« Me voi­ci, homme mau­vais et sans valeur, heu­reux pour­tant, sinon bien­heu­reux, d’a­voir été envoyé par Monsieur le secré­taire, lui aus­si à l’heure qu’il est cer­tai­ne­ment heu­reux, voire bien­heu­reux, auprès de Madame la baronne avec ce verre de limo­nade, dans le but d’ap­por­ter à la plus belle femme du monde ce que cette der­nière a dai­gné com­man­der. Monsieur le secré­taire m’a ordon­né de dire à Madame la baronne qu’il sol­li­ci­tait la per­mis­sion de pou­voir mille mille fois pré­sen­ter ses com­pli­ments et recom­man­der ses ser­vices à Madame. Je ne sais pas où Monsieur le secré­taire se trouve en ce moment ; mais ce que je sais et ce que je peux dire, c’est qu’à cette heure ou à cette minute, où qu’il puisse être, et quelle que soit l’af­faire impor­tante qui puisse l’oc­cu­pée, en pen­sée, il baise la main de Madame la baronne, et même sans doute avec plus de fougue qu’il n’est de mise, peut-être, selon les lois sévères de la bien­séance aris­to­cra­tique, parce qu’il se sent à tout ins­tant le che­va­lier, le satel­lite et le ser­vi­teur dévoué, prêt à tout, de Madame. Les yeux les plus beaux et les plus aimables que l’on puisse aper­ce­voir se posent, à ce qu’il voit, avec stu­pé­fac­tion et avec quelque éton­ne­ment sur l’humble ambas­sa­deur et insi­gni­fiant com­mis­sion­naire qui parle la langue de ceux qui sont ivres de bon­heur parce qu’il leur a été don­né d’être admis à se mettre au ser­vice de la bon­té, de la grâce et de la beau­té en per­sonne. Madame la Baronne fait véri­ta­ble­ment la joie de qui­conque a le pri­vi­lège de se pré­sen­ter devant elle, et cette cir­cons­tance peut un peu excu­ser, à la rigueur, le dis­cours que nous avons osé tenir, et la tona­li­té dans laquelle nous sommes tombé. »

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« Tobold » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 172–174

Voir un comte prendre son petit déjeu­ner est affli­geant et conster­nant, et pour cette rai­son, mieux vaut s’abs­te­nir d’a­voir l’im­pu­dence de déran­ger un comte qui daigne prendre son petit déjeu­ner. De quoi l’a­ris­to­cra­tie aime-t-elle se nour­rir, en géné­ral ? À mon avis, la réponse la plus juste et la plus simple à cette ques­tion dif­fi­cile et déli­cate est la sui­vante : l’a­ris­to­cra­tie aime sur­tout les œufs au bacon. En outre, elle dévore et absorbe toutes sortes de confi­tures exquises. Si à pré­sent, nous sou­le­vons la ques­tion un peu inquié­tante, peut-être, parce que sans doute par­fai­te­ment incon­grue, de savoir ce que lit l’a­ris­to­cra­tie, nous espé­rons don­ner dans le mille en répon­dant allè­gre­ment : À part les lettres qu’elle n’a jamais reçues, elle ne lit vrai­ment pas grand-chose. – Quelle sorte de musique lui plaît et l’en­chante le plus, pour autant qu’il lui convienne de dai­gner nous don­ner ce ren­sei­gne­ment ? – Le ren­sei­gne­ment est tout simple : Wagner, voyons. – Que fait et qu’en­tre­prend, et à quoi s’oc­cupe l’a­ris­to­cra­tie toute la jour­née ? En réponse à cette ques­tion appa­rem­ment aus­si inso­lite que par­fai­te­ment natu­relle, bien sûr, et de ce fait, dif­fi­ci­le­ment offen­sante, nous sommes dans l’o­bli­ga­tion de dire : elle va à la chasse. – Et les épouses de l’a­ris­to­cra­tie, com­ment peuvent-elles se dis­tin­guer et paraître à leur avan­tage, par exemple ? Vite, la femme de chambre gra­cieuse et délu­rée passe en coup de vent et déclare : Je ne peux pas dire grand-chose à ce sujet. Pourtant, je peux dire tout de même que les duchesses, en géné­ral, se carac­té­risent par une cor­pu­lence impo­sante et que les baronnes sont presque tou­jours belles comme des nuits de lune, douces et capi­teuses. Les prin­cesses sont presque tou­jours maigres comme des clous, frêles et minces plu­tôt que larges et robustes. On voit les com­tesses fumer des ciga­rettes et elles passent pour domi­na­trices. Les prin­cesses, en revanche, sont aimables et modestes.

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« Tobold » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 168

« Vous êtes Tobold, n’est-ce pas, et à par­tir d’au­jourd’­hui, vous entrez au ser­vice de Monsieur le comte comme domes­tique com­tal. On espère que chez nous, ici, donc, vous serez zélé, loyal, ponc­tuel, poli, cour­tois, hon­nête, tra­vailleur, conscien­cieux, et docile en tout temps. Votre aspect est satis­fai­sant, espé­rons que votre conduite don­ne­ra éga­le­ment satis­fac­tion. Dès main­te­nant, vous devez essayer d’at­té­nuer et de raf­fi­ner tous vos mou­ve­ments. Les natures car­rées et bruyantes ne sont pas appré­ciées, ici au châ­teau, et elles ne le seront jamais. Veuillez en prendre note une fois pour toutes. Vous devez abso­lu­ment savoir qu’i­ci, on parle à voix basse, et que chaque geste doit être en tout temps élé­gant et pon­dé­ré. Polissez au plus vite tout ce que votre com­por­te­ment pour­rait encore avoir de rude et de gros­sier. Essayez dès le pre­mier jour, si c’est en votre pou­voir, de poser le pied sur le par­quet avec une extrême cir­cons­pec­tion. Monsieur le comte est par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible sur ce point. Soyez rapide, vif, pré­cis, atten­tif et silen­cieux. Pour le reste, je vous recom­mande d’af­fi­cher un air froid et impas­sible. Vous allez apprendre tout cela très vite, car par chance, vous n’a­vez pas du tout l’air inin­tel­li­gence. Vous pou­vez disposer. »

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« Tobold » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 155

Je fis la connais­sance de toutes sortes de per­sonnes aimables et impor­tantes dont la vue et la fré­quen­ta­tion, tou­te­fois, eurent sur­tout pour résul­tat de me rap­pe­ler que je devais me dépê­cher le plus pos­sible d’ac­cé­der moi-même à une impor­tance quelconque.

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« Tobold » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 153

J’avais eu à l’oc­ca­sion, j’en ai le sou­ve­nir très net, une conver­sa­tion ani­mée sur cette ques­tion avec un mon­sieur très élé­gant, intel­li­gent et consi­dé­rable. L’idée, aus­si insen­sée qu’elle pût paraître ou être en réa­li­té, était enfon­cée dans ma tête et ne me lais­sait pas en paix. Les idées aspirent à se réa­li­ser, à s’in­car­ner ; une pen­sée vivante veut tôt ou tard se trans­for­mer en réa­li­té vivante, elle veut prendre corps. « Mais à ce qu’il me semble, vous n’êtes pas vrai­ment homme à faire un bon domes­tique », me décla­ra le mon­sieur très intel­li­gent, très élé­gant que j’ai dit, et je crus pou­voir rétor­quer : « Doit-on néces­sai­re­ment être apte ? Je crois comme vous que je suis abso­lu­ment inapte. Néanmoins, je veux et je dois tra­vailler à mettre à exé­cu­tion cette idée sin­gu­lière, car cha­cun a son hon­neur inté­rieur, et il s’a­git de don­ner entière satis­fac­tion à cet hon­neur inté­rieur. Ce que je désire mettre en œuvre depuis long­temps peut et doit être réa­li­sé un jour. Apte ou inapte, la ques­tion me semble secon­daire. Que la chose doit idiote ou rai­son­nable, c’est une alter­na­tive qui me semble aus­si oiseuse que la pre­mière. Des mil­liers, des dizaines de mil­liers de per­sonnes, peut-être, ont une idée qui leur passe par la tête, et puis elles y renoncent, car sa réa­li­sa­tion leur paraît trop com­pli­quée, trop mal­com­mode, trop folle, trop stu­pide, trop ardue ou trop vaine. Un pro­jet, à mon avis, est déjà, du simple fait qu’il exige du cou­rage, un bon pro­jet, et de ce fait, quelque chose de salubre et d’ho­no­rable. La ques­tion de savoir si ce pro­jet a des chances d’a­bou­tir me semble éga­le­ment secon­daire. Ce qui est déter­mi­nant et ce qui a du poids et de l’im­por­tance, c’est de mon­trer du cou­rage et de la volon­té, et de se lan­cer un jour dans l’en­tre­prise pré­vue. Voilà pour­quoi je veux à pré­sent réa­li­ser mon idée, car seule sa réa­li­sa­tion me satis­fe­ra. L’intelligence, en tout cas, ne fait pas du tout mon bon­heur, pour l’ins­tant du moins. […] »

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« Tobold » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 150–151

La forme qu’il allait prendre, ce qu’il allait faire de lui et ce qu’il allait adve­nir de lui, tout cela n’é­tait pas très clair à ses yeux. Il était de ceux qui ont la ferme volon­té de se déve­lop­per, qui pré­fèrent n’être rien que quelque chose de par­tiel, de faux, ou de flasque, en un mot, il était de ceux qui cherchent.

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« L’étudiant » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 129

Parfois, il croyait avoir des che­veux d’or et une épée à la main. Il s’i­ma­gi­nait qu’il était un che­va­lier du Moyen Âge qui devait cou­rir le monde à l’a­ven­ture. Parfois, au contraire, il était comme un moine, comme dans une cel­lule, assis là à médi­ter sur l’é­nigme du monde. Tout lui était mys­tère, ce qui est clair et évident autant que tout le reste.

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« L’étudiant » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 124

71. Concentre-toi : tu seras la valeur. Après que, durant tout le temps néces­saire à vider les hommes d’eux-mêmes, le règne des choses s’est appro­prié leur essence, main­te­nant que le règne des choses se décom­pose et pour­rit, il ne reste plus qu’à rame­ner ce fumier dans l’enveloppe de la « per­sonne ». On ne deman­de­ra plus à per­sonne de se renier comme per­sonne pour se dépen­ser en tant que quan­ti­té d’énergie : au contraire, on deman­de­ra à cha­cun de se pro­duire éner­gi­que­ment comme quan­ti­té per­son­ni­fiée de valeur. Sobriété dans les choses exté­rieures, richesse dans l’intériorité faite chose. Mansholt signale l’habillement spar­tiate, mais colo­ré, des « jeunes » comme bon exemple d’une autre qua­li­té de la vie. L’apologie de l’esprit néo-chré­tien pré­lude la relance d’un arti­sa­nat de l’âme, mais selon le prin­cipe four­ni par la boîte de mon­tage. Fais de toi ce que tu veux, les mor­ceaux et modèles sont en cata­logue, la gamme des ver­nis a tout pris à la nature. Colore-toi, sois ima­gi­na­tif, pro­duis de l’imagination : il y a faim de sens. Fais ce que tu veux pour­vu que cela passe par la valo­ri­sa­tion socia­li­sée de toi-même. Concentre-toi : l’école obli­ga­toire te par­que­ra le plus long­temps pos­sible, encore plus long­temps si tu es un lea­der ; après, seule la car­rière d’une « per­sonne » t’attend. C’est seule­ment de per­sonnes concen­trées en elles-mêmes que peut être nour­rie la décom­po­si­tion orga­nique de la com­mu­nau­té appe­lée à s’autoréguler. L’arme ultime pour exor­ci­ser l’autogestion géné­ra­li­sée c’est l’égoarchie géné­ra­li­sée. Tous pour l’un qui est en tous, afin que sur­vive encore un peu l’Aucun.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 5  : « L »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 126–127 § 71

Il ne s’agit pas d’être d’impuissants paci­fistes ou des clowns, fils des fleurs, il s’agit de savoir où com­mence et où se pour­suit le véri­table com­bat. Exactement là où com­mence, et où s’achèvera la pro­duc­tion de soi comme figure, la ges­tion de soi comme enti­té auto­nome de valo­ri­sa­tion inté­rio­ri­sée, la mar­chan­di­sa­tion des rap­ports humains dans la col­lu­sion sanc­tion­née par l’échange inauthentique.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 5  : « L’art de vivre »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 125 § 69

65. L’anthropomorphose du capi­tal déplace l’axe de la valo­ri­sa­tion de la pro­duc­tion quan­ti­fiée de mar­chan­dises à la pro­duc­tion quan­ti­fiée de valeur-homme. L’équilibre valorisation/dévalorisation, et l’équilibre espèce/ pla­nète, peut être com­pris comme un but que seul peut atteindre un capi­tal-homme qui, tan­dis qu’il a fait de cha­cun l’entrepreneur de sa propre valo­ri­sa­tion, efface fic­ti­ve­ment de son mode d’être la quan­ti­fi­ca­tion exté­rio­ri­sée pour la repro­duire, à un niveau supé­rieur de mys­ti­fi­ca­tion, à l’intérieur de la valo­ri­sa­tion de l’Ego. Ce ne sont pas tant les quan­ti­tés de « biens » de consom­ma­tion et de « sta­tuts-sym­bo­liques » dans les­quels cha­cun a été sol­li­ci­té jusqu’ici à se déva­lo­ri­ser qui doivent comp­ter que, dans une civi­li­sa­tion néo-chré­tienne d’égalitarisme bureau­cra­tique, les quan­ti­tés de soi, réa­li­sées comme valeurs dans la cir­cu­la­tion res­treinte, mais mul­ti­pliées en infi­ni­té d’identiques, des rap­ports d’échange entre « per­son­na­li­tés » entre­pre­neuses. Ainsi, tout comme le capi­tal pro­duc­teur d’objets récla­mait ces « condi­tions et pré­sup­po­si­tions déter­mi­nées pour sa propre valo­ri­sa­tion : 1/ une socié­té dont les membres concur­rents s’affrontaient comme per­sonnes qui ne sont en pré­sence que comme pos­ses­seurs de mar­chan­dises, et seule­ment comme telles entrent en contact réci­proque (chose qui exclut l’esclavage, etc.) et 2/ que le pro­duit social soit pro­duit comme mar­chan­dise (ce qui exclut toutes les formes dans les­quelles, pour les pro­duc­teurs immé­diats, la valeur d’usage est le but prin­ci­pal et où, au maxi­mum, l’excédent du pro­duit se trans­forme en mar­chan­dise, etc.) » 4 , le capi­tal pro­duc­teur d’hommes-valeurs demande, comme condi­tions et pré­sup­po­si­tions déter­mi­nées : 1/ une socié­té dont les membres concur­rents s’affrontent comme per­sonnes qui ne sont en pré­sence que comme pos­ses­seurs de « per­son­na­li­té » et seule­ment comme telles entrent en contact réci­proque (chose qui exclut l’aliénation aux « choses », comme sym­boles de valeur et d’autoréalisation) et 2/ que le pro­duit social soit pro­duit comme valeur de la mar­chan­dise « per­sonne » (ce qui exclut toutes les formes dans les­quelles, pour les pro­duc­teurs immé­diats, la valeur d’échange des « choses » est le but prin­ci­pal et où au maxi­mum, l’excédent du pro­duit se trans­forme en dévalorisation).

66. C’est seule­ment si l’on a bien com­pris com­ment la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises est dans le pro­cès de valo­ri­sa­tion un lieu seule­ment de com­mu­ni­ca­tions grâce auquel A se trans­forme en A’, qu’on peut consi­dé­rer sans scan­dale, du point de vue de la ratio­na­li­té capi­ta­liste, le pro­jet de l’économie auto­cri­tique. Les com­men­ta­teurs pro­gres­sistes du rap­port du MIT et des pro­po­si­tions de Mansholt ont tort quand ils affirment que le capi­tal ne peut sub­sis­ter sans accroître conti­nuel­le­ment la pro­duc­tion de mar­chan­dises, sub­strat de sa valo­ri­sa­tion, s’ils entendent par mar­chan­dises uni­que­ment les « choses ». Peu importe la nature de la mar­chan­dise, si elle est « chose » plu­tôt que « per­sonne ». Pour que le capi­tal puisse conti­nuer à s’accroître en tant que tel, il suf­fit que, au sein de la cir­cu­la­tion, sub­siste un moment où une mar­chan­dise quel­conque assume la tâche de s’échanger contre A pour s’échanger ensuite contre A’. Ceci est, en théo­rie, par­fai­te­ment pos­sible, pour­vu que le capi­tal constant, au lieu d’être inves­ti en majo­ri­té dans les implan­ta­tions aptes à pro­duire exclu­si­ve­ment des objets, le soit dans les implan­ta­tions aptes à pro­duire des « per­sonnes sociales » (ser­vices sociaux et « ser­vices personnels »).

67. Le capi­tal a dès le début trans­for­mé les hommes en mar­chan­dises, en les pro­dui­sant comme forces de tra­vail incor­po­rées aux choses. L’aliénation consis­tait en ceci : être cha­cun un attri­but de la mar­chan­dise, vivre sa propre sub­jec­ti­vi­té niée et se voir agré­gé, comme chose au pro­cès de crois­sance sur soi-même d’une sub­jec­ti­vi­té imper­son­nelle et alié­née, qui s’en appro­prie la force en en reje­tant comme sco­rie inutile la sub­stance humaine. En inver­sant la ten­dance, le capi­tal ne fait que réin­ves­tir dans la sub­jec­ti­vi­té de cha­cun, subor­don­nant la pro­duc­tion de mar­chan­dises-choses à sa propre sur­vie, au lieu de subor­don­ner la vie de cha­cun à la pro­duc­tion des mar­chan­dises. C’est ain­si qu’il peut ten­ter, en gref­fant sur cha­cun un répé­ti­teur de sa propre volon­té, de dépas­ser le point cri­tique où pro­duc­tion de mar­chan­dises-choses et sur­vie deviennent incon­ci­liables, où réduc­tion du tra­vail vivant et incré­ment de popu­la­tion inutile forment un mélange déton­nant, où pol­lu­tion et décrois­sance des res­sources éner­gé­tiques minent la sur­vie de son régime.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 5  : « L’art de vivre »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 121–123 § 65–67