28 01 21

Boyer

Des pan­ta­lons de yoga en plas­tique recy­clé, Tik Tok, et le com­plexe mili­ta­ro-indus­triel ; on en était là, c’est-à-dire nulle part, même pas en nous-mêmes. On s’était mépris quant au com­men­ce­ment du monde. L’Éden n’était pas sur terre mais dans les plaines célestes, et bien qu’effectivement tenté⋅e⋅s par le fruit défen­du, Adam et Ève s’étaient aus­si mépris sur la nature du fruit. La pomme ne confé­rait pas la sagesse. C’était le seul fruit du para­dis qui, une fois dégus­té, ne se dis­sol­vait pas. Pourtant, chez ce pre­mier couple humain, la faim et les intes­tins étaient illi­cites dans un para­dis dépour­vu de toi­lettes. Un ange leur dési­gna ce qu’il pré­ten­dait être les latrines de l’univers et leur pro­mit, une fois la pomme ingé­rée, de les y emme­ner. Adam et Ève man­gèrent, puis che­vau­chèrent les ailes de l’ange jusqu’aux chiottes pro­mises. Plus tard, alors que nos deux ancêtres fai­saient leurs besoins, l’ange s’envola, les aban­don­nant à leur sort loin du para­dis. Les toi­lettes, c’était la terre. Et c’est de ce pre­mier couple – les excré­men­ta­listes – que, sans excep­tion, nous descendons.

Une fois le fruit défen­du absor­bé, tout ce que les pre­miers humains seraient ame­nés à consom­mer se trans­for­me­rait en merde : les entrailles tendres des mol­lusques, la chair san­glante du san­glier, les céréales réduites en bouillie, le lait des ongu­lés, les baies de ron­ciers. Les pre­miers enfants, Caïn et Abel, furent à leur nais­sance plon­gés dans un liquide tein­té de leurs propres déjec­tions. Ces déjec­tions, appe­lées meco­nium, se for­maient dans chaque fœtus humain à par­tir de la dou­zième semaine de ges­ta­tion, au moment où le lit des ongles se couvre d’ongles et où émergent les organes sexuels. Le trium­vi­rat de la folie humaine – chier, bai­ser, se battre – par­ve­nait ain­si à son stade embryon­naire dans chaque fœtus au même ins­tant, et c’est tou­jours le cas aujourd’hui. Pleins de merde, en ingé­rant par­fois avant même de prendre leur pre­mier souffle, tous les reje­tons de cette pre­mière paire naquirent, eux aus­si, mêlés aux déjec­tions de leur mère – la vie humaine émer­geant tou­jours du même endroit que la merde.

Sans sur­prise, enco­mium – terme ancien dési­gnant un dis­cours flat­teur – est une ana­gramme de meco­nium – le tas de merde dont nous sommes chargé⋅e⋅s à la nais­sance. Les plus illustres de notre espèce furent excré­men­ta­listes. Lao Tseu, Socrate, Gertrude Stein ; com­mis aux étrons ! Les saints et les saintes sans nom, et les rebelles ? Des com­plices et aco­lytes de la merde ! Les plus nobles d’entre ne furent jamais que des tas de merde, naquirent par­mi la merde, et chient la plu­part des jours de leur vie. Les misé­rables et les médiocres éga­le­ment. Il y en a peu dans l’histoire qui jamais ne chièrent, sub­sis­tant tem­po­rai­re­ment, comme les Anciens Israélites, sur ce pain des anges qu’on appelle la « manne » ; consom­mant uni­que­ment de l’opium ; ou refu­sant tout sim­ple­ment, par las­si­tude devant ce monde de merde, de s’alimenter. Il n’y a guère que les héré­tiques pour croire que Jésus lui-même – avant ou après la résur­rec­tion – fut capable de sau­ver l’humanité sans s’accroupir une seule fois. Il n’est pas jusqu’à la Sainte-Cène qui, pro­ba­ble­ment, ne voya­gea par quelque intes­tin. Qui croit Dieu et la merde incom­pa­tibles n’a qu’une maigre com­pré­hen­sion des deux.

Truelles, trous, hygiène des mains : le trai­te­ment de nos déjec­tions a ses tech­no­lo­gies. Certains de nos décrets les ont prises pour objet. Merdes de la haute, merdes de la basse socié­té ; toutes se confondent dans les cani­veaux et les sta­tions d’épuration, les décharges et les tas d’ordures, les cours d’eau prin­ci­paux comme secon­daires. Nous avons construit des bains-douches pour nous net­toyer, dont l’eau était par­fois chauf­fée avec des pages arra­chées aux livres de nos grandes biblio­thèques. Il y a eu les bidets, les toi­lettes exté­rieures, les toi­lettes sèches, les toi­lettes à chasse d’eau, les WC, les uri­noirs et les trous creu­sés à la bêche. Je ne sais pas de livre, quels que soient les ful­gu­rants éclai­rages qu’il ren­ferme, qui soit à l’abri d’un des­tin de papier toilette.

Une fois chez nous dans notre mai­son ter­rienne – ce trône ter­restre, les toi­lettes du méga­cosme – ce n’est pas seule­ment la nour­ri­ture que notre espèce man­geait qui se trans­for­mait en déchets : tout ce que nous tou­chions sem­blait faire de même. Nous naquîmes si vul­né­rables, si capables et dignes d’adoration, et nous le res­tâmes si sou­vent tout au long de notre vie, que nous com­pen­sâmes notre fai­blesse consti­tu­tive en acqué­rant pour nous et pour qui nous aimions les sub­stances de la terre, non seule­ment à sa sur­face, mais au plus pro­fond de ses ravines. Nos indus­tries ont digé­ré toute la terre comme nous avons digé­ré notre nour­ri­ture. Nous avons extrait, foré, récol­té, abat­tu et confec­tion­né, jusqu’à pou­voir rebou­cher com­plè­te­ment, avec les déchets pro­duits par le pro­duit de nos trous, les trous que nous avions creu­sés. Aujourd’hui encore, ce pro­jet – qui consiste à ne rien lais­ser pas­ser sans être tou­ché par les mains humaines, sans être vu par les yeux humains, ou sans être dévo­ré et digé­ré par la cupi­di­té gar­gan­tuesque du pre­mier couple déchu débar­qué dans ses toi­lettes ter­restres – se poursuit.

Les reje­tons mau­dits des pre­miers excré­men­ta­listes ont tou­jours dési­ré, comme un papillon de nuit désire une étoile, sou­mettre la terre à la manu­fac­ture. Dans les mains de notre espèce, la neige devient bon­homme de neige. Les fleurs deviennent cou­ronnes. Le mou­ton devient peau de mou­ton. Les filons d’or de la pla­nète finissent en chaîne autour du cou d’un riche. Et puis, l’un d’entre nous a signé un uri­noir – l’apogée de nos arts. Nous avons plus sou­vent don­né les formes du déchet à notre art que nous ne lui avons don­né les formes de la vie, qui ne sem­blait elle-même, pour l’essentiel, qu’un déchet en attente. Avant la concep­tion, c’était l’heure de la pré-chiure, et après la mort, le post-cré­pus­cule de l’ordure.

À mesure que notre espèce pro­gres­sait en nombre et en sophis­ti­ca­tion, nos déchets devinrent plus nocifs que des excré­ments, et plus durables – barres de com­bus­tible usa­gé, pou­belles à couches-culottes, émis­sions de car­bone, gly­pho­sates, nano-par­ti­cules de plas­tique. Nous avons créé des ruines et édi­fié sur ces ruines des ruines à venir, et sur celles-ci encore d’autres ruines à venir. Les oiseaux chan­teurs vinrent s’écraser contre les fenêtres de nos tours. Les biches s’explosèrent le cou contre le capot de nos voi­tures. Et les autres ani­maux s’étranglèrent avec nos lan­guettes d’aluminium, s’étouffèrent dans nos embal­lages en plas­tique, se retrou­vant sans res­sources et sans repères tan­dis que leurs habi­tats se chan­geaient en mines et par­kings à ciel ouvert. Il n’était de cruau­té qu’on ne sache façon­ner dans le maté­riel ter­restre:– notre merde était mor­telle et complexe.

Le phi­lo­sophe antique Héraclite, qui savait qu’il ne pou­vait pas se bai­gner deux fois dans le même fleuve, est mort à la manière de celui qui avait man­gé le vrai fruit de la sagesse, par la faute duquel nous chu­tâmes dans cette fosse d’aisance qu’est la terre :

« …il était allé se cou­cher au soleil et avait ordon­né à des enfants de le cou­vrir de fiente de bœuf ; le len­de­main on le trou­va mort dans cette posi­tion et on l’enterra sur la place publique. Néanthe de Cyzique rap­porte qu’il ne put se débar­ras­ser du fumier et que, ren­du mécon­nais­sable par les ordures qui le cou­vraient, il fut dévo­ré par des chiens. »

« Ô plante sacrée, sage et qui pro­digue la sagesse », mur­mu­ra le pre­mier ten­ta­teur devant l’Ève de Milton, et notre propre Ève – n’ayant besoin d’aucun ser­pent – a pro­ba­ble­ment mur­mu­ré la même chose à l’arbre de la cor­po­réi­té. Les vers à soie font de la soie avec de la salive ; c’est de la même manière, décla­ra Karl Marx, que Milton a fait le Paradis per­du. Chaque épo­pée de la chute – aus­si étrange et éblouis­sante soit-elle – témoigne de l’excrétion sans fin de notre espèce, car ce n’est pas seule­ment de la merde que nous avons appris à excré­ter en man­geant notre fruit défen­du, ce sont tous nos ori­fices – pores, narines, yeux, organes géni­taux – qui sont deve­nus des réser­voirs de déchets, cha­cun ayant une vis­co­si­té et une fina­li­té distinctes.

Ayant été condamné⋅e⋅s à vivre dans les toi­lettes du cos­mos, « merde » ou ses variantes est un mot qui tombe faci­le­ment de nos bouches. Lorsqu’on nous attrape en fla­grant délit, lorsque nous nous cas­sons une che­ville, lorsque nous déclen­chons une mine, ou lorsque nous plan­tons la camion­nette, nous lâchons un « merde ! » et sa myriade de syno­nymes mul­ti­lingues. Il est pos­sible que « merde » soit l’une des der­nières paroles les plus popu­laires par­mi notre espèce, se dis­pu­tant la pre­mière place avec « dieu ».

Comme nous nais­sons, nous mou­rons, et bien que le sort de nos âmes demeure incer­tain, nos cadavres finissent par deve­nir – comme le Paradis per­du lui-même, et aus­si le Paradis retrou­vé – une excré­tion véreuse de plus. Et lorsque nous avons trop de quoi que ce soit – trop de pro­blèmes, trop de cou­vercles en plas­tique, trop de cha­grins, trop de longues heures au comp­teur et de jour­nées dif­fi­ciles au calen­drier – nous contem­plons ce trop, vexé⋅e⋅s et fourbu⋅e⋅s, et nous nous disons à nous-mêmes ou à qui nous entend : J’en peux plus de toute cette merde !

Ainsi, décla­rer qu’une année entière fut de la merde – comme beau­coup d’entre nous l’ont fait en 2020 – s’apparente à un acte de luci­di­té, car décla­rer une année « année de merde », c’est pour les humains la décla­rer, avec une can­deur pure, consé­quence logique de nous-mêmes.

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« Les excré­men­ta­listes »
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trad.  col­lec­tive
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