19 03 20

Boyer, A handbook of disappointed fate

L’agneau n’est pas inno­cent. L’agneau sait inter­pré­ter le fris­son­ne­ment de chaque agneau voi­sin, et deve­nir, dans la for­ma­tion de la rela­tion agnelle, non pas un agneau mais un nombre d’agneaux, chaque dos d’agneau presque indis­cer­nable du dos du sui­vant. L’agneau sait inter­pré­ter la sen­sa­tion de la forme qu’ont cha­cun et cha­cautre tous ensemble, les plai­sirs et les peurs et les neu­tra­li­tés de cha­cun, ce qui s’exprime dans un bêle­ment ou un tres­sau­te­ment quand l’agneau est avec le sui­vant, et jamais ne se trouve un seul agneau tout seul.

Un phi­lo­sophe, celui qui chez l’agneau n’appréciait presque rien, a écrit un jour : « Peut-être les oiseaux de proie consi­dèrent-ils [les agneaux] avec un cer­tain amu­se­ment, et peut-être se disent-ils : “On ne leur en veut pas, ce sont de bons agneaux, on les aime : rien n’est plus savou­reux qu’un tendre agneau”. » Il est vrai que l’oiseau de proie, comme beau­coup de pré­da­teurs, a pour passe-temps le raf­fi­ne­ment de son propre bon goût. Et il est cer­tain que goû­ter l’agneau tendre c’est avoir bon goût. « J’adore l’agneau ! » s’exclame l’oiseau de proie, et il y croit. Parce que l’oi­seau est tout entier ins­truit par le désir, et que la forme de son désir n’excède pas sa volon­té de goûter.

Le cas de l’agneau est dif­fé­rent. L’agneau n’apprend pas de suivre son désir ou de le raf­fi­ner : l’agneau apprend en conce­vant le monde comme un sys­tème instable de rap­ports, et sa com­pré­hen­sion du monde doit le rendre capable d’y res­ter en vie. Ce que pos­sède l’agneau, ani­mé non pas d’un désir mais d’une agnel­li­té, c’est une sen­si­bi­li­té, défi­nie par un phi­lo­sophe, celui qui chez l’agneau n’appréciait presque rien, comme « la ruse vin­di­ca­tive de l’impuissance ».

L’agneau sait inter­pré­ter les mou­ve­ments de l’air et sait à quoi s’en tenir quand l’air est calme. Il connaît les sché­mas de vol de l’oiseau de proie, le léger chan­ge­ment de tem­pé­ra­ture sous l’ombre de l’oiseau de proie, le cri de l’oiseau en sur­vol et les autres sons dis­tinc­tifs qui ne sont pas ce cri. L’agneau est aus­si fami­lier du sys­tème géné­ral des sons – jusqu’au silence, que l’agneau doit inter­pré­ter pour appré­hen­der les rap­ports du silence et de la prédation.

L’agneau sait tout ce qu’il sait parce qu’il est conscient de ce qui se trame dans un état de risque géné­ra­li­sé. L’agneau, quand il appré­hende, appré­hende le monde avec les idées claires tan­dis que le monde s’aligne contre l’agneau : démys­ti­fié, dépen­dant, sa bru­ta­li­té intacte. L’agneau – comme toutes les proies, et à la dif­fé­rence de tous les pré­da­teurs – est un savant de la tota­li­té, alors que l’oiseau de proie en sur­vol prend sa propre com­pé­tence car­nas­sière pour une pers­pi­ca­ci­té générale.

Bien sûr, l’oiseau de proie est pour­vu de serres, mais, avoir des serres, c’est conce­voir le monde sous le rap­port de l’œil à la griffe et de la griffe au bec. Ce que fait l’oiseau de proie, c’est des acqui­si­tions. Son savoir consiste à se faire des agneaux à la chaîne. L’oiseau de proie sait ce qu’il sait dans les seules limites d’un sys­tème fon­dé sur les ins­tances du désir, main­te­nu dans l’attente du ras­sa­sie­ment du désir : une vue per­çante, dans toute son arro­gance, ne voit jamais que ce qu’elle veut, et pas la tota­li­té de ce qui est. L’oiseau de proie consi­dère que se faire des agneaux est le monde dans son entiè­re­té, alors qu’en fait, se faire un agneau ne fait jamais qu’un dîner, et un dîner n’est pas le monde entier.

L’intelligence de l’agneau tire par­ti d’une édu­ca­tion où le néga­tif a bonne part : c’est un genre de ruse qui découle du sort et de la néces­si­té. Le génie de l’agneau tient, ain­si que l’a décrit le phi­lo­sophe, à cette « conscience amère que même les insectes pos­sèdent », et si ce génie se change en goût, c’est un goût fait de res­sen­ti­ment. En cela, son goût res­semble au nôtre.

la stu­pide logique du dîner

Nous n’avons jamais été innocent⋅e⋅s. Notre édu­ca­tion fut l’œuvre de nos sens. Notre agnel­li­té fut ins­crite dans nos corps avec la vio­lence du monde tel qu’il est, mais l’intérêt que nous por­tons à la com­pré­hen­sion de notre propre édu­ca­tion bien­tôt prit la forme de la chasse de l’oiseau de proie. Là, nous avons été façonné⋅e⋅s par la ran­cœur et limité⋅e⋅s par le désir. Dans tout ce que nous avons vou­lu, tout ce que nous avons acquis, et dans la façon dont par­fois on n’a pas pu vou­loir, la façon dont on n’a rien pu acqué­rir, nous étions simul­ta­né­ment l’agneau et l’oiseau de proie.

Notre nature hybride ne fut jamais inno­cente. Quels que soient les effets, sur un inté­rieur agneau, d’une acqui­si­tion qua­si-pré­da­to­riale de savoirs, un agneau passe tou­jours, aux yeux de qui le voit, pour un agneau. La conscience de l’agneau peut bien être une double conscience, la stu­pide logique du dîner de l’oiseau de proie demeure, jusqu’à nou­vel ordre, la logique du monde.

le plus triste de la fable

Et main­te­nant : le plus triste de la fable, où l’agneau insen­sé veut mon­trer au monde – qui demeure, selon la logique du monde, le monde – ce qu’il a appris. C’est la par­tie sur l’agneau nar­ra­teur, ce qui signi­fie que c’est la plus triste par­tie de la fable, parce que l’agneau qui raconte sa propre his­toire d’agneau est l’agneau réci­tant son propre éloge funèbre.

L’agneau qui fait le récit de l’éducation dis­pen­sée à l’agneau par son agnel­li­té est le genre d’agneau qui confesse aux loups. Étant agneau, racon­ter une his­toire dans les termes du loup revient à assu­rer les pré­li­mi­naires du plai­sir du loup, qui sont aus­si les pré­sages de la perte de l’agneau. L’agneau, en pui­sant dans sa propre édu­ca­tion pour com­po­ser de la lit­té­ra­ture de pré­da­teurs, risque d’instruire le loup des défenses agnelles. Car le loup est une créa­ture dont la fai­blesse, carac­té­ris­tique des pré­da­teurs, est de ne presque rien savoir par soi-même. Comme l’oiseau de proie, le loup est épris de son dîner, aveugle à tout ce qui n’est pas se faire un agneau.

Et c’est là le plus triste de la fable, car à par­tir du moment où l’a­gneau raconte cette his­toire, il est fait, et, plus triste encore, pour se dési­gner il emploie, par­lant la langue du loup, le mot « dîner ».

L’agneau qui, en toutes condi­tions, dis­court sur la nature agnelle dans les formes pres­crites par les pré­da­teurs est un agneau qui se dépos­sède de la ruse agnelle que la mul­ti­tude agnelle confère à chaque agneau. Il débite, l’agneau, mais il n’est plus très élo­quent. Esseulé, il n’a plus le génie d’être cha­cun et cha­cautre ensemble tous ensemble, per­ce­vant le tout, et sans que jamais ne se trouve un seul agneau tout seul. En cela, l’agneau qui raconte l’histoire de son édu­ca­tion est un agneau dont l’éducation a échoué.

Notre édu­ca­tion a échoué. Mais nous pen­sions que quit­ter les appar­te­ments du loup et retour­ner à l’étude du sys­tème géné­ral per­met­traient d’y remédier.

deve­nir encore plus d’animaux

Dans les Évangiles, l’agneau per­du au milieu des loups était voué à deve­nir encore plus d’animaux : « Soyez cau­te­leux comme des ser­pents et inno­cents comme des colombes ».

Est-ce que les agneaux ont tou­jours aus­si été des ser­pents ? Est-ce que c’est pour ça qu’il y a tant d’architectures spé­ci­fiques, autant de lois et de gens char­gés de les faire appli­quer, autant de camé­ras plan­quées à en tout lieu du par­tout et des nuages eux-mêmes la police et qu’il y a tant de micro et macro mani­fes­ta­tions de vio­lence géné­rale et spé­ci­fique ? Est-ce que c’est pour ça qu’on nous a sépa­rés ? Pour qu’on ne puisse plus prendre soin les uns des autres, pour qu’on ne puisse jamais res­sen­tir toute l’ingéniosité des plus infimes mou­ve­ments des corps de nos amis, pour qu’on ne puisse pas se racon­ter des blagues, d’un bloc, dos de l’un presque impos­sible à dis­tin­guer du dos de l’autre, dans le mur­mure qui annonce la révolte ?

La cau­tèle des agneaux, expri­mée dans chaque brique, chaque loquet, chaque nuage mili­ta­ri­sé, n’a que rare­ment été men­tion­née dans les livres écrits par les oiseaux de proie. La cau­tèle de l’agneau a été omise de presque toute phi­lo­so­phie, mais la thèse obs­ti­née du dan­ger repré­sen­té par les agneaux, on peut la lire en tout lieu du par­tout où il y eut des agneaux et des pour les manger.

À nous autres, agneaux, il a man­qué une phi­lo­so­phie, et il a man­qué une archi­tec­ture, mais nous avons pas­sé des années à ana­ly­ser rigou­reu­se­ment les ver­tus de « colombe » et de « ser­pent ». Qu’est-ce que c’était, être innocent⋅e ? Est-ce qu’on était des agneaux pro­mé­théens, avec une ruse ser­pen­tine, capables de voler au pré­da­teur tout ce qui dans son être nous serait néces­saire, retour­nant nos rapines à notre usage, excé­dant ou abo­lis­sant ain­si notre agnel­li­té ? Avons-nous fait une année de rien d’autre que d’une série de 0 : l’année de la colombe, celle d’après le déluge ?

Nombre d’agneaux tra­vaillent dur pour voler le feu mais ils ne savent pas quel usage aurait un agneau d’une flamme.

Voici l’extrait d’un livre au sujet d’agneaux qui se sou­lè­ve­raient contre l’oiseau de proie :

« De même que nous serions per­dus si nous ne nous appro­priions pas le conte­nu de livres et de tableaux, de même serait-ce notre mort si nous renon­cions à consi­dé­rer dès main­te­nant chaque pièce d’équipement de la fabrique, chaque objet pro­duit par nous comme notre propriété. »

Quand l’agneau est un ser­pent est un agneau et que le monde entiè­re­ment réagen­cé est lui-même ce qui est inno­cent comme une colombe, le juge­ment que nos corps ont ins­crit en nous devient un nou­veau jour. Le monde devait être com­pris dans sa tota­li­té ; ensuite il dut être appré­hen­dé pour ce qu’il est – déjà nôtre.

cette année-là, tis­sée des minutes de nos sens

Cette année-là, tis­sée des minutes de nos sens, celle que nous n’avions pas encore vécue, on a tenu notre après-le-déluge cog­ni­tif. Cette année qu’on a ima­gi­né être l’année de la colombe, on était les agneaux s’appropriant les conte­nus du ciel et du champ au pro­fit des agneaux. Les ombres for­mées par les nuages était une lit­té­ra­ture. Dans la proxi­mi­té des dos de cha­cun et cha­cautre ont réson­né des chants d’amour ; dans notre per­cep­tion com­mune des fris­sons sont appa­rus des monu­ments. Nous avons connu ce qui était au-des­sus de nos têtes autre­ment qu’en termes de rapace et de non-rapace. Nous avons connu l’air pour lui-même.

Notre ima­gi­na­tion ne fut jamais inno­cente. Nous nous sommes écrit des mes­sages sur nos télé­phones et sur Internet : « Voici mon autre théo­rie, au-delà de mon obses­sion pour les clas­si­fi­ca­tions ani­males : l’objet de notre quête réside pré­ci­sé­ment entre vul­gas et vul­nus, entre la mul­ti­tude et la mutilation. »

« Est-ce que je vou­lais vrai­ment don­ner dans le por­trait de notre époque ? » Ça avait com­men­cé comme une fable, non­cha­lante et res­sen­ti­men­teuse : je vou­lais secouer l’agneau pour qu’il quitte la phi­lo­so­phie morale. J’ai fait ça pour que le savoir de l’agneau – ne jamais prendre le dîner pour la tota­li­té – puisse enfin servir.

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« Quand les agneaux se lèvent contre l’oi­seau de proie » A hand­book of disap­poin­ted fate
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trad.  col­lec­tive
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