L’agneau n’est pas innocent. L’agneau sait interpréter le frissonnement de chaque agneau voisin, et devenir, dans la formation de la relation agnelle, non pas un agneau mais un nombre d’agneaux, chaque dos d’agneau presque indiscernable du dos du suivant. L’agneau sait interpréter la sensation de la forme qu’ont chacun et chacautre tous ensemble, les plaisirs et les peurs et les neutralités de chacun, ce qui s’exprime dans un bêlement ou un tressautement quand l’agneau est avec le suivant, et jamais ne se trouve un seul agneau tout seul.
Un philosophe, celui qui chez l’agneau n’appréciait presque rien, a écrit un jour : « Peut-être les oiseaux de proie considèrent-ils [les agneaux] avec un certain amusement, et peut-être se disent-ils : “On ne leur en veut pas, ce sont de bons agneaux, on les aime : rien n’est plus savoureux qu’un tendre agneau”. » Il est vrai que l’oiseau de proie, comme beaucoup de prédateurs, a pour passe-temps le raffinement de son propre bon goût. Et il est certain que goûter l’agneau tendre c’est avoir bon goût. « J’adore l’agneau ! » s’exclame l’oiseau de proie, et il y croit. Parce que l’oiseau est tout entier instruit par le désir, et que la forme de son désir n’excède pas sa volonté de goûter.
Le cas de l’agneau est différent. L’agneau n’apprend pas de suivre son désir ou de le raffiner : l’agneau apprend en concevant le monde comme un système instable de rapports, et sa compréhension du monde doit le rendre capable d’y rester en vie. Ce que possède l’agneau, animé non pas d’un désir mais d’une agnellité, c’est une sensibilité, définie par un philosophe, celui qui chez l’agneau n’appréciait presque rien, comme « la ruse vindicative de l’impuissance ».
L’agneau sait interpréter les mouvements de l’air et sait à quoi s’en tenir quand l’air est calme. Il connaît les schémas de vol de l’oiseau de proie, le léger changement de température sous l’ombre de l’oiseau de proie, le cri de l’oiseau en survol et les autres sons distinctifs qui ne sont pas ce cri. L’agneau est aussi familier du système général des sons – jusqu’au silence, que l’agneau doit interpréter pour appréhender les rapports du silence et de la prédation.
L’agneau sait tout ce qu’il sait parce qu’il est conscient de ce qui se trame dans un état de risque généralisé. L’agneau, quand il appréhende, appréhende le monde avec les idées claires tandis que le monde s’aligne contre l’agneau : démystifié, dépendant, sa brutalité intacte. L’agneau – comme toutes les proies, et à la différence de tous les prédateurs – est un savant de la totalité, alors que l’oiseau de proie en survol prend sa propre compétence carnassière pour une perspicacité générale.
Bien sûr, l’oiseau de proie est pourvu de serres, mais, avoir des serres, c’est concevoir le monde sous le rapport de l’œil à la griffe et de la griffe au bec. Ce que fait l’oiseau de proie, c’est des acquisitions. Son savoir consiste à se faire des agneaux à la chaîne. L’oiseau de proie sait ce qu’il sait dans les seules limites d’un système fondé sur les instances du désir, maintenu dans l’attente du rassasiement du désir : une vue perçante, dans toute son arrogance, ne voit jamais que ce qu’elle veut, et pas la totalité de ce qui est. L’oiseau de proie considère que se faire des agneaux est le monde dans son entièreté, alors qu’en fait, se faire un agneau ne fait jamais qu’un dîner, et un dîner n’est pas le monde entier.
L’intelligence de l’agneau tire parti d’une éducation où le négatif a bonne part : c’est un genre de ruse qui découle du sort et de la nécessité. Le génie de l’agneau tient, ainsi que l’a décrit le philosophe, à cette « conscience amère que même les insectes possèdent », et si ce génie se change en goût, c’est un goût fait de ressentiment. En cela, son goût ressemble au nôtre.
la stupide logique du dîner
Nous n’avons jamais été innocent⋅e⋅s. Notre éducation fut l’œuvre de nos sens. Notre agnellité fut inscrite dans nos corps avec la violence du monde tel qu’il est, mais l’intérêt que nous portons à la compréhension de notre propre éducation bientôt prit la forme de la chasse de l’oiseau de proie. Là, nous avons été façonné⋅e⋅s par la rancœur et limité⋅e⋅s par le désir. Dans tout ce que nous avons voulu, tout ce que nous avons acquis, et dans la façon dont parfois on n’a pas pu vouloir, la façon dont on n’a rien pu acquérir, nous étions simultanément l’agneau et l’oiseau de proie.
Notre nature hybride ne fut jamais innocente. Quels que soient les effets, sur un intérieur agneau, d’une acquisition quasi-prédatoriale de savoirs, un agneau passe toujours, aux yeux de qui le voit, pour un agneau. La conscience de l’agneau peut bien être une double conscience, la stupide logique du dîner de l’oiseau de proie demeure, jusqu’à nouvel ordre, la logique du monde.
le plus triste de la fable
Et maintenant : le plus triste de la fable, où l’agneau insensé veut montrer au monde – qui demeure, selon la logique du monde, le monde – ce qu’il a appris. C’est la partie sur l’agneau narrateur, ce qui signifie que c’est la plus triste partie de la fable, parce que l’agneau qui raconte sa propre histoire d’agneau est l’agneau récitant son propre éloge funèbre.
L’agneau qui fait le récit de l’éducation dispensée à l’agneau par son agnellité est le genre d’agneau qui confesse aux loups. Étant agneau, raconter une histoire dans les termes du loup revient à assurer les préliminaires du plaisir du loup, qui sont aussi les présages de la perte de l’agneau. L’agneau, en puisant dans sa propre éducation pour composer de la littérature de prédateurs, risque d’instruire le loup des défenses agnelles. Car le loup est une créature dont la faiblesse, caractéristique des prédateurs, est de ne presque rien savoir par soi-même. Comme l’oiseau de proie, le loup est épris de son dîner, aveugle à tout ce qui n’est pas se faire un agneau.
Et c’est là le plus triste de la fable, car à partir du moment où l’agneau raconte cette histoire, il est fait, et, plus triste encore, pour se désigner il emploie, parlant la langue du loup, le mot « dîner ».
L’agneau qui, en toutes conditions, discourt sur la nature agnelle dans les formes prescrites par les prédateurs est un agneau qui se dépossède de la ruse agnelle que la multitude agnelle confère à chaque agneau. Il débite, l’agneau, mais il n’est plus très éloquent. Esseulé, il n’a plus le génie d’être chacun et chacautre ensemble tous ensemble, percevant le tout, et sans que jamais ne se trouve un seul agneau tout seul. En cela, l’agneau qui raconte l’histoire de son éducation est un agneau dont l’éducation a échoué.
Notre éducation a échoué. Mais nous pensions que quitter les appartements du loup et retourner à l’étude du système général permettraient d’y remédier.
devenir encore plus d’animaux
Dans les Évangiles, l’agneau perdu au milieu des loups était voué à devenir encore plus d’animaux : « Soyez cauteleux comme des serpents et innocents comme des colombes ».
Est-ce que les agneaux ont toujours aussi été des serpents ? Est-ce que c’est pour ça qu’il y a tant d’architectures spécifiques, autant de lois et de gens chargés de les faire appliquer, autant de caméras planquées à en tout lieu du partout et des nuages eux-mêmes la police et qu’il y a tant de micro et macro manifestations de violence générale et spécifique ? Est-ce que c’est pour ça qu’on nous a séparés ? Pour qu’on ne puisse plus prendre soin les uns des autres, pour qu’on ne puisse jamais ressentir toute l’ingéniosité des plus infimes mouvements des corps de nos amis, pour qu’on ne puisse pas se raconter des blagues, d’un bloc, dos de l’un presque impossible à distinguer du dos de l’autre, dans le murmure qui annonce la révolte ?
La cautèle des agneaux, exprimée dans chaque brique, chaque loquet, chaque nuage militarisé, n’a que rarement été mentionnée dans les livres écrits par les oiseaux de proie. La cautèle de l’agneau a été omise de presque toute philosophie, mais la thèse obstinée du danger représenté par les agneaux, on peut la lire en tout lieu du partout où il y eut des agneaux et des pour les manger.
À nous autres, agneaux, il a manqué une philosophie, et il a manqué une architecture, mais nous avons passé des années à analyser rigoureusement les vertus de « colombe » et de « serpent ». Qu’est-ce que c’était, être innocent⋅e ? Est-ce qu’on était des agneaux prométhéens, avec une ruse serpentine, capables de voler au prédateur tout ce qui dans son être nous serait nécessaire, retournant nos rapines à notre usage, excédant ou abolissant ainsi notre agnellité ? Avons-nous fait une année de rien d’autre que d’une série de 0 : l’année de la colombe, celle d’après le déluge ?
Nombre d’agneaux travaillent dur pour voler le feu mais ils ne savent pas quel usage aurait un agneau d’une flamme.
Voici l’extrait d’un livre au sujet d’agneaux qui se soulèveraient contre l’oiseau de proie :
« De même que nous serions perdus si nous ne nous appropriions pas le contenu de livres et de tableaux, de même serait-ce notre mort si nous renoncions à considérer dès maintenant chaque pièce d’équipement de la fabrique, chaque objet produit par nous comme notre propriété. »
Quand l’agneau est un serpent est un agneau et que le monde entièrement réagencé est lui-même ce qui est innocent comme une colombe, le jugement que nos corps ont inscrit en nous devient un nouveau jour. Le monde devait être compris dans sa totalité ; ensuite il dut être appréhendé pour ce qu’il est – déjà nôtre.
cette année-là, tissée des minutes de nos sens
Cette année-là, tissée des minutes de nos sens, celle que nous n’avions pas encore vécue, on a tenu notre après-le-déluge cognitif. Cette année qu’on a imaginé être l’année de la colombe, on était les agneaux s’appropriant les contenus du ciel et du champ au profit des agneaux. Les ombres formées par les nuages était une littérature. Dans la proximité des dos de chacun et chacautre ont résonné des chants d’amour ; dans notre perception commune des frissons sont apparus des monuments. Nous avons connu ce qui était au-dessus de nos têtes autrement qu’en termes de rapace et de non-rapace. Nous avons connu l’air pour lui-même.
Notre imagination ne fut jamais innocente. Nous nous sommes écrit des messages sur nos téléphones et sur Internet : « Voici mon autre théorie, au-delà de mon obsession pour les classifications animales : l’objet de notre quête réside précisément entre vulgas et vulnus, entre la multitude et la mutilation. »
« Est-ce que je voulais vraiment donner dans le portrait de notre époque ? » Ça avait commencé comme une fable, nonchalante et ressentimenteuse : je voulais secouer l’agneau pour qu’il quitte la philosophie morale. J’ai fait ça pour que le savoir de l’agneau – ne jamais prendre le dîner pour la totalité – puisse enfin servir.