Walter avait tou­jours eu une capa­ci­té toute par­ti­cu­lière de vivre inten­sé­ment les choses. Il n’obtenait jamais ce qu’il vou­lait parce qu’il était trop émo­tif. Il sem­blait por­ter en lui, pour son petit bon­heur et son petit mal­heur, un très mélo­dieux ampli­fi­ca­teur. Il émet­tait tou­jours de la petite mon­naie de sen­ti­ment, mais c’était de l’or et de l’argent, alors qu’Ulrich opé­rait plus en grand, avec des sortes de chèques intel­lec­tuels, sur les­quels étaient écrits d’immenses chiffres ; mais ce n’était jamais en fin de compte que du papier.

Walter hatte immer eine ganz beson­dere Fähigkeit beses­sen, hef­tig zu erle­ben. Er kam nie zu dem, was er wollte, weil er so viel emp­fand. Er schien einen sehr melo­di­schen Schallverstärker für das kleine Glück und Unglück in sich zu tra­gen. Er gab stets kleine Gefühlsmünze in Gold und Silber aus, wäh­rend Ulrich mehr im großen ope­rierte, mit Gedankenschecks sozu­sa­gen, auf denen gewal­tige Ziffern stan­den ; aber schließ­lich war das nur Papier.

, ,
t. 1
,
chap. 29  : « Explication et inter­rup­tion d’un état de conscience nor­mal »
,
trad.  Philippe Jaccottet
, , ,
p. 145
comptabilité intensité

[L]a solu­tion d’un pro­blème intel­lec­tuel, c’est un peu comme quand un chien tenant un bâton dans sa gueule essaie de pas­ser par une étroite ouver­ture ; il tourne la tête de droite et de gauche jusqu’à ce qu’enfin le bâton glisse au tra­vers ; nous agis­sons exac­te­ment de même, avec la seule dif­fé­rence que nous n’allons pas tout à fait au hasard, mais que nous savons plus ou moins, par habi­tude, com­ment nous y prendre. Et s’il est natu­rel qu’une tête pleine ait plus d’habileté et d’expérience à se mou­voir ain­si qu’une tête vide, le glis­se­ment au tra­vers de la porte ne lui en paraît pas moins sur­pre­nant ; on y est tout d’un coup, et l’on peut per­ce­voir très dis­tinc­te­ment en soi une légère stu­peur en consta­tant que les pen­sées, loin d’attendre leur auteur, se sont bel et bien faites toutes seules. Ce sen­ti­ment de stu­peur légère, beau­coup de gens, de nos jours, l’ont bap­ti­sé « intui­tion », après l’avoir appe­lé « ins­pi­ra­tion », et croient y voir quelque chose de supra-per­son­nel, alors que c’est sim­ple­ment quelque chose d’impersonnel, à savoir l’affinité et l’homogénéité des choses mêmes qui se ren­contrent dans un cer­veau.

Meilleur est ce cer­veau, moins visibles sont ses actes. C’est pour­quoi l’acte de pen­ser, tant qu’il se pro­longe, est un état pro­pre­ment lamen­table, une sorte de colique de toutes les cir­con­vo­lu­tions du cer­veau ; mais lorsqu’il est ache­vé, il a déjà per­du la forme du pen­ser, sous laquelle il est vécu, pour prendre celle de la chose pen­sée ; et cette forme est, hélas, imper­son­nelle, car la pen­sée est alors tour­née vers l’extérieur et des­ti­née à la com­mu­ni­ca­tion. Il est pour ain­si dire impos­sible, lorsqu’un homme pense, d’attraper le moment où il passe du per­son­nel à l’impersonnel, et c’est évi­dem­ment pour­quoi les pen­seurs donnent aux écri­vains de tels sou­cis que ceux-ci pré­fèrent évi­ter ce genre de per­son­nages.

In ande­rer Hinsicht wie­der voll­zieht sich die Lösung einer geis­ti­gen Aufgabe nicht viel anders, wie wenn ein Hund, der einen Stock im Maul trägt, durch eine schmale Tür will ; er dreht dann den Kopf solange links und rechts, bis der Stock hin­dur­chrut­scht, und ganz ähn­lich tun wir’s, bloß mit dem Unterschied, daß wir nicht ganz wahl­los darauf los ver­su­chen, son­dern schon durch Erfahrung ungefähr wis­sen, wie man es zu machen hat. Und wenn ein klu­ger Kopf natür­lich auch weit mehr Geschick und Erfahrung in den Drehungen hat als ein dum­mer, so kommt das Durchrutschen doch auch für ihn über­ra­schend, es ist mit einem­mal da, und man kann ganz deut­lich ein leicht ver­dutztes Gefühl darü­ber in sich wahr­neh­men, daß sich die Gedanken selbst gemacht haben, statt auf ihren Urheber zu war­ten. Dieses ver­dutzte Gefühl nen­nen viele Leute heu­ti­gen­tags Intuition, nach­dem man es frü­her auch Inspiration genannt hat, und glau­ben etwas Überpersönliches darin sehen zu müs­sen ; es ist aber nur etwas Unpersönliches, näm­lich die Affinität und Zusammengehörigkeit der Sachen selbst, die in einem Kopf zusam­men­tref­fen.

Je bes­ser der Kopf, des­to weni­ger ist dabei von ihm wahr­zu­neh­men. Darum ist das Denken, solange es nicht fer­tig ist, eigent­lich ein ganz jäm­mer­li­cher Zustand, ähn­lich einer Kolik sämt­li­cher Gehirnwindungen, und wenn es fer­tig ist, hat es schon nicht mehr die Form des Gedankens, in der man es erlebt, son­dern bereits die des Gedachten, und das ist lei­der eine unpersön­liche, denn der Gedanke ist dann nach außen gewandt und für die Mitteilung an die Welt her­ge­rich­tet. Man kann sozu­sa­gen, wenn ein Mensch denkt, nicht den Moment zwi­schen dem Persönlichen und dem Unpersönlichen erwi­schen, und darum ist offen­bar das Denken eine solche Verlegenheit für die Schriftsteller, daß sie es gern ver­mei­den.

, ,
t. 1
,
chap. 28  : « Un cha­pitre que peut sau­ter qui­conque n’a pas d’opinion per­son­nelle sur le manie­ment des pen­sées »
,
trad.  Philippe Jaccottet
, , ,
p. 140
cerveau insaisissable pensée processus cognitif trop tard

Mon cas, en bref, est celui-ci : j’ai com­plè­te­ment per­du la facul­té de médi­ter ou de par­ler sur n’importe quoi avec cohé­rence.

D’abord il me devint peu à peu impos­sible de dis­pu­ter d’une matière éle­vée ou assez géné­rale, de four­nir alors à ma bouche ces mots dont pour­tant, d’habitude, tous les hommes font un usage spon­ta­né, sans hési­ter. J’éprouvais un malaise inex­pli­cable à seule­ment pro­non­cer les mots « esprit », « âme », ou « corps ». J’étais empê­ché, au fond de moi, de por­ter un juge­ment sur les affaires de la cour, les inci­dents au Parlement, sur tout ce que vous pour­riez ima­gi­ner. Et cela, non par égard d’aucune sorte, car vous connais­sez ma fran­chise, allant jusqu’à l’étourderie : mais les termes abs­traits, dont la langue pour­tant doit se ser­vir de façon natu­relle pour pro­non­cer n’importe quel ver­dict, se décom­po­saient dans ma bouche tels des cham­pi­gnons moi­sis.

[…]

Je ne par­ve­nais plus à les sai­sir avec le regard sim­pli­fi­ca­teur de l’habitude. Tout se décom­po­sait en frag­ments, et ces frag­ments à leur tour se frag­men­taient, rien ne se lais­sait plus enfer­mer dans un concept. Les mots flot­taient, iso­lés, autour de moi ; ils se figeaient, deve­naient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour : des tour­billons, voi­là ce qu’ils sont, y plon­ger mes regards me donne le ver­tige, et ils tour­noient sans fin, et à tra­vers eux on atteint le vide.

[…]

Au cours de toutes les années que j’ai à vivre, celles qui vont venir bien­tôt et celles qui vien­dront ensuite, je n’écrirai aucun livre anglais ni latin : et ce, pour une unique rai­son, d’une bizar­re­rie si pénible pour moi que je laisse à l’esprit infi­ni­ment supé­rieur qu’est le vôtre le soin de la ran­ger à sa place dans ce domaine des phé­no­mènes phy­siques et spi­ri­tuels qui s’étale har­mo­nieu­se­ment devant vous : parce que pré­ci­sé­ment la langue dans laquelle il me serait don­né non seule­ment d’écrire mais encore de pen­ser n’est ni la latine ni l’anglaise, non plus que l’italienne ou l’espagnole, mais une langue dont pas un seul mot ne m’est connu, une langue dans laquelle les choses muettes me parlent, et dans laquelle peut-être je me jus­ti­fie­rai un jour dans ma tombe devant un juge incon­nu.

,
« Lettre de Lord Chandos » Lettre de Lord Chandos et autres textes [1902]
,
trad.  Jean-Claude Schneider
, , ,
p. 42–51
abstraction correspondance crise empêchement langue langue étrangère lettre médiation

Vous m’avez fait venir pour que je vous raconte quelque chose sur un poète de ce temps ou bien encore sur quelques poètes ou sur la poé­sie en géné­ral. Vous aimez entendre, pense-t-on cer­tai­ne­ment, ce dont j’aime par­ler. Nous sommes tous jeunes et ain­si, rien ne sau­rait appa­rem­ment être plus com­mode et plus ano­din. Je crois réel­le­ment qu’il ne me serait pas très dif­fi­cile d’assembler quelques cen­taines d’adjectifs et de verbes de telle façon qu’ils nous feraient plai­sir un quart d’heure. En pre­mier lieu, je le crois pré­ci­sé­ment parce que je sais que nous sommes tous jeunes et que je peux à peu près m’imaginer par qui vous aimez être menés. Il est pas­sa­ble­ment facile d’entrer par la flat­te­rie dans les bonnes grâces de la géné­ra­tion à laquelle on appar­tient. « Nous » est une belle parole, les pays des contem­po­rains de notre vie se déroulent comme de grands arrière-plans jusqu’aux océans et même jusqu’aux étoiles et, sous nos pieds, reposent les pas­sés, allon­gés dans des abîmes trans­pa­rents comme des pri­son­niers. Et de par­ler de la lit­té­ra­ture de notre temps, il y a dif­fé­rentes façons qui sont plai­santes.

, ,
trad.  Albert Kohn
, , ,
p. 21
adresse connivence contemporain nous poésie pronom

L’adjonction de l’adjectif « vrai » à des opi­nions poli­tiques était d’ailleurs un des moyens qu’il avait de se recon­naître dans un monde qui, bien que créé par Dieu, ne le renie que trop sou­vent. Il était fer­me­ment convain­cu que le vrai socia­lisme était en har­mo­nie avec ses concep­tions ; son idée la plus per­son­nelle avait même tou­jours été, mais il n’osait encore se l’avouer tout entière à lui-même, de jeter un pont grâce auquel les socia­listes pour­raient pas­ser dans son propre camp. Il est bien clair qu’aider les pauvres est un devoir de che­va­le­rie, et qu’il ne peut y avoir une grande dif­fé­rence pour la vraie haute noblesse, entre un bour­geois direc­teur de fabrique et ses ouvriers ; « au fond, nous sommes tous inti­me­ment socia­listes » était une de ses phrases favo­rites, qui reve­nait à peu près à dire, ni plus ni moins, qu’il n’y a plus de dif­fé­rences sociales dans l’Au-delà. Dans le monde, en revanche, il les tenait pour des réa­li­tés néces­saires et atten­dait de la classe ouvrière qu’elle renon­çât, pour peu qu’on lui fît quelques avances sur le plan du bien-être maté­riel, aux slo­gans dérai­son­nables qu’on lui avait incul­qués, et recon­nût cet ordre natu­rel du monde dans lequel cha­cun trouve, à la place qui lui est des­ti­née, son devoir et ses chances de réus­site. C’est pour­quoi le vrai noble lui parais­sait aus­si impor­tant que le vrai ouvrier, et la solu­tion des pro­blèmes poli­tiques et éco­no­miques se rame­nait au fond pour lui à une vision har­mo­nieuse qu’il appe­lait « le Pays ».

Überhaupt war der Zusatz »der wahre« zu poli­ti­schen Gesinnungen eine sei­ner Hilfen, um sich in einer von Gott ges­chaf­fe­nen, aber ihn zu oft ver­leu­gnen­den Welt zurecht­zu­fin­den. Er war fest über­zeugt, daß sogar der wahre Sozialismus mit sei­ner Auffassung übe­reins­timme ; ja es war von Anfang an seine persön­lichste Idee, die er sogar sich selbst noch teil­weise ver­barg, eine Brücke zu schla­gen, auf der die Sozialisten in sein Lager mar­schie­ren soll­ten. Es ist ja klar, daß den Armen zu hel­fen eine rit­ter­liche Aufgabe ist und daß für den wah­ren Hochadel eigent­lich kein so großer Unterschied zwi­schen einem bür­ger­li­chen Fabrikanten und sei­nem Arbeiter bes­te­hen kann ; »wir alle sind ja im Innersten Sozialisten« war ein Lieblingsausspruch von ihm und hieß ungefähr so viel und nicht mehr, wie daß es im Jenseits keine sozia­len Unterschiede gibt. In der Welt hielt er sie aber für not­wen­dige Tatsachen und erwar­tete von der Arbeiterschaft, wenn man ihr bloß in den Fragen des mate­riel­len Wohlbefindens ent­ge­gen­komme, daß sie von unvernünf­ti­gen, in sie hinein­ge­tra­ge­nen Schlagworten abs­tehn und die natür­liche Weltordnung ein­sehn werde, wo jeder in dem ihm bes­timm­ten Kreis Pflicht und Gedeihen fin­det. Der wahre Adelige erschien ihm darum so wich­tig wie der wahre Handwerker, und die Lösung der poli­ti­schen und wirt­schaft­li­chen Fragen lief für ihn eigent­lich auf eine har­mo­nische Vision hinaus, die er Vaterland nannte.

, ,
t. 1
,
chap. 21  : « La véri­table inven­tion, par le comte Leinsdorf, de l’Action paral­lèle »
,
trad.  Philippe Jaccottet
, , ,
p. 112
authenticité autriche bourgeoisie classe ouvrière lutte des classes noblesse salut socialisme vérité

Ulrich, après son faux pas, avait per­du un ins­tant sa pré­sence d’esprit ; mais, chose curieuse, cette faute ne fit pas mau­vaise impres­sion sur Son Excellence. Certes, le comte Stallburg en éprou­va d’abord quelque stu­peur, comme si quelqu’un avait quit­té sa veste en sa pré­sence ; mais ensuite, cette spon­ta­néi­té lui parut, chez un homme aus­si bien recom­man­dé, pleine d’ardeur et d’énergie, et il fut heu­reux d’avoir trou­vé ces deux mots, car son désir était de se for­mer une bonne impres­sion d’Ulrich. Il les consi­gna donc aus­si­tôt (« Nous pou­vons espé­rer avoir trou­vé un col­la­bo­ra­teur plein d’ardeur et d’énergie ») dans le mot d’introduction qu’il com­po­sait à l’adresse du pre­mier rôle de la grande Action patrio­tique.

Ulrich war durch seine Entgleisung einen Augenblick geis­te­sun­ge­genwär­tig gewor­den, aber merkwür­di­ger­weise hatte die­ser Fehler auf Exzellenz kei­nen schlech­ten Eindruck gemacht. Graf Stallburg war zwar anfangs bei­nahe spra­chlos gewe­sen, so als ob man in sei­ner Gegenwart den Rock aus­ge­zo­gen hätte ; dann aber kam ihm diese Unmittelbarkeit an einem so gut emp­foh­le­nen Mann tat­kräf­tig und feu­rig vor, und er war froh, diese zwei Worte gefun­den zu haben, denn er war des Willens, sich einen guten Eindruck zu bil­den. Er schrieb sie (»Wir dür­fen hof­fen, einen tat­kräf­ti­gen und feu­ri­gen Helfer gefun­den zu haben«) sogleich in das Einführungsschreiben, das er an die Hauptperson der großen vaterlän­di­schen Aktion auf­setzte.

, ,
t. 1
,
chap. 20  : « Le contact de la réa­li­té. Nonobstant son manque de qua­li­tés, Ulrich se com­porte avec ardeur et éner­gie »
,
trad.  Philippe Jaccottet
, , ,
p. 107
attention formule

Ce juge réunis­sait tous les élé­ments, à par­tir des rap­ports de police et de l’accusation de vaga­bon­dage, en un seul tout dont il char­geait l’inculpé ; mais pour Moosbrugger, ce n’était qu’une série d’incidents tout à fait dis­tincts qui n’avaient rien à voir les uns avec les autres et dépen­daient cha­cun d’une autre cause, laquelle était à cher­cher en dehors de lui, quelque part dans l’univers. Aux yeux du juge, ses actes pro­ve­naient de lui, mais aux yeux de Moosbrugger, ils étaient plu­tôt reve­nus sur lui comme des oiseaux reviennent de migra­tion. Pour le juge, Moosbrugger était un cas par­ti­cu­lier ; pour soi-même, il était un monde, et il est très dif­fi­cile de dire quelque chose de convain­cant sur un monde.

Dieser Richter faßte alles in eins zusam­men, aus­ge­hend von den Polizeiberichten und der Landstreicherei, und gab es als Schuld Moosbrugger ; für den aber bes­tand es aus lau­ter ein­zel­nen Vorfällen, die nichts mitei­nan­der zu tun hat­ten und jeder eine andere Ursache besaßen, die auße­rhalb Moosbruggers und irgend­wo im Ganzen der Welt lag. In den Augen des Richters gin­gen seine Taten von ihm aus, in den sei­nen waren sie auf ihn zuge­kom­men wie Vögel, die her­bei­flie­gen. Für den Richter war Moosbrugger ein beson­de­rer Fall ; für sich war er eine Welt, und es ist sehr schwer, etwas Überzeugendes über eine Welt zu sagen.

, ,
t. 1
,
chap. 18  : « Moosbrugger »
,
trad.  Philippe Jaccottet
, , ,
p. 95
monde procès responsabilité

Moosbrugger avait été dans sa jeu­nesse un pauvre gars, un petit ber­ger vivant dans une com­mune si petite qu’elle n’avait même pas une rue de vil­lage, et il était si pauvre qu’il ne par­lait jamais aux filles. Il ne pou­vait jamais que les voir ; il en fut de même plus tard durant son temps d’apprentissage, et jusque dans ses tour­nées de jour­na­lier. Qu’on se repré­sente un peu ce que cela veut dire. Quelque chose qu’on convoite aus­si natu­rel­le­ment que le pain et l’eau, et qu’on a seule­ment le droit de voir. Au bout de quelque temps, la convoi­tise qui avait été natu­relle cesse de l’être. Ça vous passe devant, les jupes bougent sur les mol­lets. Ça grimpe sur une bar­rière, et on voit jusqu’aux genoux. On regarde ça dans les yeux, et ils deviennent opaques. On entend ça rire, vite on se retourne, et on voit un visage aus­si rond, aus­si muet qu’un trou dans la terre, quand une sou­ris vient de s’y engouf­frer.

Moosbrugger war als Junge ein armer Teufel gewe­sen, ein Hüterbub in einer Gemeinde, die so klein war, daß sie nicht ein­mal eine Dorfstraße hatte, und er war so arm, daß er nie­mals mit einem Mädel sprach. Er konnte Mädels immer nur sehn ; auch spä­ter in der Lehre und dann gar auf den Wanderungen. Nun braucht man sich ja bloß vor­zus­tel­len, was das heißt. Etwas, wonach man so natür­lich begehrt wie nach Brot oder Wasser, darf man immer nur sehn. Man begehrt es nach eini­ger Zeit unnatür­lich. Es geht vorü­ber, die Röcke schwan­ken um seine Waden. Es steigt über einen Zaun und wird bis zum Knie sicht­bar. Man blickt ihm in die Augen, und sie wer­den undurch­sich­tig. Man hört es lachen, dreht sich rasch um und sieht in ein Gesicht, das so reglos rund wie ein Erdloch ist, in das eben eine Maus schlüpfte.

, ,
t. 1
,
chap. 18  : « Moosbrugger »
,
trad.  Philippe Jaccottet
, , ,
p. 88
hétérosexualité jeunesse

À l’exception des membres de l’Église catho­lique romaine, plus per­sonne aujourd’hui n’a l’aspect qu’il devrait avoir, parce que nous fai­sons de notre tête un usage aus­si imper­son­nel que de nos mains ; mais le mathé­ma­ti­cien, c’est le comble de tout : un mathé­ma­ti­cien sait presque aus­si peu de choses sur lui-même que les gens n’en sau­ront sur les prai­ries, les poules, les jeunes veaux, quand les pilules vita­mi­nées auront rem­pla­cé pain et viande !

Mit Ausnahme der römisch-katho­li­schen Geistlichen sieht heute übe­rhaupt nie­mand mehr so aus, wie er sollte, weil wir unse­ren Kopf noch unpersön­li­cher gebrau­chen als unsere Hände ; aber Mathematik, das ist der Gipfel, das weiß bereits so wenig von sich selbst, wie die Menschen, wenn sie sich dereinst statt von Fleisch und Brot von Kraftpillen näh­ren wer­den, noch von Wiesen und jun­gen Kälbern und Hühnern wis­sen dürf­ten !

, ,
t. 1
,
chap. 17  : « Influence d’un homme sans qua­li­tés sur un homme à qua­li­tés »
,
trad.  Philippe Jaccottet
, , ,
p. 81
apparence dystopie

Il lui sem­blait par­fois qu’il fût né avec des dons pour les­quels, pro­vi­soi­re­ment, il n’y avait pas d’emploi.

Es war ihm zuwei­len gera­de­so zumute, als wäre er mit einer Begabung gebo­ren, für die es gegenwär­tig kein Ziel gab.

, ,
t. 1
,
chap. 16  : « Une mys­té­rieuse mala­die de l’époque »
,
trad.  Philippe Jaccottet
, , ,
p. 75
désoeuvrement utilité/inutilité