25 04 26

Proust, Le côté de Guermantes

Ce qu’on aurait fait le jour, il arrive en effet, le som­meil venant, qu’on ne l’accomplisse qu’en rêve, c’est-à-dire après l’inflexion de l’ensommeillement, en sui­vant une autre voie qu’on n’eût fait éveillé. La même his­toire tourne et a une autre fin. Malgré tout, le monde dans lequel on vit pen­dant le som­meil est tel­le­ment dif­fé­rent, que ceux qui ont de la peine à s’endormir cherchent avant tout à sor­tir du nôtre. Après avoir déses­pé­ré­ment, pen­dant des heures, les yeux clos, rou­lé des pen­sées pareilles à celles qu’ils auraient eues les yeux ouverts, ils reprennent cou­rage s’ils s’aperçoivent que la minute pré­cé­dente a été toute alour­die d’un rai­son­ne­ment en contra­dic­tion for­melle avec les lois de la logique et l’évidence du pré­sent, cette courte « absence » signi­fiant que la porte est ouverte par laquelle ils pour­ront peut-être s’échapper tout à l’heure de la per­cep­tion du réel, aller faire une halte plus ou moins loin de lui, ce qui leur don­ne­ra un plus ou moins « bon » som­meil. Mais un grand pas est déjà fait quand on tourne le dos au réel, quand on atteint les pre­miers antres où les « auto­sug­ges­tions » pré­parent comme des sor­cières l’infernal fri­cot des mala­dies ima­gi­naires ou de la recru­des­cence des mala­dies ner­veuses, et guettent l’heure où les crises remon­tées pen­dant le som­meil incons­cient se déclan­che­ront assez fortes pour le faire cesser.