« Me voici, homme mauvais et sans valeur, heureux pourtant, sinon bienheureux, d’avoir été envoyé par Monsieur le secrétaire, lui aussi à l’heure qu’il est certainement heureux, voire bienheureux, auprès de Madame la baronne avec ce verre de limonade, dans le but d’apporter à la plus belle femme du monde ce que cette dernière a daigné commander. Monsieur le secrétaire m’a ordonné de dire à Madame la baronne qu’il sollicitait la permission de pouvoir mille mille fois présenter ses compliments et recommander ses services à Madame. Je ne sais pas où Monsieur le secrétaire se trouve en ce moment ; mais ce que je sais et ce que je peux dire, c’est qu’à cette heure ou à cette minute, où qu’il puisse être, et quelle que soit l’affaire importante qui puisse l’occupée, en pensée, il baise la main de Madame la baronne, et même sans doute avec plus de fougue qu’il n’est de mise, peut-être, selon les lois sévères de la bienséance aristocratique, parce qu’il se sent à tout instant le chevalier, le satellite et le serviteur dévoué, prêt à tout, de Madame. Les yeux les plus beaux et les plus aimables que l’on puisse apercevoir se posent, à ce qu’il voit, avec stupéfaction et avec quelque étonnement sur l’humble ambassadeur et insignifiant commissionnaire qui parle la langue de ceux qui sont ivres de bonheur parce qu’il leur a été donné d’être admis à se mettre au service de la bonté, de la grâce et de la beauté en personne. Madame la Baronne fait véritablement la joie de quiconque a le privilège de se présenter devant elle, et cette circonstance peut un peu excuser, à la rigueur, le discours que nous avons osé tenir, et la tonalité dans laquelle nous sommes tombé. »
Citations
Voir un comte prendre son petit déjeuner est affligeant et consternant, et pour cette raison, mieux vaut s’abstenir d’avoir l’impudence de déranger un comte qui daigne prendre son petit déjeuner. De quoi l’aristocratie aime-t-elle se nourrir, en général ? À mon avis, la réponse la plus juste et la plus simple à cette question difficile et délicate est la suivante : l’aristocratie aime surtout les œufs au bacon. En outre, elle dévore et absorbe toutes sortes de confitures exquises. Si à présent, nous soulevons la question un peu inquiétante, peut-être, parce que sans doute parfaitement incongrue, de savoir ce que lit l’aristocratie, nous espérons donner dans le mille en répondant allègrement : À part les lettres qu’elle n’a jamais reçues, elle ne lit vraiment pas grand-chose. – Quelle sorte de musique lui plaît et l’enchante le plus, pour autant qu’il lui convienne de daigner nous donner ce renseignement ? – Le renseignement est tout simple : Wagner, voyons. – Que fait et qu’entreprend, et à quoi s’occupe l’aristocratie toute la journée ? En réponse à cette question apparemment aussi insolite que parfaitement naturelle, bien sûr, et de ce fait, difficilement offensante, nous sommes dans l’obligation de dire : elle va à la chasse. – Et les épouses de l’aristocratie, comment peuvent-elles se distinguer et paraître à leur avantage, par exemple ? Vite, la femme de chambre gracieuse et délurée passe en coup de vent et déclare : Je ne peux pas dire grand-chose à ce sujet. Pourtant, je peux dire tout de même que les duchesses, en général, se caractérisent par une corpulence imposante et que les baronnes sont presque toujours belles comme des nuits de lune, douces et capiteuses. Les princesses sont presque toujours maigres comme des clous, frêles et minces plutôt que larges et robustes. On voit les comtesses fumer des cigarettes et elles passent pour dominatrices. Les princesses, en revanche, sont aimables et modestes.
« Vous êtes Tobold, n’est-ce pas, et à partir d’aujourd’hui, vous entrez au service de Monsieur le comte comme domestique comtal. On espère que chez nous, ici, donc, vous serez zélé, loyal, ponctuel, poli, courtois, honnête, travailleur, consciencieux, et docile en tout temps. Votre aspect est satisfaisant, espérons que votre conduite donnera également satisfaction. Dès maintenant, vous devez essayer d’atténuer et de raffiner tous vos mouvements. Les natures carrées et bruyantes ne sont pas appréciées, ici au château, et elles ne le seront jamais. Veuillez en prendre note une fois pour toutes. Vous devez absolument savoir qu’ici, on parle à voix basse, et que chaque geste doit être en tout temps élégant et pondéré. Polissez au plus vite tout ce que votre comportement pourrait encore avoir de rude et de grossier. Essayez dès le premier jour, si c’est en votre pouvoir, de poser le pied sur le parquet avec une extrême circonspection. Monsieur le comte est particulièrement sensible sur ce point. Soyez rapide, vif, précis, attentif et silencieux. Pour le reste, je vous recommande d’afficher un air froid et impassible. Vous allez apprendre tout cela très vite, car par chance, vous n’avez pas du tout l’air inintelligence. Vous pouvez disposer. »
Je fis la connaissance de toutes sortes de personnes aimables et importantes dont la vue et la fréquentation, toutefois, eurent surtout pour résultat de me rappeler que je devais me dépêcher le plus possible d’accéder moi-même à une importance quelconque.
J’avais eu à l’occasion, j’en ai le souvenir très net, une conversation animée sur cette question avec un monsieur très élégant, intelligent et considérable. L’idée, aussi insensée qu’elle pût paraître ou être en réalité, était enfoncée dans ma tête et ne me laissait pas en paix. Les idées aspirent à se réaliser, à s’incarner ; une pensée vivante veut tôt ou tard se transformer en réalité vivante, elle veut prendre corps. « Mais à ce qu’il me semble, vous n’êtes pas vraiment homme à faire un bon domestique », me déclara le monsieur très intelligent, très élégant que j’ai dit, et je crus pouvoir rétorquer : « Doit-on nécessairement être apte ? Je crois comme vous que je suis absolument inapte. Néanmoins, je veux et je dois travailler à mettre à exécution cette idée singulière, car chacun a son honneur intérieur, et il s’agit de donner entière satisfaction à cet honneur intérieur. Ce que je désire mettre en œuvre depuis longtemps peut et doit être réalisé un jour. Apte ou inapte, la question me semble secondaire. Que la chose doit idiote ou raisonnable, c’est une alternative qui me semble aussi oiseuse que la première. Des milliers, des dizaines de milliers de personnes, peut-être, ont une idée qui leur passe par la tête, et puis elles y renoncent, car sa réalisation leur paraît trop compliquée, trop malcommode, trop folle, trop stupide, trop ardue ou trop vaine. Un projet, à mon avis, est déjà, du simple fait qu’il exige du courage, un bon projet, et de ce fait, quelque chose de salubre et d’honorable. La question de savoir si ce projet a des chances d’aboutir me semble également secondaire. Ce qui est déterminant et ce qui a du poids et de l’importance, c’est de montrer du courage et de la volonté, et de se lancer un jour dans l’entreprise prévue. Voilà pourquoi je veux à présent réaliser mon idée, car seule sa réalisation me satisfera. L’intelligence, en tout cas, ne fait pas du tout mon bonheur, pour l’instant du moins. […] »
La forme qu’il allait prendre, ce qu’il allait faire de lui et ce qu’il allait advenir de lui, tout cela n’était pas très clair à ses yeux. Il était de ceux qui ont la ferme volonté de se développer, qui préfèrent n’être rien que quelque chose de partiel, de faux, ou de flasque, en un mot, il était de ceux qui cherchent.
Parfois, il croyait avoir des cheveux d’or et une épée à la main. Il s’imaginait qu’il était un chevalier du Moyen Âge qui devait courir le monde à l’aventure. Parfois, au contraire, il était comme un moine, comme dans une cellule, assis là à méditer sur l’énigme du monde. Tout lui était mystère, ce qui est clair et évident autant que tout le reste.
71. Concentre-toi : tu seras la valeur. Après que, durant tout le temps nécessaire à vider les hommes d’eux-mêmes, le règne des choses s’est approprié leur essence, maintenant que le règne des choses se décompose et pourrit, il ne reste plus qu’à ramener ce fumier dans l’enveloppe de la « personne ». On ne demandera plus à personne de se renier comme personne pour se dépenser en tant que quantité d’énergie : au contraire, on demandera à chacun de se produire énergiquement comme quantité personnifiée de valeur. Sobriété dans les choses extérieures, richesse dans l’intériorité faite chose. Mansholt signale l’habillement spartiate, mais coloré, des « jeunes » comme bon exemple d’une autre qualité de la vie. L’apologie de l’esprit néo-chrétien prélude la relance d’un artisanat de l’âme, mais selon le principe fourni par la boîte de montage. Fais de toi ce que tu veux, les morceaux et modèles sont en catalogue, la gamme des vernis a tout pris à la nature. Colore-toi, sois imaginatif, produis de l’imagination : il y a faim de sens. Fais ce que tu veux pourvu que cela passe par la valorisation socialisée de toi-même. Concentre-toi : l’école obligatoire te parquera le plus longtemps possible, encore plus longtemps si tu es un leader ; après, seule la carrière d’une « personne » t’attend. C’est seulement de personnes concentrées en elles-mêmes que peut être nourrie la décomposition organique de la communauté appelée à s’autoréguler. L’arme ultime pour exorciser l’autogestion généralisée c’est l’égoarchie généralisée. Tous pour l’un qui est en tous, afin que survive encore un peu l’Aucun.
Il ne s’agit pas d’être d’impuissants pacifistes ou des clowns, fils des fleurs, il s’agit de savoir où commence et où se poursuit le véritable combat. Exactement là où commence, et où s’achèvera la production de soi comme figure, la gestion de soi comme entité autonome de valorisation intériorisée, la marchandisation des rapports humains dans la collusion sanctionnée par l’échange inauthentique.
65. L’anthropomorphose du capital déplace l’axe de la valorisation de la production quantifiée de marchandises à la production quantifiée de valeur-homme. L’équilibre valorisation/dévalorisation, et l’équilibre espèce/ planète, peut être compris comme un but que seul peut atteindre un capital-homme qui, tandis qu’il a fait de chacun l’entrepreneur de sa propre valorisation, efface fictivement de son mode d’être la quantification extériorisée pour la reproduire, à un niveau supérieur de mystification, à l’intérieur de la valorisation de l’Ego. Ce ne sont pas tant les quantités de « biens » de consommation et de « statuts-symboliques » dans lesquels chacun a été sollicité jusqu’ici à se dévaloriser qui doivent compter que, dans une civilisation néo-chrétienne d’égalitarisme bureaucratique, les quantités de soi, réalisées comme valeurs dans la circulation restreinte, mais multipliées en infinité d’identiques, des rapports d’échange entre « personnalités » entrepreneuses. Ainsi, tout comme le capital producteur d’objets réclamait ces « conditions et présuppositions déterminées pour sa propre valorisation : 1/ une société dont les membres concurrents s’affrontaient comme personnes qui ne sont en présence que comme possesseurs de marchandises, et seulement comme telles entrent en contact réciproque (chose qui exclut l’esclavage, etc.) et 2/ que le produit social soit produit comme marchandise (ce qui exclut toutes les formes dans lesquelles, pour les producteurs immédiats, la valeur d’usage est le but principal et où, au maximum, l’excédent du produit se transforme en marchandise, etc.) » 4 , le capital producteur d’hommes-valeurs demande, comme conditions et présuppositions déterminées : 1/ une société dont les membres concurrents s’affrontent comme personnes qui ne sont en présence que comme possesseurs de « personnalité » et seulement comme telles entrent en contact réciproque (chose qui exclut l’aliénation aux « choses », comme symboles de valeur et d’autoréalisation) et 2/ que le produit social soit produit comme valeur de la marchandise « personne » (ce qui exclut toutes les formes dans lesquelles, pour les producteurs immédiats, la valeur d’échange des « choses » est le but principal et où au maximum, l’excédent du produit se transforme en dévalorisation).
66. C’est seulement si l’on a bien compris comment la circulation des marchandises est dans le procès de valorisation un lieu seulement de communications grâce auquel A se transforme en A’, qu’on peut considérer sans scandale, du point de vue de la rationalité capitaliste, le projet de l’économie autocritique. Les commentateurs progressistes du rapport du MIT et des propositions de Mansholt ont tort quand ils affirment que le capital ne peut subsister sans accroître continuellement la production de marchandises, substrat de sa valorisation, s’ils entendent par marchandises uniquement les « choses ». Peu importe la nature de la marchandise, si elle est « chose » plutôt que « personne ». Pour que le capital puisse continuer à s’accroître en tant que tel, il suffit que, au sein de la circulation, subsiste un moment où une marchandise quelconque assume la tâche de s’échanger contre A pour s’échanger ensuite contre A’. Ceci est, en théorie, parfaitement possible, pourvu que le capital constant, au lieu d’être investi en majorité dans les implantations aptes à produire exclusivement des objets, le soit dans les implantations aptes à produire des « personnes sociales » (services sociaux et « services personnels »).
67. Le capital a dès le début transformé les hommes en marchandises, en les produisant comme forces de travail incorporées aux choses. L’aliénation consistait en ceci : être chacun un attribut de la marchandise, vivre sa propre subjectivité niée et se voir agrégé, comme chose au procès de croissance sur soi-même d’une subjectivité impersonnelle et aliénée, qui s’en approprie la force en en rejetant comme scorie inutile la substance humaine. En inversant la tendance, le capital ne fait que réinvestir dans la subjectivité de chacun, subordonnant la production de marchandises-choses à sa propre survie, au lieu de subordonner la vie de chacun à la production des marchandises. C’est ainsi qu’il peut tenter, en greffant sur chacun un répétiteur de sa propre volonté, de dépasser le point critique où production de marchandises-choses et survie deviennent inconciliables, où réduction du travail vivant et incrément de population inutile forment un mélange détonnant, où pollution et décroissance des ressources énergétiques minent la survie de son régime.