts dans l’affirmation et le jus­te­ment ; en même temps, son élé­ment esthétique…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    (…) le cher­cheur le plus loyal à l’égard de l’esthétique sera de manière néga­tive celui qui se révolte contre le lan­gage et qui, au lieu de rabais­ser la parole au rang de simple para­phrase de ses chiffres, lui pré­fère le gra­phique, qui confesse sans réserve la réi­fi­ca­tion de la conscience et trouve ain­si pour l’exprimer quelque chose comme une forme, sans emprunts apo­lo­gé­tiques à l’art.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    Mais si l’art et la science se sont sépa­rés dans l’histoire, leur oppo­si­tion ne sau­rait pour autant être hypo­sta­siée. La peur de l’amalgame ana­chro­nique ne jus­ti­fie pas l’organisation de la culture en rubriques. Bien qu’elles soient néces­saires, ces rubriques accré­ditent du même coup, ins­ti­tu­tion­nel­le­ment, le renon­ce­ment à la véri­té totale. Les idéaux de pure­té, de pro­pre­té, qui sont com­muns à une science capable de résis­ter à toutes les attaques, par­fai­te­ment entiè­re­ment orga­ni­sée, et à un art qui repro­dui­rait sans concept la réa­li­té, portent les traces de l’ordre répressif.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    Depuis Bacon – un essayiste lui aus­si –, l’empirisme, tout autant que la ratio­na­lisme, a été une « méthode ». L’essai a été presque le seul à réa­li­ser dans la démarche même de la pen­sée la mise en doute de son droit abso­lu. Sans même l’exprimer, il tient compte de la non-iden­ti­té de la conscience ; il est radi­cal dans son non-radi­ca­lisme, dans sa manière de s’abstenir de toute réduc­tion à un prin­cipe, de mettre l’accent sur le par­tiel face à la tota­li­té, dans son carac­tère fragmentaire.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    Ce qui fait qu’une pen­sée est pro­fonde, c’est qu’elle se plonge pro­fon­dé­ment dans la chose, et non qu’elle ramène pro­fon­dé­ment à une autre. L’essai applique cela de façon polé­mique, en trai­tant de ce que l’on consi­dère, selon les règles du jeu, comme déri­vé, sans suivre lui-même le fil défi­ni­tif de cette déri­va­tion. Il ras­semble par la pen­sée, en toute liber­té, ce qui se trouve réuni dans l’objet libre­ment choi­si. Il ne se fixe pas arbi­trai­re­ment sur un au-delà des média­tions – et ce sont les média­tions his­to­riques dans les­quelles se sont dépo­sés les sédi­ments de la socié­té tout entière –…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    L’essai ne rend pas moins mais plu­tôt plus intense, au contraire, l’influence réci­proque de ses concepts dans le pro­ces­sus de l’expérience intel­lec­tuelle. Ils ne consti­tuent pas en elle un conti­nuum des opé­ra­tions, la pen­sée n’avance pas de manière uni­voque, mais au contraire les moments sont tis­sés ensemble comme dans un tapis. C’est du ser­ré de ce tis­sage que dépend la fécon­di­té des pen­sées. A vrai dire, celui qui pense ne pense pas, il fait de lui-même le théâtre de l’expérience intel­lec­tuelle, sans l’effilocher.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    Ce qui pour­rait le mieux se com­pa­rer à la manière dont l’essai s’approprie les concepts, c’est le com­por­te­ment de quelqu’un qui se trou­ve­rait en pays étran­ger, obli­gé de par­ler la langue de ce pays, au lieu de se débrouiller pour la recons­ti­tuer de manière sco­laire à par­tir d’éléments. Il va lire sans dic­tion­naire. Quand il aura vu trente fois le même mot, dans un contexte chaque fois dif­fé­rent, il se sera mieux assu­ré de son sens que s’il l’avait véri­fié dans la liste de ses dif­fé­rentes signi­fi­ca­tions, qui en géné­ral sont trop étroites en regard des varia­tions dues au contexte,…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    Des élé­ments dis­tincts s’y ras­semblent [dans l’essai] dis­crè­te­ment pour for­mer quelque chose de lisible ; [l’essai] ne dresse ni une char­pente ni une construc­tion. Mais, par leur mou­ve­ment, les élé­ments se cris­tal­lisent en tant que confi­gu­ra­tion. Celle-ci est un champ de forces, de même que sous le regard de l’essai toute oeuvre de l’esprit doit se trans­for­mer en un champ de forces.…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    L’essai doit faire jaillir la lumière de la tota­li­té dans un trait par­tiel, choi­si déli­bé­ré­ment ou tou­ché au hasard, sans que la tota­li­té soit affir­mée comme pré­sente. Il cor­rige le carac­tère contin­gent ou sin­gu­lier de ses intui­tions en les fai­sant se mul­ti­plier, se ren­for­cer, se limi­ter, que ce soit dans leur propre avan­cée ou dans la mosaïque qu’elles forment en rela­tion avec d’autres essais ; et non en les rédui­sant abs­trai­te­ment à des uni­tés typiques extraites d’elles. « Voilà donc ce qui dis­tingue l’essai du trai­té. Pour écrire un essai, il faut pro­cé­der de manière expé­ri­men­tale, c’est-à-dire retour­ner son objet dans tous…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    L’essai est à la fois plus ouvert et plus fer­mé qu’il ne plaît à la pen­sée tra­di­tion­nelle. Il est plus ouvert dans la mesure où sa dis­po­si­tion propre nie le sys­tème et où il répond d’autant mieux à ses propres exi­gences qu’il s’y tient plus rigou­reu­se­ment ; les rési­dus sys­té­ma­tiques de cer­tains essais, comme par exemple l’infiltration d’études lit­té­raires par des phi­lo­so­phèmes lar­ge­ment répan­dus, accep­tés tels quels, ne valent guère mieux que des tri­via­li­tés psy­cho­lo­giques. Mais l’essai est plus fer­mé, parce qu’il tra­vaille de façon empha­tique à la forme de la pré­sen­ta­tion. La conscience de la non-iden­ti­té de la pré­sen­ta­tion et…

  • Theodor Adorno ⋅ « L’essai comme forme » ⋅ Notes sur la littérature

    L’essai coor­donne les élé­ments au lieu de les subor­don­ner. […] Si l’essai, com­pa­ré aux formes dans les­quelles un conte­nu tout prêt est com­mu­ni­qué de manière indif­fé­rente, est plus dyna­mique que la pen­sée tra­di­tion­nelle, grâce à la ten­sion entre la pré­sen­ta­tion et la chose pré­sen­tée, il est en même temps plus sta­tique, en tant qu’ensemble construit de juxtapositions.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité 21 08 16

    Chacun éprouve son emploi comme une allo­ca­tion dégui­sée, un pré­lè­ve­ment arbi­traire et révo­cable sur le pro­duit social total, en vue de main­te­nir les rap­ports existants.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    La « splen­deur du simple » est célé­brée. Heidegger va cher­cher dans l’artisanat l’idéologie, usée jusqu’à la corde, de purs maté­riaux et la rap­porte à l’esprit, comme si les mots étaient un maté­riel pur, en quelque sorte brut. Gepriesen wird die „Pracht des Schlichten“. Heidegger holt die faden­schei­nige Ideologie der rei­nen Stoffe aus dem Kunsthandwerk in den Geist zurück, wie wenn Worte reines, gleich­sam gerauhtes Material wären.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    De même que la fixa­tion du moment pur de la signi­fi­ca­tion menace de conduire à l’arbitraire, de même assu­ré­ment la croyance à la pré­po­tence du confi­gu­ra­tif menace de conduire au mau­vais fonc­tion­nel, à la simple com­mu­ni­ca­tion – au mépris de l’aspect objec­tif du mot. Dans une langue, pour autant qu’elle vaut quelque chose, les deux élé­ments s’entremettent. Wie die Fixierung des rei­nen Bedeutungsmoments in Willkür über­zu­ge­hen droht, so frei­lich der Glaube an die Vormacht des kon­fi­gu­ra­ti­ven ins schlecht Funktionelle, bloß Kommunikative ; in Mißachtung des objek­ti­ven Aspekts der Worte. In Sprache, die etwas taugt, ver­mit­telt sich beides.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Déjà la dite psy­cho­lo­gie pla­to­ni­cienne exprime l’intériorisation de la divi­sion sociale du tra­vail. Toute rubrique à l’intérieur de la per­sonne, une fois fer­me­ment déli­mi­tée, nie le prin­cipe de celle-ci : la per­sonne devient la somme de ses fonc­tions. Elle est d’autant plus mal pro­té­gée contre cela que son uni­té propre, péni­ble­ment gagnée, est res­tée fra­gile. Ses fonc­tions sépa­rées, régies par la loi de l’auto-conservation, s’affermissent à tel point qu’aucune ne peut plus vivre par elle-même, qu’aucune vie ne peut se construire à par­tir d’elles : elles se retournent contre le soi qu’elles sont sup­po­sées ser­vir. La vie, pour autant qu’elle existe encore,…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Le jar­gon de l’authenticité, qui apporte à cet homme l’identité à soi comme quelque chose de plus haut, pro­jette la for­mule de l’échange dans ce qui s’imagine ne pas être échan­geable ; car en tant qu’individu bio­lo­gique, cha­cun est iden­tique à soi. C’est ce qui demeure après qu’on a reti­ré de l’âme immor­telle l’âme et l’immortalité. Der Jargon der Eigentlichkeit, der die sich selbst Gleichheit als Höheres an den Mann bringt, ent­wirft die Tauschformel des­sen, was sich ein­bil­det, nicht tau­sch­bar zu sein ; denn als bio­lo­gisches Einzelwesen gleicht ein jeder sich selbst. Das bleibt nach Abzug von Seele und Unsterblichkeit von der…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Heidegger n’est nul­le­ment illi­sible, comme les posi­ti­vistes l’écrivent en rouge dans la marge ; mais il s’entoure du tabou selon lequel toute com­pré­hen­sion le concer­nant serait en même temps une fal­si­fi­ca­tion. L’impossibilité de sau­ver ce que cette pen­sée veut sau­ver est très intel­li­gem­ment trans­for­mée en son propre élé­ment. Keineswegs ist Heidegger unverständ­lich, wie Positivisten ihm rot an den Rand schrei­ben ; aber er legt um sich das Tabu, ein jegliches Verständnis fälsche ihn sogleich. Die Unrettbarkeit des­sen, was dies Denken ret­ten will, wird weltk­lug zu des­sen eige­nem Element gemacht.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Dans le monde uni­ver­sel­le­ment média­ti­sé, tout ce qui est expé­ri­men­té comme pre­mier est cultu­rel­le­ment pré­for­mé. In der uni­ver­sal ver­mit­tel­ten Welt ist alles primär Erfahrene kul­tu­rell vorgeformt.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Sous la domi­na­tion du « On », per­sonne ne serait res­pon­sable de quoi que ce soit, dit Heidegger : « Le On est par­tout là, mais de telle manière aus­si qu’il s’est tou­jours déjà déro­bé là où le Dasein se presse vers une déci­sion. Néanmoins, comme le On pré-donne tout juge­ment et toute déci­sion, il ôte à chaque fois au Dasein la res­pon­sa­bi­li­té. Le On ne court pour ain­si dire aucun risque à ce qu’« on » l’invoque constam­ment. S’il peut le plus aisé­ment répondre de tout, c’est parce qu’il n’est per­sonne qui ait besoin de répondre de quoi que ce soit. C’« était » toujours…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Au lieu de quoi la langue se retrousse les manches et donne à entendre que l’acte oppor­tun au moment oppor­tun vaut mieux que la réflexion. Une atti­tude contem­pla­tive, sans aucune échap­pée sur la praxis et ses chan­ge­ments sym­pa­thise de façon d’autant plus frap­pante avec le « ici et main­te­nant », l’office de dis­tri­bu­tion des tâches à l’intérieur du don­né. Statt des­sen krem­pelt die Sprache sich die Ärmel hoch und gibt zu vers­te­hen, rechtes Tun am rech­ten Ort tauge mehr als Reflexion. Kontemplative Haltung, ohne allen Durchblick auf verän­dernde Praxis, sym­pa­thi­siert des­to auffäl­li­ger mit der jetzt und hier, dem Dienst an Aufgaben inne­rhalb des…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Les curieux sont des carac­tères dont l’exigence enfan­tine n’a pas été satis­faite : leur plai­sir est un sub­sti­tut minable. Celui qui a été pri­vé de ce qui le regarde, celui-là se mêle mali­gne­ment de ce qui ne le regarde pas, il se grise par envie d’informations sur choses aux­quelles lui-même ne prend aucune part. C’est ain­si que toute avi­di­té se com­porte à l’égard du libre désir. Neugierige sind Charaktere, deren kind­liches Verlangen nach der Wahrheit übers Geschlechtliche nicht befrie­digt wurde : ihre Lust ist schä­bi­ger Ersatz. Wem voren­thal­ten ward, was ihn angeht, der mischt böse in das sich ein, was ihn nicht angeht,…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Parce que les hommes ne res­tent en aucune manière ce qu’ils sont, ni socia­le­ment ni bio­lo­gi­que­ment, ils se dédom­magent avec le reste insi­pide de l’identité à soi, comme marque dis­tinc­tive quant à l’être et au sens. Cet inalié­nable qui n’a aucune espèce de sub­strat excep­té son propre concept, l’ipséité tau­to­lo­gique du soi, doit four­nir le sol, comme Heidegger le nomme, que les authen­tiques pos­sèdent et qui fait défaut aux inau­then­tiques. Ce qu’est l’essence du Dasein donc ce qui est plus que son simple être-là, n’est rien d’autre que son ipséi­té : le soi-même. Weil die Menschen kei­nes­wegs blei­ben, was sie sind,…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    L’ontologie de Heidegger veut écar­ter toute fac­ti­ci­té : parce que celle-ci dément le prin­cipe d’identité et qu’elle n’est pas de l’essence du concept, qui pré­ci­sé­ment vou­drait, en vue de sa totale domi­na­tion, dis­si­mu­ler qu’il est concept ; les dic­ta­teurs empri­sonnent ceux qui les nomment dic­ta­teurs. Nicht zuletzt deshalb will Heideggers Ontologie jegliche Faktizität aus­schei­den : sie demen­tierte das Identitätsprinzip, wäre nicht vom Wesen des Begriffs, der eben um sei­ner Allherrschaft willen ver­tu­schen möchte, daß er Begriff ist ; Diktatoren ker­kern solche ein, die sie Diktatoren nennen.…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Pour Heidegger, se confondent en se brouillant dans le « on » ce qui est un simple déri­vé idéo­lo­gique du rap­port d’échange, d’une part : les ido­la fori des dis­cours de condo­léances et des avis de décès et, d’autre part, l’humanité qui n’identifie pas les autres, mais qui s’identifie à l’autre, qui dépasse la fas­ci­na­tion de l’ipséité abs­traite et pénètre celle-ci dans sa média­tion. Für Heidegger fließt im Man trüb zusam­men, was bloßes ideo­lo­gisches Derivat des Tauschverhältnisses ist, die ido­la fori von Trauerreden und Todesanzeigen, und die Humanität, die nicht die Anderen, son­dern sich mit dem Anderen iden­ti­fi­ziert, über den Bann der abstrakten…

  • Theodor Adorno ⋅ Jargon de l’authenticité

    Le ton de voix de Heidegger est pro­phé­ti­sé dans la dis­cus­sion schil­le­rienne sur la digni­té comme fer­me­ture sur soi ou comme fixa­tion du soi : « Si on a l’occasion d’observer la grâce affec­tée, dans les théâtre de salle de bal, on peut aus­si très sou­vent étu­dier la fausse digni­té dans les cabi­nets des ministres et dans les salles d’études des hommes de sciences (par­ti­cu­liè­re­ment dans les uni­ver­si­tés). Si la vraie digni­té se satis­fait d’empêcher la domi­na­tion des affects et si elle pose des limites à la pul­sion natu­relle sim­ple­ment là où celle-ci veut jouer le maître, c’est-à-dire, dans les mou­ve­ments involontaires ;…

  • Alfred de Vigny ⋅ Stello ou Les diables bleus

    Le soleil entrait de toutes parts dans la chambre, car il n’était que trois heures de l’après-midi, et ses larges rayons étaient bleus, parce qu’ils tra­ver­saient de grands rideaux de soie de cette cou­leur. Il y avait quatre fenêtres très hautes et quatre rayons très longs ; cha­cun de ces rayons for­mait comme une échelle de Jacob dans laquelle tour­billon­naient des grains de pous­sière dorée, qui res­sem­blaient à des myriades d’esprits célestes mon­tant et des­cen­dant avec une rapi­di­té incal­cu­lable, sans que le moindre cou­rant d’air se fît sen­tir dans l’appartement le mieux tapis­sé et le mieux rem­bour­ré qui fût jamais. La…

  • Jules Laforgue ⋅ « Fragment sur Baudelaire »

    Le pre­mier qui ne soit pas triom­phant mais s’accuse, montre ses plaies, sa paresse, son inuti­li­té au milieu de ce siècle tra­vailleur et dévoué.…

  • Jules Laforgue ⋅ « Fragment sur Baudelaire »

    L’originalité coquet­te­ment, savam­ment vou­lue, tra­vaillée, selfsame.…

  • Jules Laforgue ⋅ « Fragment sur Baudelaire »

    Comparaisons pal­pables, trop pre­mier plan, en un mot amé­ri­caines semble-t-il : palis­sandre, toc décon­cer­tant et ravigottant……

  • Jules Laforgue ⋅ « Fragment sur Baudelaire »

    le public (réper­toire humain)…

  • Jules Laforgue ⋅ « Fragment sur Baudelaire »

    le jeune élé­phant qui va cas­sant des bambous…

  • Jules Laforgue ⋅ « Fragment sur Baudelaire »

    Baudelaire chat, hin­dou, yan­kee, épis­co­pal, alchimiste.…

  • Jules Laforgue ⋅ « Fragment sur Baudelaire »

    On voit les fils de fer et les trucs…

  • Jules Laforgue ⋅ « Fragment sur Rimbaud »

    Le genre som­nam­bule : diva­ga­tion d’un cœur magné­ti­sé par la paresse, l’été, l’ennui, une diges­tion copieuse.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    L’école nous dit : « tu n’es plus en famille » et l’armée dit : « tu n’es plus à l’école ».…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Capitalisme et schizophrénie

    Dans la dis­tinc­tion médi­cale entre le tic clo­nique ou convul­sif, et le tonique ou spas­mo­dique, peut-être faut-il voir dans le pre­mier cas la pré­va­lence du trait de visa­géi­té qui tente de fuir, dans le second cas celle de l’organisation de visage qui cherche à refer­mer, à immobiliser.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Capitalisme et schizophrénie

    Quand nous disions que la tête humaine appar­tient encore à la strate d’organisme, évi­de­ment nous ne récu­sions pas l’existence d’une culture et d’une socié­té, nous disions seule­ment que les codes de ces cultures et ces socié­tés portent sur les corps sur l’appartenance des tête et des corps, sur l’aptitude du sys­tème corps-tête à deve­nir, à rece­voir les âmes, les rece­voir en amies et repous­ser les âmes enne­mies. Les « pri­mi­tifs » peuvent avoir les têtes les plus humaines, les plus belles et les plus spi­ri­tuelles, ils n’ont pas de visage et n’en ont pas besoin.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Capitalisme et schizophrénie

    Il est faux de voir dans Don Quichotte la fin du roman de che­va­le­rie, en invo­quant les hal­lu­ci­na­tions, les fuites d’idées, les états hyp­no­tiques ou cata­lep­tiques du héros. Il est faux de voir dans les romans de Beckett la fin du roman en géné­ral, en invo­quant les trous noirs, la ligne de déter­ri­to­ria­li­sa­tion des per­son­nages, les pro­me­nades schi­zo­phré­niques de Molloy ou de l’Innommable, leur perte de nom, de sou­ve­nir ou de projet.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Composition, com­po­si­tion, c’est la seule défi­ni­tion de l’art.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    On ne confon­dra pas tou­te­fois la com­po­si­tion tech­nique, tra­vail du maté­riau qui fait sou­vent inter­ve­nir la science (mathé­ma­tiques, phy­sique, chi­mie ana­to­mie) et la com­po­si­tion esthé­tique, qui est le tra­vail de la sensation.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Pourtant les figures esthé­tiques ne sont pas iden­tiques aux per­son­nages concep­tuels. Peut-être passent-ils les un dans les autres, dans un sens ou dans l’autre, comme Igitur ou comme Zarathoustra, mais c’est dans la mesure où il y a des sen­sa­tions de concepts et des concepts de sensations.…

  • Ossip Mandelstam ⋅ Le Bruit du temps

    Je désire non pas par­ler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la ger­mi­na­tion du temps. Ma mémoire est hos­tile à tout ce qui est per­son­nel […]. Je le répète, ma mémoire est non pas d’amour mais d’hostilité, et elle tra­vaille non à repro­duire, mais à écar­ter le pas­sé. Pour un intel­lec­tuel de médiocre ori­gine, la mémoire est inutile, il lui suf­fit de par­ler des livres qu’il a lus, et sa bio­gra­phie est faite. Là où, chez les géné­ra­tions heu­reuses, l’épopée parle en hexa­mètres et en chro­nique, chez moi se tient un signe de béance, et entre moi…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Mais jus­te­ment ce n’est qu’une res­sem­blance pro­duite. C’est plu­tôt une extrême conti­guï­té, dans une étreinte de deux sen­sa­tions sans res­sem­blance, ou au contraire dans l’éloignement d’une lumière qui capte les deux dans un même reflet.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Bergson ana­lyse la fabu­la­tion comme une facul­té vision­naire très dif­fé­rente de l’imagination, qui consiste à créer des dieux et des géants, « puis­sances semi-per­son­nelles ou pré­sences efficaces ».…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    Ce sont des ath­lètes : pas des ath­lètes qui auraient bien for­mé leurs corps et culti­vé le vécu, quoique beau­coup d’écrivains n’aient pas résis­té à voir dans les sports un moyen d’accroître l’art et la vie, mais plu­tôt des ath­lètes bizarres du type « cham­pion du jeûne » ou « grand Nageur » qui ne savait pas nager. Un Athlétisme qui n’est pas orga­nique ou mus­cu­laire, mais « un ath­lé­tisme affec­tif », qui serait le double inor­ga­nique de l’autre, un ath­lé­tisme du deve­nir qui révèle seule­ment des forces qui ne sont pas les siennes, « spectre plas­tique ». Deleuze et Guattari, Qu’est-ce que la phi­lo­so­phie…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Qu’est-ce que la philosophie

    À chaque fois il faut le style – la syn­taxe d’un écri­vain, les modes et rythmes d’un musi­cien, les traits et les cou­leurs d’un peintre – pour s’élever des per­cep­tions vécus au per­cept, des affec­tions vécues à l’affect.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée 08 11 16

    Même les bizar­re­ries et les défor­ma­tions névro­tiques des adultes de la vieille géné­ra­tion donnent l’image d’une réus­site humaine, d’un carac­tère, en com­pa­rai­son de la san­té patho­lo­gique et d’un infan­ti­lisme éri­gé au rang de norme.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Naguère, alors qu’il exis­tait encore quelque chose comme une sépa­ra­tion entre pro­fes­sion et vie pri­vée – ce qui a été dénon­cé comme une alié­na­tion bour­geoise, qu’on en vien­drait main­te­nant presque à regret­ter – celui qui se ser­vait de la vie pri­vée pour par­ve­nir à ses fins fai­sait figure de gou­jat impor­tun, que l’on consi­dé­rait avec la plus grande méfiance. Aujourd’hui, c’est celui qui tient à sa vie pri­vée, sans y lais­ser paraître de visée uti­li­taire, qui n’est pas dans la note et semble faire preuve d’arrogance. Celui qui ne demande rien est presque sus­pect : on n’arrive pas à croire qu’il…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Celui qui n’est pas méchant, il ne vit pas dans la séré­ni­té, mais dans une sorte par­ti­cu­lière d’amertume et d’intransigeance pleines de pudeur.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Aucune pen­sée n’est immu­ni­sée contre les risques de la com­mu­ni­ca­tion : il suf­fit de l’exprimer dans un contexte inadé­quat et sur la base d’un mau­vais consen­sus pour en miner la vérité.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Être condes­cen­dant ou pen­ser qu’on ne vaut pas mieux que les autres, cela revient au même. En s’adaptant à la fai­blesse des oppri­més, on jus­ti­fie dans une telle fai­blesse les condi­tions de domi­na­tion qu’elle pré­sup­pose et l’on déve­loppe soi-même ce qu’il faut de gros­siè­re­té, d’apathie et de vio­lence pour exer­cer cette domination.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Une soli­tude intan­gible est pour l’intellectuel la seule atti­tude où il puisse encore faire acte de soli­da­ri­té. Dès qu’on rentre dans le jeu, dès qu’on se montre humain dans les contacts et dans l’intérêt qu’on témoigne aux autres, on ne fait que camou­fler une accep­ta­tion tacite de l’inhumain. Il faut être du côté des souf­frances des hommes ; mais chaque pas que l’on fait du côté de leur joie est un pas vers un dur­cis­se­ment de la souffrance.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    C’est encore la domi­na­tion de l’universel qui se cache dans le prin­cipe mona­do­lo­gique de l’individu, même là où il est protestataire.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Avec la liqui­da­tion du libé­ra­lisme, le prin­cipe pro­pre­ment bour­geois de la concur­rence n’est pas dépas­sé : de l’objectivité du pro­ces­sus social, il est pas­sé en quelque sorte à l’anthropologie, c’est-à-dire à une dyna­mique d’atomes indi­vi­duels qui s’attirent et se repoussent. L’assujettissement de la vie au pro­ces­sus de pro­duc­tion rabaisse cha­cun d’entre nous et impose quelque chose de cet iso­le­ment et de cette soli­tude où nous avons la ten­ta­tion de voir notre choix souverain.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Dans son inté­rêt par­ti­cu­lier, chaque indi­vi­du se consi­dère meilleur que tous les autres mais, en tant que clien­tèle col­lec­tive, il les place en même temps au-des­sus de lui-même – voi­là deux prin­cipes de l’idéologie bour­geoise aus­si vieux l’un que l’autre. Depuis que la classe bour­geoise tra­di­tion­nelle a abdi­qué, ils conti­nuent l’un et l’autre à se sur­vivre dans l’esprit des intel­lec­tuels, qui sont les der­niers enne­mis des bour­geois et en même temps les der­niers bourgeois.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Il n’y a pas moyen d’échapper au sys­tème. La seule atti­tude défen­dable consiste à s’interdire toute uti­li­sa­tion fal­la­cieuse de sa propre exis­tence à des fins idéo­lo­giques et, pour le reste, à se conduire en tant que per­sonne pri­vée d’une façon aus­si modeste, aus­si dis­crète et aus­si peu pré­ten­tieuse que l’exige, non plus ce qu’était il y a bien long­temps une bonne édu­ca­tion, mais la pudeur que doit ins­pi­rer le fait qu’on trouve encore dans cet enfer de quoi respirer.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Ce qui est vrai des pul­sions ne l’est pas moins de la vie intel­lec­tuelle : le peintre ou le com­po­si­teur qui s’interdisent tel agen­ce­ment de cou­leurs ou telle suite d’accords parce qu’ils les trouvent de mau­vais goût (kit­schig), l’écrivain qui ne sup­porte pas cer­taines tour­nures de phrases parce qu’il les trouve banales ou trop recher­chées, ils ne réagissent les uns et les autres si éner­gi­que­ment contre de tels moyens expres­sifs que parce qu’ils sentent en eux-même quelque chose qui les y porte.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    La main pleine de sol­li­ci­tude qui conti­nue à prendre soin avec amour de son coin de jar­din – comme si ce der­nier n’était pas deve­nu depuis long­temps un lot de ter­rain par­mi d’autres – mais qui avec défiance tient à dis­tance l’intrus qu’on ne connaît pas, c’est déjà celle qui refu­se­ra l’asile poli­tique à un réfu­gié. Objectivement mena­cés, ceux qui ont le pou­voir et leur clien­tèle deviennent, sub­jec­ti­ve­ment, tout à fait inhu­mains. C’est ain­si que la classe domi­nante vient à la conscience d’elle-même et fait sienne la volon­té des­truc­trice imma­nente à la marche du monde. Les bour­geois conti­nuent à vivre…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Il y a deux sortes d’avarice. L’une est l’avarice archaïque, pas­sion qui ne s’accorde rien, ni à soi ni aux autres, dont Molière a immor­ta­li­sé la figure et que Freud a iden­ti­fiée comme carac­tère anal. […] Mais l’avare de main­te­nant, c’est celui pour qui rien n’est assez cher quand c’est pour lui et tout est trop cher dès qu’il s’agit des autres. […] Ce qui le carac­té­rise le plus sûre­ment, c’est sa hâte à « ren­voyer l’ascenseur » pour cha­cune des atten­tions dont ils ont béné­fi­cié car il ne faut sur­tout pas lais­ser inter­roöpre la chaîne des échanges où on rentre dans…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Libre et soli­taire, l’individu bour­geois est res­pon­sable de lui-même, alors que les formes de res­pect et d’égards hié­rar­chiques déve­lop­pées par l’absolutisme, pri­vées dès lors de leurs fon­de­ments éco­no­miques et de leur pou­voir mena­çant, sub­sistent encore tout juste assez pour rendre sup­por­table la vie sociale au sein de groupes pri­vi­lé­giés. Ce « match nul » para­doxal entre l’absolutisme et le libé­ra­lisme, pour ain­si dire, est per­cep­tible non seule­ment dans le Wilhelm Meister, mais aus­si dans le rap­port qu’entretient Beethoven aux sché­mas tra­di­tion­nelles de la com­po­si­tion et même jusque dans la Logique, dans la recons­truc­tion sub­jec­tive des idées néces­saires objec­ti­ve­ment chez Kant.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Celui qui se met en colère appa­raît tou­jours comme le chef de bande de lui-même, qui donne à son incons­cient l’ordre de « taper dans le tas », et dans les yeux duquel brille la satis­fac­tion de par­ler au nom de tous ceux qu’il est lui-même. Plus un indi­vi­du a pris à son compte son agres­sion, mieux il repré­sente le prin­cipe répres­sif de la socié­té. C’est en ce sens, plus peut-être qu’en aucun autre, qu’est vraie la fameuse phrase selon laquelle le plus indi­vi­duel est en même temps le plus général.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Il y a lieu de se défier de cer­taines poses affi­chant la viri­li­té, qu’il s’agisse de celle des autres ou de la sienne propre. Ces atti­tudes expriment l’indépendance, l’assurance du com­man­de­ment et une conni­vence tacite entre hommes. C’est ce qu’on appe­lait aupa­ra­vant, avec une admi­ra­tion crain­tive, des caprices de maître ; de nos jours, cela s’est démo­cra­ti­sé et les héros de la pel­li­cule montrent com­ment il faut faire au der­nier des employés de banque lui-même. L’archétype est l’homme sédui­sant qui, tard le soir et en smo­king. rentre seul chez lui dans sa gar­çon­nière, allume son éclai­rage indi­rect et se sert un…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Ce qui manque aux pay­sages amé­ri­cains, [… c’est] le fait que sur eux la main de l’homme n’a pas lais­sé de traces. Ce n’est pas seule­ment qu’il n’y a guère de champs labou­rés et que les bois n’y sont sou­vent que des taillis non défri­chés ; ce sont sur­tout les routes qui donnent cette impres­sion. Elles coupent le pay­sage sans jamais aucune tran­si­tion. Plus on les a tra­cées larges et plates – moins leur chaus­sée lui­sante semble à sa place dans cet envi­ron­ne­ment d’une végé­ta­tion trop sau­vage et plus elle semble lui faire vio­lence. Ces routes n’ont pas d’expression. On n’y…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Entre le pou­voir et la connais­sance, il n’y a pas seule­ment un rap­port de sujé­tion, il y a aus­si un rap­port de véri­té. Nombreuses sont les connais­sances qui, hors de pro­por­tions avec le rap­port des forces, res­tent sans aucune valeur, pour exactes qu’elles puissent être for­mel­le­ment. Quand un méde­cin expa­trié d’Allemagne vient nous dire : « Pour moi, Adolf Hitler est un cas patho­lo­gique », il est pos­sible qu’en fin de compte les résul­tats de l’examen cli­nique lui donnent rai­son ; mais il y a une telle dis­pro­por­tion entre cette phrase et le désastre objec­tif qui s’étend sur le monde au nom dudit paranoïaque…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée 10 11 16

    Il y a quelque chose de sen­ti­men­tal et d’anachronique dans la réflexion sub­jec­tive, quand bien même elle retourne sa propre cri­tique contre elle-même : quelque chose qui est de l’ordre d’une lamen­ta­tion sur la marche du monde, et cette lamen­ta­tion n’a pas lieu d’être récu­sée au nom de la bon­té du monde mais parce que le sujet risque ain­si de se figer dans l’état où il se trouve (Sosein) et d’en venir à confir­mer lui-même cette loi du monde.…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Il ne suf­fit pas de dire que, dans la socié­té indi­vi­dua­liste, l’universel se réa­lise à tra­vers l’interaction des indi­vi­dus (die Einzelnen), il faut bien voir ain­si que c’est la socié­té qui fait essen­tiel­le­ment la sub­stance de l’individu (das Individuum).…

  • Theodor Adorno ⋅ Minima Moralia : réflexions sur la vie mutilée

    Au regard de l’unanimité tota­li­taire qui, à la criée, est prête à faire pas­ser l’idée que le sens de l’individu est dans l’élimination immé­diate de sa dif­fé­rence, il est même per­mis de pen­ser que quelque chose des pos­si­bi­li­tés libé­ra­trices de la socié­té a reflué pour un temps dans la sphère de l’individuel.…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques 14 11 16

    31. Peut-on appli­quer la théo­rie de l’anamnèse au sou­ve­nir ? l’opinion (vraie) du sou­ve­nir, c’est ce dont on se sou­vient. Mais il y a un autre sou­ve­nir, un sou­ve­nir-savoir qui serait l’inge­gno de Vico ?…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    99. médi­ta­tion : retour­ner les tech­niques et stra­té­gies de médi­ta­tion contre la doc­trine de l’inspiration…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    133. La déduc­tion mémo­rielle est à la fois natu­relle, uni­ver­selle (« prou­vée » par Cherechevski) et condi­tion de la logique, de la syn­taxe, de la métrique (du rythme dans la langue). Telle est la thèse que je pro­po­se­rai, en toute irresponsabilité.…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    3497. Entre poé­sie et prose, un cri­tère de par­ti­tion : le mémo­rable. Ce n’est pas qu’un cri­tère prag­ma­tique. 3498. Il y a vingt-cinq ans Denis Roche disait : « la poé­sie est inad­mis­sible ; d’ailleurs elle n’existe pas. » Aujourd’hui, Emmanuel Hocquard dit à peu près : « la poé­sie est trop admis­sible ; et elle existe trop. » 3499. Qui ne connaît qu’un poète ne connaît rien à la poé­sie. 3500. Qui ne lit qu’un poète n’en lit aucun. 3501. Qui n’a rete­nu qu’une seule ligne de poé­sie n’en connaît aucune. 3502. Chaque uni­té poé­tique posée (en mémoire externe), que ce soit un poème ou un vers ou autre chose, n’est qu’une his­toire figée…

  • 01 03 14

    « Das ewige Zögern in Gottes Kopf kurz vor der Weltschöpfung. » Le shoe­bill, ce dieu son­gif, sa longue hési­ta­tion mais avant quoi, sa cause demeure impé­né­trable, ou peut-être a‑t‑il for­got­ten to name his cause enough et depuis c’est la merde, il cherche en vain sa cause, il ne cherche pas vrai­ment ce qu’il vou­lait faire, ce qu’il était gerade dabei zu machen, plu­tôt pour­quoi il allait le faire. Il fau­drait pro­po­ser à cha­cun de four­nir une inter­pré­ta­tion de la pla­ci­di­té shoe­bille ; on ne fait pas les son­dages sur les bonnes choses. Memo : die schoe­billige Sanftheit name your cause gerade pas dieu eugène dabei…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques 14 11 16

    146. L’invention des arts de la mémoire consti­tue une ten­ta­tive de sau­ve­tage de la concep­tion ancienne de la poé­sie, des arts de la parole et de l’ouïe plus géné­ra­le­ment (aus­si le conte) per­met­tant une tra­duc­tion visuelle interne. 147. Tel est le sens du « ut pic­tu­ra poe­sis ». 148. Il faut réap­prendre à mar­cher dans sa tête. 149. Ce n’est pas seule­ment une réfé­rence com­mune dans la langue qui a été per­due avec la chute de la poé­sie, parce qu’on ne l’apprend plus, c’est toute vraie réfé­rence indi­vi­duelle à la poé­sie. 150. Un poème doit être mémo­rable, pour être mémo­ri­sé, ou au moins revi­si­té inté­rieu­re­ment. 151. La posi­tion « simonidienne »…

  • 25 02 14

    Les rimes chi­ra­quiennes est un recueil de rimes, un chien sub­jec­tif aujourd’hui. AVANT PROPOS Les rimes chi­ra­quiennes sont pro­met­teuses, sont fan­tai­sistes, sont canines et sont ordu­rières, sou­vent déçoivent les chi­ra­quiennes, ce sont des ramas clin­quants de brics mathé­tiques et truqués1 pris au cours sur la pré­pa­ra­tion du roman de Roland Barthes et de brocs pillés à la Vita Nuova de Dante lue en VOSTFR. Les rimes chi­ra­quiennes s’intéressent au patri­moine divers de chuin­tantes, sif­flantes, vélaires, pépiantes, piau­lantes qui font le bon­heur com­mun du poète et des deux chan­son­niers cités. Chaques rimes sont accom­pa­gnées d’une prose (essence de prose) et d’un com­men­taire…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques 14 11 16

    178. Sens des arts de la mémoire : inté­rio­ri­sa­tion de la mémoire externe. 179. Lutte de la mémoire interne contre la mémoire externe, plu­tôt que lutte de l’oral contre l’écrit, à tra­vers une lutte de l’« aural » contre le visuel (anti-Ong). Contre le « par­tage des tâches » scien­ti­fiques entre lan­gage, écri­ture et rai­son­ne­ment (pour lequel, selon Platon et Aristote, le lan­gage inter­na­li­sé, la logique, suf­fit). 180. La pen­sée dite « occi­den­tale » nie la mémoire, nie le rôle pre­mier de la mémoire dans toute pen­sée. Elle tend à l’exclusion ou infé­rio­ri­sa­tion de tout autre savoir (mémoire manuelle, ges­tuelle : outils, arts du geste ; mémoire lan­ga­gière : poé­sie). 181. La concep­tion du…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    194. La poé­sie est main­te­nant (un aspect de l’hypothèse) : le poème n’existe que dans le moment de sa pro­fé­ra­tion ou appré­hen­sion (œil-oreille). 195. Les poèmes ne sont que dans un pré­sent non dis­cré­ti­sé, plein, conti­nu, éten­du. 196. Du point de vue de la poé­sie, les tau­to­lo­gies jouent le même rôle que les para­doxes. 197. La poé­sie disant ce qu’elle dit en le disant ne dit pas quelque chose. Elle ne dit pas quelque chose qui serait hors d’elle, ceci ou cela. D’où on conclu­ra aisé­ment (selon l’opinion), qu’elle ne dit rien. 198. La poé­sie est comme le mètre éta­lon. Une langue s’y mesure, qui sans…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    205. Un poème devrait avoir un pro­jet for­mel, pas seule­ment une forme prise parce qu’elle se trou­vait là. 206. La poé­sie n’est pas une cita­tion de la langue mais son signal. 207. La poé­sie est (au début) une mime­sis aurale. 208. Le mot oreille contient aus­si le mot réel (mais cette fois « dans le désordre »). 209. Un poème réel est sa propre idée. 210. Un poème ne se dis­tingue pas de l’idée de lui-même. 211. Chaque poème est sin­gu­lier dans la suc­ces­sion. 212. Dans un poème tout peut arri­ver. 213. La tech­nique de la poé­sie est com­bi­na­toire. 214. Poésie : une pen­sée sans connais­sance. 215. Poésie : une pen­sée qui perd connais­sance. 216. Si vous…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    4069. Planètes, ins­tal­la­tions dans les cadres du ciel, maries-louises cachant le vide qui mange les étoiles.…

  • 14 02 14

    Bonjour à tous les pro­blèmes actuels. Rien n’est nor­mal. Les par­ti­ci­pants se lassent. La per­sonne perd en géné­ral. Cordialement caprine, la per­sonne perd en géné­ral. Je veux qu’on puisse savoir le pour­quoi réel (le sum­mum), et pour par qui nous buse, ma chère amie, je te crois toi et pas yahoo ; tes pro­blèmes sont les miens : des cen­taines de réserves tech­niques. Mais ils t’ont envoû­tée, du jour au len­de­main, leurs robots à la noix. Maintenant, tu as le moral des tur­bos sym­pa­thiques. Autrefois la ques­tion était écrite. La rubrique Algérie répon­dait très bien. C’était un énorme chan­ge­ment. Du jour au…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques 14 11 16

    3736. C’est la « com­po­si­tion » des ciels qui dit le temps. Les nuages ont la charge du temps. Le pay­sage au sol marque la per­ma­nence. Mais c’est une per­ma­nence caduque. Car simul­ta­né­ment le ciel per­pé­tuel­le­ment chan­geant a un large degré de per­ma­nence, puisque les « châ­teaux » de nuages, comme dit Shelley, sont sans cesse recons­truits. Et le pour­ris­se­ment végé­tal, les ruines des habi­ta­tions, etc., marquent au contraire l’irrémédiablement pas­sé dans le pay­sage au sol. Permanence et chan­ge­ment échangent leurs pro­prié­tés (c’est cela le rap­port pas­sé-pré­sent, temps-durée) ; et pour les faire sen­tir de la manière la plus effi­cace il faut que le ciel soit…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    1470. Les phi­lo­sophes, si jamais ils s’intéressent à la poé­sie, ne connaissent en règle géné­rale qu’un poète. Ils ont « leur » poète. Deleuze-Guattari connaissent, appa­rem­ment, Henri Michaux. Heidegger avait pha­go­cy­té Hölderlin. Milner, dans « L’amour de la langue », s’intéresse à Bonnefoy (comme Renaud Camus). Certains Philosophes assignent à cer­tains poètes des rôles : X est ceci, Y cela. Ils font même d’eux (ain­si Badiou de Mallarmé) des phi­lo­sophes à part entière. Ils se com­portent en cela comme le lec­teur un peu pares­seux. Cela ne tire pas à consé­quence. Mais ce qui est tout à fait défen­dable chez un lec­teur est plu­tôt abu­sif chez…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    402. Ce qui peut arri­ver de pire au roman c’est le « poé­tique ». See « la recherche » : its cloying sen­ti­men­ta­li­ty. On lui par­donne plus ou moins parce que ce n’est pas de la poé­sie. 403. Des com­men­ce­ments per­pé­tuels parce que des fins provisoires.…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    444. Définitions en S + 7. Exemples : – aca­dé­mi­cien : ver para­site du porc. – écri­vain : herse des­ti­née à émiet­ter la croûte super­fi­cielle d’une terre. – lec­teur : fonc­tion­naire romain adjoint à un pro­con­sul. – prin­temps : forme d’un cris­tal qui a plu­sieurs faces paral­lèles à une même droite. « Les prin­temps iri­sés de la neige » (Nerval). – été : Durée qui n’a ni com­men­ce­ment ni fin « Il son­geait à l’été futur, étrange mys­tère ; à l’été pas­sé, mys­tère plus étrange encore » (Hugo). – Poésie : pop. argent « avoir de la poé­sie plein les poches » (Céline). – prose : carac­tères quan­ti­ta­tifs et mélo­diques des sons en tant qu’ils inter­viennent dans la poé­sie « en appre­nant la poé­sie d’une langue, on entre plus intimement…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    489. Most auto­bio­gra­phers do not work on their memo­ries but on the sup­po­sed mea­nings of their memo­ries. They never ques­tion their modes of access.…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    635. Un sin­gu­lier ne vient jamais seul. 636. Les sin­gu­liers sont sou­mis au prin­cipe du chan­ge­ment. 637. Tout sin­gu­lier aura été. 638. Un sin­gu­lier n’est appré­hen­dé qu’après changement(s).…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    706. Il faut qu’un poème soit ouvert et fermé.…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    1028. Une hypo­thèse du moderne : période de l’affaiblissement, sinon de la des­truc­tion non de la mémoire interne mais de ses modes anté­rieurs de fonc­tion­ne­ment, en par­ti­cu­lier des stra­té­gies, des formes de vie de sa maî­trise (en par­ti­cu­lier l’oubli et la déca­dence en mné­mo­tech­nie des arts de mémoire). 1029. Une (des) hypothèse(s) de fic­tion anthro­po­lo­gique : les stra­té­gies d’apprentissage de la mémoire sont aus­si anciennes que le lan­gage, la poé­sie, le nombre. 1030. L’affaiblissement de la maî­trise de la mémoire interne s’accompagne d’une dépen­dance crois­sante et fina­le­ment peut-être abso­lue des modes de la mémoire externe. 1031. Corollaire a) de l’hypothèse de la chute des arts de…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    1099. Hypothèse treize de la poé­sie : Dans toute langue il y a de la poé­sie. 1100. L’invention simo­ni­dienne est de rendre expli­cite ce qui est poé­sie dans la poé­sie (i‑e les com­po­si­tions poé­tiques). 1101. L’invention de la poé­sie doit s’entendre comme pos­si­bi­li­té de recon­naître qu’il y a de la poé­sie (au sens des hypo­thèses de la poé­sie). 1102. On peut la recon­naître alors ailleurs. (Autres temps, autres lieux.) 1103. La poé­sie, dans Homère, est pla­giat par anti­ci­pa­tion de la poé­sie (au sens de Simonide, au sens contem­po­rain). 1104. L’invention de la poé­sie per­met de recon­naître que ce que disent (au sens ordi­naire de dire) les poésies…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    1143. Il faut défendre la pos­ture sui­vante : néces­si­té de la poé­sie ; néces­si­té, si on est poète, de se reven­di­quer comme poète. 1144. Il faut affir­mer que la ques­tion de la poé­sie ne concerne pas que les poètes. La chute de la poé­sie menace la langue. La chute de la poé­sie menace cha­cun en sa mémoire, menace sa facul­té d’être libre. 1145. Il n’y a cepen­dant aucune rai­son d’être œcu­mé­nique en poé­sie. Bien que la ques­tion interne à la poé­sie : qu’est-ce qui vaut ?, qu’est-ce qui ne vaut pas ?, ne soit pas la pre­mière ques­tion qui se pose, en des temps de menace abso­lue sur la…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques 16 11 16

    1860. Les réponses sur les mêmes rimes sont un écho de la ten­so. 1861. fatra­sies, etc. le « je ne sais quoi » est pré­sent aus­si bien dans les fatra­sies d’Arras que chez Beaumanoir. 1862. Fatrasies, etc. Dans la rotrouenge de Richart comme dans les fatra­sies de Beaumanoir, on voit le brusque pas­sage de vers longs à vers courts, pré­sent aus­si dans la frot­to­la et dans le « vers de nien ». Mais on voit sur­tout le pas­sage de la même rime ins­tan­ta­né­ment du mètre long au mètre court. Là est le nœud for­mel : l’attente de l’identité rime-mètre, immé­dia­te­ment niée et de la manière la plus évi­dente. 1863. Fatrasie,…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    1893. (Warburg) La poé­sie (mythique) des Indiens comme confes­sions du mélan­co­lique incu­rable, l’homme, dis­po­sées dans les archives des shamans.…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    1897. L’effet Malherbe sur le son­net : sup­pres­sion du jeu par la règle. Un jeu codi­fié stric­te­ment, voi­là qui peut détruire le jeu comme forme de vie.…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    1991. La chaise est une cri­tique de l’arbre plus inté­res­sante que l’incendie de forêt.…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    2011. Poétiquement, la struc­ture pro­fonde de la phrase « la sou­ris est man­gée par le chat » est : « la sou­ris mange le chat et le chat mange la souris ».…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    2054. Le manié­risme, vu posi­ti­ve­ment et trans-his­to­ri­que­ment (ou plu­tôt répé­ti­ti­ve­ment dans l’histoire ; valable pour plu­sieurs moments his­to­riques), est un for­ma­lisme qui tente d’imposer une cor­ré­la­tion (la plus pous­sée pos­sible) entre une inten­tion de sens (qui peut d’ailleurs elle-même être for­melle ; il y a un sens for­mel) et une pro­cé­dure, des pro­cé­dures de com­po­si­tion de poème (des algo­rithmes poétiques).…

  • 20 09 13

    HTML : Le che­vau­chant cra­va­chant le galo­pant Un texte sur Marcel Jousse, son anthro­po­lo­gie de la connais­sance par le geste. Pour Jousse (le prêtre anthro­po­logue artilleur mys­tique sar­thois au voca­bu­laire bour­geon­neux), l’anthropos fait des drames pour soi-même – est mimo­dra­ma­tiste. Ses drames consistent en des jeux erra­tiques. L’anthropos jouit de l’indétermination de ces jeux et de la pos­si­bi­li­té pré­ser­vée d’une reprise, d’un recom­men­ce­ment. Mais la ten­ta­tion du par­tage des règles est forte, et les jeux erra­tiques se cris­tal­lisent en jeux ordon­nés. Le ruis­sel­le­ment et le scé­na­rio sont deux aspects anta­go­nistes de ces jeux ; cha­cun exerce une pres­sion et une séduc­tion avec lesquelles…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques 20 11 16

    2126. Un axiome : il y a encore de la poé­sie (rem. 51). 2127. La poé­sie n’existe pas sans sup­port. Ce sup­port com­prend néces­sai­re­ment de la langue. (Il n’y a pas de poé­sie dans les choses, ni dans le cou­cher de soleil ni dans la décharge publique.) 2128. Un jeu de poé­sie est tou­jours, quoi qu’il soit par ailleurs, un jeu de langue. 2129. Un jeu de poé­sie est dans la poé­sie, n’est jamais seule­ment un jeu de langue. 2130. La poé­sie se réduit à la langue comme le pois­son à l’eau. 2131. Certains jeux de poé­sie appar­tiennent à des formes poé­tiques. 2132. Poésie, jeux de poé­sie, formes poétiques…

  • Molière ⋅ Dom Juan ou le Festin de pierre ⋅ tirade de Sganarelle à l’acte V, scène 2

    Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l’eau, qu’enfin elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas, l’homme est en ce monde ain­si que l’oiseau sur la branche ; la branche est atta­chée à l’arbre ; qui s’attache à l’arbre, suit de bons pré­ceptes ; les bons pré­ceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se trouvent à la cour ; à la cour sont les cour­ti­sans ; les cour­ti­sans suivent la mode ; la mode vient de la fan­tai­sie ; la fan­tai­sie est une facul­té de l’âme ; l’âme est ce qui nous donne la vie ; la…

  • Joachim du Bellay ⋅ Les Antiquités de Rome

    Comme le champ semé en ver­dure foi­sonne, De ver­dure se hausse en tuyau ver­dis­sant, Du tuyau se hérisse en épi flo­ris­sant, D’épi jau­nit en grain, que le chaud assaisonne :…

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques

    2196. Séparer les strophes d’un son­net par des lignes de blanc, c’est mettre une couche d’air entre les étages d’un bâti­ment. 2197. Les retraits ini­tiaux des débuts de strophe, dans la pré­sen­ta­tion « Renaissance » du son­net, ne marquent pas seule­ment leur exis­tence auto­nome. Ils intro­duisent aus­si une troi­sième dimen­sion dans la page. Il faut les « lire » comme une « mise en pers­pec­tive ». Dans un cas, il y a fuite vers l’avant, dans l’autre vers l’arrière. 2198. Dans un alexan­drin, la paren­thé­ti­sa­tion métrique (qui assure la « cor­rec­tion » du vers) est tou­jours asso­ciée à des « réca­té­na­tions » (chan­ge­ments de paren­thèses). Les règles du mètre assurent la cohé­rence de ces…

  • 05 05 13

    Here is the English ver­sion of the feed­back (ori­gi­nal in FR) I wrote with Jacques Pradillon about our expe­rience during the Ten-Minute Play Competition orga­ni­zed by the English Theatre Berlin and sta­ged by the col­lec­tive Shakespeare im Park. About a post­dra­ma­tic attempt, a look back at Shakespeare im Park, Strength and Health March (ENG) — [PDF, 460 Ko] …

  • Jacques Roubaud ⋅ Poétique – Remarques 20 11 16

    2374. En l’an Mil (see D. Milo) l’immense majo­ri­té des habi­tants des pays chré­tiens ne sait pas qu’on est en l’an mille. De plus (et sur­tout selon moi) le nombre mille est trop grand pour ce monde-là. Il n’a aucun sens pour eux (see Tongas). […] 2376. Suite des nombres : pas le « plus uno » mais le « encore plus grand ». 2377. La pos­si­bi­li­té de dis­cré­ti­ser dis­tinc­te­ment les grandes quan­ti­tés de sin­gu­liers est une hypo­thèse invé­ri­fiable. 2378. On peut avoir le sou­ve­nir d’une année, pas d’un siècle. 2379. Les pro­grès de la « nume­ra­cy » (USA, 19e) ont été liés à la ques­tion : qui avait besoin de comp­ter ?, et jusqu’où ? […]…

  • 26 04 13

    Voici un feed­back sur Shakespeare im Park, Strength and Health March, rédi­gé avec mon hômie Pradi. La ver­sion anglaise sera mise en ligne la semaine pro­chaine. HTML : D’une ten­ta­tive post­dra­ma­tique, retour sur Strength and Health March PDF : D’une ten­ta­tive post­dra­ma­tique, retour sur Strength and Health March English ver­sion there [pdf, 460Ko]…

  • Arthur Rimbaud ⋅ « Au Cabaret-vert » 20 11 16

    Depuis huit jours, j’avais déchi­ré mes bot­tines Aux cailloux des che­mins. J’entrais à Charleroi. – Au Cabaret-Vert : je deman­dai des tar­tines Du beurre et du jam­bon qui fût à moi­tié froid. Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table Verte : je contem­plai les sujets très naïfs De la tapis­se­rie. – Et ce fut ado­rable, Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs, – Celle-là, ce n’est pas un bai­ser qui l’épeure ! – Rieuse, m’apporta des tar­tines de beurre, Du jam­bon tiède, dans un plat colo­rié, Du jam­bon rose et blanc par­fu­mé d’une gousse D’ail, – et m’emplit la chope immense, avec sa mousse Que dorait…

  • Dan Sperber ⋅ Le sym­bo­lisme en général 30 11 16

    En quoi le savoir sym­bo­lique dif­fère-t-il du savoir ency­clo­pé­dique ? On carac­té­ri­se­ra tout d’abord ce der­nier en l’opposant au savoir séman­tique. Le savoir séman­tique porte sur les caté­go­ries et non sur le monde. Il peut s’exprimer sous la forme d’un ensemble de pro­po­si­tions ana­ly­tiques. Par exemple : (1) Le lion est un ani­mal. (2) La licorne est un ani­mal. (3) Un bon cou­teau est un cou­teau qui coupe bien. (4) Un céli­ba­taire n’est pas marié. Savoir que le lion est un ani­mal ce n’est rien savoir des lions, même pas qu’ils existent, comme le montre (2), mais seule­ment quelque chose du sens du mot…

  • 03 03 13

    La « palabre » [pala­ver] pour­rait être consi­dé­rée comme la langue du ter­rain de jeu dans la mesure où le ter­rain de jeu est aus­si un labo­ra­toire. Ce qui revient à consi­dé­rer la « palabre » et le « sabir » [gob­ble­dy­gook] non pas comme des formes dégra­dées du stan­dard mais comme des modes d’expérimentation lin­guis­tique, des modes de théo­rie lin­guis­tique ren­dus par une pra­tique lin­guis­tique expé­ri­men­tale dont l’effet est au moins double : d’une part, la convo­ca­tion d’une sorte de stan­dard car­cé­ral qui aura été fabri­qué à par­tir des modes et dési­rs admi­nis­tra­tifs, nor­ma­tifs et régu­la­toires ; d’autre part la mise en exergue, non moins pro­blé­ma­tique, de…

  • Claude Lévi-Strauss ⋅ Anthropologie struc­tu­rale 30 11 16

    Il n’y a pas donc pas de rai­son de mettre en doute l’efficacité de cer­taines pra­tiques magiques. Mais on voit, en même temps, que l’efficacité de la magie implique la croyance en la magie, et que celle-ci se pré­sente sous trois aspects com­plé­men­taires : il y a, d’abord, la croyance du sor­cier dans l’efficacité de ses tech­niques ; ensuite, celle du malade qu’il soigne, ou de la vic­time qu’il per­sé­cute, dans le pou­voir du sor­cier même ; enfin, la confiance et les exi­gences de l’opinion col­lec­tive, qui forment à chaque ins­tant une sorte de champ de gra­vi­ta­tion au sein duquel se défi­nissent et…

  • Emile Benveniste ⋅ Problèmes de lin­guis­tique générale

    …la voix, qui est la dia­thèse fon­da­men­tale du sujet dans le verbe ; elle dénote une cer­taine atti­tude du sujet rela­ti­ve­ment au pro­cès, par où ce pro­cès se trouve déter­mi­né dans son prin­cipe. Sur le sens géné­ral du moyen, tous les lin­guistes s’accordent à peu près. Rejetant la défi­ni­tion des gram­mai­riens grecs, on se fonde aujourd’hui sur la dis­tinc­tion que Panini, avec un dis­cer­ne­ment admi­rable pour son temps, éta­blit entre le para­smai­pa­da, « mot pour un autre » (= actif), et l’atmanepada, « mot pour soi » (= moyen). À la prendre lit­té­ra­le­ment, elle res­sort en effet d’oppositions comme celle dont le gram­mai­rien hin­dou fait…

  • Jacques Lacan ⋅ Le sémi­naire

    Je reprends et je vais prendre une réfé­rence qui a son inté­rêt qui n’est rien d’autre que quelque chose qui touche au carac­tère tout à fait le plus radi­cal des rela­tions du « je » avec le signi­fiant. Dans les langues indo-euro­péennes anciennes et dans cer­taines sur­vi­vances des langues vivantes, il y a ce qu’on appelle, et que vous avez tous appris à l’école, « la voix moyenne ». La voix moyenne se dis­tingue de la voix posi­tive et de la voix pas­sive en ceci que nous disons, dans une approxi­ma­tion qui vaut ce que valent d’autres approxi­ma­tions qu’on apprend à l’école, que le…

  • Emile Benveniste ⋅ Le voca­bu­laire des ins­ti­tu­tions indo-européennes

    Ce sont bien trois abla­tifs jux­ta­po­sés, l’ensemble étant sub­su­mé comme un mot unique avec le suf­fixe d’adjectif ‑ilis, ‑ilia, ajou­té au der­nier terme avec éli­sion. Pourquoi ce jux­ta­po­sé ? C’est qu’il est tiré de l’expression rituelle où le nom de l’animal sacri­fié est à l’ablatif : sū facere « sacri­fier au moyen d’un ani­mal », et non l’animal lui-même ; facere + l’ablatif est cer­tai­ne­ment la construc­tion ancienne. Donc, faire l’acte sacré au moyen de ces trois ani­maux ; grou­pe­ment ancien, consa­cré, de ces trois espèces où sūs est le nom de l’espèce porcine.…

  • 26 02 13

    Pendant un peu plus d’un an, à des inten­si­tés diverses, j’ai tra­vaillé en tant que dra­ma­turg pour Exposure Berlin, écri­vant des textes dans un alle­mand, un anglais et un fran­çais plus ou moins cor­rects & plus ou moins intri­qués. La pièce a été jouée pen­dant deux semaines, du 12 au 21 octobre 2012, dans un ancien ciné­ma muet de Berlin, le Delphi, et a fait se bou­ger entre 200 et 300 per­sonnes chaque soir. Victor Labarthe, le mac du set de la bühne (Toutes les pho­tos qui suivent ont été prises par Peter Gesierich.) LE CADRE (ehe­ma­liges Stummfilmkino Delphi) Le…

  • Fred Moten ⋅ « Blackness and nothin­gness (Mysticism in the Flesh) » 12 12 16

    The paraon­to­lo­gi­cal dis­tinc­tion bet­ween bla­ck­ness and blacks allows us no lon­ger to be enthral­led by the notion that bla­ck­ness is a pro­per­ty that belongs to blacks (the­re­by pla­cing cer­tain for­mu­la­tions regar­ding non/relationality and non/communicability on a dif­ferent foo­ting and under a cer­tain pres­sure) but also because ulti­ma­te­ly it allows us to detach bla­ck­ness from the ques­tion of (the mea­ning of) being. The infi­ni­te­si­mal dif­fe­rence bet­ween pes­si­mism and opti­mism lies not in the belief or dis­be­lief in des­crip­tions of power rela­tions or eman­ci­pa­to­ry pro­jects ; the dif­fe­rence is given in the space bet­ween an asser­tion of the rela­tive nothin­gness of bla­ck­ness and…

  • Fred Moten ⋅ « Blackness and nothin­gness (Mysticism in the Flesh) »

    What would it be for this dra­ma to be unders­tood in its own terms, from its own stand­point, on its own ground ? This is not sim­ply a ques­tion of pers­pec­tive awai­ting its unas­king, since what we speak of is this radi­cal being beside itself of bla­ck­ness, its appo­si­tio­na­li­ty. The stand­point, the home ter­ri­to­ry, chez lui—Charles Lam Markmann’s insight­ful mis­trans­la­tion of Fanon illu­mi­nates some­thing that Richard Philcox obs­cures by way of cor­rec­tion, Among one’s own, signi­fies a rela­tio­na­li­ty that dis­places the alrea­dy dis­pla­ced impos­si­bi­li­ty of home and the modes of rela­tio­na­li­ty that home is sup­po­sed to afford (Fanon 1967). Can this…

  • Fred Moten ⋅ « Blackness and nothin­gness (Mysticism in the Flesh) »

    I am total­ly with him in loca­ting my opti­mism in appo­si­tio­nal proxi­mi­ty to his pes­si­mism even if I would tend not to talk about the inside/outside rela­tio­na­li­ty of social death and social life while spea­king in terms of appo­si­tion and per­mea­tion rather than in terms of oppo­si­tion and surrounding.…

  • 13 02 13

    Les Solutions Grammaticales sont un recueil, datant de 1807, dans lequel Urbain Domergue (1745 – 1810, gram­mai­rien, élu à l’académie en 1803) reprend par­tiel­le­ment des articles de son Journal de la langue fran­çaise (1795), au sein duquel le conseil gram­ma­ti­cal de sa Société des ama­teurs de la langue fran­çaise (créée en 1791) émet­tait ses avis sur tout un tas de trucs (“la langue, la gram­maire, l’idéologie, l’art du poète et de l’orateur, l’enseignement”). Il semble qu’il se soit agi du pre­mier pério­dique de ce type en France. Les socié­taires ou sous­crip­teurs sont nom­breux par­mi l’élite révo­lu­tion­naire : Condorcet, Fabre d’Églantine, Brissot,…

  • Fred Moten ⋅ « The Case of Blackness » 12 12 16

    It seems to me that this spe­cial ontic-onto­lo­gi­cal fugi­ti­vi­ty of/in the slave is what is revea­led as the neces­sa­ri­ly unac­coun­ted for in Fanon. So that in contra­dis­tinc­tion to Fanon’s pro­test, the pro­blem of the inade­qua­cy of any onto­lo­gy to bla­ck­ness, to that mode of being for which escape or appo­si­tion and not the objec­ti­fying encoun­ter with other­ness is the prime moda­li­ty, must be unders­tood in its rela­tion to the inade­qua­cy of cal­cu­la­tion to being in general.…

  • Fred Moten ⋅ « The Case of Blackness »

    Meanwhile, Reinhardt sees black as a kind of nega­tion even of Mondrianic color, of a cer­tain Mondrianic urban vic­to­ry. Like all the most pro­found nega­tions, his is appo­si­tio­nal. This is to say that in the end the black pain­tings stand along­side Mondrian’s late work and stand as late work in the pri­vate and social senses of late­ness. Insofar as bla­ck­ness is unders­tood as the absence and nega­tion of color, of a kind of social color and social music, Reinhardt will have had no music playing, or played as he pain­ted, or as you behold—neither Ammons’s strong left hand or Taylor’s…

  • Fred Moten ⋅ « The Case of Blackness »

    While non­coo­pe­ra­tion is figu­red by Fanon as a kind of sta­ging area for or a pre­li­mi­na­ry ver­sion of a more authen­tic “objec­ti­fying encoun­ter” with colo­nial oppres­sion (a kind of coun­ter-repre­sen­ta­tio­nal res­ponse to power’s inter­pel­la­tive call), his own for­mu­la­tions regar­ding that res­ponse point to the requi­re­ment of a kind of thin­gly qui­cke­ning that makes oppo­si­tion pos­sible while appo­si­tio­nal­ly dis­pla­cing it. Noncooperation is a duty that must be car­ried out by the ones who exist in the near­ness and dis­tance bet­ween poli­ti­cal conscious­ness and abso­lute patho­lo­gy. But this duty, impo­sed by an erstw­hile sub­ject who clear­ly is sup­po­sed to know, over­looks (or,…

  • Fred Moten ⋅ « Knowledge of freedom »

    The black radi­cal tra­di­tion is in appo­si­tion to enligh­ten­ment. Appositional enligh­ten­ment is remixed, expan­ded, dis­til­led, and radi­cal­ly fai­th­ful to the forces its encoun­ters car­ry, break, and consti­tute. It’s (the effect of) cri­tique or ratio­na­li­za­tion unop­po­sed to the deep reve­la­tion ins­tan­tia­ted by a rup­tu­ring event of dis/appropriation, or the rap­tu­rous advent of an impli­cit but unpre­ce­den­ted freedom.…

  • Fred Moten ⋅ « The Case of Blackness »

    So you pause at the reci­ta­tion of lost names and the mum­bled jar­gon where the rest of Uncle Toliver’s utte­rance remains unheard. In the space that jar­gon opens (a space off to the side or out-from-the-out­side ; an appo­si­tio­nal spa­cing or dis­pla­ce­ment of the encoun­ter in the inter­est of a sub­jec­ti­vi­ty whose pre­sence remains to be acti­va­ted ; a space not deter­mi­ned by the zero encoun­ter that rup­tures the sub­ject or the nos­tal­gic return to an other sub­ject before the encoun­ter ; a space where Uncle Toliver speaks through Tom and Henry—the sons of the master—and through the Workers of the Writers’ Project…

  • Fred Moten , Stefano Harney ⋅ The Undercommons

    In the trick of poli­tics we are insuf­fi­cient, scarce, wai­ting in pockets of resis­tance, in stair­wells, in alleys, in vain. The false image and its cri­tique threa­ten the com­mon with demo­cra­cy, which is only ever to come, so that one day, which is only never to come, we will be more than what we are. But we alrea­dy are. We’re alrea­dy here, moving. We’ve been around. We’re more than poli­tics, more than set­tled, more than demo­cra­tic. We sur­round democracy’s false image in order to unset­tle it. Every time it tries to enclose us in a deci­sion, we’re unde­ci­ded. Every time…

  • Fred Moten ⋅ « Taste Dissonance Flavor Escape (Preface to a Solo by Miles Davis) »

    In The pain­ting of modern life T. J. Clark says Olympia has a choice, wor­king against the defi­ni­tion of the pros­ti­tute offe­red by Henri Turot, for whom pros­ti­tu­tion implies ‘first vena­li­ty and second absence of choice’ (Clark 1984, 79). For Turot, fur­ther, the prostitute’s very exis­tence depends upon the tem­po­ra­ry rela­tions she enter­tains with her cus­to­mers, the sub­jects, rela­tions that are public and without love. An absence of pri­va­cy, then, where pri­va­cy implies a self-pos­ses­sion ali­gned not only with rea­son, will, choice, but also with fee­ling or with the abi­li­ty to feel. An absence of sove­rei­gn­ty where sove­rei­gn­ty implies a…

  • Fred Moten ⋅ « Taste Dissonance Flavor Escape (Preface to a Solo by Miles Davis) »

    I speak of her pla­ce­ment, her posi­tion (within a struc­ture), the­re­by rai­sing, by way of a kind of sub­mer­gence, the ques­tion of her agen­cy, her trans­verse, auto-exces­sive inter­ven­tion in the his­to­ry of agen­cy. To attempt to locate her agen­cy is pre­ci­se­ly to mark the fact that it lies, impos­si­bly, in her posi­tion, in an appo­si­tio­nal force deri­ved from being-posed, from being-sent, from being-loca­ted. Her agen­cy is in her loca­tion in the inter­val, in and as the break. This is what it is to take, while appo­sing, the object posi­tion with some­thing like that dual force of hol­ding and out­pou­ring that…

  • Fred Moten ⋅ « Notes on Passage (The New International of Sovereign Feelings) »

    Refugees stu­dy change not only because they’ve been put through changes but also because changes are what they want and what they play and what they are. Refugees stu­dy a mode of study—the contra­pun­tal inter­sec­tion of a set of inter­sti­tial fields, dis­lo­ca­tion in a hole or a hold or a whole or a crawls­pace. Such stu­dy is inha­bi­ta­tion that moves : by way of—but also in appo­si­tion to—injury, which is irre­du­cible in the refu­gee though she is irre­du­cible to it. There is, in turn, pas­sage in ack­now­led­ging the theo­re­ti­cal prac­tice of the one who emerges as if from now­here, roo­ted in…

  • Fred Moten ⋅ « Black Op »

    Such opti­mism, black opti­mism, is bound up with what it is to claim bla­ck­ness and the appo­si­tio­nal, runa­way, pho­nop­tic black ope­ra­tions-expres­sive of an auto­poe­tic orga­ni­za­tion in which flight and inha­bi­ta­tion modi­fy each other-that have been thrust upon it. The bur­den of this para­doxi­cal­ly alea­to­ry goal is our his­to­ri­ci­ty, ani­ma­ting the rea­li­ty of escape in and the pos­si­bi­li­ty of escape from.…

  • 15 11 12

    Tombé sur L’Orchésograpie de Thoinot Arbeau (1588), un recueil de nota­tions cho­ré­gra­phiques pour branles, appel­la­tion géné­rique qui regroupe des danses popu­laires héri­tières de la ronde médié­vale. Le texte prend la forme d’une dis­pute entre l’auteur et un contra­dic­teur ima­gi­naire. Pour le lec­teur d’aujourd’hui, c’est un maquis d’orthographes irré­gu­lières et réjouis­santes. À pro­pos du bransle des che­vaulx : A ce pro­pos, jay veu que l’on dan­çoit en ceste ville un branle, qu’on nom­moit le branle des che­vaulx, ou l’on fai­soit des tap­pe­ments de pied, comme au branle pre­cedent, & me semble que l’air est tel ou sem­blable que voyez en la tabu­la­ture suy­vante, laquelle…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique 13 12 16

    L’expérience cris­tal­lise le plus sou­vent comme essais de pos­si­bi­li­tés sur­tout des types et des genres, et réduit aisé­ment l’oeuvre concrète au cas-type : un des motifs de vieillis­se­ment de l’art nou­veau. Certes, en esthé­tique, il ne faut pas sépa­rer les moyens et les fins. Cependant, les expé­rience qui, par défi­ni­tion, s’intéressent presque avant tout aux moyens, aiment à faire vai­ne­ment attendre le but. En outre, ces der­nières décen­nies, le concept d’expérience s’est fait équi­voque. Si, vers 1930, il dési­gnait encore une ten­ta­tive, fil­trée par la conscience cri­tique, contre la conti­nua­tion irré­flé­chie, il est entre-temps appa­ru que les oeuvres doivent conte­nir des…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Dans l’histoire de l’art, la dia­lec­tique du laid absorbe éga­le­ment le beau ; de ce point de vue, le kitsch est beau comme quelque chose de laid : il fut ban­ni au nom de ce même beau qu’il fut jadis et qu’il contre­dit main­te­nant à cause de l’absence de son contraire.…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    L’aporie de l’art, entre la régres­sion à la magie et la ces­sion de l’impulsion mimé­tique à la réa­li­té cho­si­fiante, lui pres­crit sa ligne de conduite. Cette apo­rie est inévitable.…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Paradoxalement, l’art doit témoi­gner de l’irréconcilié et tendre cepen­dant à la récon­ci­lia­tion ; cela n’est pos­sible qu’à par­tir de son lan­gage non-dis­cur­sif. C’est seule­ment dans ce pro­ces­sus que se concré­tise son Nous.…

  • 14 06 10

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique 13 12 16

    La cri­tique de la pro­fon­deur et du sérieux, jadis diri­gée contre la sur­es­ti­ma­tion d’une inté­rio­ri­té et d’une pro­fon­deur pro­vin­ciale, est aujourd’hui autant idéo­lo­gique que cette der­nière, par­ti­ci­pa­tion agis­sante de l’activité qui n’a d’autre fin qu’elle-même.…

  • Walter Benjamin ⋅ Œuvres

    Toute opé­ra­tion salu­taire que pro­duit un écrit, et même toute opé­ra­tion qui n’est pas dans sa nature pro­fonde dévas­ta­trice, est fon­dée sur son mys­tère (celui du mot, celui du lan­gage). Si variées que soient les formes selon les­quelles le lan­gage peut se mon­trer effi­cace, il ne l’est pas en com­mu­ni­quant des conte­nus, mais en pro­dui­sant au jour de la manière la plus lim­pide sa digni­té et sa sub­stance. Et si je fais ici abs­trac­tion d’autres formes d’efficacité que la poé­sie et la pro­phé­tie, je reviens tou­jours à cette idée qu’éliminer l’indicible de notre lan­gage jusqu’à le rendre pur comme un…

  • Theodor Adorno ⋅ Paralipomena

    Le célèbre ouvrage de Huizinga Homo Ludens a pla­cé récem­ment la caté­go­rie du jeu au centre de l’esthétique et pas seule­ment de l’esthétique : il pré­tend que la culture elle-même naît comme jeu. « L’expression “élé­ment ludique de la culture” ne signi­fie pas que les dif­fé­rentes acti­vi­té de la vie cultu­relle ont réser­vé une place impor­tante aux jeux, ni que la culture pro­vient du jeu selon un pro­ces­sus évo­lu­tif, de telle sorte que quelque chose qui, à l’origine, était du jeu serait deve­nu plus tard quelque chose qui n’est plus du jeu et qu’on peut qua­li­fier désor­mais de culture. Il s’agit bien plus…

  • 11 08 08

    Morrai Sicuramente (paru dans Enculer – Civilisation en décembre 2009) est un odillon cour­tois écrit en août 2009 für Ju. C’est un döner amou­reux qui se digère trop vite et coule sur des objets qui sont comme l’amour putres­cibles mais quand même enviables avec leur putré­fac­tion lente alors qu’on se tape des chiasses érup­tives en se moquant de Rilke mal tra­duit à cause d’un dîner de sau­mon fané – péché de solde, de pro­mo­tion de fin de mar­ché, péché d’affaire – et qu’on ignore que ce sera fini dans un mois comme avec le can­cer de tout le monde. Morrai…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique 14 12 16

    L’art acquiert sa spé­ci­fi­ci­té en se sépa­rant de ce dont il est issu. La loi de son mou­ve­ment consti­tue sa loi for­melle. Il n’existe que dans le rap­port à son autre et est le pro­ces­sus qui l’accompagne. Une esthé­tique orien­tée dif­fé­rem­ment pose comme pos­tu­lat la thèse, déve­lop­pée par Nietzsche à la fin de sa vie contre la phi­lo­so­phie tra­di­tion­nelle, selon laquelle même le deve­nu peut être vrai. Il faut inver­ser le point de vue tra­di­tion­nel qu’il démo­lit : la véri­té n’existe que comme deve­nu. Ce qui se pré­sente dans l’oeuvre d’art comme étant sa léga­li­té est un pro­duit tar­dif aus­si bien…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    L’art est pour soi et ne l’est pas ; il manque son auto­no­mie sans ce qui lui est hété­ro­gène. Les grandes épo­pées qui sur­vivent encore à l’oubli se confon­daient, en leur temps, avec le récit his­to­rique et géo­gra­phique. Valéry a dû recon­naître que même si, dans les épo­pées homé­riques, païennes-ger­ma­niques et chré­tiennes, beau­coup de choses n’étaient pas refon­dues à l’intérieur d’une léga­li­té for­melle, elles s’affirment néan­moins sans que leur qua­li­té soit amoin­drie vis-à-vis des œuvres dépour­vues d’imperfections. De même la tra­gé­die, dont pour­rait bien être tirée l’idée d’autonomie esthé­tique, était-elle la copie de pra­tiques cultuelles conçues comme devant avoir des effets…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Le lan­gage des œuvres d’art est, comme tout lan­gage, consti­tué par un cou­rant col­lec­tif sou­ter­rain ; sur­tout celui des œuvres que le cli­ché cultu­rel consi­dère comme soli­taires, comme emmu­rées dans une tour d’ivoire ; leur sub­stance col­lec­tive s’exprime à par­tir de leur carac­tère ima­geant lui-même, et non pas comme le déclare le bavar­dage habi­tuel, à par­tir de ce qu’elles aime­raient dénon­cer au regard de la col­lec­ti­vi­té. L’accomplissement spé­ci­fi­que­ment artis­tique consiste à pré­sen­ter la force d’obligation qui lui est inhé­rente, non pas en l’hypostasiant par la thé­ma­tique ou par l’effet pro­duit dans sa sphère de « récep­tion », mais pas immer­sion dans ses expé­riences fondamentales,…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Le com­por­te­ment mimé­tique lui-même, par lequel les œuvres her­mé­tiques luttent contre le prin­cipe bour­geois selon lequel tout doit avoir une uti­li­té, s’en fait com­plice par l’apparence du pur en-soi auquel même ce qui le détruit par la suite n’échappe pas. Si aucun mal­en­ten­du idéa­liste n’était à craindre, on pour­rait appe­ler cela la loi de toute œuvre et on appro­che­rait ain­si de la léga­li­té esthé­tique ; le fait qu’elle devienne ana­logue à son propre idéal objec­tif, nul­le­ment à celui de l’artiste. La mimé­sis des œuvres d’art est res­sem­blance en soi. Univoque ou ambi­guë, cette loi est éta­blie par les bases même de…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    La mathé­ma­ti­sa­tion comme période d’objectivation imma­nente de la forme est une chi­mère. Son insuf­fi­sance peut s’expliquer du fait qu’on s’efforce de l’appliquer à des époques où l’évidence tra­di­tion­nelle des formes s’effrite et où aucune règle objec­tive n’est par avance impo­sée à l’artiste. Celui-ci fait alors appel aux mathé­ma­tiques ; elles lient le stade de la rai­son sub­jec­tive auquel il se trouve à l’apparence d’objectivité, à l’aide de caté­go­ries comme l’universalité ou la néces­si­té ; appa­rence, parce que l’organisation, le rap­port entre eux des élé­ments qui consti­tuent la forme ne pro­vient pas de la struc­ture spé­ci­fique et échoue devant le détail. De là…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Pour l’oeuvre d’art, et donc pour la théo­rie, le sujet et l’objet consti­tuent ses propres élé­ments ; ils sont dia­lec­tiques en ce que les com­po­sants de l’oeuvre : le maté­riau, l’expression, la forme sont chaque fois aus­si bien sujet qu’objet. Les maté­riaux sont éla­bo­rés par la main de ceux dont l’oeuvre d’art les reçut ; l’expression objec­ti­vée dans l’oeuvre, et objec­tive en soi, pénètre comme émo­tion sub­jec­tive ; la forme doit, selon les néces­si­tés de l’objet, être éla­bo­rée sub­jec­ti­ve­ment dans la mesure où sa rela­tion au for­mé ne doit pas être méca­nique. De façon ana­logue à la construc­tion d’un don­né dans la théo­rie de…

  • 09 03 14

    Il y a dans un musée de Londres « la valeur d’un homme » : une longue boîte-cer­cueil, avec de nom­breux casiers, où sont de l’amidon – du phos­phore – de la farine – des bou­teilles d’eau, d’alcool – et de grands mor­ceaux de géla­tine fabri­quée. Je suis un homme semblable.1 En 1856, Dumont de Monteux décrit une afflic­tion men­tale dont il se croit atteint, dans son auto­pa­tho­gra­phie Testament médi­cal, phi­lo­so­phique et lit­té­raire, des­ti­né non seule­ment aux méde­cins et aux hommes de lettres, mais aus­si à toutes les per­sonnes éclai­rées qui souffrent d’une manière occulte, ce qui fait beau­coup de monde, sur­tout quand…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique 14 12 16

    Le sérieux chez Beethoven est bour­geois. La contin­gence déborde sur le carac­tère for­mel. Finalement, la contin­gence est une fonc­tion de la struc­tu­ra­tion com­plète et crois­sante. Des choses appa­rem­ment aus­si mar­gi­nales que le rétré­cis­se­ment tem­po­rel de la dimen­sion des com­po­si­tions musi­cales et les for­mats réduits des meilleurs tableaux de Klee peuvent s’expliquer ain­si. La rési­gna­tion devant l’espace et le temps céda à la crise de la forme nomi­na­liste au point de l’indifférence. L’action pain­ting, la pein­ture infor­melle et la musique aléa­toire ont peut-être pous­sé à l’extrême ce carac­tère de rési­gna­tion : le sujet esthé­tique se dis­pense de l’effort de la mise en…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    La cohé­rence imma­nente des œuvres d’art et leur véri­té méta-esthé­tique convergent dans leur conte­nu de véri­té. Celui-ci tom­be­rait du ciel, comme l’harmonie pré­éta­blie de Leibniz qui a besoin du créa­teur trans­cen­dant, si le déploie­ment de la cohé­rence imma­nente des œuvres n’était pas au ser­vice de la véri­té, de l’image d’un en-soi qu’elles ne peuvent être elles-mêmes. Si les œuvres d’art tendent vers une véri­té objec­tive, elles reçoivent celle-ci de la réa­li­sa­tion de leur propre léga­li­té. Die imma­nente Stimmigkeit der Kunstwerke und ihre metaäs­the­tische Wahrheit kon­ver­gie­ren in ihrem Wahrheitsgehalt. Er fiele vom Himmel wie nur die Leibnizsche präs­ta­bi­lierte Harmonie, die des…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    La posi­tion des œuvres d’art par rap­port à l’histoire varie elle-même his­to­ri­que­ment. Lukacs a décla­ré dans une inter­view sur la lit­té­ra­ture récente, en par­ti­cu­lier sur Beckett : atten­dez dix, quinze ans pour voir ce qu’on en dira. Il adop­tait ain­si le point de vue d’un homme d’affaires pater­na­liste qui, voyant loin, aurait vou­lu tem­pé­rer l’enthousiasme de son fils ; impli­ci­te­ment, il se réfé­rait au cri­tère du durable, et en fin de compte, il appli­quait à l’art les caté­go­ries de la pro­prié­té. Et pour­tant, les oeuvres d’art ne sont pas indif­fé­rentes au juge­ment un peu sus­pect de l’histoire. Il est pos­sible que, parfois,…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Le concept d’homéostasie, équi­libre des ten­sions qui ne s’établit que dans la tota­li­té d’une œuvre d’art, est sans doute lié à ce moment où l’oeuvre se rend mani­fes­te­ment auto­nome ; c’est le moment où l’homéostasie, si elle ne se consti­tue pas immé­dia­te­ment, devient du moins pré­vi­sible. Le dis­cré­dit qui entache ain­si le concept d’homéostasie cor­res­pond à la crise de cette idée dans l’art contem­po­rain. C’est au moment pré­cis où l’oeuvre d’art se pos­sède, sûr d’elle et de sa jus­tesse, que tout se fausse du fait que l’autonomie qu’elle a eu le bon­heur d’acquérir scelle sa réi­fi­ca­tion et la prive du caractère…

  • Theodor Adorno ⋅ Théorie esthé­tique

    Pour satis­faire à l’exigence qui veut que l’esthétique soit réflexion de l’expérience artis­tique – sans que celle-ci lui retire de son carac­tère réso­lu­ment théo­rique – la meilleure méthode est d’introduire dans les caté­go­ries tra­di­tion­nelles, au moyen de modèles, un mou­ve­ment du concept qui les fasse se confron­ter à l’expérience artis­tique. Il ne s’agit pas de consti­tuer ici un conti­nuum entre les deux pôles. Le médium de la théo­rie est abs­trait, et elle ne doit pas nous mas­quer ce fait en ayant recours à des exemples. Mais il peut arri­ver, comme jadis dans la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, qu’un contact soudain…

  • Theodor Adorno ⋅ « Über den Fetischcharakter in der Musik » ⋅ Gesammelte Schriften 16 12 16

    Mit der Produktion hängt das regres­sive Hören durch den Verbreitungsmechanismus sinnfäl­lig zusam­men : eben durch Reklame. Regressives Hören tritt ein, sobald die Reklame in Terror umschlägt : sobald dem Bewußtsein vor der Übermacht des annon­cier­ten Stoffes nichts mehr übrig­bleibt als zu kapi­tu­lie­ren und sei­nen Seelenfrieden sich zu erkau­fen, indem man die oktroyierte Ware buchstä­blich zur eige­nen Sache macht. Im regres­si­ven Hören nimmt die Reklame Zwangscharakter an.…

  • Theodor Adorno ⋅ « Das Altern der Neuen Musik » ⋅ Gesammelte Schriften

    Durch die moder­nen Musiker sel­ber geht viel­fach der Riß zwi­schen der Gesellschaft und der Neuen Musik noch­mals hin­durch. Während sie diese aus inne­rem Zwang gleich­wie eine unaus­wei­chliche Aufgabe auf sich neh­men, sperrt sich in ihnen der eigene aner­zo­gene Geschmack wie­de­rum dage­gen ; ihre musi­ka­lische Erfahrung ist nicht frei vom Moment der Ungleichzeitigkeit. Sobald sie ein­mal von dem Unerreichten der ver­gan­ge­nen Musik betrof­fen wer­den, kapi­tu­lie­ren ins­be­son­dere die, welche dem Neuen unbe­denk­lich sich über­ließen, weil sie vom Alten zu wenig wußten.…

  • Theodor Adorno ⋅ « Philosophie der neuen Musik » ⋅ Gesammelte Schriften

    Die toten­hafte Eleganz und Verbindlichkeit des Exzentriks, der die Hand dor­thin legt, wo ein­mal das Herz war, ist zugleich die Geste der Kapitulation, der Empfehlung des Subjektlosen ans toten­haft allmäch­tige Dasein, über das er eben noch sich mokierte.…

  • Theodor Adorno ⋅ « Sujet et objet » ⋅ Modèles cri­tiques : Interventions 19 12 16

    Il est vrai qu’on ne peut les [sujet et objet] conce­voir l’un sans l’autre ; l’apparence de la sépa­ra­tion s’exprime tou­te­fois dans le fait qu’ils se média­tisent, l’objet par le sujet, plus encore et autre­ment, le sujet par l’objet. Cette sépa­ra­tion devient idéo­lo­gie, pour ain­si dire sa forme nor­male, dès qu’on la fige sans média­tion. C’est alors que l’esprit s’arroge le sta­tut de l’autonomie abso­lue, sta­tut qui n’est pas le sien : dans sa pré­ten­tion à l’autonomie pointe sa pré­ten­tion à la domination.…

  • Theodor Adorno ⋅ « Sujet et objet » ⋅ Modèles cri­tiques : Interventions

    C’est ain­si que la réduc­tion ad homi­nem entraîne la chute de l’anthropocentrisme. Le fait que même l’homme tel qu’il est consti­tué st quelque chose de fait par l’homme, démys­ti­fie le carac­tère créa­teur de l’esprit. Mais comme la pri­mau­té de l’objet a besoin de la réflexion sur le sujet et de la réflexion sub­jec­tive, la sub­jec­ti­vi­té, elle, à la dif­fé­rence du maté­ria­lisme pri­mi­tif qui n’admet pas la dia­lec­tique, devient le moment qu’on a retenu.…

  • Theodor Adorno ⋅ « Sujet et objet » ⋅ Modèles cri­tiques : Interventions

    La convic­tion géné­ra­le­ment répan­due selon laquelle les inner­va­tions, les points de vue, les connais­sances ne sont que « sub­jec­tives », ne tient plus dès qu’on per­çoit la sub­jec­ti­vi­té comme une forme de l’objet. L’apparence c’est l’ensorcellement du sujet dans ses propres déter­mi­na­tions, le fait qu’il est posé comme être authen­tique. Il importe d’amener le sujet lui-même à l’objectivité, et non pas d’exclure ses réac­tions de la connaissance.…

  • Theodor Adorno ⋅ « Sujet et objet » ⋅ Modèles cri­tiques : Interventions

    Ce que la phi­lo­so­phie trans­cen­dan­tale louait dans la sub­jec­ti­vi­té créa­trice, c’était le sujet pri­son­nier de lui-même et qui se le cachait. Dans tout ce qu’il pense d’objectif, il reste pri­son­nier, comme les ani­maux le sont de la cara­pace dont ils cherchent en vain à se débar­ras­ser ; sauf que ceux-ci n’ont pas idée de pro­cla­mer que leur pri­son est liberté.…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? 26 12 16

    Ces mondes de légende étaient crus vrais, en ce sens qu’on n’en dou­tait pas, mais on n’y croyait pas comme on croit aux réa­li­tés qui nous entourent. Pour le peuple des fidèles, les vies de mar­tyrs rem­plies de mer­veilleux se situaient dans un pas­sé sans âge, dont on savait seule­ment qu’il était anté­rieur, exté­rieur et hété­ro­gène au temps actuel. […] [Pour les Grecs], le monde mythique n’était pas empi­rique : il était noble. Ce n’est pas à dire qu’il ait incar­né ou sym­bo­li­sé les « valeurs » : on ne voit pas que les géné­ra­tions héroïques aient davan­tage culti­vé les ver­tus que les hommes…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Ce monde supé­rieur [le monde mythique, celui du temps des héros] est-il un modèle ou une leçon de modes­tie ? L’un ou l’autre, selon l’usage qu’un ser­mon­neur en ferait, et Pindare, qui n’est pas un ser­mon­neur, en fait, lui un pié­des­tal ; il rehausse la fête et le vain­queur en se rehaus­sant lui-même. C’est pré­ci­sé­ment parce que le monde mythique est défi­ni­ti­ve­ment autre, inac­ces­sible, dif­fé­rent et écla­tant, que le pro­blème de son authen­ti­ci­té reste en sus­pens et que les audi­teurs de Pindare flot­taient entre l’émerveillement et la cré­du­li­té. On ne donne pas de fée­rie en exemple : si Persée était don­né comme modèle,…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Disons qu’une oeuvre d’art est, à sa manière, tenue pour vraie, même là où elle passe pour de la fic­tion ; car la véri­té est un mot homo­nyme qui ne devrait s’employer qu’au plu­riel : il n’existe que des pro­grammes hété­ro­gènes de véri­té. […] Il en est de la véri­té comme de l’Être selon Aristote : elle est homo­ny­mique et ana­lo­gique, car toutes les véri­tés nous semblent ana­logues entre elles, si bien que Racine nous semble avoir peint la véri­té du coeur humain. Un monde ne sau­rait être fic­tif par lui-même, mais seule­ment selon qu’on y croit ou pas. […] L’objet n’est jamais incroyable…

  • Olivier Leroy ⋅ La rai­son primitive

    Le sym­bo­lisme des Huichol admet une iden­ti­té entre le blé et le cerf ; M. Levy-Bruhl ne veut pas qu’on parle ici de sym­bole, mais plu­tôt de pen­sée pré­lo­gique. Mais la logique du Huichol ne serait pré­lo­gique que le jour où il pré­pa­re­rait une bouillie de blé en croyant faire un ragoût de cerf.…

  • Georges Devereux ⋅ Ethnopsychanalyse com­plé­men­ta­riste. Essai de réfu­ta­tion de la théo­rie du prélogisme

    Les Sedang Moï d’Indochine, qui ont ins­ti­tué des moyens per­met­tant à l’homme de renon­cer à son sta­tut d’être humain et de deve­nir san­glier, réagissent néan­moins dif­fé­rem­ment, selon qu’ils ont affaire à un san­glier véri­table ou à un san­glier nominal.…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Quoi qu’on en dise, les concep­tions les plus répan­dues du temps ne sont, ni celle du temps cyclique, ni celle du temps linéaire, mais celle du déclin (Lucrèce la tient pour une évi­dence) : tout est fait et inven­té, le monde est adulte et n’a donc plus qu’à vieillir. Cette concep­tion est la clé impli­cite d’une phrase dif­fi­cile de Platon, Lois, 677C, pour qui il n’y aurait plus de place pour les inven­tions (qui ne sont que des réin­ven­tions), si la plus grande par­tie de l’humanité n’était pério­di­que­ment détruite avec tout son acquis culturel.…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Nous en croyons Michel Foucault : l’histoire des idées com­mence vrai­ment quand on his­to­ri­cise l’idée phi­lo­so­phique de véri­té. […] Le mythe avait un conte­nu qui était situé dans une tem­po­ra­li­té noble et pla­to­nique, aus­si étran­gère à l’expérience indi­vi­duelle et à ses inté­rêts que l’auraient été des phrases minis­té­rielles ou des théo­ries éso­té­riques apprises à l’école et crues sur parole. […] Le mythe était un ter­tium quid, ni vrai, ni faux.…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    À côté des spé­cu­la­tions plus ou moins éso­té­riques, la véri­té sur créance avait un autre type de héros : le per­ceur d’énigmes. […] [Il ne four­nit pas] une expli­ca­tion, mais une clé, et une clé doit être simple. Monisme ? Même pas : ce n’est pas par monisme que nous par­lons au sin­gu­lier du « mot » d’une énigme. Or une clé n’est pas une expli­ca­tion. Tandis qu’une expli­ca­tion rend compte d’un phé­no­mène, une clé, elle, fait oublier l’énigme, l’efface, prend sa place, de même qu’une phrase claire éclipse une pre­mière for­mu­la­tion qui était confuse et peu compréhensible.…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Ceux qui vous ren­seignent sont donc ren­sei­gnés et, en ce domaine, la véri­té s’oppose moins à l’erreur que le ren­sei­gne­ment ne s’oppose à l’ignorance. Seulement un enquê­teur pro­fes­sion­nel n’a pas la doci­li­té des autres hommes devant le ren­sei­gne­ment : il recoupe et véri­fie l’information. La dis­tri­bu­tion sociale du savoir en est trans­for­mée : désor­mais, les autres hommes devront se réfé­rer de pré­fé­rence à ce pro­fes­sion­nel, sous peine de n’être que des esprits incultes. Et, comme l’enquêteur recoupe l’information, il impose à la réa­li­té l’obligation de cohé­rence : le temps mythique ne peut plus res­ter secrè­te­ment hété­ro­gène à notre tem­po­ra­li­té : il n’est plus que…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Une autre tâche appa­raît qui n’est pas moins inté­res­sante : expli­ci­ter les contours impré­vi­sibles de ce poly­gone, qui n’a plus les formes conve­nues, l’ample dra­pé, qui font de l’histoire une noble tra­gé­die. Rendre aux évé­ne­ments leur sil­houette ori­gi­nale qui se dis­si­mule sous des vête­ments d’emprunts. Car les vraies formes, si bis­cor­nues, on ne les voit lit­té­ra­le­ment pas : les pré­sup­po­sés « vont de soi », passent inaper­çus, et, à leur place, on voit des géné­ra­li­tés conven­tion­nelles. On n’aperçoit pas l’enquête ni la contro­verse : on voit la connais­sance his­to­rique à tra­vers les siècles et ses pro­grès ; la cri­tique grecque du mythe devient un épi­sode du…

  • Henri Bergson ⋅ La pen­sée et le mouvant

    Comment ne pas voir que si l’événement s’explique tou­jours, après coup, par tels ou tels des évé­ne­ments anté­cé­dents, un évé­ne­ment tout dif­fé­rent se serait aus­si bien expli­qué, dans les mêmes cir­cons­tances, par des anté­cé­dents autre­ment choi­sis – que dis-je ? par les mêmes anté­cé­dents autre­ment décou­pés, autre­ment dis­tri­bués, autre­ment aper­çus, enfin, par l’attention rétrospective ?…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    L’esprit de sérieux fait que, depuis Marx, nous nous repré­sen­tons le deve­nir his­to­rique ou scien­ti­fique comme une suc­ces­sion de pro­blèmes que l’humanité se pose et résout, alors qu’à l’évidence l’humanité agis­sante ou savante ne cesse d’oublier chaque pro­blème pour pen­ser à autre chose ; si bien que le réa­lisme serait moins de se dire : « Comment tout cela fini­ra-t-il ? » que de se deman­der : « Que vont-ils bien encore inven­ter, cette fois ? » Qu’il, y ait inven­ti­vi­té veut dire que l’histoire ne se conforme pas à des sché­mas : l’hitlérisme fut une inven­tion, en ce sens qu’il ne s’explique pas par la poli­tique éter­nelle ni par…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    [À pro­pos de l’âge où le mythe devient mytho­lo­gie, dis­cours sur le mythe, vul­gate sco­laire, Veyne parle des « doctes cré­dules », isto­riens pro­fes­sion­na­li­sés, qui forment un accom­mo­de­ment de dupes en ratio­na­li­sant le mer­veilleux, de façon à conser­ver au mythe son carac­tère de véra­ci­té :] Restait le côté sérieux de l’affaire : que pen­sée de cette masse de récits ? Ici, deux écoles, que l’on confond sou­vent à tort sous le terme trop moderne de trai­te­ment ration­nel du mythe ; d’un côté, les cré­dules, tels que Diodore, mais aus­si Evhémère ; de l’autre, les doctes. Il exis­tait, en effet, un public cré­dule, mais culti­vé, qui exi­geait un…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    [Veyne cite un extrait de Diodore dans lequel il voit la coexis­tence « non paci­fique » de deux pro­grammes de véri­té :] « En matière d’histoire légen­daire, il ne faut pas récla­mer âpre­ment la véri­té, car tout se passe comme au théâtre : là, nous ne croyons pas à l’existence des Centaures mi-humains et mi-ani­maux, ni à celle de Géryon à trois corps, mais nous n’en agréons pas moins les fables de ce genre et, en y applau­dis­sant, nous ren­dons hom­mage au dieu. Car Héraclès a pas­sé sa vie à rendre la terre habi­table : il serait cho­quant que les hommes perdent le sou­ve­nir de leur…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Les rap­ports de force, sym­bo­liques ou non, ne sont pas des inva­riants ; ils ont l’arbitraire des for­ma­tions ana­lo­giques, sans doute, mais dif­fé­rentes : leur appa­rence trans­his­to­rique est une illu­sion ana­lo­gique. […] Critiquer les mythes n’était pas en démon­trer la faus­se­té, mais plu­tôt retrou­ver leur fond de véri­té. Car cette véri­té a été recou­verte de men­songes. […] Mais d’où viennent les men­songes et à quoi servent-ils ? C’est ce que les Grecs ne se sont pas beau­coup deman­dé, un men­songe n’ayant rien de posi­tif : c’est un non-être, et voi­là tout. Ils ne se deman­daient guère pour­quoi cer­tains avaient men­ti, mais plu­tôt pour­quoi les…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? 29 12 16

    Chrysippe vou­lant prou­ver que la rai­son gou­ver­nante sié­geait dans le cœur plu­tôt que dans le cer­veau, avait rem­pli de longues pages de cita­tions poé­tiques de ce genre : « Achille réso­lut en son cœur de tirer son épée. » Je ne sais pas si l’on a recon­nu la vraie nature de cette preuve par la poé­sie chez les Stoïciens, qui ne semblent pas en avoir fait eux-mêmes la théo­rie ; mais leur pra­tique consti­tue une théo­rie implicite.…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Qu’y avait-il de com­mun entre poé­sie, mythes, éty­mo­lo­gies et pro­verbes ? Était-ce une preuve par le consen­te­ment géné­ral ? Non, puisque alors la prose aurait été aus­si pro­bante, ou tout sim­ple­ment une phrase enten­due dans la bouche d’un pas­sant. Était-ce l’ancienneté de ces témoi­gnages ? Non, puisque Euripide était appe­lé lui aus­si en ren­fort. L’explication, je sup­pose, est que la poé­sie est du même côté que le voca­bu­laire, le mythe et les expres­sions toutes faites : loin de tirer son auto­ri­té du génie du poète, elle est, mal­gré l’existence du poète, une sorte de parole sans auteur ; elle n’a pas de locu­teur, elle est…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Le mode de trans­mis­sion ne compte pas ; la parole est un simple miroir ; par la parole, les Grecs enten­daient le mythe, le lexique ou plu­tôt l’étymologie, la poé­sie, les pro­verbes, bref tout ce qui « se dit » et parle tout seul (puisque nous ne fai­sons que le répé­ter). Dès lors, com­ment la parole pour­rait-elle par­ler de rien ? On sait quel gros pro­blème a été l’existence du néant pour la phi­lo­so­phie grecque jusqu’à Platon : c’est un autre symp­tôme de ce « dis­cours » du miroir que nous venons de retrou­ver dans le pro­blème du mythe. Pour se trom­per, men­tir ou par­ler à vide, il…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Ce n’est donc pas une his­toire édi­fiante que nous racon­tons ici, celle de la rai­son contre le mythe. Car la rai­son n’a pas gagné, on le ver­ra (le pro­blème du mythe a été oublié plu­tôt que réso­lu), ce n’était pas pour une bonne cause qu’on se bat­tait (le prin­cipe des choses actuelles fut le refuge de tous les pré­ju­gés : Épicure et saint Augustin niaient en son nom l’existence des anti­podes) et enfin ce n’était pas elle qui se bat­tait, mais seule­ment un pro­gramme de véri­té dont les pré­sup­po­sés sont assez étranges pour nous échap­per, ou nous éton­ner quand nous les…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Les Grecs [ont fini par faire] un usage céré­mo­niel de l’aitiologie ; en effet, le mythe était deve­nu véri­té rhé­to­rique. […] D’où une moda­li­té par­ti­cu­lière de croyance : le conte­nu des dis­cours d’apparat n’était pas sen­ti comme vrai et pas davan­tage comme faux, mais comme ver­bal. Les res­pon­sa­bi­li­tés de cette « langue de bois » ne sont pas du côté des pou­voirs poli­tiques, mais d’une ins­ti­tu­tion propre à cette époque, à savoir la rhé­to­rique. Les inté­res­sés n’étaient pas contre pour autant, car ils savaient dis­tin­guer la lettre et la bonne inten­tion : si ce n’était pas vrai, c’était bien trou­vé. Les Grecs avaient une vieille complaisance…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    La véri­té n’a de constante que sa pré­ten­tion à être et cette pré­ten­tion est formelle.…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    La Vérité est bal­ka­ni­sée par des forces et blo­quée par des forces. L’adoration et l’amour du sou­ve­rain sont des efforts impuis­sants pour reprendre le des­sus sur la sou­mis­sion : « puisque je l’aime, il ne me veut donc pas de mal ». (Un ami alle­mand m’a racon­té que son père avait voté Hitler pour se ras­su­rer : puisque je vote pour lui, tout juif que je suis, c’est donc qu’au fond il pense comme moi). Et, si l’empereur se fai­sait ou, plus sou­vent, se lais­sait ado­rer, cela ser­vait d”  »infor­ma­tion de menace » : puisqu’il est ado­rable, que nul ne s’avise de contes­ter son auto­ri­té. […] L’esclave…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Pour reje­ter le mythe ou le Déluge, il ne suf­fit pas d’une étude plus atten­tive ou d’une meilleure méthode : il faut chan­ger de pro­gramme ; on ne rebâ­tit pas ce qui était construit de tra­vers : on va habi­ter ailleurs. Car le mat­ter of facts n’est connais­sable que dans une inter­pré­ta­tion. Je ne veux pas dire que les faits n’existent pas : la maté­ria­li­té existe bel et bien, elle est en acte, mais, comme disait le vieux Duns Scot, elle n’est l’acte de rien. La maté­ria­li­té des chambres à gaz n’entraîne pas la connais­sance qu’on peut en avoir. Distincts en eux-mêmes, mat­ter of facts et interprétation…

  • Paul Veyne ⋅ Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?

    Il est rare que les grands pro­blèmes poli­tiques ou intel­lec­tuels débouchent sur une solu­tion, soient réso­lus, réglés et dépas­sés ; plus sou­vent ils se perdent dans les sables, où ils sont oubliés ou effa­cés. La chris­tia­ni­sa­tion a effa­cé un pro­blème dont les Grecs n’avaient pas trou­vé la clé et dont ils n’arrivaient pas davan­tage à se déprendre. Il est per­mis de sup­po­ser qu’ils s’en étaient épris pour des rai­sons non moins accidentelles.…

  • Paul Feyerabend ⋅ Contre la méthode. Esquisse d’une théo­rie anar­chiste de la connaissance

    12- Des méthodes de vali­da­tion aus­si « irra­tion­nelles » sont ren­dues néces­saire par le « déve­lop­pe­ment inégal » (Marx, Lénine) des dif­fé­rentes branches de la science. Le coper­ni­cia­nisme et d’autres par­ties essen­tielles de la science moderne ont sur­vé­cu parce que la rai­son a fré­quem­ment été trans­gres­sée dans leur pas­sé. 13- La méthode de Galilée fonc­tionne éga­le­ment dans d’autres domaines. Par exemple, on peut s’en ser­vir pour éli­mi­ner les argu­ments actuels contre le maté­ria­lisme et pour mettre fin au pro­blème phi­lo­so­phique du dua­lisme corps/esprit (sans cepen­dant tou­cher aux pro­blèmes scien­ti­fiques cor­res­pon­dants). 14- les résul­tats obte­nus jusqu’à pré­sent conduisent à pen­ser qu’on pour­rait abo­lir la dis­tinc­tion entre…

  • 15 10 13

    goutte à goutte où va-t-il ? dans une veine du pied de la salade avec les drogues qui contri­buent à contri­buer à ces réac­tions de défense sans qu’elles fris­sonnent notam­ment un modèle récent de ?-rateur le com­pres­seur s’appelle mas­tère ou tubu­lure : c’est un cock­tail sous une tente qui couvre le corps nue, la salade est pour ain­si dire bom­bar­dée par de l’air mar­qué « sté­ri­li­sa­tion qu’est-ce que c’est ? » un air que l’on souffle sur la salade qui n’a pas tou­jours dis­po­sé d’aussi si zap­pa­reils. Il s’agit d’une salade déjà épui­sée dans son entier la ten­sion s’abaisse chez l’hibernée nous la notons sur une feuille spéciale…

  • Walter Benjamin ⋅ Denkbilder ⋅ sur Naples 29 12 16

    Texte de Benjamin sur le poreux napo­li­tain dans les Denkbilder Seine Privatexistenz ist die barocke Ausmündung ges­tei­ger­ter Öffentlichkeit. « Son exis­tence pri­vée est l’estuaire baroque d’une vie publique inten­si­fiée. » Suit la com­pa­rai­son avec le vil­lage hot­ten­tot : Ausgeteilt, porös und durch­setzt ist das Privatleben. Was Neapel von allen Großstädten unter­schei­det, das hat es mit dem Hottentottenkral gemein : jede pri­vate Haltung und Verrichtung wird dur­ch­flu­tet von Strömen des Gemeinschaftslebens. Existieren, für den Nordeuropäer die pri­va­teste Angelegenheit, ist hier wie im Hottentottenkral Kollektivsache. (“Distribuée, poreuse et mêlée est la vie pri­vée. Ce qui dif­fé­ren­cie Naples de toutes les grandes villes a à voir avec…

  • Jean Paris ⋅ « Syntaxe du visible »

    Nous voyons et nous par­lons. Et ce qui tient dans l’écart de ces évi­dences, ce serait déjà toute la struc­tu­ra­tion de notre pro­blème, autre­ment dit le pro­blème de notre struc­tu­ra­tion. Nous par­lons et nous voyons. Et ce qui peut ici nous rete­nir, mais un bon moment, ce ne sera, à bien réflé­chir, que le sta­tut de cette conjonc­tion, de cet et. > Suit un déve­lop­pe­ment sur les deux « annexion­nismes » (du visuel au lin­guis­tique et du lin­guis­tique au visuel).…

  • Averroès ⋅ Discours déci­sif ⋅ intro­duc­tion d’Alain de Libera 18 01 17

    Ibn Rushd plaide à la fois pour la foule et pour l’élite.…

  • Alain de Libera ⋅ « Entretien avec Actu philosophia » 23 01 17

    Enquêter sur le concept de « sujet », de subiec­tum, ren­voie à celui de « sub­stance » puis, de fil en aiguille, à celui d’« hypo­stase » et de sup­po­si­tum. On se rend ain­si pro­gres­si­ve­ment compte qu’il y a un lien à tra­vailler entre la pro­blé­ma­tique phi­lo­so­phique du sujet et la pro­blé­ma­tique théo­lo­gique de l’hypostase, qu’il faut suivre les varia­tions et les écarts dans le domaine du concept qu’induisent et masquent à la fois les chan­ge­ments de langue, les tra­duc­tions (le latin sup­po­si­tum qui tra­duit le grec hupo­sta­sis est et n’est pas syno­nyme de subiec­tum), les allers et retours entre disciplines.…

  • Alain de Libera ⋅ « Entretien avec Actu philosophia »

    J’ai depuis long­temps renon­cé au fait que quelque chose (idée, concept, pro­blème) « vien­drait de » quelque chose d’autre ou d’antérieur : c’est là une vision, me semble-t-il, sim­pliste. Je pense plu­tôt qu’une même struc­ture de pro­blèmes et de ques­tion­ne­ments (une même épis­té­mè, au sens, pour le coup, fou­cal­dien du terme) sub­siste en se défor­mant petit à petit, cer­taines places étant inves­ties par de nou­veaux acteurs, d’autres se met­tant à fonc­tion­ner ensemble, alors que ce n’était pas le cas aupa­ra­vant, etc.…

  • Alain de Libera ⋅ « Entretien avec Actu philosophia »

    l’archéologie arti­cule l’étude des struc­tures à une forme d’ensemble de type nar­ra­tif qui induit un récit dans la longue durée, au sens de Fernand Braudel. L’une de mes ambi­tions avec cette méthode archéo­lo­gique (et en par­ti­cu­lier avec mon Archéologie du sujet) est d’introduire le long cours en his­toire de la phi­lo­so­phie. Il s’agit donc de déga­ger des struc­tures pour les nar­ra­ti­vi­ser, d’où cette notion d’intrigue que je reprends à Paul Veyne. Comme tout autre his­to­rien, l’historien de la phi­lo­so­phie « raconte des intrigues », qui sont « autant d’itinéraires qu’il trace » à tra­vers un champ évé­ne­men­tiel objec­tif « divi­sible à l’infini » : il ne peut…

  • Alain de Libera ⋅ « Entretien avec Actu philosophia »

    Les puzzles sus­ci­tés par la théo­rie lockéenne de l’identité per­son­nelle, notam­ment l’hypothèse de deux per­sonnes habi­tant un même corps (iden­ti­té syn­chro­nique) ou d’une même per­sonne habi­tant deux corps dif­fé­rents (iden­ti­té dia­chro­nique) pré­sentent la même struc­ture argu­men­ta­tive que les ques­tions médié­vales sur le bap­tême des sia­mois. L’archéologie du sujet fouille une archive où, sur la longue durée, Martin Scribler, le roman écrit à quatre mains (au moins), par Arbuthnot, Pope et Swift contre Locke, coexiste avec les quo­dli­bets de Jean Peckham ou d’Henri de Gand rédi­gés contre Thomas d’Aquin et Averroès. Un des plai­sirs de l’intrigue sur la longue durée est…

  • Alain de Libera ⋅ « Entretien avec Actu philosophia »

    J’entends par attri­bu­ti­visme* toute doc­trine qui fait des actes et des états men­taux des pro­prié­tés attri­bués à un sujet défi­ni comme ego. Cette posi­tion, qui fonde les idées lockéennes du sujet comme sujet d’attribution et d’(auto-)imputation d’actes (et jusqu’à l’idée de la per­sonne comme « terme de bar­reau », foren­sic term), est donc très dif­fé­rente de l’attributivisme en son sens clas­sique tel que je l’évoquais juste aupa­ra­vant. Ce schème selon lequel je suis le sujet et l’auteur, le sujet-agent de mes pen­sées, appa­raît au Moyen Âge, chez Thomas d’Aquin, mais aus­si chez Pierre de Jean Olieu (dit Olivi, un fran­cis­cain de la…

  • John Ashbery ⋅ « Whatever it is, whe­re­ver you are » ⋅ A Wave : poems 25 01 17

    The cross-hat­ching tech­nique which allo­wed our ances­tors to exchange cer­tain gene­tic traits for others, in order to pro­vide their off­spring with a way of life at once more varie­ga­ted and more secure than their own, has just about run out of steam and has left us won­de­ring, once more, what there is about this plush soli­tude that makes us think we will ever get out, or even want to. The ebo­ny hands of the clock always seem to mark the same hour. That is why it always seems the same, though it is or course chan­ging constant­ly, subt­ly, as though…

  • Jean-François Lyotard ⋅ Rudiments païens 08 05 17

    Lyotard résu­mant Antisthène : « Qu’il n’y a nulle défi­ni­tion de chose, mais seule­ment nomi­nale, que toute pro­po­si­tion défi­ni­tion­nelle est de type déic­tique : ceci est Socrate, que les juge­ments en géné­ral sont de forme non pas attri­bu­tive, mais évé­ne­men­tielle, comme : Socrate musi­cien (= Socrate est en train de s’adonner aux Muses). Partant, qu’il n’y a pas de contra­dic­tion pos­sible entre deux inter­lo­cu­teurs, car ou bien ils parlent de la même chose, et il faut alors qu’ils emploient les mêmes mots, ou bien si leurs énon­cés dif­fèrent, c’est qu’ils dési­gnent des choses dif­fé­rentes. (…) Et qu’il n’y a pas non plus d’erreur en…

  • Jean-François Lyotard ⋅ Rudiments païens

    Telle serait la dia­ble­rie en matière de théo­rie (fort éloi­gnée du dia­bo­lisme) qu’on y pré­fère lais­ser cou­rir la puis­sance d’inventer plu­tôt que conso­li­der par des preuves les nou­veau­tés qu’on pro­pose. Encore est-ce peu dire : on pré­fère se mettre en situa­tion d’avoir à inven­ter plu­tôt que de res­ter en posi­tion d’avoir à prou­ver. C’est ain­si qu’on « décide » de ces­ser de répondre, qu’on se fait irres­pon­sable, et qu’on s’exclut de la socié­té savante. L’intelligence théo­rique se fait insen­sible aux argu­ments, aux sic et non, aux valeurs du savoir, aux mathèmes. Elle désire le nou­veau, nur aus wis­sen­schaft­li­cher Neugierde ; mais alors quelle…

  • 22 04 14

    (…) le cher­cheur le plus loyal à l’égard de l’esthétique sera de manière néga­tive celui qui se révolte contre le lan­gage et qui, au lieu de rabais­ser la parole au rang de simple para­phrase de ses chiffres, lui pré­fère le gra­phique, qui confesse sans réserve la réi­fi­ca­tion de la conscience et trouve ain­si pour l’exprimer quelque chose comme une forme, sans emprunts apo­lo­gé­tiques à l’art. (Adorno, L’essai comme forme) Voici un dia­gramme du logi­ciel poé­tique post­ro­man­tique. Par jeu, il prend comme contrainte l’utilisation d’un max d’icônes d’iO7, c’est dire si c’est inutile pour pen­ser quoi que ce soit.   L’article défini…

  • Jean-François Lyotard ⋅ Rudiments païens 08 05 17

    En invo­quant le désir, on n’a encore rien dit, car il s’entend fort bien, Diotime l’enseignait déjà au cré­dule Socrate, comme Penia, le manque ; et cela suf­fit pour que la repré­sen­ta­tion conserve tous ses droits. Elle sera seule­ment plus nos­tal­gique, mys­tique : riche tra­di­tion, en Occident, de la théo­lo­gie néga­tive du désir. Mais l’humour pro­cède d’un Eros qui est tout Poros, rien que moyen de moyen­ner, comme d’une logique sans apo­rie et d’une poli­tique sans uto­pie. A ce désir, il faut des dieux beau­coup plus retors que celui qui s’est pro­cla­mé la véri­té, et des divi­na­tions sans pêché.…

  • Friedrich Nietzsche ⋅ Par delà le bien et le mal. Prélude d’une phi­lo­so­phie de l’avenir 18 06 17

    Pour par­ler sérieu­se­ment, je crois qu’il y a de bons motifs d’espérer que tout dog­ma­tisme en phi­lo­so­phie — quelle que fût son atti­tude solen­nelle et qua­si-défi­ni­tive — n’a été qu’un noble enfan­tillage et un bal­bu­tie­ment. Et peut-être le temps n’est-il pas éloi­gné où l’on com­pren­dra sans cesse à nou­veau ce qui, en somme, suf­fit à for­mer la pierre fon­da­men­tale d’un pareil édi­fice phi­lo­so­phique, sublime et abso­lu, tel que l’élevèrent jusqu’à pré­sent les dog­ma­tiques. Ce fut une super­sti­tion popu­laire quel­conque, datant des temps les plus recu­lés (comme, par exemple, la super­sti­tion de l’âme qui est encore la cause de la superstition…

  • Friedrich Nietzsche ⋅ Par delà le bien et le mal. Prélude d’une phi­lo­so­phie de l’avenir

    Il faut faire ses preuves devant soi-même, pour démon­trer que l’on est né pour l’indépendance et le com­man­de­ment, il faut les faire au bon moment. Il ne faut pas vou­loir évi­ter ses épreuves d’essai, bien qu’elles soient peut-être le jeu le plus dan­ge­reux que l’on puisse jouer et qu’en somme il ne s’agit que d’essais dont nous sommes les seuls témoins et dont per­sonne d’autre n’est juge. Ne s’attacher à aucune per­sonne, fût-elle même la plus chère, — toute per­sonne est une pri­son, et aus­si un recoin.…

  • Friedrich Nietzsche ⋅ Par delà le bien et le mal. Prélude d’une phi­lo­so­phie de l’avenir

    De quoi s’occupe en somme toute la phi­lo­so­phie moderne ? Depuis Descartes — et cela plu­tôt par défi contre lui qu’en s’appuyant sur ses affir­ma­tions — tous les phi­lo­sophes com­mettent un atten­tat contre le vieux concept de l’âme, sous l’apparence d’une cri­tique de la concep­tion du sujet et de l’attribut, c’est-à-dire un atten­tat contre le pos­tu­lat de la doc­trine chré­tienne. La phi­lo­so­phie moderne, en tant que théo­rie scep­tique de la connais­sance, est, soit d’une façon ouverte, soit d’une façon occulte, net­te­ment anti-chré­tienne, bien que, soit dit pour des oreilles plus sub­tiles, nul­le­ment anti-reli­gieuse. Jadis, on croyait à l’ « âme », comme on…

  • Pierre Klossowski ⋅ Nietzsche et le cercle vicieux

    Il semble qu’il n’y ait jamais de conscience ni d’inconscience — ni de vou­loir ni de non-vou­loir — mais que selon un sys­tème de fluc­tua­tions dési­gnantes il n’y a dans le sup­pôt qu’une dis­con­ti­nui­té de mutisme et de décla­ra­tions. Pour autant que l’extériorité est ins­tal­lée dans le sup­pôt par le code des signes quo­ti­diens, le sup­pôt déclare ou se déclare à lui-même, pense, ne peut pen­ser, se tait, ne peut se taire qu’en fonc­tion de ce code. Lui-même pen­sant en est le pro­duit. Or, il n’est tel sup­pôt pen­sant que selon le plus ou moins de résis­tance des forces impulsionnelles…

  • Pierre Klossowski ⋅ Nietzsche et le cercle vicieux

    Et en effet, ces abré­via­tions de signes (les mots) valant pour la conscience comme uniques ves­tiges de sa conti­nui­té, c’est-à-dire inven­tés à par­tir d’une sphère où le « vrai » et le « faux » néces­sitent la repré­sen­ta­tion erro­née que quelque chose puisse durer, res­ter iden­tique (donc qu’il puisse y avoir une concor­dance entre les signes inven­tés et ce qu’ils sont cen­sés dési­gner) c’est pour­quoi aus­si les impul­sions mêmes sont désor­mais signi­fiées à par­tir de l’ « uni­té » cohé­rente, sont com­pa­rées dans ce qu’elles ont de plus sem­blable ou de dis­sem­blable par rap­port à l’unité pre­mière : laquelle désor­mais est l’âme du sup­pôt ou sa conscience…

  • Thomas d’Aquin ⋅ Somme théo­lo­gique ⋅ 1266–1273

    Mais le par­ti­cu­lier et l’individu se trouvent sous un mode encore plus spé­cial et par­fait dans les sub­stances rai­son­nables, qui sont maî­tresses / ont maî­trise de leurs actes, et ne sont pas seule­ment agies, comme les autres, mais qui agissent par elles-même (per se) : les actions sont dans les sin­gu­liers (cf. actiones sunt sup­po­si­to­rum). C’est pour­quoi par­mi les autres sub­stances les indi­vi­dus de nature rai­son­nable ont aus­si un nom spé­cial. Et ce nom est per­sonne. Sed adhuc quo­dam spe­cia­lio­ri et per­fec­tio­ri modo inve­ni­tur par­ti­cu­lare et indi­vi­duum in sub­stan­tiis ratio­na­li­bus, quae habent domi­nium sui actus, et non solum agun­tur, sicut…

  • Pierre Klossowski ⋅ Nietzsche et le cercle vicieux

    La conva­les­cence est le signal d’une nou­velle offen­sive du « corps » — du corps repen­sé — contre le « moi Nietzsche qui pense » : ain­si se pré­pare une nou­velle rechute : pour Nietzsche, jusqu’à la rechute finale, ces rechutes à chaque fois s’annoncent par une nou­velle inves­ti­ga­tion et un nou­vel inves­tis­se­ment du monde impul­sion­nel, et à chaque fois la mala­die en est le prix de plus en plus éle­vé. A chaque fois, le corps se libère un peu plus de son propre sup­pôt, et ce sup­pôt à chaque fois s’affaiblit davan­tage : donc le cer­veau voit de plus en plus se rap­pro­cher les fron­tières qui…

  • Pierre Klossowski ⋅ Nietzsche et le cercle vicieux

    Qu’est-ce donc qui exige que le sup­pôt même le plus lucide demeure incons­cient de ce qui en deçà de lui-même se pour­suit ? Par exemple, Nietzsche sait, pen­dant qu’il rédige ses notes sur les impul­sions, que celles-ci agissent en lui, mais qu’il n’y a aucune concor­dance entre les obser­va­tions qu’il trans­crit et les impul­sions qui abou­tissent à les lui faire écrire. Mais s’il est conscient de ce qu’il écrit, en tant que le sup­pôt nom­mé Nietzsche, c’est parce qu’à l’instant même il sait non seule­ment qu’il ignore ce qui vient de se pro­duire pour qu’il écrive, mais qu’il le lui faut…

  • Pierre Klossowski ⋅ Nietzsche et le cercle vicieux

    C’est une condi­tion d’existence pour le sup­pôt que d’ignorer le com­bat même dont sa pen­sée résulte : ce n’est point cette uni­té vivante le « sujet », mais « le com­bat impul­sion­nel qui se veut maintenir ».…

  • 11 02 13

    Dans le cadre du der­nier concours à la con du Terrier, j’ai fait ça. Ça s’appelle « Enregistrer et continuer » :…

  • Pierre Klossowski ⋅ Nietzsche et le cercle vicieux 18 06 17

    Le vou­loir ne concerne que le sup­pôt. La puis­sance, qui appar­tient à la vie, au cos­mos, — qui repré­sente un degré de force accu­mu­lée et accu­mu­lante — entraîne le sup­pôt, sui­vant les hausses et les chutes. Donc là où il y aurait volon­té de puis­sance, que le sup­pôt soit malade ou sain : s’il est malade, il cède à l’impulsion, s’il est sain, il cède à son trop-plein, mais il cède tout de même au mou­ve­ment d’une puis­sance qu’il confond avec son vou­loir. Résister à des forces enva­his­santes non contrô­lées n’est qu’une ques­tion d’interprétation — et relève tou­jours d’une déci­sion arbitraire.…

  • Pierre Klossowski ⋅ Nietzsche et le cercle vicieux

    Au fur et à mesure que l’humanité cherche la consis­tance dans et par la seule conser­va­tion, elle tombe d’autant plus dans l’inconsistance : l’augmentation du nombre des sup­pôts de l’existence est pro­por­tion­nelle à la dimi­nu­tion de la puis­sance de cha­cun. Si déjà la puis­sance est vio­lence de l’absurde, tant s’en faut qu’au niveau de la gré­ga­ri­té elle trouve dans le sup­pôt indi­vi­duel une signi­fi­ca­tion quel­conque de l’espèce : donc plus elle s’augmente, plus elle se per­pé­tue pour rien. Car, dans son ensemble, elle ne sau­rait se com­por­ter comme un sup­pôt unique de l’existence, qui ren­drait compte de la sin­gu­la­ri­té de chacun.…

  • Pierre Klossowski ⋅ Nietzsche et le cercle vicieux

    Ainsi la puis­sance à l’œuvre dans la pro­pa­ga­tion de l’espèce, consi­dé­rée désor­mais en tant que sup­pôt unique de l’existence, aurait atteint à un état d’équilibre : en tant que celui-ci se véri­fie­rait par la fixi­té de l’espèce. Mais (comme Nietzsche l’a démon­tré selon la théo­rie de l’énergie) la puis­sance répugne à tout état d’équilibre et le rompt par son aug­men­ta­tion : de même, en tant que pro­pa­ga­tion, excède-t-elle aus­si l’espèce humaine, en tant que sup­pôt unique de l’existence : et c’est en l’excédant que la puis­sance fait de l’espèce une mons­truo­si­té pul­lu­lante : à ce stade, l’espèce n’est plus maî­tresse de son des­tin : c’est…

  • Pierre Klossowski ⋅ Nietzsche et le cercle vicieux

    De la sorte, en réa­li­sant un aspect de son pro­jet, l’industrialisme, aujourd’hui deve­nu une tech­nique, forme exac­te­ment l’inverse de son pos­tu­lat : ce n’est ni le triomphe des cas sin­gu­liers, ni le triomphe des médiocres, mais sim­ple­ment une nou­velle forme tota­le­ment a‑morale de la gré­ga­ri­té — sup­pôt unique à défi­nir l’existence : non pas le sur­hu­main, mais la sur­gré­ga­ri­té, — le Maître de la Terre.…

  • Pierre Klossowski ⋅ Nietzsche et le cercle vicieux

    Le mot, dès qu’il signi­fie une émo­tion, la fait pas­ser pour iden­tique à l’émotion éprou­vée, qui n’est forte qu’au moment où il n’y avait pas de mot. L’émotion signi­fiée, plus faible que l’émotion insi­gni­fiante. Ainsi, à chaque fois qu’intervient la dési­gna­tion com­mu­ni­ca­tive dans un échange de paroles avec les autres (sujets), il y a déca­lage entre ce qui a été éprou­vé et ce qui a été expri­mé. Cette expé­rience déter­mine sciem­ment tout rap­port de Nietzsche avec son entou­rage : ses amis ne réflé­chissent pas sur la genèse émo­tion­nelle d’une pen­sée. Et quand Nietzsche les invite à pen­ser avec lui, c’est à…

  • Pierre Klossowski ⋅ Nietzsche et le cercle vicieux

    La cohé­rence, que le sup­pôt res­sent entre un état impul­sion­nel et « lui-même », n’est jamais qu’une redis­tri­bu­tion des forces pul­sion­nelles aux dépens de la cohé­rence du sup­pôt avec lui-même en tant qu’intellect.…

  • Pierre Klossowski ⋅ Nietzsche et le cercle vicieux

    S’il n’y a pas de « cohé­rence » ni d’ « inco­hé­rence » dans l’activité pul­sion­nelle — mais que l’on puisse en par­ler, c’est grâce à cette autre force pul­sion­nelle qu’est aus­si l’intellect. Il y a désor­mais une cohé­rence de l’impulsion et du sup­pôt dont le sup­pôt admet qu’il est lui-même la fin, en tant qu’il subit la contrainte de cette impul­sion. Et il y a, d’autre part, une cohé­rence entre le sup­pôt et cette autre impul­sion qu’est l’intellect, en tant qu’elle assure la cohé­rence du sup­pôt en tant que sup­pôt. Entre sa propre cohé­rence ain­si assu­rée et la cohé­rence de l’impulsion avec le…

  • Pierre Klossowski ⋅ La mon­naie vivante

    Le sérieux ne réside pas ici dans la fré­né­sie avec laquelle ce sup­pôt s’attache à son phan­tasme impul­sion­nel, mais dans la force irré­duc­tible avec laquelle les impul­sions main­tiennent le sup­pôt dans son phan­tasme, pour se mani­fes­ter en le dévorant.…

  • Jean-François Lyotard ⋅ Rudiments païens

    Klosswski dit : ma syn­taxe, c’est la peau de Roberte, la peau enfer­mant le volume du corps sin­gu­lier por­tant un nom propre. Or cela, ce que dit Klossowki, n’est pas la per­ver­sion ? La dure­té, la ten­sion de la gram­maire et du lexique opèrent comme la pro­duc­tion d’un écran ten­du à rompre, cet écran se referme sur lui-même en un corps volu­mi­neux, le corps de Roberte, ce corps est atta­chable à un sujet qui vien­dra en occu­per l’intérieur. Et alors toute varia­tion fixe de la gram­maire, du lexique fera signe, fris­son, pas­sage d’intensité sur le corps propre de la vic­time. Cette variation…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet

    Le pré­sent volume, consa­cré à la condi­tion du sujet, traite donc à la fois de ses infor­tunes et de ses pros­pé­ri­tés. D’un côté, disons dans une cer­taine tra­di­tion post­lo­ckéeenne, la recon­nais­sance de la néces­si­té d’un sujet des pen­sées et des actions creuse le lit de la per­sonne ; rem­pla­cé par la per­sonne, le sujet ne sur­vit, sous son propre nom, que comme ins­tru­ment d’analyse logique, balayé onto­lo­gi­que­ment en même temps que la sub­stance. Le triomphe de la per­sonne n’est cepen­dant pas total ou, plu­tôt, celui de l’hypostase (tri­ni­taire) sur le sujet (aris­to­té­li­cien) ne passe pas par la seule exal­ta­tion de la…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet

    Une autre manière de lire, concur­rente, dans tous les sens du terme, puisque c’est de cette concur­rence, deve­nue concours, que résulte en par­tie ce que j’ai appe­lé dans Naissance du sujet le « chiasme de l’agence » (p. 50), est d’y voir la per­sonne s’emparer des insignes du sujet, en le vidant, lit­té­ra­le­ment, de sa sub­stance. Si l’on peut pen­ser la fonc­tion sujet sans la sub­stan­tia­li­té, si l’on peut se pas­ser de la sub­stance comme cau­tion onto­lo­gique de la pos­si­bi­li­té de « nous-même », de my own, si l’on peut se pas­ser de la sub­stance comme hypo­stase du moi, on peut aus­si bien se…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet

    L’homme n’est pas le sujet : le sup­pôt auquel s’attribuent ses actions est soit la per­sonne, soit son âme. La place du sujet dans ce dis­po­si­tif est mar­quée à l’endroit du « sup­pôt », d’où pro­cèdent les actions : c’est celle d’une fonc­tion. La seule ques­tion que pose [Pierre-Sylvain] Régis est de savoir qui en est le véri­table titu­laire dans l’homme : la per­sonne ou l’âme. Sa thèse propre sup­pose l’équation théo­lo­gique : per­sonne = sup­pôt (= hypo­stase). […] S’agissant de l’homme, le sujet est soit per­sonne soit âme, il n’est pas encore Je, Ich, ego, Self. Subiectum et ego, sub­jec­ti­té et égoï­té (Ichheit) n’ont pas…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet

    Le sujet d’inhésion est sujet d’inhérence pour des acci­dents. Pourchot le sub­di­vise en deux, sui­vant la dis­tinc­tion loin­tai­ne­ment héri­tée de l’ontologie por­ré­taine entre quod est (le ce qui est, la chose exis­tante) et quo est (ce par quoi une chose est ce qu’elle est) : (1.1) le sujet d’inhésion éloi­gné ou subiec­tum quod est le sup­po­si­tum, le sup­pôt, qui reçoit un acci­dent ou un mode par l’entremise d’un autre ; comme l’homme phi­lo­sophe reçoit la phi­lo­so­phie par l’intermédiaire de son esprit ; (1.2) le subiec­tum quo est le subiec­tum par l’intermédiaire duquel l’accident est reçu : dans l’exemple choi­si, l’esprit par rap­port à…

  • Alain de Libera ⋅ Archéologie du sujet

    C’est avec de « vieux termes » que nous pose­rons la thèse la plus géné­rale de cette nais­sance du sujet : notre pro­pos est de mon­trer que le « sujet » aris­to­té­li­cien est deve­nu le sujet-agent des modernes en deve­nant « sup­pôt » d’actes et d’opérations.…

  • Roland Barthes ⋅ « Réquichot et son corps » ⋅ Œuvres com­plètes

    Ainsi, sur la côte du Pacifique, trouve-t-on d’anciennes tombes péru­viennes où l’on voit le mort entou­ré de sta­tuettes en terre cuite : elles ne repré­sentent ni ses parents, ni ses dieux, mais seule­ment ses façons pré­fé­rées de faire l’amour : ce que le mot emporte, ce ne sont pas ses biens, comme dans tant d’autres reli­gions, mais les traces de sa jouissance.…

  • Roland Barthes ⋅ « Réquichot et son corps » ⋅ Œuvres com­plètes ⋅ 396

    Dans l’art concep­tuel (art réflexif), il n’y a, en prin­cipe, aucune place pour la délec­ta­tion ; ces artistes savent bien, à défaut d’autre chose, que pour blan­chir défi­ni­ti­ve­ment la gan­grène idéo­lo­gique, c’est le désir tout entier qui doit être cou­pé, car le désir est tou­jours féodal.…

  • René Scherer , Guy Hocquenghem ⋅ Co-ire. Album sys­té­ma­tique de l’enfance

    Car il est bien enten­du que le Morgan de James, « l’extraordinaire petit gar­çon » n’est qu’un enfant ordi­naire, dès que celui-ci, sor­tant du tri­angle fami­lial, com­mence, avec qui que soit d’autre dont il a la confiance et l’amour à exis­ter, « pri­me­seau­tier, spon­ta­né, amu­sant », avec une « fraî­cheur fer­tile en bouf­fées d’humour ». Enfant qui, « ayant obser­vé, tou­chant le com­por­te­ment des hommes, plus de choses qu’on peut le sup­po­ser », n’en conserve pas moins sa propre « chambre à super­sti­tions ». L’enfant non dupe, hors de tout mar­chan­dage ; et cela, il n’y a que le rapt, sous quelque forme qu’il emprunte, qui puisse le rendre visible.…

  • René Scherer , Guy Hocquenghem ⋅ Co-ire. Album sys­té­ma­tique de l’enfance

    Couper la nasse des réci­pro­ci­tés de sta­tut pour déga­ger la route à quan­ti­té de rela­tions pré­cises, spé­ci­fiques, colo­rées et concrètes.…

  • René Scherer , Guy Hocquenghem ⋅ Co-ire. Album sys­té­ma­tique de l’enfance

    L’enfant est l’être qui, soit par la famille, soit par la socié­té, doit être inté­gra­le­ment pris en charge. Là est notre idée fixe, là notre délire. Folie de péda­go­gie ensei­gnante ou médi­cale, qui entre dans chaque foyer, qui fait de chaque fonc­tion­naire social, voué à la récu­pé­ra­tion des âmes per­dues, un nou­veau mis­sion­naire, jamais décou­ra­gé par l’échec que le sys­tème même secrète, de même que le sys­tème sco­laire est fait pour pro­vo­quer l’échec.…

  • René Scherer , Guy Hocquenghem ⋅ Co-ire. Album sys­té­ma­tique de l’enfance

    Certes, il pour­ra sem­bler étrange que nous refu­sions d’accorder à l’enfant la « per­son­na­li­té » puisque c’est là la garan­tie essen­tielle que l’on peut reven­di­quer et qu’il peut reven­di­quer pour lui. Mais il ne s’agit pas de cela. Nous enten­dons avec « per­sonne » cette déter­mi­na­tion abs­traite et arti­fi­cielle de l’individu qui est beau­coup plus la marque de sa ser­vi­tude que de sa libé­ra­tion, au sens où toutes les formes de res­pon­sa­bi­li­té per­son­nelle pro­gres­sive débouchent sur la requête de prise en charge des formes, soit d’asservissement, soit de déri­va­tion. Un lycée aux lycéens, ce n’est tout de même pas, tout le monde s’en rend…

  • 14 03 14

  • 10 04 11

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Capitalisme et schizophrénie 06 07 17

    Car c’est cela l’essentiel : un ensemble flou, une syn­thèse de dis­pa­rates n’est défi­ni que par un degré de consis­tance ren­dant pré­ci­sé­ment pos­sible la dis­tinc­tion des élé­ments dis­pa­rates qui le consti­tuent (discernabilité){342}. Il faut que le maté­riau soit suf­fi­sam­ment déter­ri­to­ria­li­sé pour être molé­cu­la­ri­sé, et s’ouvrir à du cos­mique, au lieu de retom­ber dans un amas sta­tis­tique. Or on ne rem­plit cette condi­tion que par une cer­taine sim­pli­ci­té dans le maté­riau non uni­forme : maxi­mum de sobrié­té cal­cu­lé par rap­port aux dis­pa­rates ou aux para­mètres. C’est la sobrié­té des agen­ce­ments qui rend pos­sible la richesse des effets de la Machine. On a souvent…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Capitalisme et schizophrénie

    Vous trou­ve­rez d’autant plus de dis­pa­rates que vous serez dans une atmo­sphère raré­fiée. Votre syn­thèse de dis­pa­rates sera d’autant plus forte que vous opé­re­rez avec un geste sobre, un acte de consis­tance, de cap­ture ou d’extraction qui tra­vaille­ra sur un maté­riau non pas som­maire, mais pro­di­gieu­se­ment sim­pli­fié, créa­ti­ve­ment limi­té, sélec­tion­né. Car il n’y a d’imagination que dans la tech­nique. La figure moderne n’est pas celle de l’enfant ni du fou, encore moins celle de l’artiste, c’est celle de l’artisan cos­mique : une bombe ato­mique arti­sa­nale, c’est très simple en véri­té, cela a été prou­vé, cela a été fait. Etre un artisan,…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Capitalisme et schizophrénie

    Pierre Clastres décrit le chas­seur soli­taire qui ne fait plus qu’un avec sa force et son des­tin, et lance son chant dans un lan­gage de plus en plus rapide et défor­mé : Moi, moi, moi, « je suis une nature puis­sante, une nature irri­tée et agres­sive ! » Tels sont les deux carac­tères du chas­seur, le grand para­noïaque de brousse ou de forêt : dépla­ce­ment réel avec les flux, filia­tion directe avec le dieu. C’est que, dans l’espace nomade, le corps plein du socius est comme adja­cent à la pro­duc­tion, il ne s’est pas encore rabat­tu sur elle. L’espace du cam­pe­ment reste adja­cent à…

  • Tiqqun ⋅ Théorie du bloom 06 09 20

    De même que toute éthi­ci­té har­mo­nieuse qui pour­rait don­ner de la consis­tance à l’illusion d’un moi « authen­tique » fait désor­mais défaut, de même tout ce qui pour­rait faire croire à l’univocité de la vie, ou à la for­melle posi­ti­vi­té du monde s’est dis­si­pé. En véri­té, notre « sens du réel » ne demeure jamais qu’une moda­li­té bor­née de ce « sens du pos­sible qui est la facul­té de pen­ser tout ce qui pour­rait être “aus­si bien”, et de ne pas accor­der plus d’importance à tout ce qui est qu’à ce qui n’est pas » (Robert Musil, L’Homme sans qua­li­tés). Sous l’occupation mar­chande, la véri­té la…

  • Gilles Deleuze ⋅ Critique et clinique 07 07 17

    Bartleby n’est pas une méta­phore de l’écrivain, ni le sym­bole de quoi que ce soit. C’est un texte vio­lem­ment comique, et le comique est tou­jours lit­té­ral. C’est comme une nou­velle de Kleist, de Dostoievski, de Kafka ou de Beckett, avec les­quelles il forme une lignée sou­ter­raine et pres­ti­gieuse. Il ne veut dire que ce qu’il dit, littéralement.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Capitalisme et schizophrénie

    Si la ligne de fuite est comme un train en marche, c’est parce qu’on y saute linéai­re­ment, on peut enfin y par­ler ‘lit­té­ra­le­ment’, de n’importe quoi, brin d’herbe, catas­trophe ou sen­sa­tion, dans une accep­ta­tion tran­quille de ce qui arrive où rien en peut plus valoir pour autre chose.…

  • Gilles Deleuze , Félix Guattari ⋅ Capitalisme et schizophrénie

    Ce n’est pas seule­ment lit­té­ra­le­ment qu’on parle, on per­çoit lit­té­ra­le­ment, on vit lit­té­ra­le­ment, c’est-à-dire sui­vant des lignes, connec­tables ou non, même quand elles sont très hétérogènes.…

  • 08 04 07

    Paru dans Enculer 1 et 2.   1 Argument qu’ On raconte qu’ A Bagdad Au Xe siècle Un méde­cin du nom de Sakaryia Razi Suspendit des quar­tiers de viande dans divers endroits de la ville, pour déter­mi­ner l’emplacement d’un hôpi­tal qu’il devait faire construire. * Il choi­sit l’endroit où la viande pour­ris­sait le moins vite. * Les hygié­nistes et leurs dis­ciples indiquent que l’état de séden­ta­ri­té est le plus sain de tous, et qu’il faut ain­si se choi­sir une pri­son. * Pour ce qu’on y sent d’élégance salie sous les ais­selles (la souillure n’est plus une coquet­te­rie du Monde, elle fonde…

  • *Collectif ⋅ « Ordinateur » 09 07 17

    Un dis­cours s’engendre dont nous pour­rions aisé­ment sup­pri­mer les noms. Nous dési­rons l’impliquer dans ces cahiers pour le dépliage pro­duc­tif d’une lec­ture durant le temps du regard. Car, ce qui se donne en der­nier recours, hors l’incidence des auteurs, c’est la par­tu­ri­tion et la par­ti­tion de l’écriture « dif­fé­rente » de laquelle il faut prendre acte. Les textes ici pré­sen­tés ne sont donc sépa­rés qu’illusoirement. Ils forment en effet une com­po­si­tion lexi­cale qui leur échappe. L’ouverture où de tels pro­duits appa­raissent (en leur genèse) réta­blit l’insignifié et l’illisibilité, sup­prime le lec­teur béné­fi­ciaire, oriente vers un uni­vers double et non-contradictoire.…

  • Franz Brentano ⋅ Psychologie du point de vue empirique

    Tout phé­no­mène psy­chique est carac­té­ri­sé par ce que les sco­las­tiques du Moyen Âge ont appe­lé l’inexistence inten­tion­nelle (ou encore men­tale) d’un objet, et ce que nous pour­rions appe­ler, bien qu’avec des expres­sions quelque peu équi­voques, la rela­tion à un conte­nu, l’orientation vers un objet (par quoi il ne faut pas entendre une réa­li­té) ou l’objectivité imma­nente. Tout phé­no­mène psy­chique contient en lui-même quelque chose comme objet, bien que cha­cun le contienne à sa façon. Dans la repré­sen­ta­tion c’est quelque chose qui est repré­sen­té, dans le juge­ment quelque chose qui est admis ou reje­té, dans l’amour quelque chose qui est aimé,…

  • Thomas d’Aquin ⋅ Somme théo­lo­gique ⋅ 1266–1273 10 07 17

    Un tout, c’est ce qui est divi­sible en par­ties. Il y aura donc trois sortes de tota­li­té, selon les trois sortes de divi­sion : 1. Un tout peut être divi­sible en par­ties quan­ti­ta­tives, comme le tout d’une ligne, d’un corps. 2. Un tout peut être divi­sé logi­que­ment ou réel­le­ment en par­ties de l’essence : par exemple, l’objet défi­ni se divise selon les par­ties de la défi­ni­tion, le com­po­sé se résout en matière et en forme. 3. Il y a encore le tout poten­tiel, qui est divi­sible du point de vue de l’étendue de sa ver­tu en puis­sance d’action. Le pre­mier mode de…

  • Thomas d’Aquin ⋅ Somme théo­lo­gique ⋅ 1266–1273

    3. “ Tout ” se dit par rap­port à des par­ties. Or il y a deux sortes de par­ties : les par­ties de l’essence : ain­si la matière et la forme, qui sont dites les par­ties du com­po­sé ; le genre et la dif­fé­rence, par­ties de l’espèce ; les par­ties de la quan­ti­té, en les­quelles se divise une quan­ti­té don­née. Qu’un tout selon la tota­li­té de la quan­ti­té soit dans un lieu, il ne peut pas être en même temps en dehors de ce lieu, car la quan­ti­té du loca­li­sé est exac­te­ment mesu­rée par la quan­ti­té du lieu qu’il occupe ; de sorte qu’il n’y…

  • Maud Pouradier ⋅ « Totalitas. Aux ori­gines d’un concept. » ⋅ Cahiers Philo. Universite Caen

    Totalitas est un terme tar­dif de la langue latine, datant pro­ba­ble­ment du XIIe siècle, qui ne tra­duit ni l’idée de « toutes les choses » (« ta pan­ta » des Grecs – tra­duit par « omnia »), ni son « ensemble » (« to pan – uni­ver­si­tas rerum »), ni le « tout struc­tu­ré » (« to holon – totum »).…

  • 22 03 14

    « ET CETTE FORCE. LE VISAGE. LA BEAUTÉ DE LA FORCE DU VISAGE. ET CETTE FFFFFFFOOOOORCE. »…

  • 29 03 14

    Testa non per­ti­nente, lit­té­ra­le­ment « tête non per­ti­nente » (dans le sens de « non congruente »), est une indi­ca­tion muséo­gra­phique qu’on trouve sur cer­taines sta­tues en Italie. Elle signi­fie que, sur une sta­tue, la tête n’est pas d’origine. La pra­tique qui consis­tait à per­mu­ter les têtes des sta­tues a eu cours de l’époque romaine impé­riale jusqu’à la Renaissance dans la région. Pline L’Ancien atteste de sa contem­po­ra­néi­té dans son Histoire Naturelle. Au début du livre XXXV sur la pein­ture, il donne à pen­ser la repro­duc­tion en des termes où seule est légi­time la res­sem­blance par géné­ra­tion ou par trans­mis­sion (le verbe tra­dere, qui…

  • Averroès ⋅ Commentaire moyen sur le De interpretatione 27 07 17

    Spécificité de l’énoncé apo­phan­tique et divi­sion interne (17) L’énoncé apo­phan­tique est celui qui est mar­qué de véri­té et de faus­se­té. Il est de deux sortes, le simple et le com­po­sé. Le simple est ce qui est com­po­sé d’un pré­di­cat un et d’un sujet un, non d’un pré­di­cat plu­riel, ni d’un sujet plu­riel. Et cela couvre deux espèce, la pre­mière espèce, anté­rieure, l’affirmation, et la seconde espèce, pos­té­rieure, la néga­tion. […] (19) En tout énon­cé apo­phan­tique, il ne sau­rait man­quer de se trou­ver un verbe – je veux dire un fi’l – ou bien ce qui tient lieu du verbe dans…

  • Michel Foucault ⋅ « Sur la jus­tice popu­laire, débat avec les maos » ⋅ Dits et écrits

    Ce que j’ai appe­lé dans Les mots et les choses « épis­té­mè » n’a rien à voir avec les caté­go­ries his­to­riques. J’entends tous les rap­ports qui ont exis­té à une cer­taine époque entre les dif­fé­rents domaines de la science […] Ce sont tous ces phé­no­mènes de rap­port entre les sciences ou entre les dif­fé­rents dis­cours dans les divers sec­teurs scien­ti­fiques qui consti­tuent ce que j’appelle « épis­té­mè d’une époque ».…

  • Michel Foucault ⋅ « Le jeu de Michel Foucault (entre­tien avec Dominique Colas, Alain Grosrichard, Guy Le Gaufey, Jocelyne Levi, Gerard Miller, Judith Miller, Jacques-Alain Miller, Catherine Millot, Gérard Wajeman) » ⋅ Dits et écrits

    [Il faut entendre épis­té­mè] « comme le dis­po­si­tif stra­té­gique qui per­met de trier, par­mi tous les énon­cés pos­sibles, ceux qui vont pou­voir être accep­tables à l’intérieur, je ne dis pas d’une théo­rie scien­ti­fique, mais d’un champ de scien­ti­fi­ci­té, et dont on pour­ra dire : celui-ci est vrai ou faux. C’est le dis­po­si­tif qui per­met de sépa­rer, non pas le vrai du faux, mais l’inqualifiable scien­ti­fi­que­ment du qua­li­fiable. Michel Foucault, entre­tien de 1977…

  • Aristote ⋅ De inter­pre­ta­tione [Péri hermeneia] ⋅ 16a

    En eux-mêmes les noms et les verbes sont sem­blables à la notion qui n’a ni com­po­si­tion, ni divi­sion : tels sont l’homme, le blanc, quand on n’y ajoute rien, car ils ne sont encore ni vrais, ni faux. En voi­ci une preuve : bouc-cerf signi­fie bien quelque chose, mais il n’est encore ni vrai, ni faux, à moins d’ajouter qu’il est ou qu’il n’est pas, abso­lu­ment par­lant ou avec réfé­rence au temps.…

  • Thomas d’Aquin ⋅ Commentaire du trai­té de l’âme d’Aristote 28 07 17

    Ce qui le prouve c’est la néces­si­té de phan­ta­sier pour intel­li­ger, soit que, comme le veulent les Platoniciens, l’action d’intelliger soit l’action de phan­ta­sier, — soit que, sans être la même opé­ra­tion que l’opération intel­li­gente, l’opération de phan­ta­sier soit requise pour exé­cu­ter l’action d’intelliger.…

  • Wilhelm von Humboldt ⋅ « Über die Verschiedenheit des Menschlichen Sprachbaues und Ihren Einfluss auf die Geistige Entwicklung des Menschengeschlechts » ⋅ Werke

    [La langue] n’est pas une oeuvre (ergon), mais une acti­vi­té (ener­geia). [Die Sprache] ist kein Werk (Ergon), son­dern eine Thätigkeit (Energeia).…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau 29 07 17

    Qu’il y ait de la pen­sée ou de la véri­té for­mée dans le poème jus­ti­fie la recons­ti­tu­tion en sa sépa­ra­tion et sa concep­tua­li­sa­tion rela­tives. La recons­ti­tu­tion poé­tique peut affec­ter la recons­ti­tu­tion phi­lo­so­phique, pour­vu que celle-ci se déploie dans son ordre déci­deur, c’est-à-dire en inté­rio­ri­té conti­nuée, fidèle au pro­cès du poème. D’où un manuel ouvert. Il y a une inté­rio­ri­té de la phi­lo­so­phie à ses moda­li­tés, dont l’art poé­tique ne traite pas.…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau

    L’axiome unique de la poé­sie est : “Tout ce qui par­ti­cipe de l’être (…) a un nom. Le dif­fi­cile est de l’inventer.” Ce n’est pas pour rien que la poé­sie uti­lise, pour cette inven­tion inouïe, les res­sources maxi­males de la dif­fé­rence, y com­pris sonore, entre noms de la langue héri­tée. » L’axiome que for­mule Badiou dans L’antiphilosophie de Wittgenstein (2009) éta­blit que « la poé­sie est une pen­sée » par la nomi­na­tion. « Il faut réin­tro­duire la nomi­na­tion dans la pen­sée », contre Wittgenstein. Le poème n’est pas « une ins­tance ver­bale du silence ». Cela revient, pour la poé­sie, à enter Joyce (le nom déter­mi­nant la phrase)…

  • Philippe Beck ⋅ Contre un Boileau

    Dans un sen­sible de langue, nous tra­çons ce qui se dicte insen­si­ble­ment sous le nom de phi­lo­so­phie (à charge d’effacer le tra­ce­ment), pour le meilleur et le pire. Le pire se nomme d’un côté le poé­tisme, le goût de l’horizon comme hori­zon, ou du champ comme champ (le goût du phra­se­ment dans le tra­cé), et le phi­lo­so­phisme, de l’autre côté, pur goût de l’effacement de l’horizon ou du champ des mots qui s’imposent à la pen­sée, oubli que l’effacement du tra­cé est une dif­fi­cile condi­tion du phi­lo­so­pher en langue.…

  • 29 10 11

    Se dés­ins­crire de Badou est la cor­res­pon­dance entre d’attachants uti­li­sa­teurs d’un réseau social aux abois, et un impos­teur qui dans le fond imposte beau­coup moins que ce réseau social aux abois. Ces mails pro­viennent des Archives Mystérieuses de Le Internet, et ont été regrou­pées par Cid Jean-Palefrenier Cornemuse VII.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge 28 08 17

    On sait aus­si qu’une thèse n’est pas un livre, c’est l’accomplissement lit­té­raire d’un rite de pas­sage, les minutes d’un pro­cès d’amphithéâtre dont la prin­ci­pale sin­gu­la­ri­té est qu’elles sont rédi­gées par l’accusé lui-même durant les années qui pré­cèdent son juge­ment. On sait aus­si qu’un livre peut naître d’une thèse : il suf­fit que le cou­pable efface les traces, qu’il par­vienne à maquiller la ser­vi­tude de son tra­vail en un libre diver­tis­se­ment ou, inver­se­ment, qu’il sache don­ner à l’intériorisation de la contrainte admi­nis­tra­tive la force sty­lis­tique de l’obligation intérieure.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    Avec son sque­lette tor­tu­ré de ques­tions et d’articles, la somme donne une impres­sion de mor­cel­le­ment infi­ni – sin­gu­lière syn­thèse d’un savoir qui se com­pose en mul­ti­pliant les détails et les appen­dices, telle une mélo­die qui hési­te­rait entre cent thèmes direc­teurs et qui, en les essayant tous suc­ces­si­ve­ment, voire simul­ta­né­ment, fini­rait par empor­ter dans un fra­cas pitoyable le chef, les musi­ciens et tout l’auditorium. Avec ses sur­charges, ses pro­lon­ge­ments arti­fi­ciels, ses tâton­ne­ments et ses ânon­ne­ments qui emplissent le texte com­men­té d’une foule hasar­deuse de rap­pro­che­ments et de com­parses (qui semblent n’avoir là rien d’autre à faire que de com­plé­ter un tableau…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    À pro­pos des cal­cu­la­tores anglais :  En intro­dui­sant les notions de gran­deur inten­sive et de pro­por­tion dans le champ de la phy­sique, en mathé­ma­ti­sant les qua­li­tés, en sys­té­ma­ti­sant la pra­tique du rai­son­ne­ment ima­gi­naire – cette esquisse médié­vale de « l’expérience de pen­sée » – ils n’en ont pas moins, sans le vou­loir, puis­sam­ment contri­bué au déve­lop­pe­ment de la phi­lo­so­phie telle que nous l’entendons aujourd’hui.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    La confu­sion entre l’expérience (l’experimentum d’Aristote) et l’expérimentation est l’expression ultime de cette dérive. Ni Albert ni Frédéric ne sont les créa­teurs de la méthode expé­ri­men­tale. C’est au nom du concept aris­to­té­li­cien de l’expérience que l’empereur s’écarte d’Aristote. « Nous ne sui­vons pas en tout le prince des phi­lo­sophes, car il s’est rare­ment – pour ne pas dire jamais – per­son­nel­le­ment exer­cé à la chasse avec des oiseaux, alors que nous nous y sommes au contraire tou­jours com­plu et exer­cé. Au vrai, beau­coup de ce qu’il raconte dans son Livre des ani­maux, il dit lui-même que d’autres l’ont dit ain­si avant…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    Si l’on doute qu’il y ait eu des phi­lo­sophes au Moyen Age, cela tient d’abord au fait que l’on doute qu’il y ait eu un besoin de phi­lo­so­phie. En rédui­sant le tra­vail intel­lec­tuel au com­men­taire de textes, et la liber­té de pen­sée aux jeux sté­riles de dis­putes cari­ca­tu­rées, l’historiographie d’inspiration huma­niste a désar­ti­cu­lé la phi­lo­so­phie médié­vale en deux sortes de vani­tés : le sérieux de la lec­tu­ra ; l’absence de sérieux de la disputatio.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    Reprenant une défi­ni­tion, alors moderne, de la science, cou­ram­ment attes­tée dans le Paris des années 1250, Manfred sou­tient que le savoir ne pro­gresse que « dis­tri­bué ou répar­ti », en un mot : communiqué.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    Métaphore, mais au sens pré­cis de « trans­fert de légitimité »…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    La vio­lence de la lettre est ici maxi­male : un mani­feste s’affiche dans un tra­vail de cache.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    il appar­tien­dra à cha­cun de défi­nir pour lui-même le par­ti qu’il doit prendre face à des obs­tacles épis­té­mo­lo­giques pri­vés que sont les impe­di­men­ta feli­ci­ta­tis, autre­ment dit le sexe, la nour­ri­ture, la bois­son : amo­vere, detrun­care, sive regu­lare – tout arrê­ter, éla­guer, ou régler. La véri­té phi­lo­so­phique de l’ascétisme est la tem­pé­rance, ce qu’on appelle aujourd’hui « l’équilibre ».…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    Pour le phi­lo­sophe aris­to­té­li­cien, la pre­mière règle de l’éthique n’est pas le choix de la « médio­cri­té », fut-elle « dorée », mais celui de la mesure [réfé­rence à l’aurea medio­cri­tas d’Horace, ndr]. Le ver­tueux doit « pro­duire en tout des actions mesu­rées ». C’est là la place de la tem­pé­rance. Réciproquement, celui qui s’abstient de tout plai­sir, celui qui fuit devant eux, sans excep­tion aucune, sombre dans l’hébétude « tel un rustre ». « De telles gens se ren­con­trant rare­ment », Aristote explique qu’ils n’ont pas reçu de nom. Il en pro­pose donc un : « Appelons-les, dit-il, des insen­sibles. » L’insensibilité, lit­té­ra­le­ment l’anesthésie (suit le mot grec, ndr), c’est-à-dire aus­si la…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge

    C’est en ren­dant le monde lui-même apo­cryphe que l’astrologie a conquis son rang de science universelle.…

  • 15 05 13

    Alles in allem bin ich aus einer dur­chaus inter­es­san­ten Mischung, sozu­sa­gen ein Querschnitt durch alles bin ich. Thomas Bernhard, Alte Meister Chien n’est pas le contraire de chat. Longtemps le binaire ama­doua. L’enfance : un chien est le contraire d’un chat. L’enfance, long­temps, le binaire ama­doua. À un moment tu apprends que chien n’est pas, n’est défi­ni­ti­ve­ment pas, tout ce temps n’était pas, ne fut jamais le brave contraire de chat, que dans aucune sphère séman­tique, sur aucune corde de cette sphère, sur aucune branche de proxé­mie chien ne fait face à chat. Ce moment, dont aucun sou­ve­nir per­son­nel n’est en mesure de…

  • Michel Foucault ⋅ L’archéologie du savoir 05 09 17

    L’archive n’est pas non plus ce qui recueille la pous­sière des énon­cés deve­nus inertes et per­met le miracle éven­tuel de leur résur­rec­tion ; c’est ce qui défi­nit le mode d’actualité de l’énoncé-chose ; c’est le sys­tème de son fonc­tion­ne­ment[…] Entre la langue qui défi­nit le sys­tème de construc­tion des phrases pos­sibles, et le cor­pus qui recueille pas­si­ve­ment les paroles pro­non­cées, l’archive défi­nit un niveau par­ti­cu­lier : celui d’une pra­tique qui fait sur­gir une mul­ti­pli­ci­té d’énoncés comme autant d’événements régu­liers, comme autant de choses offertes au trai­te­ment et à la mani­pu­la­tion. Elle n’a pas la lour­deur de la tra­di­tion ; et elle ne consti­tue pas…

  • Aristote ⋅ Seconds Analytiques ⋅ 90a

    § 1. [90a] Le nombre des choses qu’on cherche est pré­ci­sé­ment égal au nombre même des choses que l’on sait. Or il y a quatre choses que l’on peut cher­cher à savoir, si la chose est telle chose, pour­quoi elle est telle chose, si elle est, ce qu’elle est. […] § 3. Il en est d’autres que nous cher­chons à résoudre d’une manière dif­fé­rente, par exemple quand nous cher­chons s’il y a ou s’il n’y a pas de cen­taure, s’il y a ou s’il n’y a pas de Dieu. Je dis d’une manière abso­lue si la chose est ou n’est pas, et…

  • Aristote ⋅ Seconds ana­ly­tiques

    § 6. Ainsi donc ces connais­sances des prin­cipes ne sont pas en nous toutes déter­mi­nées ; elles ne viennent pas non plus d’autres connais­sances plus notoires qu’elles ; elles viennent uni­que­ment de la sen­sa­tion. A la guerre, au milieu d’une déroute, quand un fuyard vient à s’arrêter, un autre s’arrête, puis un autre encore, jusqu’à ce que se reforme l’état pri­mi­tif de l’armée ; de même l’âme est ain­si faite qu’elle peut éprou­ver quelque chose de sem­blable. § 7 C’est ce qui déjà vient d’être dit. Mais comme cela ne l’a pas été très clai­re­ment, nous ne crain­drons pas de le répé­ter. Au moment où l’une de…

  • Alain de Libera ⋅ L’art des géné­ra­li­tés. Théories de l’abstraction 09 09 17

    La thèse d’Alexandre est que les formes maté­rielles (enga­gées dans la matière) deviennent imma­té­rielles « quand elles sont connues sépa­ré­ment de la matière ». Cela ne veut pas dire que les abs­trac­tions (= les objets mathé­ma­tiques) sont des uni­ver­saux, mais que les uni­ver­saux et les abs­trac­tions sont des concepts pro­duits par une aphai­re­sis, i. e. par un acte de l’intellect consis­tant à conce­voir sépa­ré­ment (de la matière) quelque chose qui par soi n’existe pas à l’état sépa­ré (de la matière). Or, c’est bien là selon nous l’originalité d’Alexandre : elle ne consiste pas à inter­pré­ter les objets mathé­ma­tiques comme des uni­ver­saux, mais tout…

  • Alain de Libera ⋅ L’art des géné­ra­li­tés. Théories de l’abstraction

    Selon Sharples, l’abstraction porte donc sur l’universel qu’elle dégage (= libère) du par­ti­cu­lier, non sur le par­ti­cu­lier dont elle déga­ge­rait (= extrai­rait) l’universel : ce n’est pas une induc­tion allant du par­ti­cu­lier à l’universel, mais une abla­tion du par­ti­cu­lier qui laisse voir l’universel. L’idée est sédui­sante. Le registre du grec aphai­re­sis est, on l’a vu, plus large que celui de l””abstraction”, puisqu’il inclut aus­si l’idée de “retran­che­ment” ou de “néga­tion”. Selon ces accep­tions, on peut donc être ten­té de dire qu’il y a moins, chez Alexandre, induc­tion abs­trac­tive de l’universel à par­tir de par­ti­cu­liers que retran­che­ment des acci­dents accom­pa­gnant un universel…

  • Alain de Libera ⋅ L’art des géné­ra­li­tés. Théories de l’abstraction

    Berkeley se recon­naît « capable d’abstraire en un cer­tain sens ». Il dis­tingue donc deux sortes d’abstraction : l’abstraction authen­tique et la pseu­do-abs­trac­tion (celle qui, selon lui, pré­side chez Locke à la for­ma­tion des idées géné­rales abs­traites). Il y a abs­trac­tion authen­tique, « lorsque je consi­dère cer­taines par­ties ou qua­li­tés par­ti­cu­lières à part des autres, si mal­gré leur union en un objet, elles peuvent pour­tant exis­ter effec­ti­ve­ment de manière indé­pen­dante ». Il y a pseu­do-abs­trac­tion, lorsque je pré­tends « abs­traire l’une de l’autre ou me repré­sen­ter sépa­ré­ment des qua­li­tés qui ne pour­raient exis­ter sépa­ré­ment les unes des autres ». Le point de départ his­to­rial de cette distinction…

  • Alain de Libera ⋅ La Querelle des Universaux

    Il y a le stock d’énoncés dis­po­nibles à chaque moment de l’histoire, sur quoi le tra­vail du phi­lo­sophe s’exerce concrè­te­ment, qui défi­nit pour lui l’horizon du ques­tionn­nable. Au Moyen Age, ce champ d’énoncés dis­po­nibles a un nom tech­nique : ce sont les auc­to­ri­tates, les « auto­ri­tés », c’est-à-dire les pro­po­si­tions phi­lo­so­phiques consi­dé­rées comme ayant une valeur défi­ni­tion­nelle ou opé­ra­toire. Il faut les recen­ser, dif­fé­ren­cier les champs pro­duits par leurs mul­tiples com­bi­nai­sons et, le cas échéant, leurs phases de latence et de retour.…

  • Jean-Louis Fabiani ⋅ « Controverses scien­ti­fiques, contro­verses philosophiques »

    Une conjonc­ture phi­lo­so­phique peut être appré­hen­dée à la fois à par­tir de ce qu’Alain de Libera nomme « l’horizon du ques­tion­nable » et à par­tir de la logique propre du débat. L’horizon du ques­tion­nable, c’est le stock d’énoncés dis­po­nibles à un moment don­né de l’histoire. Au Moyen Âge, ce stock est aisé­ment iden­ti­fiable : il cor­res­pond à un cor­pus tech­nique, les auc­to­ri­tates (pro­po­si­tions phi­lo­so­phiques ayant une valeur défi­ni­tion­nelle ou opé­ra­toire). Par logique du débat, il faut entendre simul­ta­né­ment les inva­riants que consti­tuent les conti­nui­tés inter­pré­ta­tives, les réar­ran­ge­ments de ces struc­tures, et les « dis­con­ti­nui­tés épis­té­miques » (recom­bi­nai­son d’éléments « irré­duc­tible à la donne ini­tiale »). La logique…

  • Charles Fourier ⋅ Le nou­veau monde amoureux 11 09 17

    La nature est devant nous comme un ensemble de hié­ro­glyphes. Tout depuis les atomes jusqu’aux astres forme un tableau des pas­sions humaines, un tableau hié­ro­gly­phique qui livre d’autant plus de signi­fi­ca­tions et peut-être d’intentions que nous savons mieux regar­der. Le voile d’airain n’est que pour les aveugles. Toutes les formes natu­relles révèlent leur secret si on les inter­roge libre­ment, si on ne met pas d’abord la nature en pri­son sous des lois abs­traites et trop simples.…

  • Auguste Blanqui ⋅ L’éternité par les astres

    Les corps célestes sont ain­si clas­sés par ori­gi­naux et par copies. Les ori­gi­naux, c’est l’ensemble des globes qui forment cha­cun un type spé­cial. Les copies, ce sont les répé­ti­tions, exem­plaires ou épreuves de ce type. Le nombre des types ori­gi­naux est bor­né, celui des copies ou répé­ti­tions, infi­ni. C’est par lui que l’infini se consti­tue. Chaque type a der­rière lui une armée de sosie dont le nombre est sans limites.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge 12 09 17

    Dans l’imagination moderne, la repré­sen­ta­tion de la spi­ri­tua­li­té médié­vale emprunte lar­ge­ment au mor­bide. Ce ne sont par­tout que Melmoth gri­ma­çants, pré­di­ca­teurs faillis et confes­seurs obs­cènes que le désir arde et que la chair tra­hit ; les cou­vents sont comme des harems où des vierges alan­guies savourent les affres de l’attente sous le regard pesant de quelques femmes de tête. En somme, tous les spi­ri­tuels sont des « mys­tiques », et ce que « traite la mys­tique, c’est la ques­tion du corps ». Le corps jouis­sant de l’hystérique, la capa­ci­té et le lan­gage sym­bo­liques du corps fémi­nin comme « répon­dant d’une véri­té (insue) », tels sont les objets…

  • Alain de Libera ⋅ « Pensée médié­vale » ⋅ Encyclopæedia Universalis 13 09 17

    Contrairement à ce que sug­gère le mot d’ordre bona­ven­tu­rien de reduc­tione artium ad theo­lo­giam, l’interdépendance des dis­ci­plines, tout par­ti­cu­liè­re­ment des arts du lan­gage et de la théo­lo­gie, ne signi­fie pas que la logique médié­vale n’ait qu’une fonc­tion de « ser­vante » (phi­lo­so­phia ancil­la theo­lo­giae). Au vrai, la réflexion théo­lo­gique est si peu cou­pée de la séman­tique phi­lo­so­phique qu’elle fait même par­tie de son his­toire. On sait que l’un des prin­ci­paux apports des sum­mu­lae logi­cales du XIIIe siècle est d’offrir une des­crip­tion du fonc­tion­ne­ment séman­tique des termes caté­go­ré­ma­tiques pris dans des contextes pro­po­si­tion­nels variés. Cette démarche a été décrite comme une « approche contextuelle »…

  • Alain de Libera ⋅ « Introduction » ⋅ Histoire Épistémologie Langage

    Les Sommes de logique ne forment pas la tota­li­té du savoir médié­val sur le lan­gage et la logique. […] Le seule apport véri­table des Sommes est d’offrir une séman­tique des termes qui, à la fois, com­plète et fonde la théo­rie aris­to­té­li­cienne des prpo­si­tions, infé­rences et syl­lo­gismes. Cet apport se trouve concen­tré dans un cer­tains nombre de petits trai­tés ayant pour objet de défi­nir le fonc­tion­ne­ment séman­tique des termes caté­go­ré­ma­tiques pris dans des contextes pro­po­si­tion­nels variables. Cette démarche a été décrite comme une « approche contex­tuelle » par De Rijk (1962–1967). Elle résulte, pour une large part, d’une itne­rac­tion et d’une inter­pé­né­tra­tion de…

  • Alain de Libera ⋅ « Pensée médié­vale » ⋅ Encyclopæedia Universalis ⋅ [en ligne]

    Qu’est-ce que connaître pour un tech­ni­cien de l’approche pro­po­si­tion­nelle ? Tout acte de connais­sance est un acte pro­po­si­tion­nel, puisque toute connais­sance est un énon­cé sur le monde. Mais il y a dif­fé­rentes sortes de connais­sances : la connais­sance ordi­naire et la connais­sance scien­ti­fique. L’appréhension, la sai­sie, la per­cep­tion de la nature d’une chose, par exemple d’un homme en tant qu’homme, est à la fois un acte de connais­sance simple et un acte de simple connais­sance ; ce qu’Aristote appelle « la sai­sie des indi­vi­sibles ». La connais­sance véri­table com­mence lorsqu’il y a juge­ment déve­lop­pé, com­po­si­tion de notions, aper­cep­tion non plus d’une chose ou quid­di­té, mais…

  • Claude Imbert ⋅ Phénoménologie et langues formulaires 14 09 17

    Si l’énoncé gît tout entier dans la com­po­si­tion des termes, sous des contraintes caté­go­riales qui en sur­veillent le rap­port et les assignent à titre de mesures, toute atti­tude pro­po­si­tion­nelle, tout pré­fixe décla­ra­tif est mis hors champ de l’apophantique.…

  • Louis Prat ⋅ Le carac­tère empi­rique de la personne 15 09 17

    S’il est vrai que nous avons ce pou­voir de nous oublier, c’est-à-dire de nous défaire [défaite], nous pour­rons, grâce à la libre nolon­té, après avoir déci­dé quel être nous devons être, après avoir, en ima­gi­na­tion, sculp­té, comme disaient les anciens, notre belle sta­tue, rompre le charme qui nous lie à notre être appa­rent, et, après l’avoir répu­dié, mar­cher réso­lu­ment à la conquête de notre être véri­table : la personne !…

  • Louis Prat ⋅ Le carac­tère empi­rique de la personne

    Mais est-il pos­sible de réagir contre son carac­tère ? Est-il pos­sible de se défaire pour se refaire ? Cette dif­fi­cul­té ne pour­ra être réso­lue qu’après que nous aurons oppo­sé la per­sonne au caractère.…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale ⋅ col­lec­tion « Que sais-je » 16 09 17

    Cependant, la pen­sée qui se déploie dans la Somme est aux prises avec elle-même : l’objection n’est pas la simple oppo­si­tion rhé­to­rique d’une anti­thèse à une thèse, c’est le res­sort d’un dyna­misme de l’interrogation expri­mant un effort de la pen­sée sur elle-même.…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale ⋅ col­lec­tion « Que sais-je »

    Bien que les inso­lu­bi­lia trai­tés par les logi­ciens médié­vaux ne soit pas liés à la sui-réflexi­vi­té, la forme d’insoluble la plus connue est celle où l’énoncé de départ (posi­tum) d’une dis­pute obli­ga­tion­nelle est four­ni par une pro­po­si­tion signi­fiant sa propre faus­se­té, tel le « Menteur » : Ego dico fal­sum (« Je dis [le] faux »). L’importance prise par la pro­blé­ma­tique du « Menteur », dans l’historiographie des inso­lu­bi­lia s’explique par l’intérêt que lui ont por­té les pre­miers tra­vaux de C. Pierce et de B. Russell, mais il est cer­tain qu’elle ne reflète qu’une par­tie des ques­tions médié­vales. Les prin­ci­pales solu­tions du « Menteur » pro­po­sées du XIIe au XVe siècle…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale ⋅ col­lec­tion « Que sais-je » 17 09 17

    La phy­sique de Grosseteste est une cos­mo­go­nie nou­velle, d’intention scien­ti­fique et non plus sym­bo­lique ou allé­go­rique, don­nant une expli­ca­tion de l’engendrement des sphères (sphae­rae lucis) et de la pro­duc­tion du réel exclu­si­ve­ment fon­dée sur la matière et la lumière, forme de tous les corps, avec ses deux pro­prié­tés fon­da­men­tales – l’autodiffusion ou mul­ti­pli­ca­tion de soi et la pro­pa­ga­tion ins­tan­ta­née. […] La cos­mo­go­nie de Grosseteste, qui fait de la lumière (dis­tin­guée en lumière-source – lux – et lumière éma­née – lumen) le prin­cipe d’explication phy­sique de toute la nature, va, pour plu­sieurs décen­nies, por­ter l’optique – la « pers­pec­tive » – au rang de paradigme…

  • Alain de Libera ⋅ La phi­lo­so­phie médiévale

    Défini comme pro­ces­sus d’actualisation sus­cep­tible d’être envi­sa­gé de manière « for­melle », comme l”  »enté­lé­chie de ce qui est en puis­sance en tant qu’il est en puis­sance » (d’après Phys., 201a, 10–11), « maté­rielle », comme l”  »acte d’une chose qui est en puis­sance, quand on la prend dans l’entéléchie qu’elle pos­sède en tant qu’elle est en acte, non en elle-même mais comme mobile » (d’après 201a, 28–29), ou « com­plète », comme l’actualité simul­ta­née d’un agent – le moteur a quo, cause effi­ciente et finale du mou­ve­ment et d’un patient, le mobile in quo, siège ou sujet du mou­ve­ment (200b, 31–82), le mou­ve­ment, tel que le conçoivent les com­men­ta­teurs d’Aristote, est considéré…

  • Christian Prigent ⋅ Point d’appui (Journal) 06 10 17

    24/01 [arti­fice] Allen Ginsberg : « la méthode doit être de la viande la plus crue ». Non. Dans mes livres tout se passe dans la dis­tance (de la pen­sée), dans l’écart (du sym­bo­lique). Pas de « spon­ta­néi­té », pas d”«authenticité » confes­sion­nelle, pas de trans­crit direct. Une fabrique, osten­sible. Tout livre est un théâtre tech­ni­que­ment mon­té. L’action d’écrire se joue entre d’une part un rêve sub­jec­tif de délec­ta­tion im-médiate (« nature », « corps », « sou­ve­nirs », « sen­sa­tions ») et d’autre part l’objectivité d’une éla­bo­ra­tion com­po­sée. Résultat : un arti­fice com­plexe, armé du savoir que l’immédiateté n’est qu’un leurre, qu’on ne tra­vaille pas face à la « réa­li­té », mais à tra­vers le mur…

  • 23 05 14

    eQda : 1. Longtemps le binaire ama­doua  À un moment tu apprends que chien n’est pas, n’est défi­ni­ti­ve­ment pas, tout ce temps n’était pas, ne fut jamais le brave contraire de chat, que dans aucune sphère séman­tique, sur aucune corde de cette sphère, sur aucune branche de proxé­mie chien ne fait face à chat.    Ist der einfäl­tige Himmel Denn reich ?1 Friedrich Hölderlin, « Was ist der Menschen Leben ? » Version courte : quand le binaire n’amadoue plus, la connais­sance est comme ren­due momen­ta­né­ment indi­geste. Peut-être sur­tout pour les yeux. Peut-être pas. Version longue, émol­liente mais pénible, peut-être sur­tout pour les yeux, peut-être pas : Le…

  • Aristote ⋅ Politique 24 10 17

    Toute pro­prié­té a deux usages, qui tous deux lui appar­tiennent essen­tiel­le­ment, sans tou­te­fois lui appar­te­nir de la même façon : l’un est spé­cial à la chose, l’autre ne l’est pas. Une chaus­sure peut à la fois ser­vir à chaus­ser le pied ou à faire un échange. On peut du moins en tirer ce double usage. Celui qui, contre de l’argent ou contre des ali­ments, échange une chaus­sure dont un autre a besoin, emploie bien cette chaus­sure en tant que chaus­sure, mais non pas cepen­dant avec son uti­li­té propre ; car elle n’avait point été faite pour l’échange. J’en dirai autant de toutes…

  • Frédéric Goubier ⋅ « Dire et vou­loir dire dans la logique médié­vale : Quelques jalons pour situer une frontière » 25 10 17

    Lambert Marie de Rijk a décrit le XIIe siècle logi­co-séman­tique comme le moment où émergent et se déve­loppent des approches « contex­tuelles » du lan­gage, en ce sens que les ana­lyses s’intéressent de manière crois­sante au rap­port entre les varia­tions de valeurs de véri­té des énon­cés et leur com­po­si­tion – le contexte est ici intra­lin­guis­tique. Au tour­nant du XIIIe siècle naît la « théo­rie de la sup­po­si­tion », à savoir, pour une part au moins, une approche sys­té­ma­tique des condi­tions de véri­té des pro­po­si­tions à par­tir des pro­prié­tés intrin­sèques attri­buées aux termes : type de quan­ti­fi­ca­tion, temps du verbe, moda­li­tés alé­thiques, res­tric­tion adjec­ti­vale, etc. Frédéric Goubier,…

  • Frédéric Goubier ⋅ « Dire et vou­loir dire dans la logique médié­vale : Quelques jalons pour situer une frontière »

    La sup­po­si­tio est l’élément-clé de ce dis­po­si­tif. Elle four­nit trois types d’informations : le « mode de sup­po­ser » indique 1) la nature du sup­po­si­tum ou des sup­po­si­ta (les ‘réfé­rents’ d’un sub­stan­tif don­né peuvent être des choses, le concept sous lequel elles tombent, le sub­stan­tif lui-même) et, 2) à l’intérieur de la dési­gna­tion de choses, le type de quan­ti­fi­ca­tion (exis­ten­tielle, uni­ver­selle et ses varia­tions) ; 3) les concepts d’ampliatio et de res­tric­tio se chargent eux du cal­cul du volume des sup­po­si­ta. Au XIVe siècle, et dans une bien moindre mesure au XIIIe, la dis­tinc­tion entre modi sup­po­nen­di per­met à la théo­rie d’aborder d’emblée…

  • Frédéric Goubier ⋅ « Dire et vou­loir dire dans la logique médié­vale : Quelques jalons pour situer une frontière »

    La théo­rie de la sup­po­si­tion, dans la ver­sion déve­lop­pée au XIIIe siècle, est avant tout concer­née par les caté­go­rèmes – et par les effets de quelques syn­ca­té­go­rèmes triés sur le volet, comme les quan­ti­fieurs. Elle ne repré­sente tou­te­fois qu’une par­tie de l’édifice séman­tique : son socle, pour l’essentiel, qu’une séman­tique des syn­ca­té­go­rèmes com­plète et pré­sup­pose par ailleurs. Dotée d’un espace lit­té­raire propre, cette séman­tique se déploie dans l’un des réseaux théo­riques les plus riches, les plus sophis­ti­qués et des moins connus du Moyen Âge phi­lo­so­phique, un réseau de concepts et d’arguments dia­lec­ti­que­ment déve­lop­pés dans l’analyse des sophis­ma­ta. Les dis­cus­sions aux­quelles ces…

  • Pierre Alferi , Olivier Cadiot ⋅ « La méca­nique lyrique » ⋅ Revue de lit­té­ra­ture générale 03 11 17

    Le but n’est pas de redon­ner ses lettres de noblesse à l’écriture, mais de les lui enle­ver, de la sous­traire aux cri­tères qui com­mandent, d’autant mieux qu’ils res­tent impli­cites, sa crtique et sa pro­duc­tion : Produits Industriels de Fiction ou Artisanat Local de Poésie. Objets ver­baux non iden­ti­fiés Dans un fic­tif pre­mier temps, pour essayer d’échapper à cette fausse alter­na­tive, on a inté­rêt à se fabri­quer des objets. Il faut que quelque chose arrête, que quelque chose objecte. Des objets-freins. Plutôt que d’un appel du vide (dont il n’y a rien à dire à moins de ver­ser dans une pénible mystique…

  • Guy Debord , Gil Wolman ⋅ « Mode d’emploi du détournement » 05 12 17

    Il va de soi que l’on peut non seule­ment cor­ri­ger une oeuvre ou inté­ger divers frag­ments d’oeuvres péri­mées dans une nou­velle, mais encore chan­ger le sens de ces frag­ments et tru­quer de toutes les manières que l’on juge­ra bonnes ce que les imbé­ciles s’obstinent à nom­mer des cita­tions. De tels pro­cé­dés paro­diques ont été sou­vent employés pour obte­nir des effets comiques. Mais le comique met en scène une contra­dic­tion à un état don­né, posé comme exis­tant. En la cir­cons­tance, l’état de choses lit­té­raire nous par­rais­sant presque aus­si étran­ger que l’âge du renne, la contra­dic­tion ne nous fait pas rire. Il…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien 31 12 17

    [L’homme du XVIe] est coin­cé dans le sort com­mun. Appelé Chacun (un nom qui tra­hit l’absence de nom), cet anti-héros est donc aus­si Personne, Nemo, tout comme l’Everyman anglais devient Nobody, ou le Jedermann alle­mand Niemand. Il est tou­jours l’autre, pri­vé de res­pon­sa­bi­li­tés propres et de pro­prié­tés par­ti­cu­lières qui limitent un chez-soi (la mort efface toutes les différences).…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Laissant de côté le « petit nombre » des « pen­seurs » et des « artistes » capables de méta­mor­pho­ser le tra­vail en plai­sir par la subli­ma­tion, quit­tant donc ces « rares élus » qui dési­gnent pour­tant la place où son texte s’élabore, il passe contrat avec « l’homme ordi­naire » et marie son dis­cours à la foule dont le des­tin com­mun est d’être leur­rée, frus­trée, contrainte au labeur, sou­mise donc à la loi de la trom­pe­rie et au tra­vail de la mort. Ce contrat, ana­logue à celui que l’histoire de Michelet passe avec « le Peuple » qui jamais pour­tant n’y par­le­ra, semble devoir per­mettre à la théo­rie de s’étendre à…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Dans le conte phi­lo­so­phique qu’est Malaise dans la civi­li­sa­tion, l’homme ordi­naire, c’est le locu­teur. Il est dans le dis­cours le point de jonc­tion entre le savant et le com­mun – le retour de l’autre (tous et per­sonne) dans la place qui s’en était soi­gneu­se­ment dis­tin­guée. Une fois de plus, il y trace le débor­de­ment de la spé­cia­li­té par la bana­li­té, et la recon­duc­tion du savoir à son pré­sup­po­sé géné­ral : de sérieux, je ne sais rien. Je suis comme tout le monde.…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Depuis que la scien­ti­fi­ci­té s’est don­né des lieux propres et appro­priables par des pro­jets ration­nels capables de poser déri­soi­re­ment leurs pro­cé­dures, leurs objets for­mels et les condi­tions de leur fal­si­fi­ca­tion, depuis qu’elle s’est fon­dée comme une plu­ra­li­té de champs limi­tés et dis­tincts, en somme depuis qu’elle n’est plus de type théo­lo­gique, elle a consti­tué le tout comme son reste, et ce reste est deve­nu ce que nous appe­lons la culture. Ce cli­vage orga­nise la moder­ni­té. Il la découpe en insu­la­ri­tés scien­ti­fiques domi­nantes sur un fond de « résis­tances » pra­tiques et de sym­bo­li­sa­tions irré­duc­tibles à de la pen­sée. Même si l’ambition de…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    C’est vrai que l’expert pro­li­fère dans cette socié­té, au point d’en deve­nir la figure géné­ra­li­sée, dis­ten­due entre l’exigence d’une crois­sante spé­cia­li­sa­tion et celle d’une com­mu­ni­ca­tion d’autant plus néces­saire. Il efface (et d’une cer­taine façon il rem­place) le phi­lo­sophe, hier spé­cia­liste de l’universel. Mais sa réus­site n’est pas tel­le­ment spec­ta­cu­laire. La loi pro­duc­ti­viste d’une assi­gna­tion (condi­tion d’une effi­ca­ci­té) et la loi sociale d’une cir­cu­la­tion (forme de l’échange) se contre­disent en lui. […] Faute de pou­voir s’en tenir à ce qu’il sait, l’expert se pro­nonce au titre de la place que sa spé­cia­li­té lui a value. Par là il s’inscrit et il…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Nous sommes sou­mis, quoique non iden­ti­fiés, au lan­gage ordi­naire. Comme dans la nef des fous, nous sommes embar­qués, sans pos­si­bi­li­té de sur­vol ni de tota­li­sa­tion. C’est la « prose du monde » dont par­lait Merleau-Ponty. Elle englobe tout dis­cours, même si les expé­riences humaines ne se réduisent pas à ce qu’elle peut en dire. Les scien­ti­fi­ci­tés se per­mettent de l’oublier pour s’autoriser à en trai­ter. Ni les uns ni les autres, sous cet aspect, ne touchent la ques­tion phi­lo­so­phique, sans cesse ré-ouverte par cet « élan » qui « pousse l’homme à buter contre les limites du lan­gage » (an die Grenze der Sprache anzu­ren­nen). Wittgenstein…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    [Wittgenstein doit beau­coup] à la tra­di­tion phi­lo­so­phique qu’il a connue à Cambridge. [… Celle ‑ci] s’était fixée sur les « manières de par­ler » (ways of spea­king) du lan­gage quo­ti­dien (ordi­na­ry or eve­ry­day lan­guage) au point que Austin avait pour pro­gramme de « tra­quer les minu­ties du lan­gage ordi­naire » et pour répu­ta­tion d’être « l’évangéliste du lan­gage ordi­naire » (TLS, 16 nov. 1973). Plusieurs rai­sons en étaient don­nées, qui nous concernent aus­si : 1. les manières de par­ler usuelles n’ont pas d’équivalences dans les dis­cours phi­lo­so­phiques et elles n’y sont pas tra­duc­tibles parce qu’il y a plus de choses en elle que dans ces dis­cours ; 2.…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien ⋅ citant Wittgenstein

    « Lorsque nous fai­sons de la phi­lo­so­phie nous sommes comme des sau­vages, des hommes pri­mi­tifs qui, enten­dant la façon de s’exprimer d’hommes civi­li­sés, en font une fausse interprétation »…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Là, tou­jours, les forts gagnent et les mots trompent – expé­rience qui rejoin­drait le constat d’un Maghrébin syn­di­ca­liste à Billancourt : « Nous sommes tou­jours niqués »…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Une manière d’utiliser des sys­tèmes impo­sés consti­tue la résis­tance à la loi his­to­rique d’un état de fait et à ses légi­ti­ma­tions dog­ma­tiques. Une pra­tique de l’ordre bâti par d’autres en redis­tri­bue l’espace ; elle y crée au moins du jeu, pour des manœuvres entre forces inégales et pour des repères uto­piques. Là se mani­fes­te­rait l’opacité de la culture « popu­laire » – la roche noire qui s’oppose à l’assimilation. Ce qui s’y appelle « sagesse » (sabe­do­ria) se défi­nit comme un stra­ta­gème (tram­po­li­na­gem, qu’un jeu de mots asso­cie à l’acrobatie du sal­tim­banque et à son art de sau­ter sur le trem­plin, tram­po­lim) et comme « fourberie »…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Les jeux spé­ci­fiques de chaque socié­té : ces opé­ra­tions dis­jonc­tives (pro­duc­trices d’événements qui dif­fé­ren­cient) donnent lieu à des espaces où des coups se pro­por­tionnent à des situa­tions. Depuis le jeu d’échecs, forme aris­to­cra­tique d’un « art de la guerre » venu de Chine et entré par les Arabes dans l’Occident médié­val où il consti­tua l’essentiel de la culture dans les manoirs, jusqu’à la belote, le loto ou le scrabble, les jeux for­mulent (et for­ma­lisent déjà) les règles orga­ni­sa­trices de coups et consti­tuent aus­si une mémoire (un sto­ckage et une clas­si­fi­ca­tion) de sché­mas d’actions arti­cu­lant des répar­ties à des occa­sions. Ils exercent cette fonction…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    L’usage doit donc être ana­ly­sé pour lui-même. Les modèles ne manquent pas, sur­tout en ce qui concerne la langue, ter­rain pri­vi­lé­gié pour le repé­rage des for­ma­li­tés propres à ces pra­tiques. Giblert Ryle, repre­nant la dis­tinc­tion saus­su­rienne entre la « langue » et (un sys­tème) et la « parole » (un acte), com­pa­rait la pre­mière à un capi­tal et la seconde aux opé­ra­tions qu’il per­met : d’un côté, un stock ; de l’autre, de affaires et des usages. Dans le cas de la consom­ma­tion, on pour­rait presque dire que la pro­duc­tion four­nit le capi­tal et que les uti­li­sa­teurs, comme des loca­taires, acquièrent le droit de faire des…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Producteurs mécon­nus, poètes de leurs affaires, inven­teurs de sen­tiers dans les jungles de la ratio­na­li­té fonc­tion­na­liste, les consom­ma­teurs pro­duisent quelque chose qui a la figure des « lignes d’erre » dont parle Deligny. Ils tracent des « tra­jec­toires indé­ter­mi­nées », appa­rem­ment insen­sées parce qu’elles ne sont pas cohé­rentes avec l’espace bâti, écrit et pré­fa­bri­qué où elles se déplacent. Ce sont phrases impré­vi­sibles dans un lieu ordon­né par les tech­niques orga­ni­sa­trices de sys­tèmes. Bien qu’elles aient pour maté­riel les voca­bu­laires des langues reçues (celui de la télé, du jour­nal, du super­mar­ché ou des dis­po­si­tions urba­nis­tiques), bien qu’elles res­tent enca­drées par des syn­taxes pres­crites (modes temporels…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Habiter, cir­cu­ler, par­ler, lire, faire le mar­ché ou la cui­sine, ces acti­vi­tés semblent cor­res­pondre aux carac­té­ris­tiques des ruses et des sur­prises tac­tiques : bons tours du « faible » dans l’ordre éta­bli par le « fort », art de faire des coups dans le champ de l’autre, astuce de chas­seurs, mobi­li­tés manœu­vrières et poly­morphes, trou­vailles jubi­la­toires, poé­tiques et guerrières.…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Les pra­tiques quo­ti­diennes relèvent d’un vaste ensemble, dif­fi­cile à déli­mi­ter et qu’à titre pro­vi­soire on peut dési­gner comme celui des pro­cé­dures. Ce sont des sché­mas d’opérations, et des mani­pu­la­tions tech­niques. À par­tir de quelques ana­lyses récentes et fon­da­men­tales (Foucault, Bourdieu, Vernant et Detienne, etc.) il est pos­sible, sinon de les défi­nir, du moins d’en pré­ci­ser le fonc­tion­ne­ment rela­ti­ve­ment au dis­cours (ou à « l’idéologie », comme dit Foucault), à l’acquis (l’habitus de Bourdieu) et à cette forme du temps qu’est l’occasion (le kai­ros dont parlent Vernant et Detienne). Manières de repé­rer une tech­ni­ci­té d’un type par­ti­cu­lier, en même temps que d’en situer…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    L’usage du terme « stra­té­gie » n’est pas moins limi­té. Il est jus­ti­fié par le fait que les pra­tiques donnent une réponse adé­quate aux conjonc­tures. Mais Bourdieu répète en même temps qu’il ne s’agit pas stra­té­gies à pro­pre­ment par­ler : il n’y a pas de choix entre plu­sieurs pos­sibles, donc pas d’« inten­tion stra­té­gique » ; il n’y a pas intro­duc­tion de cor­rec­tifs dus à une meilleure infor­ma­tion, donc pas « le moindre cal­cul » ; il n’y a pas pré­vi­sion, mais seule­ment un « monde pré­su­mé » comme la répé­ti­tion du pas­sé. En somme, « c’est parce que les sujets ne savent pas, à pro­pre­ment par­ler, ce qu’ils font, que ce…

  • Immanuel Kant ⋅ Kritik der Urteilskraft

    In mei­nen Gegenden sagt der gemeine Mann, wenn man ihm etwa eine solche Aufgabe vor­legt, wie Columbus mit sei­nem Ei : das ist keine Kunst, es ist nur eine Wissenschaft. D. i. wenn man es weiß, so kann man es ; und eben dieses sagt er von allen vor­ge­bli­chen Künsten des Taschenspielers. Die des Seiltänzers dage­gen wird er gar nicht in Abrede sein, Kunst zu nennen.…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Même lorsque l’idéologie médi­cale s’inverse len­te­ment, au début du XIXe siècle, lorsque, majo­ri­tai­re­ment, une thé­ra­peu­tique d’extractions (le mal est un sur­croît – quelque chose de plus ou de trop – qu’il faut enle­ver du corps par la sai­gnée, la purge, etc.) est rem­pla­cée par une thé­ra­peu­tique d’adjonctions (le mal est un manque, un défi­cit, qu’il faut sup­pléer par des drogues, des sou­tiens, etc.), l’appareillage de l’outilité conti­nue à exer­cer son rôle d’écrire sur le corps le nou­veau texte du savoir social au lieu de l’ancien, tout comme la herse de la Colonie péni­ten­tiaire [de Kafka, ndr] reste iden­tique, même si…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Une cré­di­bi­li­té du dis­cours est d’abord ce qui fait mar­cher des croyants. Elle pro­duit des pra­ti­quants. Faire croire, c’est faire faire. Mais par une curieuse cir­cu­la­ri­té, la capa­ci­té de faire mar­cher – d’écrire et de machi­ner les corps – est pré­ci­sé­ment ce qui fait croire. Parce que la loi est déjà appli­quée avec et sur des corps, « incar­née » en des pra­tiques phy­siques, elle peut s’en accré­di­ter et faire croire qu’elle parle au nom du « réel ». Elle se rend fiable en disant : « Ce texte vous est dic­té par la Réalité même ». On croit ce qu’on sup­pose réel, mais ce « réel » est…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    [La rhé­to­rique] pré­ten­dait faire de la parole ce qui joue sur le vou­loir de l’autre, éta­blit des adhé­sions et des contrats, coor­donne ou modi­fie des pra­tiques sociales, et donc façonne l’histoire. Elle a été peu à peu reje­tée des champs scien­ti­fiques. Et ce n’est pas un hasard si elle se retrouve du côté où pros­pèrent des légen­daires, et si Freud la res­taure dans les régions exi­lées et impro­duc­tives du rêve ou un « par­ler » incons­cient fait retour. Cette divi­sion, déjà si mar­quée au XVIIIe siècle, dans l’opposition crois­sante entre les tech­niques (ou les sciences) et l’opéra, ou, plus spé­ci­fi­que­ment, dans la…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    En géné­ral, cette image du « public » ne s’affiche pas. Elle n’habite pas moins la pré­ten­tion qu’ont les « pro­duc­teurs » d’informer une popu­la­tion, c’est-à-dire de « don­ner forme » aux pra­tiques sociales. Les pro­tes­ta­tions mêmes contre la vulgarisation/vulgarité des médias relèvent sou­vent d’une pré­ten­tion péda­go­gique ana­logue ; por­tée à croire ses propres modèles cultu­rels néces­saires au peuple en vue ‘une édu­ca­tion des esprits et d’une élé­va­tion des cœurs, l’élite émue par le « bas niveau » des canards ou de la télé pos­tule tou­jours que le public est mode­lé par les pro­duits qu’on lui impose. C’est là se méprendre sur l’acte de « consom­mer ». On sup­pose qu’« assi­mi­ler » signifie…

  • Michel de Certeau ⋅ Radioscopie ⋅ ca. 9:00

    Une des choses qui m’a tou­jours parues essen­tielles à ces expé­riences mys­tiques, c’est jus­te­ment leur volon­té de récu­ser l’exception, l’extase, le moment excep­tion­nel, qui est effec­ti­ve­ment un moment néces­saire dans l’expérience mys­tique, mais qui doit être dépas­sé pour ren­trer dans le quo­ti­dien, dans le banal, dans « la vie com­mune ». Le réel étant jus­te­ment l’acceptation d’une limite d’un tra­vail par­ti­cu­lier et, au fond, plus essen­tiel­le­ment, de la mort.…

  • Michel de Certeau ⋅ L’invention du quotidien

    Le sens « lit­té­ral », pro­duit d’une élite sociale Des ana­lyses qui suivent l’actualité liseuse en ses détours, dérives à tra­vers la page, méta­mor­phoses et ana­mor­phoses du texte par l’œil voya­geur, envols ima­gi­naires ou médi­ta­tifs à par­tir de quelques mots, enjam­be­ments d’espaces sur les sur­faces mili­tai­re­ment ran­gées de l’écrit, danses éphé­mères, il res­sort au moins, en pre­mière approche, qu’on ne sau­rait main­te­nir la par­ti­tion qui sépare de la lec­ture le texte lisible (livre, image, etc.). Qu’il s’agisse d’un jour­nal ou de Proust, le texte n’a de signi­fi­ca­tion que par ses lec­teurs ; il change avec eux ; il s’ordonne selon des codes de perception…

  • Angela Beatriz Ávalos Soto ⋅ « La per­sonne et ses modes chez Pierre Abélard » 14 03 18

    Processus per­met­tant l’imposition d’un nom et qui se déroule de la manière sui­vante (nous nous appuyons sur le De Intellectibus) : au fon­de­ment de toute connais­sance, il y a la sen­sa­tion qui « touche légè­re­ment » l’objet, puis vient l’imagination qui, en se débar­ras­sant d’une exté­rio­ri­té, sai­sit la chose de manière confuse ou indé­ter­mi­née – car ima­gi­ner, c’est accueillir sim­ple­ment la chose sans consi­dé­rer encore en elle ni nature ni pro­prié­té. Enfin vient l’intellection. Celle-ci, ayant comme acte essen­tiel celui de l’« atten­tio », débar­ras­sée de toute exté­rio­ri­té, obser­vant à tra­vers les yeux de l’esprit, intel­lige « sa chose ». Par les images, l’intellect vise…

  • Nicolas de Cues ⋅ De Docta Ignorantia ⋅ I.21 21 03 18

    Ce cercle est si par­fai­te­ment un que son dia­mètre est sa cir­con­fé­rence. Mais un dia­mètre infi­ni a un milieu infi­ni. Or son milieu est son centre. On voit donc que centre, dia­mètre et cir­con­fé­rence sont la même chose. […] Tu vois com­ment le maxi­mum par­fait tout entier est à l’intérieur de tout, qu’il est simple et indi­vi­sible, puisqu’il est le centre infi­ni ; et en dehors de tout, entou­rant toutes choses, puisque cir­con­fé­rence infi­nie ; et péné­trant tout, puisque dia­mètre infi­ni ; prin­cipe de toutes choses, puisque centre ; fin de toutes choses, puisque cir­con­fé­rence ; milieu de tout, puisque dia­mètre. Cause effi­ciente, puisque centre ;…

  • Aristote ⋅ « Livre Gamma » ⋅ Métaphysique ⋅ 1011b23 23 03 18

    Il n’est pas pos­sible qu’il y ait aucun inter­mé­diaire entre les énon­cés contra­dic­toires : il faut néces­sai­re­ment ou affir­mer ou nier un seul pré­di­cat, quel qu’il soit. » alt : « Nous en avons dit assez pour éta­blir que le plus sûr de tous les prin­cipes, c’est que les affir­ma­tions oppo­sées ne peuvent être vraies en même temps, et pour mon­trer les consé­quences et les causes de l’opinion contraire. Et, puisqu’il est impos­sible que deux asser­tions contraires sur le même objet soient vraies en même temps, il est évident qu’il n’est pas pos­sible non plus que les contraires se trouvent en même temps dans…

  • Bernard Noël ⋅ « La ques­tion »

    Qu’en serait-il d’une ques­tion qui n’impliquerait pas de réponse ? Elle ne divi­se­rait pas le monde en deux : la demande, la réponse ; elle se tien­drait d’emblée en leur milieu, écla­tante de leur contra­dic­tion, et cepen­dant fer­mée à la dis­con­ti­nui­té que la contra­dic­tion engendre. Pareille ques­tion ne sau­rait pas ce qu’elle est, car niant sa nature et se niant elle-même, elle se conten­te­rait jus­te­ment d’être ce qu’elle est. Il va donc fal­loir « jouer jusqu’à la mort », me don­nant la comé­die de ces mots qui ne sont pas ce qu’ils vont tout d’abord paraître — qui ne sont pas là pour mani­fes­ter un…

  • Nathalie Quintane ⋅ « Une par­tie de l’extrême gauche lit davan­tage de littérature » 07 04 18

    Je ne suis pas une intel­lec­tuelle enga­gée. Je suis poète. Je remarque tout ce qui sen­si­ble­ment me heurte, me capte, m’arrête. Je remarque qu’on a pas­sé une jour­née de pro­cès à regar­der des vidéos, c’est tout. Je n’ai pas de thèse à défendre. Je ne viens pas véri­fier ce que je sais déjà, parce que je ne sais rien avant de l’avoir écrit. Je n’ai rien à apprendre à qui que ce soit, ni sur Jeanne d’Arc, ni sur les classes moyennes – sur les­quelles j’ai pour­tant écrit deux petits livres parus chez P.O.L. Je crois sim­ple­ment que ma place…

  • Alain de Libera ⋅ « Cours du 26 mars 2018 » 08 04 18

    Foucault, les quatre moda­li­tés alè­thur­giques  : pro­phé­tique (des­ti­nal), sap­tien­tiel (onto­lo­gique), péda­go­gique (tech­nique), par­rê­sias­tique (éthique). Il me semble – c’est tout cas ce que j’ai essayé de vous mon­trer, même sché­ma­ti­que­ment – que, dans la culture grecque, à la fin du Ve siècle-début du IVe siècle, on peut repé­rer bien répar­tis en une sorte de rec­tangle, ces quatre grands modes de véri­dic­tion : – celui du pro­phète et du des­tin, – celui de la sagesse et de l’être, – celui de l’enseignement et de la tekh­nê, – et celui de la par­rê­sia avec l’êthos. Mais si ces quatre moda­li­tés sont ain­si assez…

  • Michel Foucault ⋅ Le cou­rage de la vérité

    Cette année, je vou­drais conti­nuer l’étude du franc-par­ler, de la par­rê­sia comme moda­li­té du dire-vrai. (…) L’alèthurgie serait, éty­mo­lo­gi­que­ment, la pro­duc­tion de la véri­té, l’acte par lequel la véri­té se mani­feste. Donc lais­sons de côté les ana­lyses de type « struc­ture épis­té­mo­lo­gique » et ana­ly­sons un peu les « formes alèthurgiques ».…

  • Michel Foucault ⋅ Le cou­rage de la vérité

    On ne dira pas que le géo­mètre ou le gram­mai­rien, ensei­gnant ces véri­tés aux­quelles ils croient, sont des par­rè­siastes. Pour qu’il y ait par­rê­sia (…) il faut que le sujet, [en disant] cette véri­té qu’il marque comme étant son opi­nion, sa pen­sée, sa croyance, prenne un cer­tain risque, risque qui concerne la rela­tion même qu’il a avec celui auquel il s’adresse. Il faut pour qu’il y ait par­rê­sia que, en disant la véri­té, on ouvre, on ins­taure et on affronte le risque de bles­ser l’autre, de l’irriter, de le mettre en colère et de sus­ci­ter de sa part un cer­tain nombre de conduites qui…

  • Michel Foucault ⋅ Le cou­rage de la vérité

    La pra­tique de la par­rê­sia s’oppose terme à terme à ce qui est en somme l’art de la rhé­to­rique. (…) Le bon rhé­to­ri­cien, le bon rhé­teur est l’homme qui peut par­fai­te­ment et est capable de dire tout autre chose que ce qu’il sait, tout autre chose que ce qu’il croit, tout autre chose que ce qu’il pense, mais de le dire de telle manière que, au bout du compte, ce qu’il aura dit, et qui n’est ni ce qu’il croit ni ce qu’il pense ni ce qu’il sait, sera, devien­dra ce que pensent, ce que croient et ce que croient savoir ceux…

  • Michel Foucault ⋅ Le cou­rage de la vérité

    Disons, très sché­ma­ti­que­ment, que le rhé­teur est, ou en tout cas peut par­fai­te­ment être un men­teur effi­cace qui contraint les autres. Le par­rè­siaste, au contraire, sera le diseur cou­ra­geux d’une véri­té où il risque lui-même et sa rela­tion avec l’autre. (…) La par­rê­sia est tout de même autre chose qu’une tech­nique ou un métier, (…) c’est une atti­tude, une manière d’être qui s’apparente à la ver­tu, une manière de faire. »…

  • Alain de Libera ⋅ « Cours du 26 mars 2018 »

    (Fiche De Libera 26 03 2018) : Foucault, Courage de la véri­té, p. 310 : les deux moda­li­tés du « dire-vrai » phi­lo­so­phique (post-socra­tique) 1) la moda­li­té pla­to­ni­cienne : elle accen­tue de façon très signi­fi­ca­tive l’importance et l’ampleur des mathê­ma­ta, qui donne à la connais­sance de soi la forme de la contem­pla­tion de soi par soi et de la recon­nais­sance onto­lo­gique de ce qui est l’âme en son être propre ; elle tend à éta­blir un double cli­vage : de l’âme et du corps ; du monde vrai et du monde des appa­rences. 2) la moda­li­té cynique : elle « réduit de façon aus­si stricte que pos­sible le domaine des mathêmata »,…

  • Alain de Libera ⋅ « Cours du 26 mars 2018 »

    Slide De Libera (26 03 2018 – non pro­non­cé) 1.— Foucault recon­duit l’éloge de la « manière de vivre » comme spé­ci­fi­ci­té de la phi­lo­so­phie antique et le dis­cré­dit rela­tif du chris­tia­nisme médié­val dans le sché­ma phi­lo­so­phique et his­to­rio­gra­phique de P. Hadot, mar­qué notam­ment par la dis­so­cia­tion entre théo­lo­gie sco­las­tique et vie spi­ri­tuelle – qui pro­jette sur le monde uni­ver­si­taire cer­taine vision de la dif­fé­rence entre l’école et le cloître dans les siècles pré-uni­ver­si­taires. 2. — On peut, on doit révi­ser cette vision de l’université, qui exclut l’êthos aca­dé­mique (il y en a pour­tant un, tout comme il y a une vie…

  • 18 06 15

    On pense, on craint, quand on pré­pare un bœuf bour­gui­gnon, de ne pas vrai­ment cui­si­ner un bœuf bour­gui­gnon, quand on écrit de la poé­sie (vers, champs, blocs, ou lignes, ou phrases, ou pro­po­si­tions) de ne pas être en train d’en écrire, quand on fait un film, de ne pas être suf­fi­sam­ment dans le ciné­ma – ou trop, ce qui revient au même, la pos­ture consis­tant à vou­loir à tout prix se situer dans la Nouvelle Cuisine, l’Anti-Poésie, ou le Non-Cinéma, pro­duit des effets iden­tiques, puisqu’elle pré­sente l’assignation à un lieu, et l’obligation consé­quente qu’aurait ce qu’on fait d’y entrer, ou…

  • Nathalie Quintane ⋅ « Pain d’é­pice » ⋅ Ultra-Proust 08 04 18

    Le « tra­vail de la langue » est une chose absurde quand on ne com­prend pas qu’il ne se réduit pas à lui-même comme objet d’auto-contemplation ; ou plu­tôt, quand on l’a oublié. Baudelaire n’a pas écrit les Petits Poèmes en Prose pour « révo­lu­tion­ner le lan­gage poé­tique » et coif­fer Gautier au poteau ; la rage conte­nue qu’il y met, y com­pris à l’égard de lui-même, prouve assez qu’il enten­dait lit­té­ra­le­ment faire déchan­ter le second Empire.…

  • Nathalie Quintane ⋅ « Pain d’é­pice » ⋅ Ultra-Proust

    L’importance des cor­rec­tions, chez Proust, ne tient pas seule­ment à son per­fec­tion­nisme, ou au fait que, « quelque part », il se sen­tait incor­rect, ou pas assez juste dans sa langue, mais révèle à mon sens un trait de la moder­ni­té dont sa syn­taxe se sai­sit dans cette façon d’approcher en spi­rale, pro­gres­si­ve­ment, son objet, en recu­lant et en y reve­nant tour à tour, dans une épa­nor­those éten­due à tout un livre, et qui consiste à reprendre ce qu’on vient de poser pour le refor­mu­ler. Il y a aus­si comme un filet où se nouent, chez ce roi de la pun­chline, toutes…

  • Nathalie Quintane ⋅ « Le der­nier chorégraphe » ⋅ Ultra-Proust

    Tant que les écri­vains fran­çais ne s’auto-provinçialiseront pas, et tant que la France ne sera pas sa propre pro­vince et celle de tous les autres pays, nous ne pour­rons nous sau­ver de cette sorte par­ti­cu­lière de bêtise que nous nom­mons l’intelligence.…

  • Nathalie Quintane ⋅ « Le der­nier chorégraphe » ⋅ Ultra-Proust

    Cette idée lyser­gique de la liber­té est assez éloi­gnée du trio dit « répu­bli­cain » et de son ori­gine révo­lu­tion­naire pour que l’auteur bétonne concep­tuel­le­ment son écho prous­tien : « [S’emparer de la pers­pec­tive], c’est rompre le par­tage entre ceux qui sont sou­mis à la néces­si­té du tra­vail des bras et ceux qui dis­posent de la liber­té du regard. (…) [Cette appro­pria­tion esthé­tique] défi­nit la consti­tu­tion d’un autre corps qui n’est plus « adap­té » au par­tage poli­cier des places, des fonc­tions, et des com­pé­tences sociales. »…

  • Claudine Tiercelin ⋅ « Métaphysique et phi­lo­so­phie de la connaissance » ⋅ Annuaire du Collège de France 2010–2011 09 04 18

    Le rela­ti­visme est un terme qui recouvre toute une famille de doc­trines, selon le domaine auquel il s’applique (rela­ti­visme onto­lo­gique, lin­guis­tique, moral, esthé­tique, cultu­rel, social, etc.) et selon aus­si le degré que l’on est prêt à lui don­ner (rela­ti­visme des faits, de la jus­ti­fi­ca­tion de nos croyances, de nos rai­sons épis­té­miques, morales, esthé­tiques ?), ou selon encore que l’on estime ou non que l’ intro­duc­tion d’un para­mètre de rela­ti­vi­té, quel qu’il soit, engage ou non à une posi­tion rela­ti­viste. Selon les cas, le rela­ti­visme sera reçu comme une posi­tion soit inco­hé­rente, soit inévi­table sans être for­cé­ment hos­tile à l’idée de connaissance,…

  • Claudine Tiercelin ⋅ « Normes, valeurs et ver­tus épistémiques »

    Pour William James, au contraire : il n’est pas tou­jours mau­vais de croire sur la base d’évidences insuf­fi­santes. Il y a des cas où en sui­vant la voie selon laquelle on peut pré­fé­rer l’injonction « nous devons connaître la véri­té » et non l’autre « nous devons évi­ter l’erreur », il peut être bon (voire ration­nel) de croire des choses qu’on n’a pas de rai­sons bien assu­rées de croire et même, dans cer­tains cas, il peut être bon de croire à l’encontre des don­nées dont on dis­pose. Il faut dis­tin­guer, d’une part, entre jus­ti­fi­ca­tion épis­té­mique et jus­ti­fi­ca­tion éthique, d’autre part, ce qui peut valoir (et…

  • Nathalie Quintane ⋅ Antonia Bellivetti

    Qu’est-ce que l’entêtement ? C’est res­ter au soleil alors qu’on sent déjà le gré­sille­ment des brû­lures. C’est man­ger encore un car­ré de cho­co­lat alors que cho­co­lat ne désigne plus qu’une pâte sucrée qui tapisse ma gorge. C’est déchi­rer un papier en pen­sant ain­si faire dis­pa­raître ce qui est écrit, ou mieux : faire en sorte que cela n’ait jamais été écrit. C’est ne pas se cou­vrir alors qu’il fait froid parce qu’on a déci­dé qu’il fait chaud. C’est for­cer son chien à por­ter des lunettes de soleil dans le seul but de prendre une pho­to. C’est refu­ser d’organiser un pique-nique parce qu’on…

  • Claudine Tiercelin ⋅ « Lectures aris­to­té­li­ciennes » 10 04 18

    « si la phro­ne­sis (pru­dence ou saga­ci­té), contrai­re­ment à la sagesse, est liée à la par­tie irra­tion­nelle de l’âme, et donc inti­me­ment liée à la morale, elle est comme la sagesse une ver­tu intel­lec­tuelle » / « de même que la sagesse sup­pose un double état, scien­ti­fique et ration­nel qui per­met de démon­trer à par­tir de prin­cipe pre­mier, et celui intel­lec­tif qui per­met de sai­sir les pre­miers prin­cipes de toute démons­tra­tion ; la saga­ci­té ou pru­dence sup­pose un double état : déli­bé­ra­tif et pro­pre­ment ration­nel (per­met de trou­ver les moyens en vue d’une fin) et celui intel­lec­tif qui per­met de sai­sir les fins ultimes de…

  • Emmanuel Brassat ⋅ « Alain de Libera, Archéologie du sujet » 14 04 18

    Au tout début du XVIIe siècle, un phi­lo­sophe scho­las­tique du nom de Edmond Pourchot sys­té­ma­tise, de façon encore aris­to­té­li­cienne, les quatre sens selon les­quels le terme de sujet peut se dire. Un sujet est d’inhésion (sujet d’inhérence pour des acci­dents), de déno­mi­na­tion (ce qui est dénom­mé par une forme, une per­fec­tion, une pri­va­tion, une action ou une affec­tion), d’information (ce en quoi est reçue une forme essen­tielle qui l’informe pour consti­tuer un tout indi­vi­duel phy­sique), d’attribution (la matière sujet d’une dis­ci­pline de connais­sance). Dans un tel cadre phi­lo­so­phique, la réa­li­té com­mune n’est pas encore défi­nie à par­tir du rap­port particulier…

  • Samuel Coleridge ⋅ Biographia Literaria 15 04 18

    « […] l’accord fut que je por­te­rai mes efforts en direc­tion des per­sonnes et carac­tères sur­na­tu­rels ou du moins roman­tiques ; le but étant de pui­ser au fond de notre nature intime une huma­ni­té aus­si bien qu’une vrai­sem­blance que nous trans­fé­re­rions à ces créa­tures de l’imagination, de qua­li­té suf­fi­sante pour frap­per de sus­pen­sion, ponc­tuel­le­ment et déli­bé­ré­ment, l’incrédulité, ce qui est le propre de la foi poétique. »…

  • Max Horkheimer ⋅ Die Sehnsucht nach dem ganz Anderen 20 04 18

    La véri­table fonc­tion sociale de la phi­lo­so­phie est la cri­tique de l’existant [du sub­sis­tant : de ce qui appa­raît comme onto­lo­gi­que­ment conti­nu, his­to­ri­que­ment constant, essen­tiel­le­ment inva­riable ; des Bestehenden]. Ça implique de ne pas ergo­ter super­fi­ciel­le­ment sur des idées ou des états [situa­tions, Zustände] iso­lés, comme si un phi­lo­sophe était un drôle de zouave [ein komi­scher Kauz ; un oli­brius, un drôle de lous­tic]. Ça n’implique pas non plus que le phi­lo­sophe déplore telle ou telle cir­cons­tance prise iso­lé­ment et trouve un remède à cela. Le seul but d’une telle cri­tique est d’éviter que les Hommes se perdent dans les idées et les…

  • Max Horkheimer ⋅ « Die gesell­schaft­liche Funktion der Philosophie » ⋅ Kritische Theorie. Eine Dokumentation 22 04 18

    L’exigence pla­to­ni­cienne d’un gou­ver­ne­ment par les phi­lo­sophes ne signi­fie pas que les gou­ver­nants doivent être choi­sis par­mi les auteurs de manuels de logique. Dans les affaires, l’esprit de spé­cia­li­té [Fachgeist] ne connaît que le pro­fit, dans le domaine mili­taire le pou­voir, et même en science, le suc­cès seule­ment dans une dis­ci­pline par­ti­cu­lière [Spezialdisziplin]. Si cet esprit n’est pas contrô­lé, il carac­té­rise un état anar­chique de la socié­té. Pour Platon, la phi­lo­so­phie allait de paire avec l’effort pour unir et main­te­nir les dif­fé­rentes capa­ci­tés [Vermögen] et branches de la connais­sance [Arten der Erkenntnis] dans une cohé­rence qui rende pro­duc­tifs ces éléments…

  • Ludwig Wittgenstein ⋅ Remarques mêlées 08 05 18

    Je crois avoir bien sai­si dans son ensemble ma pro­po­si­tion à l’égard de la phi­lo­so­phie, quand j’ai dit : La phi­lo­so­phie, on ne devrait l’écrire qu’en poème.…

  • Ludwig Wittgenstein ⋅ Remarques mêlées

    L’essentiel est que l’activité d’éclaircissement soit menée avec cou­rage : si celui-ci manque, elle n’est plus qu’un jeu de l’intelligence.…

  • Alain de Libera ⋅ Penser au Moyen Âge 25 07 18

    Il faut le redire : avant de le céder à la grâce de l’hexamètre et au ton­nerre de la Parole, le Moyen Age intel­lec­tuel a d’abord été vain­cu par la raille­rie.[…] Un Rabelais, un Jean Luis Vivès, un Coluccio Salutati, un Luther ont, avec leurs inté­rêts propres, dit et fait la même chose. Le Moyen Age est sté­rile. Il est donc mort de rire et de colère, du rire des huma­nistes, de la colère des réfor­ma­teurs, avant de nous faire périr d’ennui.…

  • Michel Foucault ⋅ Le cou­rage de la vérité 10 10 18

    Démosthène dit ain­si que, à la dif­fé­rence des mau­vais par­rè­siastes qui, eux, disent n’importe quoi et n’indexent pas leurs dis­cours à la rai­son, il ne veut pas par­ler sans rai­son, il ne veut pas « en venir aux injures » et « rendre coup pour coup » (vous savez, ces fameuses dis­putes où on dit n’importe quoi, pour­vu que ça puisse des­ser­vir l’adversaire et être utile à sa propre cause). Il ne veut pas faire cela, il veut au contraire, avec de la par­rê­sia (meta par­rê­sias) dire le vrai (ta ale­thê : les choses vraies). D’ailleurs, il ajoute : je ne dis­si­mu­le­rai rien (oukh apo­kh­rup­sô­mai). Ne…

  • Michel Foucault ⋅ Le cou­rage de la vérité

    Le cynisme ne se contente donc pas de cou­pler ou de faire se cor­res­pondre, dans une har­mo­nie ou une homo­pho­nie, un cer­tain type de dis­cours et une vie conforme aux prin­cipes énon­cés dans le dis­cours. Le cynisme lie le mode de vie et la véri­té sur un mode beau­coup plus ser­ré, beau­coup plus pré­cis. Il fait de la forme de l “exis­tence une condi­tion essen­tielle pour le dire-vrai. Il fait de la forme de l “exis­tence la pra­tique réduc­trice qui va lais­ser place au dire-vrai. Il fait enfin de la forme de 1 “exis­tence une façon de rendre visible, dans…

  • Michel Foucault ⋅ Le cou­rage de la vérité

    Et un peu plus loin il ajoute : Tu es le meilleur et le plus par­fait des phi­lo­sophes, étant le mar­tyr, le témoin de la véri­té (mar­tu­rôn tês alê­theias). Alors bien sûr, mar­tu­rôn ([du verbe] mar­tu­rein) ne désigne pas uni­que­ment le mar­tyr au sens que nous don­nons d’ordinaire à ce terme. C’est le témoi­gnage de la véri­té qui est ici dési­gné. Mais vous voyez bien que dans la bouche de Grégoire, il ne s’agit pas sim­ple­ment du témoi­gnage ver­bal de quelqu’un qui dirait la véri­té. Il s’agit bien de quelqu’un qui, dans sa vie même, dans sa vie de chien, n’a…

  • Michel Foucault ⋅ Le cou­rage de la vérité

    Troisièmement, le par­rè­siaste, là encore par défi­ni­tion, ne parle pas par énigmes, à la dif­fé­rence du pro­phète. Il dit au contraire les choses le plus clai­re­ment, le plus direc­te­ment pos­sible, sans aucun dégui­se­ment, sans aucun orne­ment rhé­to­rique, de sorte que ses paroles peuvent rece­voir immé­dia­te­ment une valeur pres­crip­tive. Le par­rè­siaste ne laisse rien à inter­pré­ter. Certes, il laisse quelque chose à faire : il laisse à celui auquel il s’adresse la rude tâche d’avoir le cou­rage d’accepter cette véri­té, de la recon­naître et d’en faire un prin­cipe de conduite. Il laisse cette tâche morale, mais, à la dif­fé­rence du pro­phète, il…

  • Karl Marx ⋅ La Sainte Famille 22 04 20

    Quand, opé­rant sur des réa­li­tés, pommes, poires, fraises, amandes, je me forme l’idée géné­rale de « fruit » ; quand, allant plus loin, je m’imagine que mon idée abs­traite « le fruit », déduite des fruits réels, est un être qui existe en dehors de moi et, bien plus, consti­tue l’essence véri­table de la poire, de la pomme, etc., je déclare — en lan­gage spé­cu­la­tif — que « le fruit » est la « sub­stance » de la poire, de la pomme, de l’amande, etc. Je dis donc que ce qu’il y a d’essentiel dans la poire ou la pomme, ce n’est pas d’être poire ou pomme. Ce…

  • Karl Marx ⋅ Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte 24 04 20

    Passions sans véri­té, véri­tés sans pas­sion ; héros sans héroïsme, his­toire sans évé­ne­ments ; déve­lop­pe­ment dont la seule force motrice semble être le calen­drier, fati­gant par la répé­ti­tion constante des mêmes ten­sions et des mêmes détentes ; anta­go­nismes qui ne semblent s’aiguiser pério­di­que­ment d’eux-mêmes que pour pou­voir s’émousser et s’écrouler sans se résoudre ; efforts pré­ten­tieu­se­ment éta­lés et craintes bour­geoises devant le dan­ger de la fin de monde, et, en même temps, de la part des sau­veurs du monde, les intrigues et les comé­dies de cours les plus mes­quines dont le lais­ser-aller rap­pelle moins l’époque actuelle que les temps de la Fronde ; tout le génie officiel…

  • Karl Marx ⋅ Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte

    En février 1849, on orga­ni­sa des ban­quets de récon­ci­lia­tion. On esquis­sa un pro­gramme com­mun, on créa des comi­tés élec­to­raux com­muns, et l’on pré­sen­ta des can­di­dats com­muns. On enle­va aux reven­di­ca­tions sociales du pro­lé­ta­riat leur pointe révo­lu­tion­naire, et on leur don­na une tour­nure démo­cra­tique. On enle­va aux reven­di­ca­tions démo­cra­tiques de la petite bour­geoi­sie leur forme pure­ment poli­tique, et on fit res­sor­tir leur pointe socia­liste. C’est ain­si que fut créée la social-démo­cra­tie. […] Il ne fau­drait pas par­ta­ger cette concep­tion bor­née que la petite bour­geoi­sie a pour prin­cipe de vou­loir faire triom­pher un inté­rêt égoïste de classe. Elle croit au contraire que les…

  • Karl Marx ⋅ Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte

    On se rend compte immé­dia­te­ment que, dans un pays comme la France, où le pou­voir exé­cu­tif dis­pose d’une armée de fonc­tion­naires de plus d’un demi-mil­lion de per­sonnes et tient, par consé­quent, constam­ment sous sa dépen­dance la plus abso­lue une quan­ti­té énorme d’intérêts et d’existences, où l’Etat enserre, contrôle, régle­mente, sur­veille et tient en tutelle la socié­té civile, depuis ses mani­fes­ta­tions d’existence les plus vastes jusqu’à ses mou­ve­ments les plus infimes, de ses modes d’existence les plus géné­raux jusqu’à la vie pri­vée des indi­vi­dus, où ce corps para­site, grâce à la cen­tra­li­sa­tion la plus extra­or­di­naire, acquiert une omni­pré­sence, une omni­science, une…

  • Karl Marx ⋅ Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte

    Dans ces voyages, que le grand Moniteur offi­ciel et les petits Moniteurs pri­vés de Bonaparte ne pou­vaient moins faire que de célé­brer comme des tour­nées triom­phales, il était constam­ment accom­pa­gné d’affiliés de la socié­té du Dix-Décembre . Cette socié­té avait été fon­dée en 1849. Sous le pré­texte de fon­der une socié­té de bien­fai­sance, on avait orga­ni­sé le lum­pen­pro­lé­ta­riat pari­sien en sec­tions secrètes, mis à la tête de cha­cune d’entre elles des agents bona­par­tistes, la socié­té elle-même étant diri­gée par un géné­ral bona­par­tiste. A côté de « roués » rui­nés, aux moyens d’existence dou­teux et d’origine éga­le­ment dou­teuse, d’aventuriers et de déchets corrompus…

  • Emmanuel Hocquard ⋅ « Les Dernières Nouvelles de la Cabane, bul­le­tin du 11 avril 1998 » ⋅ Ma haie 06 09 20

    Tu fais de poé­tique et de joli des valeurs. Des valeurs affec­tives, esthé­tiques et morales. Des valeurs-refuges, dirais-je. […] Aujourd’hui, le recours à ces valeurs fan­tas­ma­tiques appa­raît clai­re­ment comme des impasses du lan­gage et une regres­sion de la pen­sée. Ce serait, en lit­té­ra­ture, l’équivalent de Philippe de Villiers en politique. »…

  • Siegfried Kracauer ⋅ Les employés

    Se laisse-t-elle [la réa­li­té] dépeindre dans un repor­tage ordi­naire ? Depuis quelques années, le repor­tage jouit en Allemagne d’une faveur suprême par­mi toutes les autres formes de repré­sen­ta­tion, car il est seul capable, pense-t-on, de sai­sir la vie dans sa spon­ta­néi­té. Les écri­vains n’ont pas de plus haute ambi­tion que de faire du repor­tage ; repro­duire ce que l’on a obser­vé, voi­là ce qui compte aujourd’hui. Il y a une sorte de frin­gale d’immédiateté, qui est sans doute la consé­quence de la mal­nu­tri­tion dont est res­pon­sable l’idéalisme alle­mand. Au carac­tère abs­trait de la pen­sée idéa­liste, inca­pable de s’approcher de la réa­li­té par…

  • Siegfried Kracauer ⋅ Les employés

    Une infor­ma­tion que je recueille dans un grand maga­sin connu de Berlin est par­ti­cu­liè­re­ment ins­truc­tive : « Lorsque nous recru­tons du per­son­nel de vente et du per­son­nel admi­nis­tra­tif, déclare un per­sonne impor­tant du ser­vice du per­son­nel, nous atta­chons une grande impor­tance à une appa­rence agréable. » […] Je lui demande ce qu’il entend par là, s’il s’agit d’être piquant, ou bien joli. « Pas exac­te­ment joli. Ce qui compte, com­pre­nez-vous, c’est plu­tôt un teint mora­le­ment rose. » Je com­prends en effet. Un teint mora­le­ment rose – cet assem­blage de concepts éclaire d’un seul coup un quo­ti­dien fait de vitrines déco­rées, d’employés sala­riés et de jour­naux illustrés.…

  • Siegfried Kracauer ⋅ Les employés

    Les ins­tances diri­geantes se pré­oc­cupent plu­tôt de la for­ma­tion des jeunes prin­ci­pa­le­ment parce qu’elle est impo­sée par la même logique qui pousse à la méca­ni­sa­tion du tra­vail : « Une mise en valeur inten­sive des hommes s’avère néces­saire », me dit un res­pon­sable éco­no­mique qui n’a cer­tai­ne­ment pas en vue l’intensité humaine. Si l’on a besoin de per­son­nel de grande qua­li­té, il faut en orga­ni­ser l’élevage.…

  • John Ashbery ⋅ « Grand galop » ⋅ Autoportait dans un miroir convexe

    Toutes les choses semblent leur propre signe Et les noms qui y poussent se rami­fient vers d’autres réfé­rents. […] Les noms que nous avons volés ne nous éloignent pas : Nous avons pris sur eux un petit peu d’avance Le moment, désor­mais, est venu d’attendre à nou­veau. Rien qu’attendre, l’attente : de quoi se comble l’intervalle ? C’est un autre genre d’attente, attendre que cesse l’attente. Rien ne prend sa juste part du temps. L’attente est inté­grée aux choses qui naissent à elles-mêmes. Rien n’est incom­plet en par­tie, mais l’attente Envahit tout comme un cli­mat. Quelle heure est-il ? Rien vaut-il la peine ? Oui, car il…

  • John Ashbery ⋅ « Ferme III » ⋅ Autoportait dans un miroir convexe

    … Le pétrole n’a pas tar­dé À prendre la place de L’obscurité qui t’entoure. Tout se pas­sait Comme pré­vu, mais enfin ça n’était jamais exac­te­ment ça : Une petite cas­sure par ici, un zézaie­ment sans impor­tance. Il faut que ça se pré­sente Dans une der­nière échap­pée : poi­riers et fleurs Un ultime mur rési­neux Jouissance du cli­mat tem­pé­ré De ton iden­ti­té. Fécondité morose À sur­veiller.  … Pretty soon oil has Taken up the place of The dark around you. It was all As told, but any­way it never came out just right : A frac­tion here, a lisp where it didn’t mat­ter. It has to be pre­sen­ted Through a final…

  • John Ashbery ⋅ « Ode to Bill »

    Some things we do take up a lot more time And are consi­de­red a fruit­ful, natu­ral thing to do. I am coming out of one way to behave Into a plo­wed corn­field. On my left, gulls, On an inland vaca­tion. They seem to mind the way I write. Or, to take ano­ther example : last month I vowed to write more. What is wri­ting ? Well, in my case, it’s get­ting down on paper Not thoughts, exact­ly, but ideas, maybe : Ideas about thoughts. Thoughts is too grand a word. Ideas is bet­ter, though not pre­ci­se­ly what I mean. Someday I’ll explain. Not today though. I feel as though someone had…

  • John Ashbery ⋅ « Pas moyen de savoir » ⋅ Autoportait dans un miroir convexe

    … De toute façon le soir A ten­dance à modi­fier les choses. Moins la cou­leur, La qua­li­té d’une poi­gnée de main, une haleine dou­teuse, Qu’une impa­tience géné­rale à voir les comptes faits, Les fleurs dis­po­sées loin de tout regard. ……

  • Tiqqun ⋅ Théorie du bloom

    La métro­pole appa­raît en outre comme la patrie d’élection de la riva­li­té mimé­tique, la célé­bra­tion déso­lée mais conti­nuelle du « féti­chisme de la petite dif­fé­rence ». ON y joue à l’année la tra­gi-comé­die de la sépa­ra­tion : plus les hommes sont iso­lés, plus ils se res­semblent, plus ils se res­semblent, plus ils se détestent, plus ils se détestent plus ils s’isolent. Et là où les hommes ne peuvent plus se recon­naître les uns les autres comme par­ti­ci­pant à l’édification d’un monde com­mun, c’est une réac­tion en chaîne, une fis­sion col­lec­tive que tout vient encore catalyser.…

  • Tiqqun ⋅ Théorie du bloom 07 09 20

    Il n’y a plus, par exemple, cette réa­li­té pré­ten­du­ment sub­stan­tielle que l’on nom­mait « la famille » ; il n’y a même plus de pères, de mères, de fils ni de sœurs ; il n’y a plus que des Bloom, qui jouent à la famille, au père, à la mère, au fils ou à la sœur.…

  • Tiqqun ⋅ Théorie du bloom

    […] si le Bloom s’apparente à cet homme inté­rieur, ce n’est le plus sou­vent que de façon néga­tive. L’habitacle ines­sen­tiel de sa per­son­na­li­té ne recèle guère que le sen­ti­ment de se trou­ver entraî­né par une chute sans fin dans un espace sous-jacent, obs­cur et enve­lop­pant, comme si sans cesse il se pré­ci­pi­tait en lui-même tout en s’effritant. Goutte à goutte, par un per­le­ment régu­lier, son être suinte, file, et s’extravase. Son inté­rio­ri­té est de moins en moins un espace ou une substance,et de plus en plus un seuil et son pas­sage. De là aus­si que le Bloom soit au fond…

  • Tiqqun ⋅ Théorie du bloom

    Certainement, il avait fal­lu toute l’épaisse vul­ga­ri­té d’une époque à laquelle l’économie tint lieu de méta­phy­sique pour faire de la pau­vre­té une notion éco­no­mique (main­te­nant que cette époque touche à son terme, il devient à nou­veau évident que le contraire de la pau­vre­té n’est pas la richesse, mais la misère, et que des trois, la pau­vre­té seule a le sens d’une per­fec­tion. La pau­vre­té désigne l’état de celui qui peut user de tout, n’ayant rien en propre, et la misère l’état de celui qui ne peut user de rien, soit qu’il ait trop, soit que le temps lui fasse défaut,…

  • Tiqqun ⋅ Théorie du bloom

    Tous les mal­en­ten­dus au sujet du Bloom tiennent à la pro­fon­deur du regard avec lequel on s’autorise à le dévi­sa­ger. En tout état de cause, la palme de la céci­té revient aux socio­logues qui tels Castoriadis parlent de « repli sur la sphère pri­vée » sans pré­ci­ser que cette sphère a elle-même été entiè­re­ment socia­li­sée. À l’autre extrême, nous trou­vons ceux qui se sont lais­sés aller jusque dans le Bloom. Les récits qu’ils en ramènent s’apparentent tous, d’une manière ou d’une autre, à l’expérience du nar­ra­teur de Monsieur Teste décou­vrant le « chez-soi » de son per­son­nage : « Je n’ai jamais eu plus for­te­ment l’impression…

  • Tiqqun ⋅ Théorie du bloom

    À maints égards, la socié­té mar­chande ne peut se pas­ser du Bloom. La ren­trée dans l’effectivité des repré­sen­ta­tions spec­ta­cu­laires, connue sous le vocable de « consom­ma­tion », est entiè­re­ment condi­tion­née par la concur­rence mimé­tique à laquelle son néant inté­rieur pousse le Bloom. Le juge­ment tyran­nique du ON demeu­re­rait un article d’universelle moque­rie si « être » ne signi­fiait pas dans le Spectacle « être dif­fé­rent », ou du moins s’y effor­cer. Ce n’est donc pas tant, ain­si que le notait le bon Simmel, que « l’accentuation de la per­sonne se réa­lise au moyen d’un cer­tain trait d’impersonnalité », mais plu­tôt que l’accentuation de l’impersonnalité serait impos­sible sans un…

  • Tiqqun ⋅ Théorie du bloom

    Mais c’est exac­te­ment dans la mesure où il n’est pas un indi­vi­du que le Bloom est à même de nouer des rela­tions avec ses sem­blables. L’individu porte dans sa trom­peuse inté­gri­té, de façon ata­vique, la répres­sion de la com­mu­ni­ca­tion, ou la néces­si­té de sa fac­ti­ci­té. L’ouverture exta­tique de l’homme, et nom­mé­ment du Bloom, ce Je qui est un ON, ce ON qui est un Je, est cela même contre quoi la fic­tion de l’individu fut inven­tée. Le Bloom ne fait pas l’expérience d’une fini­tude par­ti­cu­lière ou d’une sépa­ra­tion déter­mi­née, mais de la fini­tude et de la sépa­ra­tion onto­lo­giques, com­munes à…

  • Paul Veyne ⋅ Comment on écrit l’histoire

    Un évé­ne­ment se détache sur fond d’uniformité ; c’est une dif­fé­rence, une chose que nous ne pou­vions connaître a prio­ri : l’histoire est fille de mémoire. Les hommes naissent, mangent et meurent, mais seule l’histoire peut nous apprendre leurs guerres et leurs empires ; ils sont cruels et quo­ti­diens, ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants, mais l’histoire nous dira si, à une époque don­née, ils pré­fé­raient le pro­fit indé­fi­ni à la retraite après for­tune faite et com­ment ils per­ce­vaient ou clas­saient les cou­leurs. Elle ne nous appren­dra pas que les Romains avaient deux yeux et que le ciel était…

  • Paul Veyne ⋅ Comment on écrit l’histoire

    Est évé­ne­ment tout ce qui ne va pas de soi. La sco­las­tique dirait que l’histoire s’intéresse à la manière non moins qu’à la forme, aux par­ti­cu­la­ri­tés indi­vi­duelles non moins qu’à l’essence et à la défi­ni­tion ; la sco­las­tique ajoute, il est vrai, qu’il n’est pas de matière sans forme et nous ver­rons que le pro­blème des uni­ver­saux se pose aus­si aux his­to­riens. On peut adop­ter pro­vi­soi­re­ment la dis­tinc­tion de Dilthey et Windelband : d’un côté, il y a les sciences nomo­gra­phiques, qui se donnent pour but d’établir des lois et des types, et de l’autre les sciences idio­gra­phiques, qui s’intéressent à l’individuel.…

  • Paul Veyne ⋅ Comment on écrit l’histoire

    Il est poé­tique d’opposer le carac­tère his­to­rique de l’homme aux répé­ti­tions de la nature, mais c’est une idée non moins confuse que poé­tique. La nature aus­si est his­to­rique, elle a son his­toire, sa cos­mo­lo­gie ; la nature est non moins concrète que l’homme et tout ce qui est concret est dans le temps.…

  • Paul Veyne ⋅ Comment on écrit l’histoire

    La véri­table dif­fé­rence ne passe pas entre les faits his­to­riques et les faits phy­siques, mais entre l’historiographie et la science phy­sique. La phy­sique est un corps de lois et l’histoire est un corps de faits. La phy­sique n’est pas un corps de faits phy­siques racon­tés et expli­qués, elle est le cor­pus des lois qui ser­vi­ront à expli­quer ces faits.…

  • Paul Veyne ⋅ Comment on écrit l’histoire

    Les faits n’existent pas iso­lé­ment, en ce sens que le tis­su de l’histoire est ce que nous appel­le­rons une intrigue, un mélange très humain et très peu « scien­ti­fique » de causes maté­rielles, de fins et de hasards ; une tranche de vie, en un mot, que l’historien découpe à son gré et où les faits ont leurs liai­sons objec­tives et leur impor­tance rela­tive […]. Une intrigue n’est pas un déter­mi­nisme où des atomes appe­lés armée prus­sienne culbu­te­raient des atomes appe­lés armée autri­chienne ; les détails y prennent donc l’importance rela­tive qu’exige la bonne marche de l’intrigue. Si les intrigues étaient de petits déterminismes,…

  • Paul Veyne ⋅ Comment on écrit l’histoire

    Trois consé­quences peuvent être uti­le­ment tirées du nomi­na­lisme his­to­rique. D’abord, toute his­toire est de quelque manière une his­toire com­pa­rée. Car les traits, rete­nus comme per­ti­nents, par rap­port aux­quels on décrit un fait indi­vi­duel, sont des uni­ver­saux ; par là, quand on trouve per­ti­nente et inté­res­sante l’existence de sectes dans la reli­gion romaine, on est à même de dire si n’importe quelle autre reli­gion pré­sente ou non le même trait ; et, inver­se­ment, consta­ter qu’une autre reli­gion com­porte une théo­lo­gie amène à prendre conscience que la reli­gion romaine n’en com­porte pas et à s’étonner qu’elle soit ce qu’elle est. Ensuite, tout « fait » est…

  • Paul Veyne ⋅ Comment on écrit l’histoire

    Est his­to­rique ce qui n’est pas uni­ver­sel et ce qui n’est pas sin­gu­lier. Pour que ce ne soit pas uni­ver­sel, il faut qu’il y ait dif­fé­rence ; pour que ce ne soit pas sin­gu­lier, il faut que ce soit spé­ci­fique, que ce soit com­pris, que cela ren­voie à une intrigue. L’historien est le natu­ra­liste des évé­ne­ments ; il veut connaître pour connaître, or il n’y a pas de science de la sin­gu­la­ri­té. Savoir qu’il a exis­té un être sin­gu­lier dénom­mé Georges Pompidou n’est pas de l’histoire, tant qu’on ne peut pas dire, selon les mots d’Aristote, « ce qu’il a fait et ce…

  • Paul Veyne ⋅ Comment on écrit l’histoire

    […] on est condi­tion­né à se déro­ber avec mau­vaise conscience ; c’est à quoi on recon­naît une ins­ti­tu­tion. Une ins­ti­tu­tion est une situa­tion où les gens, à par­tir de mobiles qui ne sont pas néces­sai­re­ment idéa­listes – faire car­rière, ne pas se brouiller avec le milieu, ne pas vivre en état de déchi­re­ment –, sont ame­nés à rem­plir des fins idéales, aus­si scru­pu­leu­se­ment que s’ils s’intéressaient à ces fins par goût per­son­nel ; on voit donc que les valeurs qui sont à l’origine et à la fin d’une ins­ti­tu­tion ne sont pas celles qui la font durer. D’où une ten­sion per­pé­tuelle entre…

  • Paul Veyne ⋅ Comment on écrit l’histoire

    L’histoire a une cri­tique, mais elle n’a pas de méthode, car il n’y a pas de méthode pour com­prendre. Chacun peut donc s’improviser his­to­rien ou plu­tôt le pour­rait, si, à défaut de méthode, l’histoire ne sup­po­sait qu’on ait une culture. Cette culture his­to­rique (on pour­rait l’appeler aus­si bien socio­lo­gique ou eth­no­gra­phique) n’a ces­sé de se déve­lop­per et est deve­nue consi­dé­rable depuis un siècle ou deux : notre connais­sance de l’homo his­to­ri­cus est plus riche que celle de Thucydide ou de Voltaire. Mais elle est une culture, pas un savoir ; elle consiste à dis­po­ser d’une topique, à pou­voir se poser sur l’homme…