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Proust, Le côté de Guermantes

Je n’eus pas le temps d’être triste, car je ne fus pas un ins­tant seul. C’est qu’il res­tait du palais ancien un excé­dent de luxe, inuti­li­sable dans un hôtel moderne, et qui, déta­ché de toute affec­ta­tion pra­tique, avait pris dans son dés­œu­vre­ment une sorte de vie : cou­loirs reve­nant sur leurs pas, dont on croi­sait à tous moments les allées et venues sans but, ves­ti­bules longs comme des cor­ri­dors et ornés comme des salons, qui avaient plu­tôt l’air d’habiter là que de faire par­tie de l’habitation, qu’on n’avait pu faire entrer dans aucun appar­te­ment, mais qui rôdaient autour du mien et vinrent tout de suite m’offrir leur com­pa­gnie — sorte de voi­sins oisifs, mais non bruyants, de fan­tômes subal­ternes du pas­sé à qui on avait concé­dé de demeu­rer sans bruit à la porte des chambres qu’on louait, et qui chaque fois que je les trou­vais sur mon che­min se mon­traient pour moi d’une pré­ve­nance silen­cieuse. En somme, l’idée d’un logis, simple conte­nant de notre exis­tence actuelle et nous pré­ser­vant seule­ment du froid, de la vue des autres, était abso­lu­ment inap­pli­cable à cette demeure, ensemble de pièces, aus­si réelles qu’une colo­nie de per­sonnes, d’une vie il est vrai silen­cieuse, mais qu’on était obli­gé de ren­con­trer, d’éviter, d’accueillir, quand on rentrait.