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Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs

[J]e me deman­dais si mon désir d’écrire était quelque chose d’assez impor­tant pour que mon père dépen­sât à cause de cela tant de bon­té. Mais sur­tout en par­lant de mes goûts qui ne chan­ge­raient plus, de ce qui était des­ti­né à rendre mon exis­tence heu­reuse, il insi­nuait en moi deux ter­ribles soup­çons. Le pre­mier, c’était que (alors que chaque jour je me consi­dé­rais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne débu­te­rait que le len­de­main matin) mon exis­tence était déjà com­men­cée, bien plus, que ce qui allait en suivre ne serait pas très dif­fé­rent de ce qui avait pré­cé­dé. Le second soup­çon, qui n’était à vrai dire qu’une autre forme du pre­mier, c’est que je n’étais pas situé en dehors du Temps, mais sou­mis à ses lois, tout comme ces per­son­nages de roman qui, à cause de cela, me jetaient dans une telle tris­tesse quand je lisais leur vie, à Combray, au fond de ma gué­rite d’osier. Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s’en aper­çoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bou­ger et on vit tran­quille. Il en est ain­si du Temps dans la vie. Et pour rendre sa fuite sen­sible, les roman­ciers sont obli­gés, en accé­lé­rant fol­le­ment les bat­te­ments de l’aiguille, de faire fran­chir au lec­teur dix, vingt, trente ans, en deux minutes. Au haut d’une page on a quit­té un amant plein d’espoir, au bas de la sui­vante on le retrouve octo­gé­naire, accom­plis­sant péni­ble­ment dans le préau d’un hos­pice sa pro­me­nade quo­ti­dienne, répon­dant à peine aux paroles qu’on lui adresse, ayant oublié le pas­sé. En disant de moi : « Ce n’est plus un enfant, ses goûts ne chan­ge­ront plus, etc. », mon père venait tout d’un coup de me faire appa­raître à moi-même dans le Temps, et me cau­sait le même genre de tris­tesse que si j’avais été non pas encore l’hospitalisé ramol­li, mais ces héros dont l’auteur, sur un ton indif­fé­rent qui est par­ti­cu­liè­re­ment cruel, nous dit à la fin d’un livre : « Il quitte de moins en moins la cam­pagne. Il a fini par s’y fixer défi­ni­ti­ve­ment, etc. »