For Fred

Whatever your name, whatever
Your beef, I read you like I
Read a book
You would gut a nursery
To make the papers, like
Medusa your Poster Queen
You murder children
With no father’s consent

You map your treachery shrewdly,
A computer
Click clicking
As it tracks a ship
Headed for the Unknown
Making complex maneuvers
Before splashing down into
Mystery

Suppose everyone wanted it their
Way, traffic would be bottled up
The Horsemen couldn’t come
There would be no beauty, no radio
No one could hear your monologues
Without drums or chorus
In which you are right
And others, shadows, snatching things

Fate, The Gods, A Jinx, The Ruling Class
Taboo, everything but you
All the while you so helpless
So charming, so innocent
Crossed your legs and the lawyer
Muttered, dropped your hankie
And the judges stuttered

You forgot one thing though, thief
Leaving a silver earring at the
Scene of a house you’ve pilfered
You will trip up somewhere
And the case will be closed

Standup Antigone,
The jury finds you guilty
Antigone, may the Eater
Of The Dead savor your heart
You wrong girl, you wrong
Antigone, you dead, wrong
Antigone, this is it

Your hair will turn white overnight

Ishmael Reed « Antigone, This Is It » Chattanooga Random House 1973 p. 29–30 first published in Black World, sept. 1973

Des pantalons de yoga en plastique recyclé, Tik Tok, et le complexe militaro-industriel ; on en était là, c’est-à-dire pas loin, même pas en nous-mêmes. On se méprenait sur le commencement du monde. L’Éden n’était pas sur terre mais dans les plaines célestes, et bien qu’effectivement tenté⋅e⋅s par le fruit défendu, Adam et Ève se méprirent aussi sur la nature du fruit. La pomme ne conférait pas la sagesse. C’était le seul fruit du paradis qui, une fois dégusté, ne se dissolvait pas. Pourtant, chez ce premier couple humain, la faim et les intestins étaient illicites dans un paradis dépourvu de toilettes. Un ange leur désigna ce qu’il prétendait être les latrines de l’univers et leur promit, une fois la pomme ingérée, de les y emmener. Adam et Ève mangèrent, puis chevauchèrent les ailes de l’ange jusqu’aux chiottes promises. Plus tard, alors que nos deux ancêtres faisaient leurs besoins, l’ange s’envola, les abandonnant loin du paradis. Les toilettes, c’était la terre. Et c’est de ce premier couple – les excrémentalistes – que, sans exception, nous descendons.

Une fois le fruit défendu absorbé, tout ce que les premiers humains seraient amenés à consommer se transformerait en merde : les entrailles tendres des mollusques, la chair sanglante du sanglier, les céréales réduites en bouillie, le lait des ongulés, les baies de ronciers. Les premiers enfants, Caïn et Abel, furent à leur naissance plongés dans un liquide teinté de leurs propres déjections. Ces déjections, appelées meconium, se formaient dans chaque fœtus humain à partir de la douzième semaine de gestation, au moment où le lit des ongles se couvre d’ongles et où émergent les organes sexuels. Le triumvirat de la folie humaine – chier, baiser, se battre – parvenait ainsi à son stade embryonnaire dans chaque embryon au même instant, et c’est toujours le cas aujourd’hui. Pleins de merde, en ingérant parfois avant même de prendre leur premier souffle, tous les rejetons de cette première paire naquirent, eux aussi, mêlés aux déjections de leur mère – la vie humaine émergeant toujours du même endroit que la merde.

Sans surprise, encomium – terme ancien désignant un discours flatteur – est une anagramme de meconium – le tas de merde dont nous sommes chargé⋅e⋅s à la naissance. Les plus illustres de notre espèce furent excrémentalistes. Lao Tseu, Socrate, Gertrude Stein ; commis aux étrons ! Les saints et les saintes sans nom, et les rebelles ? Des complices et acolytes de la merde ! Les plus nobles d’entre nous étaient à la naissance un tas de merde, naquirent parmi la merde, et chient la plupart des jours de leur vie. Les misérables et les petites gens également. Il y en a peu dans l’histoire qui jamais ne chièrent, subsistant temporairement, comme les anciens Israélites, sur ce pain des anges qu’on appelle la « manne » ; consommant uniquement de l’opium ; ou refusant tout simplement, par lassitude devant ce monde de merde, de s’alimenter. Il n’y a guère que les hérétiques pour croire que Jésus lui-même – avant ou après la résurrection – fut capable de sauver l’humanité sans s’accroupir une seule fois. Il n’est pas jusqu’à la Sainte-Cène qui, probablement, voyagea par quelque intestin. Qui croit Dieu et la merde incompatibles n’a qu’une maigre compréhension des deux.

Truelles, trous, hygiène des mains : le traitement de nos déjections a sa technologie. Certains de nos décrets les ont prises pour objet. Merdes de la haute, merdes de la basse société ; toutes se sont confondues dans les caniveaux et les stations d’épuration, les décharges et les tas d’ordures, les cours d’eau principaux comme secondaires. Nous avons construit des bains-douches pour nous nettoyer, dont l’eau était parfois chauffée avec des pages arrachées aux livres de nos grandes bibliothèques. Il y a eu les bidets, les toilettes extérieures, les toilettes sèches, les toilettes à chasse d’eau, les WC, les urinoirs et les trous creusés à la bêche. Je ne sais pas de livre, quels que soient les fulgurants éclairages qu’il renferme, qui soit à l’abri d’un destin de papier toilette.

Une fois chez nous dans notre maison terrienne – ce trône terrestre, les toilettes du mégacosme – ce n’est pas seulement la nourriture que notre espèce mangeait qui se transformait en déchets : tout ce que nous touchions semblait faire de même. Nous naquîmes si vulnérables, si capables et dignes d’adoration, et nous le restâmes si souvent tout au long de notre vie, que nous compensâmes notre faiblesse constitutive en acquérant pour nous et pour qui nous aimions les substances de la terre, non seulement à sa surface, mais au plus profond de ses ravines. Nos industries ont digéré toute la terre comme nous avons digéré notre nourriture. Nous avons extrait, foré, récolté, abattu et confectionné, jusqu’à pouvoir reboucher complètement, avec les déchets produits par le produit de nos trous, les trous que nous avions creusés. Aujourd’hui encore, ce projet – qui consiste à ne rien laisser passer sans être touché par les mains humaines, sans être vu par les yeux humains, ou sans être dévoré et digéré par la cupidité gargantuesque du premier couple déchu débarqué dans ses toilettes terrestres – se poursuit.

Les rejetons maudits des premiers excrémentalistes ont toujours désiré, comme un papillon de nuit désire une étoile, soumettre la terre à la manufacture. Dans les mains de notre espèce, la neige devient bonhommes de neige. Les fleurs deviennent couronnes. Le mouton se change en sa peau. Les veines d’or de la planète finissent en chaîne autour du cou d’un riche. L’un d’entre nous a ensuite signé un urinoir – le sommet de nos arts. Nous avons plus souvent donné les formes du déchet à notre art que nous ne lui avons donné les formes de la vie, qui ne semblait elle-même, pour l’essentiel, qu’un déchet en attente. Avant la conception, c’était l’heure de la pré-chiure, et après la mort, le post-crépuscule de l’ordure.

À mesure que notre espèce progressait en nombre et en sophistication, nos déchets devinrent plus nocifs que des excréments, et plus durables – barres de combustible usagé, poubelles à couches-culottes, émissions de carbone, glyphosates, nano-particules de plastique. Nous avons créé des ruines et édifié sur ces ruines des ruines à venir, et sur celles-ci encore d’autres ruines à venir. Les oiseaux chanteurs vinrent s’écraser contre les fenêtres de nos tours. Les biches s’explosèrent le cou contre le capot de nos voitures. Et les autres animaux s’étranglèrent avec nos languettes d’aluminium, s’étouffèrent dans nos emballages en plastique, se retrouvant sans ressources et sans repères tandis que leurs habitats se changeaient en mines et en centres commerciaux. De ce que nous inventions à partir des substances de la terre, rien n’était trop cruel – notre merde était mortelle et complexe.

Le philosophe antique Héraclite, qui savait qu’il ne pouvait pas se baigner deux fois dans le même fleuve, est mort à la manière de celui qui avait mangé le vrai fruit de la sagesse, et qui nous a fait chuter dans cette décharge, la terre :
« …il était allé se coucher au soleil et avait ordonné à des enfants de le couvrir de fiente de bœuf ; le lendemain on le trouva mort dans cette position et on l’enterra sur la place publique. Néanthe de Cyzique prétend qu’il ne put se débarrasser du fumier et que, rendu méconnaissable par les ordures qui le couvraient, il fut dévoré par des chiens. »

« Ô plante sacrée, sage et donnant la sagesse », murmura le premier tentateur devant l’Ève de Milton, et notre propre Ève – n’ayant besoin d’aucun serpent – a probablement murmuré la même chose à l’arbre de la corporéité. Les vers à soie font de la soie avec de la salive ; c’est de la même manière, déclara Karl Marx, que Milton a fait le Paradis perdu. Chaque épopée de la chute – aussi étrange et éblouissante soit-elle – témoigne de l’excrétion sans fin de notre espèce, car ce n’est pas seulement de la merde que nous avons appris à excréter en mangeant le fruit défendu, ce sont tous nos orifices – pores, narines, yeux, organes génitaux – qui sont devenus des réservoirs de déchets, chacun ayant une viscosité et un but distincts.

Ayant été condamné⋅e⋅s à vivre dans les toilettes du cosmos, « merde » ou ses variantes est un mot qui tombe facilement de nos bouches. Lorsqu’on nous attrape en flagrant délit, lorsque nous nous cassons une cheville, lorsque nous déclenchons une mine, ou lorsque nous plantons la camionnette, nous lâchons un « merde ! » et sa myriade de synonymes multilingues. Il est possible que « merde » soit l’une des dernières paroles les plus populaires parmi notre espèce, se disputant la première place avec « dieu ».

Comme nous naissons, nous mourons, et bien que le sort de nos âmes demeure incertain, nos cadavres finissent par devenir – comme le Paradis perdu lui-même, et aussi le Paradis retrouvé – une excrétion véreuse de plus. Et lorsque nous avons trop de quoi que ce soit – trop de problèmes, trop de couvercles en plastique, trop de chagrins, trop de longues heures au compteur et de journées difficiles au calendrier – nous contemplons ce trop, vexé⋅e⋅s et fourbu⋅e⋅s, et nous nous disons à nous-mêmes ou à qui nous entend : J’en peux plus de toute cette merde !

Ainsi, déclarer qu’une année entière fut de la merde – comme beaucoup d’entre nous l’ont fait en 2020 – s’apparente à un acte de lucidité, car déclarer une année « année de merde », c’est pour les humains la déclarer, avec une candeur pure, conséquence logique de nous-mêmes.

Anne Boyer « Les Excrémentalistes » trad. maison 2020 lien

Un de ces jours où je suis très petit, on s’arrête une nuit de vacances dans cette maison que je ne connais pas, une sorte de chalet désaffecté, ouvert à l’endroit des arbres. Je veux dormir mais le lit est bordé d’une manière si rigoureuse qu’il m’est impossible de le défaire tout seul. Quelqu’un m’aide. Les draps froids, tirés, presque infinis m’aplatissent et, soudain, je sors, par la force des choses, de mon habitude d’être en boule. Je tends les bras, j’étire les jambes, le cou : je suis pour la première fois pris dans cette forme d’extension de la pâte qu’on étale.

*

Dans l’énergie du refoulé, mon corps compact revient durant la nuit et la boule qu’il forme est maintenant sans issue. Dans le noir très dense, j’entends qu’on appelle et puisque je ne peux que crier, je crie, non du retour de la densité mais de ce qu’il n’existe plus qu’elle. Peut-être l’inquiétude m’apparaît alors brièvement comme un état stable et, pendant les quelques secondes durant lesquelles on me cherche sous le lit d’abord puis tout autour, jusqu’au couloir paraît-il, avant de me retrouver finalement piégé entre la hauteur du matelas et le drap, j’ai, pendant ces quelques secondes où s’effacent tous mes repères, le sentiment saugrenu d’appartenir à quelque chose.

*

Mais quoi ? Je suis simplement coincé dans le repli du lit trop bien bordé d’un chalet de vacances laissé à l’abandon et j’ai comme l’illusion de connaître la forme stabilisée de l’absorption universelle. […]

Maël Guesdon Mon plan Corti 2021 p. 71–73

Et depuis qu’il a compris qu’à chaque fois qu’il déconne suffisamment, on lui demande de recopier, au futur et sous une forme négative, la connerie commise, mon plan choisit très scrupuleusement ses façons de déconner afin de recopier des conneries qu’il juge suffisamment intéressantes pour être recopiées. C’est à ce moment-là seulement, après tout, qu’on lui demande d’écrire. C’est quand il sait qu’on l’obligera à retranscrire consciencieusement ce qu’il ne devait pas faire (voir à reprendre, mot à mot, ce qu’il ne devait pas dire) qu’il trouve la motivation suffisante pour aboutir à quelques conneries qui en valent la peine. Il faut aller chercher, tout au fond de soi, la souplesse nécessaire pour relier le plaisir de faire ou dire une connerie à la joie de répéter son strict contraire. Peut-être même faut-il idéalement tenter de puiser l’inspiration des gestes ou des phrases dans le seul désir prospectif de les retourner. C’est une manière de gymnastique à laquelle mon plan se plie bien volontiers, une sorte de yoga qui reprend et déforme, par séries d’étirements, la logique prescriptive par laquelle s’écrivent les textes qu’il préfère puisqu’ils répètent toujours la même idée jusqu’à l’épuisement. Tantôt jusqu’à l’épuisement de l’idée quand elle est mal choisie, tantôt jusqu’à l’épuisement du plan lui-même quand il réussit son coup.

*

Tu feras plein d’images taillées et de représentations quelconques de ce qui n’existe ni sur ni autour de ton plan. Tu ne couperas pas en vain les fils ténus parce qu’ils ne laissent jamais tranquilles ceux qui les coupent en vain. Je ne les couperai pas, c’est promis. D’ailleurs, je trace la ligne d’arrivée derrière mon point de départ et je ne bouge plus. C’est promis. Ce n’est pas parce qu’on multiplie les grains jusqu’à ce que leur somme dépasse ce que l’on peut penser que cette sommes est illimitée. Sous réserve de réciprocité, tu peux donc faire de faux témoignages et convoiter puis dérober le bœuf et l’âne des autres si ce bœuf et cet âne s’avèrent tellement gros qu’ils déséquilibrent complètement l’espace où se trouvent ton bœuf et ton âne. Et comme tu appartiens toujours simultanément aux plans de ceux qui appartiennent à ton plan, bœufs et âne pourront, à leur tour, si cela s’avérait nécessaire, te laisser convoiter et dérober par d’autres bœufs et ânes, éventuellement devenus pierre, rivière ou forêt. De sorte que même sans bouger, on ne reste jamais tout à fait immobile. On attrape une chose par un bout, tient par ce bout la chose se repliant. L’autre versant s’éloigne sans arrêt mais il reste de temps en temps ce qui la retient.

Maël Guesdon Mon plan Corti 2021 p. 36–37

What do they mean when they say : « I do not like your poems ; you have no faith whatever. You seem neither to have suffered nor, in fact, to have felt anything very deeply. There is nothing appealing in what you say but on the contrary the poems are positively repellant. They are heartless, cruel, they make fun of humanity. What in God’s name do you mean ? Are you a pagan ? Have, you no tolerance for human frailty ? Rhyme you may perhaps take away but rythm ! why there is none in your work whatever. Is this what you call poetry ? It is the very antithesis of poetry. It is antipoetry. It is the annihilation of life upon which you are bent. Poetry that used to go hand in hand with life, poetry that interpreted our deepest promptings, poetry that inspired, that led us forward to new discoveries, new depths of tolerance, new heights of exaltation. You moderns ! it is the death of poetry that you are accomplishing. No. I cannot understand this work. You have not yet suffered a cruel blow from life. When you have suffered you will write differently ? »

Perhaps this noble apostrophy means something terrible for me, I am not certain, but for the moment I interpret it to say : « You have robbed me. God,. I am naked. What shall I do ? » — By it they mean that when I have suffered (provided I have not done so as yet) I too shall run for cover ; that I too shall’ seek refuge in fantasy. And mind you, I do not say that I will not. To decorate my age.

But today it is different.

The reader knows himself as he was twenty years ago and he has also in mind a vision of what he would be, some day. Oh, some day ! But the thing he never knows and never dares to know is what he is at the exact moment that he is. And this moment is the only thing in which I am at all interested. Ergo, who cares for anything I do ? And what do I care ?

I love my fellow creature. Jesus, how I love him : endways, sideways, frontways and all the other ways — but he doesn’t exist ! Neither does she. I do, in a bastardly sort of way.

William Carlos Williams Spring and All Contact Publishing 1923 p. 1–2