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Proust, Le côté de Guermantes

On appelle cela un som­meil de plomb ; il semble qu’on soit deve­nu soi-même, pen­dant quelques ins­tants après qu’un tel som­meil a ces­sé, un simple bon­homme de plomb. On n’est plus per­sonne. Comment, alors, cher­chant sa pen­sée, sa per­son­na­li­té comme on cherche un objet per­du, finit-on par retrou­ver son propre moi plu­tôt que tout autre ? Pourquoi, quand on se remet à pen­ser, n’est-ce pas alors une autre per­son­na­li­té que l’antérieure qui s’incarne en nous ? On ne voit pas ce qui dicte le choix et pour­quoi, entre les mil­lions d’êtres humains qu’on pour­rait être, c’est sur celui qu’on était la veille qu’on met juste la main. Qu’est-ce qui nous guide, quand il y a eu vrai­ment inter­rup­tion (soit que le som­meil ait été com­plet, ou les rêves entiè­re­ment dif­fé­rents de nous) ? Il y a eu vrai­ment mort, comme quand le cœur a ces­sé de battre et que des trac­tions ryth­mées de la langue nous raniment. Sans doute la chambre, ne l’eussions-nous vue qu’une fois, éveille-t-elle des sou­ve­nirs aux­quels de plus anciens sont sus­pen­dus. Ou quelques-uns dor­maient-ils en nous-mêmes dont nous pre­nons conscience ? La résur­rec­tion au réveil — après ce bien­fai­sant accès d’aliénation men­tale qu’est le som­meil — doit res­sem­bler au fond à ce qui se passe quand on retrouve un nom, un vers, un refrain oubliés. Et peut-être la résur­rec­tion de l’âme après la mort est-elle conce­vable comme un phé­no­mène de mémoire.